‹ Histoire critique et législative de l'instruction publique et de la liberté de l'enseignement en France Par Henry de Riancey Depuis la révolution de 1789 jusqu'à nos joursChapitre 30 sur 82 · II. Plaintes contre i Université · texte numérisé non relu

II. Plaintes contre i Université

A la chuté de l’empereur, l’explosion longtemps contenue éclata ; ce fut un toile général contre l’tfvérsité. Elle fut attaquée de toutes les manières: lès évêques, du haut de leurs sièges épiscopaux, les publicistes les plus éminents, les pères de famille, les hortimes politiques, se réunirent dans un concert unanime de réprobation; tous réclamèrent en faveur de la liberté violée, de l’autorité paternelle outragée. Nous devons reproduire quelques extraits des écrits publiés à cette époque; ils prouvent h la fois que la cause de la liberté n’est pas défèndüè d’hier; que si le monopole a continué son règne, s’il a persisté et violer tons les droits , oe n’a pats été sans de courageuses protestations. La justice outragée n’a pas attendu pour trouver des VengèUrs.

Dans un écrit intitulé : De T Université impériale, ét portant pour épigraphe: Parcrfe pèrsonis , dickre de vitiis , M. l’abbé de Lamennais s’écriait :

« De toutes les conceptions de ftuohaparfe, la

ET DE LA. LIBETlTÈ D’EITSEIGNEMEMT. tld

plus Effrayante pour l’homme qui réfléchit , la plus profondément antisociale, en ttû mot, là plus digne de lui , je n’irésîfe point à le dire , 6’èSt l’Universilé. Lorsque le tyran Crut avoir assuré par tant d’horribleS fôis le malheur de la génération présente, il éleva ce monstrueux édifice comme un monument dè‘ Sa haine pour les générations fu* fures, et sembla vouloir ravir au genre humain l'espérance même.

« La charité même n’eut pas la liberté d’ouvrW des écoles gratuites , à moins dé pdyer utï impôt sur ses propres aumônes; encore se laSSà-t-on bien vite de cette condescendance. L’éducation eut son tarif, ses douanes et ses objets prohibés. Tel maître, même en acquittant le tribut, ne pouvait enseigner que telle chose et jusqü’à tel degré. Des préposés veillaient à empêcher là fraude et à faite rentrer les droits, tant pour apprendre à connaître ses lettres, tant pour s’exercer à les former, tant pour décliner musa. »

Voici le tableau qu’il trace des lycées : « Chaque lycée offrait l’image d’une caserne : c’était la même discipline , à peu près le même appareil. Lq bruit des armes retentissait sans cesse à l’oreille des élèves ; on imprégnait pour ainsi dire de sang leurs jeunes âmes. Les ordres les plus stricts prescrivaient de donner pour sujets presque exclusifs de thèmes et de versions les batailles de Buonaparte. Lui-même il disait : Tout Français est soldat, et, en conséquence, on lui fabriquait des soldats d’arts ses écoles , comme des- canons dans ses fonn de ries.

« Presque partout les exercices religieux étaient un scandale de plus. Dans une école spéciale, pour concilier les bienséances publiques avec la commodité particulière, on avait imaginé l’expédient de faire assister les élèves à la messe par députation. Ailleurs on a vu, avec une sorte d’épouvante, presque tout un lycée, les chefs à la tète, approcher à jour.fixe de la table sainte, et recevoir le corps d’un Dieu sur cette même langue qui la veille prêchait l’athéisme. C’est ainsi qu’on prétendait répondre au reproche d’irréligion '.

« De toutes parts l’opinion publique repousse cette institution condamnée par l’expérience. . . » Passant aux moyens de remédier au mal, l’auteur exprimait ce vœu si persévérant dans notre France, et que nous venons répéter après nos pères: «Qu’on supprime toute entrave, qu’on laisse une liberté entière , et l’on verra se former des établissements nombreux dont l’émulation garantira la bonté. . . Les parents, redevenus maîtres de disposer de leurs enfants qu’on les forçait de sacrifier a au Moloch de la France, cesseront d’être dans la cruelle nécessité de les abandonner à l’ignorance, ou de

* Note de l’auteur. « On représentait à un homme revêtu d’une haute place dans l’Université, que les parents, témoins de tous les désordres des lycées, ne se résoudraient jamais à y envoyer leurs enfants. Oh ! répondit-il froidement , les parents se lasseront. Ce mot, où respire le génie de Buonaparte, n’appartient qu’à un individu qui certes, en ce moment, n’était pas l’organe des chefs de l'Université; mais il parlait comme la loi, et en dévoilait le secret. *

ET DE LA LIBERTÉ D’ENSEIGNEMEKT. aa5 consentir à leur perversion. Ce sont là des biens présents, certains, inappréciables. Le temps fera le reste - ■ ‘ •

« Rien ne doit être plus libre, disait un membre de l’Université , que l’étude 2. On dit indifféremment les sciences , les belle s-lettres, les beaux-arts , les arts libéraux. Or, il n’est pas une seule de ces dénominations qui n’exclue toute pensée de gêne, de servitude, et, ce que l’on n’aurait jamais dû dire, tout soupçon de fiscalité..... Chaque père de famille est le directeur né de l’éducation de ses enfants , par deux raisons fort simples : il est père , et il paye. . . Toute entrave que l’on met arbitrairement à cette éducation, toute contrainte qui n’est pas nécessaire, sont une violation du droit commun; c’est la tyrannie, selon moi, la plus dangereuse; car elle s’en prend non aux corps, mais aux esprits; elle tue le génie et la morale publique, comme on a vu le gouvernement qui vient de finir , tuer en détail la religion chrétienne, i a Sous Buonaparte, la religion était, non dans l’État, mais à côté; dans l’UniVersité, la religion n’est qu’une quantité de plus, dont un simple arrêté peut faire évanouir le radical sans substitution.

«Le général du Directoire, Buonaparte, allant en Égypte , détacha vers la Grèce quelques savants, '

' De l’Université impériale, 1814, réimprimé dans le ier volume des Mélanges de M. l’abbé F. de la Mennais.

•L’abbé Dntac, ancien professeur de philosophie, profes^X seur au lycée Charlemagne : de l'Université ci-devant impériale. !

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i'»l6 HISTOIRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE

qui lui l'apportèrent, poiir tout fruit de leur voyage, les atomes d’Épicure. Le général , devenu empereur , jeta lui-même tout au travers du chaos littéraire une partie de cés atomes , et le corps des inspecteurs parut.

« L’existence littéraire des instituts ( maisons d’édücation ) fut violemment menacée , il y a ub én ( i8i3)i Napoléon, qui eût voulu tout concentrer autour de sa personne, et loger, s’il l’eut pu, toute l’Université, présente et future, au château des Tuileries , avait été induit à rendre contre les maisons des instituteurs un décret de clôture, qui eût achevé la perte des études.

« Les droits des pères de famille méconnus par la suppression des écoles ordinaires et à la portée de leurs besoins, et par Tobligation où ils sont de payer un droit à la capitale, pour assurer à leurs enfants le privilège d’étudier en province ; un impôt énorme prélevé sur les maitres, les disciples et les talents; la religion ramenée par un décret, comme elle peut être renvoyée par un autre; l’émulation presque éteinte par celle unité et indivisibilité de la république littéraire, aussi ridicule que l’unité et indivisibilité de la république française ; les sources de l’encouragement taries pour tout le môhde ; les instituteurs particuliers nullement , surveillés pour le biefi des études , mais vexés de toutes les manières pour le bien de notre petit royaume, » tels sont les résultats de l’Université *.

1 Pour prix de son courage, M. Dutac fat destitué le 5 octobre 1814. ,

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ET DE LA LIBERTÉ d’ENSEICNEMEÎIT,., ttty

Voici ensuite un anonyme qui fait appel au roi., et qui demande la destruction du monopole. Son ouvrage est intitulé : De la Fille légitime de Buotta» parte , C Université impériale et royale , protectrice de la confédération de l'instruction , médiatrice des 36 cantons académiques Y s! »

«De tous les points de 1a France, dit-il, les gens de bien, les âmes honnêtes, les pères de fa* mille appellent de tous leurs voeux le moment où notre vertueux et légitime souverain va modifier, régénérer ce système d’instruction, qui, dans presque tontes ses parties, renferme quelques ra* indications de l’extravagance du plus féroce des despotes. C’est donc un devoir sacré pour celui qui a blanchi dans l’enseignement d’indiquer les abus., et de faire connaître les moyens de les détruire. L’Université est, pour quelques hommes pusillanimes , un colosse qu’il leur paraît dangereux d’attaquer; mais, pour nous, ce colosse n’est pas celui de Rhodes, et nous ne croyons pas qu’il soit besoin pour le détruire d’un tremblement de terre; Ja volonté du roi suffit.. . Ne craignons donc pas de publier sur les toits qu’un des plus beaux jours de la France sera celui où l’on verra s’écrouler a cette «éducation universitaire, qui marche eu sens contraire de toute civilisation; qui exalte les tètes « quand il faut les calmer ; qui transforme ®os pai- « sibles écoles en camps tumultueux et en arènes de « gladiateurs ; avec laquelle on apprend à ne coonai- « tre d’autre droit que celui de la force, d’autre vertu -&«*,( ff? - • ' ab-

i 1 Par M.-C. J. P. D. S. C. r8i4» ,.h pibf'j :' ^ Ju y

aa8 HISTOIRE de l’instruction publique « que la valeur, d’autre lionneurquecelui désarmés; « qui tourne tous les sentiments vers l’amour de l’in- « dépendance, vers l’irrévérence envers Dieu, envers « les parents, envers les vieillards, et qui, par une « réciprocité horriblement combinée, corrompait «les enfants pour en faire des soldats, et ensuite « en faisait des soldats pour les corrompre. «(Mandement de Msr l’évêque de Troyes. )

« On a fait de l’instruction un monopole, et, pour établir cet affreux monopole, on a plongé dans l’indigence des milliers de pères de famille jqui avaient blanchi sous le harnais. Des vampires universitaires, connus sous le nom d’inspecteurs, ont fait des visites domiciliaires, comme pour saturer leurs regards du spectacle de la misère de ceux qu’ils avaient immolés à leur voracité. Dans les départements, on a fait fermer avec rigueur les institutions, les pensionnats où les pères de famille trouvaient encore quelque asile pour les mœurs de leurs enfants. Pour achalandée les Ivcées, où règne la dépravation, on a persécuté, jusque dans les paroisses , des pasteurs qui voulaient instruire quelques-unes de leurs ouailles pour en faire des lévites; on a fait graviter le monopole jusque sur de pauvres maîtres d’école de village, qui n’apprenaient de latin que pour servir la messe du curé. . . . On a vu des inspecteurs entrer par une porte, et les écoliers sortir par la fenêtre opposée. Ces pauvres enfants tremblaient d’être surpris uu rudiment à la main !

« Les commis de cette singulière douane viennent périodiquement jauger les collèges et les ins-

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"ET DE TA LIBERTÉ d’eNSEIGICEMBNT. 22Ç)

titulions, pressurer les chefs, qui, à leur tour, pressurent les pères de famille. Ces rats d’école, pires que tous les rats de cave, n’épargnent rien pour empêcher la contrebande. Ils comptent et re-' comptent les élèves; ils questionnent, ils interrogent les professeurs et les maîtres, voire même la cuisinière, pour savoir bien au juste le nombre des. contribuables. »

t L’auteur demandait de grandes modifications relativement à l’instruction publique; mais surtout il réclamait la liberté de l’enseignement. « Rendez à de vertueux pères de famille le droit de former de bons citoyens; que les anciens instituteurs, que les maîtres de pension des grandes villes soient autorisés et conservés dans leurs fonctions après avoir rempli les formalités préliminaires. Il me semble, ajoutait-il , qu’il y a une grande analogie entre la liberté de la presse et la liberté de l’enseignement. Ce sont deux sortes de liberté qui peuvent aisément dégénérer en licence. Cependant, puisque notre généreux et bien-aimé monarque a bien voulu, dans la Charte constitutionnelle, accorder la liberté de la presse, sauf les modifications que demande la répression des abus , la monarchie universitaire ne pourrait-elle pas accôrder la liberté d’enseignement, sauf les formules que réclame la prudence?»

Enfin , on lit dans un écrit de la même époque, intitulé Mémoire sur l'Université : « Le corps enseignant réunit dans les mêmes écoles les enfants élevés dans toutes les sectes et sous la direction des ‘mêmes maîtres; il confie l’éducation publique à des

»3o histoire de l'instruction publique hommes de toute espèce. C’est un mélange de pré* très et de laïques , dont les uns ont été fidèles à leurs devpirs, et les autres les ont trahis avec scandale; il y a des prêtres mariés, des apostats, des intrus ; il y a des francs-maçons décriés , des déistes, des in-, crédules, des joueurs de profession, des banqueroutiers, des divorcés. Il est douteux s’il existe deux lycées qui n’offrent ce mélange impur.... Voilà pourtant cette Université qui a bien imprimé, en tête de ses lois, qu’elle prend pour base de son enseignement les principes de la religion catholique, v Mais il n’y a point de catholique en France, pour peu qu’il soit éclairé, qui n’ait horreur de qette association monstrueuse. » On le voit, les plaintes des catholiques ne sont pas nouvelles, pas plus que la répulsion qu’ils éprouvent pour les écoles universitaires. « Du moment qu’on a joui de sa liberté, continue cet écrivain, la désertion de ces écoles a été générale dans plusieurs provinces. » Ainsi, réclamations contre le régime intérieur et la mauvaise éducation des lycées; attaques ardentes contre le monopole, contre la création du despotisme impérial; revendication des droits imprescriptibles de l’autorité paternelle ; appels courageux et unanimes à la liberté, qui seule peut sauver l’instruction, qui seule peut ramener l’ordre et la paix dans les études, qui seule peut rassurer les consciences et mettre l’éducation en harmonie avec les bases fondamentales de la société moderne; en un mot, tous les principes élémentaires sont rappelés, constatés, proclamés dès les premiers jours de l’ère d’espérance qui s’puvre pour notre

BT DE LA LIBERTÉ DENSlIGNEMEJfT. lîl

patrie. C’est un des faits les plus remarquables et les plus concluants de nos annales dans cette matière si grave et si importante , et nous le constatons avec bonheur,

A tous ces griefs , qu’y avait-il à répondre? Rien. L’Université savait trop combien ils étaient fondés) à peine essaya- Pelle de se défendre. On vit paraîtra une timide brochure, sans nom d’auteur, écrite en style d’apologie'. Il y a des louanges pour tout le monde : pour les anciennes corporations enseignantes d’abord : « Quel homme pourrait refuser une éclatante justice aux ordres religieux de la France? C’est l’Église qui fit naître parmi nous l’érudition et l’éloqueoce, qui ouvrit le passage de l’antiquité aux siècles modernes, qui rassembla les matériaux, et créa les chefs-d’œuvre; parmi toutes les gloires du siècle de Louis le Grand , celle de l’Église est la plus riche et la plus complète; à quelles autres mains pouvait-on confier l’instruction de la jeunesse; ils étaient les précepteurs de toute la nation. » A l’abri de ces panégyriques, et même d’un compliment sur l’ordre des Jésuites, « qui , par ses efforts , ses talents, ses vertus, ambitionna toujours la suprême monarchie de l’opinion , » l’auteur crut pouvoir glisser la défense de l’Université; il la vante comme dépositaire de Y unité tC enseignement , et comme une pépinière de grands hommes. «Pour que l’enseignement soit distribué partout d’une manière égale, qu’une juste réparti-

’ De l'instruction publique et tic l’Université île France ; brochure in-8, chez Dcnlu, 1814.

a3a HISTOIRE I>E L’nTSTRtTCTTON PüBtlQTTE tion de lumière se répande sur toute la France, il faut établir un foyer commun. » Cet avantage, et surtout celui de maintenir l’instruction à la même hauteur, peuvent se trouver, avec une influence beaucoup plus étendue et bien moins arbitraire dans une corporation civile. « L’Université de France revendique une lointaine origine. » C’est « l 'Université de Paris étendue a toute la France. » — «C’est ce qui s’appelle s’étendre! dirons- nous avec un spirituel écrivain. Mais , quand on gagne ainsi du terrain, quand, au lieu de régir le pays latin, on prétend régir la France entière, il faudrait proportionner les moyens au but: plus un corps est étendu, plus il faudrait resserrer les liens qui en unissent tous les membres; et c’est précisément tout le contraire qu’on voit dans l’Université de France : son relâchement est en raison directe de sa vaste étendue. Comment prévient-on la dissolution d’un corps d’armée ? par la vigueur et le nerf de la discipline militaire, qui est d’autant plus sévère et plus prompte, qu’elle est tout extérieure. Comment conserve-t-on des corps religieux? Par une discipline intérieure, d’autant plus forte qu’elle s’exerce sur les esprits et plie les volontés. 11 semble qu’une corporation aussi vaste que l’Université de -France, qu’on appellera civile ou non civile, devait choisir entre l’une ou l’autre de ces disciplines. Mais c’est en vain qu’on y cherche un ressort semblable; on n’y trouve qu’un principe d’ambition, ■un but (P avancement , comme s’il s’agissait d’avancer les maîtres au lieu des élèves1. »

1 Le Génie de ta révolution, t. III, p. 37 B,

ET DE LA. LIBERTÉ D’ENSEIGNEMENT. ü33

i Et ce fut tout; l’apologie resta obscure comme son auteur. Si la France ne goûta guère cette défense de l’Université , le gouvernement s’en soucia

bien moins encore. >.

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