‹ Histoire critique et législative de l'instruction publique et de la liberté de l'enseignement en France (volume 2)Chapitre 12 sur 30 · I70 HISTOIRE DE ^^INSTRUCTION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

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truclioti tiécessaire au service de Dieu et de la so-

ciete.

En premier lieu, les écoles épiscopales prirent un caractère nouveau d^ordre et de stabilité. Recevant toujours les enfants de quelque condition qu'ils fussent, elles les partageaient en différentes classes, selon leurâge et leurs connaissances. Elles leurdistribtiaient ces notions premières qui font riiomme et le chrétien ; et quana, ^u sortir de l'adolescence, les jeunes disciples se décidaient à se consacrer à t)ieu, des maîtres spéciaux, Tévéque lui-même quelquefois % leur donnaient utie instruction plus avancée et plus conforme à leur pieuse vocatioti. Les charges de scolastiques furent ensuite rendues fixes et permanentes, soit par l'attribution qui leur fut réservée d'un canonicat dans la cathédrale, soit par des fondations particulières qui leur furent spécialement destinées*, tantôt c'était la munificence épiscopale, tantôt les dons des fidèles, tantôt enfin les testaments des scolastiques eux-mêmes, qui assuraient ce bienfait aux églises. Le concile de Latran, en 1179, rendit bientôt cet usage général et obligatoire, en affectant expressément une prébende pour l'écolâtre de chaque cathédrale. Dans la plupart desévêchés, l'école devint un établissement trè^iiiipôHânl , qtii riôttiptait plusieurs rtiàîtres, nommés et dirigés par le scolastique, et qui possé-

* L'ëvéquedù ttàhs, (^ai' exemple. Màbilloii , Annal, ord. êï Bened.

' Ainsi les chanoines d'Angers cèdent une terte à Marbode leur scolasticlue ^ à condition qu'elle sera affectée à^ lui et aux scolastiques ses successeurs. Hist, Ittt, as France^ t.XIÏ.

ET DE LA LIBERTÉ D^EITSEIGNSMHn*. I7I

dait un grand nombre d'élèves. La renommée de Fécole de Laon^ sous Anselme; de celle de Liège, studiis litterarum opprime famosa^ sous Guillaume, scolarumauriga; de celle de Lyon , dont saiiit Bernard fait un si grand éloge; de celle d'Auxerre, où saint Thomas de Cantorbéry yint se perfectionner; de celle de Poitiers, oii étudia Suger; de celle d'Angers, qui prenait le titre d'académie. La renommée de tous ces foyers d'études est arrivée jusqu'àiious'. L'école de Paris, enfin, augmenta encore sa célébrité.

Nous nous arrêterons un instant sur cette école, parce qu'elle servait, on peut le dire, de type à toutes les autres. Placée anciennement dans la maison de l'évêque et dans le cloître de la cathédrale^ on se rappelle qu'elle avait ensuite été transportée au Parvis. Les écoliers y formaient deux divisions , « comme dans les autres églises , » disent les savants Bénédictins, ce qui confirme l'opinion que nous émettions plus haut. La première division compre» nait les enfants , et la direction en était remise au grand chantre; la seconde recevait les étudiants plus avancés, et avait pour inspecteur et pour chef le chancelier. Celte distinction est essentielle ; elle dominera tout le moyen âge, et elle durera jusqu'en 1789, C'est l'origine de la juridiction qu'exercèrent, pendant tant de siècles, ces deux dignitaires de l'Église de Paris, l'un sur les grandes, l'autre sur les peti-

* Il faut voir dans VHist Utt. tk France, h XII , l'adhiirâbli traTail qui a été fait sUt toutes ces écoles épiscopaiesi Nouant saunons trop regretter de ne pouvoir Tanalyser complètement.

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tes écoles du diocèse. Telle fut Taffluence des élèves dans cette école, que Tëvéque et le chapitre durent prendre des mesures pour les empêcher de troubler l'office divin. Il fut décidé que tous les enfants qui n'étaient pas du corps de la cathédrale ne demeureraient plus et ne feraient plus leurs exercices dans le clottre. L'école épiscopale devint donc spécialement un petit séminaire; mais pas assez exclusivement cependant pour que les fils de la haute noblesse ne continuassent pas d'y être admis ; comme il advintpourLouisVH, roi de. France, pour Philippe son frère, et pour deux neveux du pape Alexandre III. L'illustration de l'école cathédrale de Paris n'étonne pas, quand on songe qu'elle comptait parmi ses professeurs Guillaume de Champeaux, Pierre Lombard , Pierre Comestor ou le Mangeur, Pierre le Chantre, Hugues de Champfleury, etc.

Concurremment avec les écoles épiscopales, les écoles monastiques contribuèrent puissamment à la diffusion des sciences et au progrès des études. Tandis que les anciens monastères de l'ordre de S.-Benoît soutenaient leurs vieilles et glorieuses traditions, les Cisterciens, les Chartreux, les Prémontrés,les chanoines régulierss'efForcèrentdeles égaler.

C'est le temps des grandes fondations, le temps des illustres chefs d'ordre , le temps des hommes de génie et de sainteté. Quel enthousiasme pour les lettres ne devaient pas inspirer ces esprits éminents, qui étaient l'honneur du savoir, les maîtres de la doctrine? Qwi aurait pu résister à l'entratnementy quand Pierre le Vénérable, quand

ET DE TJl liberté d'eNSEIGNI^ENT. 17$

Suger, quand saint Bernard étaient à la tête, et donnaient l'impulsion ?

Aussi y il faut \oir la sollicitude des abbés et des moines pour multiplier les moyens d'instruction! Tantôt ou se restreignait aux connaissances secondaires , comme à Saint-Denis, comme à Saint-Germain des Prés , comme àFont-Guilen,qui reçut une donation pour de petites écoles, addocendum pueros; et alors les leçons étaient offertes à tous les enfants d'alentour. Tantôt l'éducation était plus complète : l'école de Cambridge , fondée par des moines de Saint-Evroul , représente exactement l'état d'un grand nombre de couvents de la France à cette époque. Les frères avaient loué une grange dans la ville , et là ils faisaient des leçons publiques; dès la seconde année, la multitude de leurs élèves s'était tellement accrue, qu'il fallut quitter la grange, et que la plus vaste église n'était pas capable de les contenir. Alors , à l'exemple de l'école d'Orléans , ils prirent le parti de se séparer , et de faire leurs classes l'un après l'autre. « Dès le grand matin, le moine Odon, qui possédait parfaitement les belleslettres, enseignait aux enfants la^ammaire suivant la règle de Priscien. Asix heures du matin. Ter rique son confrère, qui était habile dialecticien, enseignait aux jeunes gens lalogique d'Aristote avec les introductionset les commentaires de Porphyre et d'Averroês. Sur les neuf heures, Guillaume donnait des leçons de rhétorique , s'attachant particulièrement à Cicéron et à Quintilien. Enfin, tous les jours qui n'étaient pas fêtes, Gilbert, savant professeur de théologie, expliquait TÉcriture sainte aux gens lettrés.

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et aux prêtres qui venaient Ten tendre*. » Ailleurs, on lisait les auteurs profanes, comme à Cluny , dont Fabbé Pierre le Vénérable était le premier controverâste de l'époque et composa une réfutation du Koran. Ici, on s'occupait surtout de Finstruction des moines, comme à la Chartreuse, à Citeaux, et chez les Prémontrés. Il n'y avait pas jusqu'aux couvents de femmes qui n'eussent des écoles, et des écoles de deux sortes, l'une pour les religieuses, l'autre pour les jeunes filles : Héloïse avait été instruite, dès sa première enfance, au monastère d'Argenteuii. Presque partout l'étude de la haute théologie absorbait les esprits.

La véritable gloire de ce siècle, en effet, c*estla scolastique. Une fois l'intelligence mise en mouvement, une fois son essor donné, elle partit comme l'aigle, et, les ailes ouvertes, elle monta jusqu'au soleil. Pierre Lombard venait de mettre la dernière main aux travaux de Lanfranc et de saint Anselme. Née avec le bienheureux archevêque de Cantorbéry, développée par son successeur, la science théologîque, complétée et ordonnée par l'évêque de Paris, atteignit , sous l'inspiration de ce docte Italien , sa plus haute porté». Lanfranc avait pris la science cstfholique par la base. L'Écriture sainte était le point de départ : il l'éclaira de ses méditations, il KMustra par ses commentaires , et en même temps qu'il vengeait les dogmes attaqués, il les expliquait par les témo^nages des livres sacrés. C'était déjà de

' logulfi Croyla^densis Abb. ; HisU^mdem monastenif apud ScHpié rerum Jnglicar,

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la théologie élevée. Vint ensuite saint Anselme, qui ressuscita là philosophie et l'appela au service de la révélation. « La philosophie, dit-i), doit nous faire comprendre ce que la théologie nous a donné à croire ; car la foi occupé , dans les choses religieuses y le même rang que Texpérience dans les choses naturelles. Il faut savoir qu'une chose est, avant d'examiner ce qu'elle est et pourquoi elle est ; et, de même que la raison s'égare dans l'étude de la matière, si elle ne s'appuie sur Texpérience, elle s'égare dans l'étude de là religion, si elle ne s'appuie sur la foi\ » Yoîlà le«coup d'aiguillon frappé sur Fesprit de l'homme ; yoilà la barrière qui tombe devant ses facultés animées ; voilà l'émulation, l'élan impétueux^ la vie, et à la fois voilà l'ordre, l'harmonie, le but. Le principe est posé, il ne reste plus qu'à déduire les conséquences. Ce fut le travail de Pierre Lombard. Pans son livre des- Sentences ^ ce liseré par excellence^ il passe ep revue toutes les matières théplogiques^ il les ordonne , il les classe, il en complète renseignement. Clarté, lucidité, k)ut s*v trouve, et l'admiration de la- postérité a consacré ce manuel d'instruction, dont Tétude a formé, pendant des siècles, tous les grands génies de l'école catholique.

Rapportant tout à Dieu, la scolastique, telle qu'elle était cfié^e p^^^^ J'influence de cette idée féconde, ne voyait dans la science huofiaine qu'un moyen de s'avancer vers la scipnce suprêipej le

'^ttcti hm^\vç^\qfAr(i, Voir 4f Gér^dp,%P^*, câmpme d^^ sy$tèaj^s philosophiques.

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savoir était le mystérieux degré, dont chaque échelon, correspondant aux diverses études, montait jusqu'à la vérité. De la nature visible à la nature invisible , du monde matériel au monde spirituel, il n'y avait qu'un enchaînement de causes et d'effets , toutes liées intérieurement au principe créateur d'où elles découlaient. Cercles concentriques d'une même spirale , les phénomènes de l'univers entier ne formaient qu'une seule et immense pyramide, dont la base, aussi large que la création , reposait sur la terre, et dont le sommet rapprochait l'homme du trône inaccessible de la très-sainte Trinité.

Avec une théorie aussi vaste, aussi religieuse, l'esprit humain était puissamment excité, et il devait se lancer à pleine course dans cette majestueuse carrière. Mais pour ne pas s'y perdre, il lui fallait le frein de l'Église. C'était l'édifice entier de la science catholique, et l'Église seule gardait la clef de ce sanctuaire.

Jamais elle ne la refusa ; mais il était juste de la demander pour l'obtenir. L'expérience prouva qu'elle avait raison de tenir à ce droit , et de soumettre l'enseignement privé de la théologie à son autorisation , à la Licence.

§ 2. V enseignement libre.

Voici en effet les jours où l'enseignement particulier prend son plus complet développement. Jamais il li'a été plus hardi, plus entreprenant, plus frondeur : en même temps qu'il se multiplie

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partout, trop souvent aussi il attaque, il affronte, il s'égare.

Non pas cependant qu'il se pose partout en réformateur et en ennemi de l'Église. II y a une grande distinction à faire parmi les maîtres libres de cette époque. Les uns, c'étaient les plus nombreux, se tenaient dans les justes limites de leur droit et de leur savoir. « Il n'y avait ville ni bourgade, dit Guibert de Nogent, où Pon n'eût ouvert des écoles de grammaire, ce qui donna occasion aux gens de la plus basse extraction de l'étudier '. » Et il ne s'agissait pas des écoles ecclésiastiques, puisque l'histoire, en conservant les noms des maîtres, a quelquefois loué leur désintéressement. Tels furent à Paris particulièrement : Guillaume de Couches, Richard l'Évêque, Thierri l'Armoricain, Pierre Hélie, Garnier, etc. L'étude de la grammaire était même devenue si importante et si universelle, qu'elle mérita d'avoir des ennemis jurés. Une secte se forma, la secte des Cornificiens, qui faisait une guerre déclarée à la dialectique et à la grammaire. Tout le monde d'étudiants que renfermait Paris s'émut, et prit parti pour ou contre. Les Cornificiens ne succombèrent que sous les coups d'Abailard, de Guillaume de Couches et de Jean de Salisbury. C'est le prélude des querelles littéraires des anciens et des modernes^ des classiques et des romantiques ; chaque époque a sa lutte intestine , qui se termine à l'amiable comme ceUe du xii® siècle. 11 en .advint que la grammaire fut l'objet d'un culte moins exclusif, et

' Guibert. de Nov. Gesta Franc.y 1. 1 .

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en même temps aue son utilité fut mieux et plus sagement appréciée.

Avec moins de retentissement, majs avec auts^it de succès et autant d'Mtilité , d'autres professeurs enseignaient ailleurs. Ainsi, Gautier deChaumont tenait école à Chaumont; c'était un laïque de bon-> nés mœurs, d'esprit droit, vif, pénétrant. Saint Bernard Taimait et l'estimait, et ne négligea rien pour l'attirer à Dieu. Un Anglais de Devonshire, Joseph d'Isca, s'établit à Gueldres et y avait ouvert une ^cole florissante, a Rien n'était plus commun, disent les bénédictins, que de voir des Anglais passer la mer , et venir enseigner en France. Et il n'est pas vraisemblable , vu le grand nombre de gens de lettres que la Normandie, par exemple, et la petite Bretagne ou Armorique, pro-r duisirent en ce siècle, qu'il n'y eût dans ces provinces d'autres écoles que les épiscopales et les monastiques. Disons la même chose des autres, provinces, oii les sciences furent mieux cultivées. »

Quant à tous ces maîtres qui plus ou moins professaient les arts libéraux^ l'Église ne s'en inquiétait pas; elle ne songeait nullei^ent à porter atteinte à leur indépendance. Bien au contraire, elle les encourageait,. elle les soutenait, et, au besoin , elle leur prêtait sa toute-puissante protection. Pour les autres, pour ceux qui ambitionnaient une fonction plus grave, pour ceux qui voulaient, en restant dans leur individualité , aborder les^ périlleux rivages de la théologie , elle ne s'opposa pas non plus â leur désir, elle ne vit pas leurs essais d'un œil défa-

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vorable, mais elle les surveilla avec vigilance, el^ quand elle le jugea convenable, elle les soumit à fournir des cautions préalables. Encore ces cautions se réduisirent-elles à une simple autorisation demandée à l'évêque , hicentia docendi ; licence qui ne pouvait jamais être refusée, si Taspirant était capable 9 et qui même n'était pas toujours exigée. tJn seul fait entre tous^ mais fait capital et écla<» tant , nous donnera la mesure de la législation de l^époque sur l'enseignement. Nous voulons- parler de Hiistoire d'Abaîlard.

Tout le monde sait ce qu'était Abailard , ce noble breton, ce beau cavalier, qui, épris de passion pour la dialectique , sacrifia , comme il le dit, Mars à Minerve, et se mit en quête d'aventures et dé tournois philosophiques. Orgueifleux à l'excès | convaincu qde tout devait lui céder? abusant^ pour satisfaire ses passions, de l'empire irrésistible qu^ lui donnaient sa grâce, sa jeunesse, son éloquence et son ^udition^ il arrive à Paris et se présente à Guillaume de Champeaux , l'un des plus illustres maîtres de cette ville. Le directeur du cloître Notre- Dame* l'accueille comme un fils, le reçoit danà sa maison. Quelqu*e temps après, le disciple défiait son professeur, et le désarçonnait en pleine joute.

C'était une ingratitude, mais c'était un triomphât. Le vainqueur se crtit assez fort pour ouvrir école. ISéanmoins il n'osa pas enseigner à Paris mém^. La cour était à Melun^ Âj^ailard avait parmi les

' U AO faut pa^ qonfo^fulre cette école du cloitre ayeo l^écol|B cathédrale.

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seigneurs, de chauds partisans et de grands admirateurs. La noblesse le revendiquait comme un des siens, et elle s'en faisait gloire. Abailard commença ses leçons avec un éclat et un succès incroyable. Mais Paris, Paris que Ton appelait alors la ville des lettres^ cariaih sepher^ était le but de son ambition. Il s'en rapprocha peu à peu : de Melun il passa à Corbeil. Au travail sa santé s'était altérée; à peine eut-il le temps d'aller respirer l'air natal. Tout d'un coup il revient ; comme Antée il a repris ses forces sur le sein de sa mère, et il redescend sur le champ de bataille. Guillaume de Champeaux n'y était plus. Abreuvé de dégoûts, pressé d'un autre côté par la grâce de Dieu , l'écolâtre s'était réfugié sous l'habit de chanoine régulier, et il avait cherché dans le monastère de Saint-Victor cette paix que la renommée lui avait refusée. Il ne devait pas la trouver encore : les instances de ses amis l'avaient contraint à ouvrir une nouvelle école; son talent y appela de nombreux disciples. Abailard le suivit sur cette autre arène, et là encore il feignit de s'asseoir parmi ses auditeurs : ce II voulait, disait-il, apprendre de lui la rhétorique. » A la première occasion, Abailard reprit l'ofTensive , pressa son adversaire , et s'il faut l'en croire, le contraignit à s'avouer vaincu. Cette victoire fit tant de bruit que le chef de l'école du cloître, le successeur de Guillaume, offrit sa chaire à Abailard, et se rangea parmi ses élèves.

L'ovation était complète : elle ne dura pas longtemps. Le titulaire qui avait si bénévolement abdiqué aux mains du dialecticien breton, fut destitué et remplacé. Abailard quitta Paris et retourna

KT DE LA LIBERTE d'eNSEIGNEMEKT. i8i

à Melun. De son côte, Guillaume de Champeaux s'éloigna et se retira avec sa communauté à la campagne. Aussitôt qu'Abailàrd apprit le départ de son plus ancien rival, il revint en toute hâte, traînant à sa suite toute son école de Melun, et, dans l'espoir de reconquérir la chaire du cloître Notre-Dame, il en fît le siège en règle : « Castra posut, dit-il , quasi eu m obsessurus qui nostrum occupaverat locum. » Ce camp était établi sur la montagne de Sainte-Geneviève, alors encore couverte de vignes et en pleine culture. Le siège réussit : le successeur de Guillaume de Champeaux, battu en public, abandonna sa chaire et se sauva dans un cloître. Guillaume de Champeaux dut revenir prendre lui-même la défense de son enseignement.

Quelle fut l'issue de cette lutte nouvelle? Abailard répond par ce vers d'Ovide :

Si quaeritîs hujus Fortunampugnae, non sUm superatus abillo*.

Quoi qu'il en soit, et bien qu'il fût invaincu , il n'était pas invincible. Un écolier à peine sorti des bancs, Gosvin, élève de Josselin, qui enseignait sur une autre partie de la montagne Sainte-Geneviève, le défia à la dispute, et le poursuivit si rudement qu'il dut demander merci. Sa santé altérée fut un excellent prétexte : il partit pour la Bretagne; c'était sa ressource.

Au retour, il se dirigea sur Laon, pour écouter les leçons de théologie d'Anselme , écolâtre de la

' Ovide f Métamorphoses,!, i^. ^

iÔl HISTOiRÉ bE t'ilSfStRtJCTION PUBLIQUE

cathédrale. Là, nouvelles iqiierellés suscitées au ttiaîtreparle disciple; là ^tentative d'enseignement feite par l'élève. Mais cette fois , comme il s'agissait de théologie et de l'explication d'Ézéchiel , Anselme agît d^autorîté. Roi dans son école, il chassa le téméi^àire. Et Abailard revint à Paris.

La chaire de l'école du cloître était vacarite : Abailard l'obtint ou s'en empara. C'est l'époque la plus brillante et la plus malheureuse de sa vie. Jamais arBuence n'avait été plus pressée et plus assidue autour d'une chaire; il n'était bruit qde de rniustre docteur : l'Anjou, la Bretagne, la Flandre, l'Ahgleterre, l'Allemagne, liii envoyaient à Tenvi la jeunesse la plus distinguée. La popularité épuisa sur lui ses plus enivrantes faveurs ; aux séductions du talent, Abailard joignîjit la beauté, l'esprit, un organe mélodieux, Un goût remarquable pour la poésie; il chantait avec une délicieuse expression, e\ ses vers faisaient le charme de tout Paris. Deux cents ans après on les répétait encore. La noblesse l'idolâtrait, les femmes se disputaient son amour : Tanti nominis eram^ dit-il, et jiwentuds et formœ gratia prœeminebam^ ut quant* vUinque feminarunt nostro dignarer amore^ nul* làm yererer repulsam *. C'est ce qui le perdit. On Sait comme il séduisit Tihfortunée Héloïse , comment il reconnut sa faute, oommerit il essaya dé la réparer en épousant celle qu'il avait déshonorée, et cbmment cette réparation n'apaisa pas l'odieuse fet implacable vengeance des pârfents d'Héloïse.

■ p. Abaelardi hher calamitatum meariim.

tf bE tA Lîlîfeni* W'ENSÉIGlîfEMfeTrT. tBî

Désespéré, hlimilié, abandonné de tous, Abailard ensevelit sa hohte sous l'habit moHasliqlié : il se fit helîgiéilx à Saint-Deilis,ét (brça Héloïse à pt'ehdre lë vbilé.

ici rècomtnettcient de truelles triblilàUoris pour le malheureux docteur. En Vain la i*cnomiiiéè fessàyâ-t-elle de lé consoler de ses douleUri; ëti vain ses disciples vlnrenl-ils le solliciter de recoiiAttiencer ses leçons. L'esprit inqiliet d^Abâilard TàVâit suivi au fcloître. Oh liiî dorlHâ utie t)fetîtfe étole ÈMt les terres du cbmte dé Champagne : ses auditeurs l'y suivirent. 11 dogmatisa, il fit ud traité sur la Trihité , il avança des propositions dangereuseà. L'Église pHt Tahibitie : on reprocha à ÂJ3ailai-d d'enseigner sans maître , stne nta^ùih) , sans liceiice; oh le tita au coHdle de Sbissbhs. Le éoUpable brûla son liVre de ^es propres ttiekihs, et fut ehffeHné à Salnt-Mëdàrd , dans Ife fcoUvent qui avait servi de prison à Lbliis lé Débonnaire. Refcotlduit peu après à Saint-Deniâ, il h'y put r^ester; son cast^ctèrè frondeur le mettait en oppo^itiott perpétuelle avec les bpinibilfi teçues. SUgër côhsetltit k ce qti'il s'éloignât , à icohditioh qu'il livrait dans k solitude; Abâilàrd bhôisit un lieU désert ^ âuh lé6 botds de là iivière d'ArdusSori, près dfe Nogettt-sui>- Selne. A peine y étâit-il arHvé, que ses aticieus disdples accourent efa foule : 11^ se logent soiis des cabanes de roseaUx, bâtissent une tnalsbh de pierre à leur maître, convertissent en utie église spÉ^bifeuàfe le petit oratoire qUe le solitaire avait cohiàatré k là trè^sttitite Trinité. Cette petite èolbtiie fut dédiée âô P«mdfef , à TEspHt-Sâitii.

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Cependant y la Bretagne le revendiquait : il avait été élu abbé par les moines de Saint-Gildas. Il se rend à leur désir; mais il est bientôt forcé de fuir : irrités de ce qu'il voulait réformer leurs mœurs, les moines, dit-il , avaient tenté de l'assassiner. Mors ses voyages recommencent. On le voit tantôt, établissant au Paraclet Héloïse et ses religieuses; tantôt, reparaissant à Paris , et reprenant, sur la montagne de Sainte-Geneviève et avec un prodigieux succès, ses anciennes leçons. Puis, entraîné encore par son génie aventureux, entouré de conseils funestes, cédant aux déplorables suggestions d'Arnaud de Brescia, l'ennemi des papes, il formule une doctrine hétérodoxe. Au concile de Sens, saint Bernard le foudroie d'un mot, et il ne trouve de refuge que dans le repentir. Enfin le vénérable abbé de Cluny, Pierre, eut pitié de cette pauvre âme, et lui tendit les bras. Ses dernières années furent un admirable modèle : rien de plus touchant que de voir cet ange déchu se relevant par la puissance des larmes et de la pénitence, et donnant au monde l'exemple de l'humilité la plus profonde et la plus sincère. « Saint Germain ne fut pas plus humble, saint Martin ne fut pas plus pauvre que lui, » écrivait Pierre le Vénérable à Héloïse, en lui annonçant la mort d'Abailard , et en lui renvoyant, suivant son pieu\ désir, le cadavre de son époux. Héloïse avait sollicité aussi une absolution pour lui : i( Moi , Pierre, abbé de Cluny, qui ai reçu Pierre Abailard comme moine, et qui ai fait secrètement enlever son corps, et l'ai accordé à Héloïse, abbesse, et aux religieuses du Paraclet, je l'absous de tous ses péchés,

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par l'autorité de Dieu tout-puissant et de tous les saints ^ » En présence de ces solennités de la mort et de la foi, tout blàme se tait, et il ne reste plus qu'un sentiment d'admiration profonde et d'intime compassion !

On nous pardonnera peut-être la longueur de ce récit en faveur des témoignages irrécusables qu'il contient : c'est d'un bout à l'autre la preuve la plus convaincante de la liberté qui régnait alors.

Liberté dans l'enseignement des lettres profanes^ et liberté absolue, sans limites, puisque de sa propre autorité Abailard ouvre une école à Melun, et la transporte à Corbeil, puis à Paris, sans que personne y fasse obstacle^ sans qu'aucune autorité laïque ou ecclésiastique s'en inquiète ou s'en occupe.

Liberté même pour l'enseignement théologique , avec tout au plus la restriction d'une licence préalable. Et encore cette obligation n'était-elle pas rigoureusement établie ; car lorsque l'écolâtre Anselme de Laon ordonna à Abailard de quitter le territoire de l'évêché, et de cesser cette sorte d'explication de l'Écriture sainte qu'il avait commencée, Abailard protesta, et prétendit qu'il était victime d'une mauvaise chicane, qui n'avait jamais été faite à personne*. De plus, on le voit reprendre ses leçons à Paris sans qu'il y ait trace d'autorisation quelconque. Quant au reproche qu'on lui fit au concile de Soissonsd'avoir enseigné sans maître, sine magistroy ce reproche, qui supposerait seulement qu'il n'avait

* Pelr. CluQÎac. Epis. 1. 4 , epist. %S.

* Crevier , Hist. de l'Université ^K. I.

tëô HISTOIRE bE L^INSTRTICTIÔN t>tTtiil(}bE

f)as obtenu la permission ou licence dont nous parions tout k Fheure , n'était, de l'aveu même de ses adversaires, qu'un moyen subsidiaire; le véritable chef d'accusation résidait dans seâ opinions aventurées et dans cette renommée d'hérétique quigvait felUi le faike lapidier par le peuple lots de son feutrée, en ville. Lorsque Abailat*d eut pris l'habit à Saint-Denis, îl ftit bien obligé de demândè^ permissioYi de recommenber son enseignemenl ; mais il devait cette déférence à son abbé en vertu du vœu d'obéissance, et d'ailleurs il |)rof!essait là ail hom du monastère et de l'ordre dont il était metîibre. Dé J>ui s, à différentes époques, il remonte en chaire, tantôt âù t^raclet, tantôt à Paris, sur la montagne de Salbte-GetlevièVe , le théâtre de ses anciens exploits, et toujours il parle sans que l'histoire noiis montre une seule formalité préventive ou prohibitive.

LibeHé enfin dans la Concurrence et dans l'émulation : Guillalime de Champeaux , Gosvin , Abailard sbht en liittè pertnâhetite. Rois et peuples applaudissent , et l'Ëgli^e veille. Tant que les combatianls resteront daris les limites de leur droit, ils bnt carrière ouverte. L'interdit ne tombe qiiè sur l'erreur ou sur les mauvaises mœurs.

Il hè faudrait pas pehser d'ailleurs que les maîtres, dont tlbus avotis eti l'occasion de prbnonifîer les nom^, fussent les seuls à distribuer rinstruction.-Outre le camp d'Abailard, la montagne Sainte- Geneviève possédait l'école de Josselin, celle de Guillaume, etc.; l'île de Notre-Dame avait celle d'Adam du grand pont et celle de Jean di| petit pont, àihsi nommés de ce que leu^6 clàsseà étaient sitliéfes Fune

Et Dfc LA tléÊAté b'ENSÉiGJ^iiÏEirt. 1Ô7 )3)*ès du grand 9 TAUtre pbès du petit pont. La grande affkire de ces écoles ëtait la dialectique j elle était enlignée, disent lesbistorilenscontemporainSyÀ^eiA/^i ptnnmis magistris '. La théologie comptait ausst d'illustres représentants, tels qu^àlbérlc et Robert de Melun. Les arts libéraux possédaient Harduin le Teu tonique, Thierry, Robert PuUus, Sithon de Poissy, Jean de Salisbury enfin , qui nous a laissé les plut précieux détails sur Fétat des études de son temps. Entre tous ces maîtres, il y avait Une incroyable émulation : c'était à qui attirerait les écoliers. Guillaume de Couches les séduisait par la simplicité dd sa méthode, Adam du grand pont les éblouissait par sa subtilité, Oilbert de la Porrée les entraînait par la puissance de sa logique. Par malheur, celui-ci ne 6ut pas, comme âes rivaux, résiste^* au'danger de la vaine gloire; il se brisa, à l'exemple d'Abailard, contre l'auguste mystère de la très-sainte Trinité : ainsi que lui il fut foudroyé par saint Bernard , et ainsi que lui il se retira ennobli et régénéré par la pénitence. Avec de pareils noms on juge de ce que devait être la coricurretice : elle apparaît jusque dans ses petites industries. Adam disait qU'il n'aurait pas d'élèves s'il n'excitait pas la curiosité par Une certaine obscurité d'expressions, et s'il n'îlvait pas r'ei3oui*s au prestige de la terminologie.

n parait d'ailleurs que le nombre dei disciples n'é* tait pas seulement une question de vanité : les maîtres se faisaient payer, et payer fort cher quelquefois. Abailard avoue sans détour qu'avant d'entrer au doî-

• VitaGoswini, apud Crèvier, lÈÀst àè VÛnw, de Parts.

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tre, il avait ouvert école pour s'enrichir' ; il parle des sommes considérables que lui valaient les leçons qu'il donna à Paris. Il y a plus : un professeur qui s'éloignait 9 vendait sa clientèle ^ et affermait le local de son école à son successeur *.

Certes 9 voilà la liberté ^ et il est impossible de ne pas dire avec un homme dont l'opinion n'est pas suspecte sur ce point, avec Crevier : « L'ancienne liberté d'ouvrir école était bien peu restreinte. Celle de Saint-Victor est érigée, celle de Sainte-Geneviève se renouvelle sans aucune marque d'autorisation de la part de quelque puissance que ce soit. Il n'y avait ni ordre prescrit pour les études, ni nombre d'années fixées ^. » Ajoutons un dernier mot : a La liberté d'ouvrir école, sans autre titre que le mérite et la bonne volonté, n'existait plus, dit le même écrivain, après le milieu du douzième siècle. » Donc , elle existait avants C'est tout ce que nous voulons prouver, quant à présent. Les défenseurs les plus ardents du monopole actuel ne peuvent s'empêcher de le reconnaître : « L'enseignement public , dit M. Kilian^% était entièrement libre. Aucune discipline scolastique n'en réglait ni la matière, ni les formes; les maîtres n'avaient aucun droit sur leurs élèves.»

Il est vrai, comme nous l'avons dit, que vers le milieu.de ce douzième siècle, l'Église, justement alarmée des coupables entreprises de quelques doc-

* Abaelardi , Ep. p. 974.

' Hist. Utt, de France^ t. IX.

3 Crevier, HisU de VUniv, de Paris, 1. 1.

* Tableau de l'instruction secondaire, p. 6.

ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEIGWEMEÎîT. 189

teurs imprudents, usa de son droit, et qu'elle commença à exiger la licence.

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