I. Etat de. l’ instruction publique en loi 4f f^es
lycées , les collèges , les pensions.
Pour justifier les plaintesuniverselles qui retombaient sur l’instruction publique, il suffit de jeter un coup d’œil sur la situation intérieure de ses établissements. '
Les intentions excellentes et le zèle louable de M. de Fontanes avaient échoué contre les mauvaises dispositions des hommes qu’il avait été obligé d’employer, contre les vices de l’institution à laquelle il présidait, et contre la volonté absolue de Napoléon. En vain était-il parvenu quelquefois, selon son expression, « tourner l’empereur; la plupart du temps il était dépassé lui-même ; et quand on songe qu’il lui avait fallu six mois de négociations et d’instances pour obtenir la nomination de M. l’abbé Frayssinous, l’illustre conférencier de Saint-Sulpice, à la simple place d’inspecteur de l’Académie de Paris1, on se fera sans peine une idée des difficultés qu’jl rencontrait et de son impuissance à les surmonter. En vain avait-il essayé de rendre l’instruction plus littéraire; admirateur des chefs-d’œuvre du siècle de
’ Fie de Mn Frayisinous, parle baron Henrion, 1 84 4 ,P- 76.
ai6 HISTOIRE DK L’INSTRUCTION PUBLIQUE
Louis XIV, il n’avait rien négligé pour remettre en honneur ces modèles proscrits par le génie révolutionnaire ; mais toutes ses tentatives avaient échoué contre l’esprit du gouvernement qui voulait des soldats et non pas des idéologues. Tout ce qu’il put faire, fut de constituer une régularité apparente dans les exercices, et les études n’en restèrent pas moins faibles et insuffisantes.
CMais la véritable plaie des lycées était le manque isolu d’éducation. Tandis queles prodiseurs étaient absorbés par les détails de l’administration et de la comptabilité, les censeurs se bornaient à faire observer des règlements militaires, qui pouvaient bien dompter les habitudes, mais qui n’avaient aucune prise sur le cœur. « Les professeurs se renfermaient strictement dans les fonctions du professorat, et le soin de former les mœurs et le caractère des élèves ne les regardait point; leur classe faite, ils avaient remplileur tâche. Restaient les maitresd’étude qui ne quittaient pas les élèves, mais qui, loin de les édifier par une conduite régulière, étaient pour eux un sujet de scandale »
Ainsi il est difficile de se représenter l’état d’abaissement moral où était plongée cette malheureuse jeunesse. Un seul fait nous dispensera déplus longs détails : des élèves se sont tués dans les lycées de // Paris. « Le plus récent de ces suicides, dit un auteur contemporain’ , a répandu une grande lumière
• Mémoires pour servir à Vhist.de tinstrud. publique, t. III,
* Ibid., p. III.
ET DE LA LIBERTÉ d’eITSEIGNEMETîT. . 217
sur ces mystères effrayants, et malgré les soins qu’on a pris pour que le public ne connutpas les circonstances de ce crime , tout Paris s’en est entretenu pendant plusieurs jours. Un enfant de quinze ans, pensionnaire du gouvernement dans un lycée de Paris, s’échappe à une promenade, rentre volontairement le soir; on le condamne à trois heures de prison. 11 prend la résolution de se tuer pour punir le proviseur et pour l’empêcher à l’avenir de punir ses camarades. Cette résolution lui parait héroïque. Entré dans la chambre d’arrêt, il cherche à se pendre et ne peut y parvenir; après plusieurs tentatives inutiles, il attache sa cravate à une chaise et s’étrangle en se penchant avec effort; fureur aveugle et obstinée, dont le pays le plus fameux par le nombre des suicides n’offre pas d’exemples! Ses camarades produisent le même jour son testament écrit de sa main : a Je lègue , dit-il, mon corps t « aux pédants , et mon âme à Voltaire et à Rous- « seau, qui m'ont appris h mépriser la Superstition1 . » Ce testament est aussitôt répandu dans les lycées de Paris; on s’en arrache les copies, et les élèves s’unissent pour admirer ce crime monstrueux qu’ils regardent comme le plus noble des dévouements.» Un pareil récit en dit plus que toutes les réflexions.
* Voici une copie du testament :
< Je lègue mon corps aux pédants, mon âme aux mânes de Voltaire et de J. J. Rousseau, qui m'ont appris à mépriser toutes les vaines superstitions de ce monde, et toutes les sottises qu’a enfantées la grossièreté des hommes, et surtout les subtiles noirceurs des fourbes de prêtres. J’ai toujours reconnu un Être suprême, et ma religion a toujours été la religion naturelle.
ai 8 HISTOIRE de ^'instruction publique U fallait arriver au xix* siècle et à l’Cjiiversité impériale pour voir ce forfait inouï jusque-là : le suicide de l'enfance!
Quanta la moralité des lycées, on nous permet- . tra d’emprunter f|uelc|ues ligues au récit d’un élève qui en était sorti en 1 8 1 4-
« Mœurs. Je n’y ai vu aucune de ces vertus qui font le charme de la vie; la douceur, la sagesse,
« Quant ù mes biens terrestres, je donne ( suit une
liste de sept légataires, que nous croyons devoir supprimer).
«J’ai toujours reconnu, comme je l’ai dit plus haut, un Êlte suprême ; j’ai toujours pensé que la seule religion digne de lui était la probité et la vertu. Je crois que je m’en suis rarement écarté, malgré la faiblesse et la fragilité humaine. Je parais devant l'Être suprême, en disant avec Voltaire :
« Un bonze honnête homme, un (1er ris charitable.
Trouveront plutôt grâce à se» yeux.
Qu’un janséniste impitoyable Ou qu'un pontife ambitieux.
« Omnia debentur morti , paulurnqtic morati « Seriùs mit citiùs sedem properamus ad unam. n Tendiinus lmc omues, hæc est domus ultima.
« De tous les pédants qui m’ont le plus tourmenté, je compte « surtout * ‘ *, qui est cause du vol que je fais à la nature : je « .lui pardonne ; l’équité le fait aussi.
« Mon plus grand crime sera, sans doute, celui que j’ai coni- « mis envers la nature, en coupant tnoi-mérae le til de oies «jours. Je me suis epvaiu répété avec J. J. Rousseau. — Tfc « veux cesser de vivre ; mais sais-tu bien si lu as commencé ?
« Je meurs victime de l’injustice.. Adieu , mortels , et faiblesse. >»
« pleurez * * »
,•« De l'injustice il fut victime ;
« Pédant , qui fus son assassin,
« Maudis ton crime »
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t Manches po*ir servir, ftç.t t. III , p. 118.
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ET de la liberté l’enseignement. ïJQ la tempérance , y étaient également inconnues. Le libertinage, la paresse, l’intérêt, animaient tous les cœurs. Aucun lien d’amijié n’unissait les maîtres aux- élèves, pi les élèves entre eux. J’ai en** tendu parler des souvenirs de collège, je ne crois pas que personne parle des souvenirs de lycée.
« Les quartiers étant fort nombreux, le pouvoir des maîtres se trouvait extrêmement limité. Quand un maître voulait faire son devoir avec rigueur, les élèves se réunissaieut et l’assommaieut de coups. De mo,n temps, trois maîtres ont été fort ma|îiaités; mais aussi la plupart étaient des gascfiewc,, pour qui leurs supérieurs n’avaient aucun égard, et qui, à leur tour, p’a voient aucune affection pouf les élèves.
« Les punitions étaient dures, et, loin de corriger,, aigrissaient les caractères. Aucune de ces rer montrances paternelle? qui suffisent pour changer un jeune homme, n’était employée, même ^tour prévenir un dérangement. Mais en voyant la paur vreté méprisée, les égard?, les préférences réservés à la richesse, on était tenté de croire que la Ve*;!# était un être imaginaire, et l’argent la seule divinité qu il fallu! adojpp^ ypj| s[ Hoonto jA
« Religion . Qu eptendait la messe le dimanche, mai? comme les supérieurs ne dpnnaienl auepp hop pxjefiple, qu’pn les voyait jtoul occupés de lep^s intérêts temporels, que d’ailleurs Les mpeurs étaient fort corrompues, il était impossible qu’i) y eût de la piété. Les prières ne se faisaient point, ou, si elles se faisaient, cela ne servait qu’à piçntrer dans quel mépris le culte était tombé. Nop-
320 HISTOIRE DE l’iïISTRUCTION PUBLIQUE
seulement le noin de la Divinité était sans cesse profané par les plus infâmes jurements, mais en-i core on lui insultait jusque dans le sanctuaire. Ce qu’il y a de plus sacré pour un chrétien, le plus auguste de tous nos mystères, était un sujet de dérision ....
a Je viens de tracer le tableau exact de ce dont j’ai été témoin pendant trois années consécutives que j’ai habité le lycée ***. Les abus y subsistent en leur entier depuis l’origine de la maison. Comme j’ai passé le même nombre d’années dans un autre lycée, j’y ai vu, dans le cœur des élèves, les mêmes turpitudes; dans les maîtres, le même caractère de cupidité, la même indifférence pour le progrès des élèves '. »
On comprend , avec de pareilles mœurs et avec un pareil enseignement, avec les progrès immenses qu’y faisaient l’incrédulité et l’irréligion , que les pères de famille lissent entendre les accusations les plus énergiques contre ces lycées, où se perdaient sans ressources l’âme et le corps de leurs enfants.
Ajoutons que le gouvernement impérial sacrifiait tout à la prospérité de ces établissements, et qu’il en assurait le développement au mépris de tous les droits et par la ruine de toutes les autres institutions. Ainsi , rien n’égale les vexations dont les collèges communaux étaient les victimes, si ce
1 Ce tableau, tracé par nu élève, est de 181 If. [Ibidem, p. 129.)
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ET DE LA LIBERTÉ D’ENSEIGNEMENT. aai
n’est la tyrannie qui dépeuplait les pensions particulières. Un college s’était-il élevé avec succès dans le voisinage d’un lycée, le cours d’études y était-il complet* aussitôt l’Université défendait d’y professer la rhétorique et la philosophie, afin de forcer les élèves à l’abandonner et à aller chercher dans le lycée l’enseignement supérieur nécessaire. L’empereur s’étant d’ailleurs emparé des revenus des communes , avait fixé en conseil d’État les traitements des régents x, et l’Université se faisait un jeu de déplacer les professeurs habiles, et de leur substituer trop souvent les intrigants qui assiégeaient les bureaux de son administration centrale. Plus d’une fois les principaux furent obligés, comme celui du collège de Saint-Affrique, de renvoyer les élèves de l’école Normale qui venaient, au nom du corps enseignant., leur apporter les doctrines et l’esprit universitaire; mais il fallait, pour cela, un héroïsme peu commun, et la plupart des villes aimaient mieux laisser tomber leurs collèges, que d’entrer en lutte avec l’autocratie du grand maître.
Bien plus violente encore était la tyrannie exercée sur les écoles particulières. Le décret de 1811 portait ses fruits. Avec la faculté d’enlever aux chefs d’institution le contingent nécessaire pour remplir les cadres des lycées, il n’était plus possible de conserver la moindre sécurité. A chaque recensement universitaire, le proviseur, pouvant exiger de la pension voisine le nombre de têtes d’élèves
' Décret du i5 novembre 181 1,
aîi HISTOIRE DE L’iWSTRUCTlOTf PUBLIQUE qui lui manquaient, l’existence des établissements privés ne dépendait plus que de l’état des finances du ïyCée, et si ce lycée se troitvait décidément mauvais, il tt’y avait plus d’espoir de former dans les environs aucune maison où les malheureux enfants pussent trouver asile. Avec de si puissants moyens de destruction, les écoles publiques, impuissantes pour reconstruire, n’avaient pas la triste consolation de s’élever sur les ruines dont elles s’entouraient.