ÉCRIT FS DANS LA LOI, VOULEZ- VOUS RÉGNER SUR NOUS
ËT DE La LIBERTÉ D’EËSÈlGÉÊMElrt. 387
Le lieutenant général l’interpréta dans le même Sens; et c’est aussi dans ce sens que, le 9 août, il prêta le serment suivant :
F.n présence de Dieu , if. jure d’obsf.rver sidèlement la Charte constitutionnelle, avec les modifications exprimées Dans la déclaration,
et qu’il ajouta :
MM. les Pairs et MM. les Députés ,
Je viens de consommer un grand acte; je sens profondément toute l’étendue des devoirs qu’il m’impose; j'ai la conscience que je les remplirai... Les saces modifications que nous venons de faire à la Charte garantissent la sécurité de l’avenir.
Ainsi donc, la liberté était mise sous la foi des plus solennels engagements. Ce n’était plus qu'une question de temps; et l’assurance que la Charte devait être une vérité, faisait légitimement espérer que, selon sa stipulation formelle, ce délai serait aussi bref que. possible.
II. Permanence du monopole. — Reconstitution de l’Ecole Normale. — Réclamations en faveur de la liberté. — M. l’abbé Laconlaire. — Procès de l’Avenir. — M. Janvier.
Cependant l’Université ne se résigna pas h cet arrêt souverain. Même au milieu du bouleversement, elle n’avait pas négligé ses intérêts. Ainsi, Son premier soin avait été de faire rétablir, par une ordonnance du lieutenant général du royaume,
Die
datée du 6 août i83o, /’ École Normale, supprimée en 1822, ou plutôt, de faire restituer ce titre à F École préparatoire , annexée en 1826 au college de Louis le Grand, par M. de Vatimesnil.
Le 9 août, M. le duc de Broglie fut nommé ministre de l’instruction publique et des cultes, M. Villemain, vice-président du Conseil royal. Les hommes seuls avaient changé : l’institution , les choses, les noms même étaient restés. La nouvelle administration n’eut qu’à se revêtir des insignes de l’ancienne, qu’à occuper ses sièges, et qu’à suivre ses errements. Elle s’occupa de quelques règlements intérieurs, donna plus d’importance aux études historiques , remplaça la cloche par le tambour *, institua des caporaux et des sergents dans chaque compagnie de collégiens, et établit des exercices militaires sous la direction d’un instructeur agréé par le grand maître; et ce fut tout. Il semblait que la révolution eût été faite uniquement pour substituer quelques professeurs à d’autres.
La liberté s’était réfugiée dans le cœur des citoyens généreux qui croyaient en elle, et qui ne désespéraient pas. Elle réclama plus énergiquement que jamais, par l’organe d’un des écrivains les plus distingués de F Avenir, par celui qui devait être une des premières gloires de la chaire chrétienne à notre époque. M. l’abbé H. Lacordaire disait dès le 1 7 octobre 1 83o :
Le prêtre est un homme qui enseigne, l’Église est un lieu où l’on enseigne, la foi est quelque chose qui s’enseigne; donc
• Arrêté du 30 novembre 1830.
ET UE LA. LIBERTÉ d’eWSKIGNEMENT.
l’enseignement doit être libre, ou la liberté des cultes n’est qu’un vain mot. . - ' - v;
Mais, dira-t-on, n’y a-t-il pas des sciences et un enseignement profanes? J’entends : quand il ne s'agit que de Dieu , du bien, du mal, des peines et des récompenses futures , de la destinée des hommes , il est permis à chacun d’enseigner tout ce qu’il veut. S’il s’agit de quelques idiomes plus vieux que les peuples et que les livres seuls parlent encore , nul n’y a droit, hors l’Université. Ce qui est sacré appartient à tous, ce qui est pro- * fane appartient à l’Université. . Mais s’il se trouvait que la religion et la science, la Bible et l’histoire fussent indivisibles, comment pourrait-on être libre à l’égard de l’une et esclave à l’égard de l’autre?... Les langues, l’histoire, l’astronomie, la physique, les mathématiques, la philosophie, tout cela est plein de Dieu. . . Mais laissons cette distinction risible du sacré et du profane. Il serait vraiment curieux que l’Université déterminât la limite et qu’elle fît le cadastre des sciences terrestres, pour mieux asseoir son monopole. D’ailleurs, si les cultes sont libres, ce qui est profane peut devenir sacré, et ce qui est sacré peut devenir profane, au gré de chacun. Que je fasse mon dieu de Mahomet, voilà toute l’histoire bouleversée dans l’Université! Que j’adore le soleil comme les anciens Perses, la classe d’astronomie ne saura plus que devenir; qu'il me plaise d’élever un temple au crocodile égyptien, le Conseil royal de l’instruction publique en perdra l’esprit. Il n’y a qu’une chose claire, c’csl qu’avec le monopole de l’enseignement prétendu profane, il n’est pas de père en France qui puisse enseigner sa foi à ses enfants, pas de famille où ne pénètrent le schisme, ta moquerie des croyances héréditaires, l’impossibilité d’adresser à Dieu une prière commune.
En effet , qu’il y ait des sciences sacrée^ et des sciences profanes , il n’y a toujours, dans les enfants , qu’une tête pour les apprendre. Comment faire alors pour accorder les droits de la religion avec ceux de l’Université, la liberté avec la servitude? Apparemment comme Salomon, couper l’enfant en deux ou choisir. Eh bien, Salomon donna l’enfant tout entier à sa vraie mère, et l’État ne nous laisse rien des nôtres. Étrange jugement! Si du moins l’État faisait tirer au sort à qui de la liberté ou de
39» HISTOIRE DB LISfSTRUCTIOtt PUBLIQUE la servitude écherra chaque intelligence qui vient de paître, peut-êtrela religion aurait-elle sa part. S’il faisait jouer aux dé» cette tunique de la vérité qui 11’a pas été cousue de main d’homme, peut-être le hasard la jetterait-il sur les épaules d’Atlas! Mais non, le profane emporte le sacré! La servitude est de droit pour le tout, quand il lui reste une part dans • quelque chose {
Chose remarquable, disait-il encore* ! U n’y avait pas deux années que cette question s’agitait, faiblement du côté des libéraux, avec vivacité par uue portiou de catholiques, lorsque la révolution est venue discerner les voeux qui se combattaient depuis seize ans. Rien ne faisait croire que la liberté d’onseignement fût assez désirée, assez populaire, pour obtenir une place dans une législation conquise par d’autres armes que la parole. Les libéraux n’avaient rien à attendre de cette nouvelle émancipation de l’esprit; car l’Université de la Restauration les avait laissés maîtres des études, des sciences et de la jeunesse. Que devait-ce être d’une Université conduite et réformée par eux? Nulle souveraineté intellectuelle ne peut être conçue plus victorieusement oppressive que: celle qu’ils eussent obtenue du simple maintien d’un monopole consacré par l’usage, et que la Restauration même avait fait bénir, exprès pour eux, par le» évêques. Cependant la liberté d’enseignement triompha le 7 août. Tant elle s’est trouvée liée, dans les esprits, avec les principes de l’ancienne et de la nouvelle Charte, avec la liberté des cultes, ta liberté domestique, la liberté des opinions, la liberté de l’erreur et de la vérité.. Pas une voix ne s’est élevée en faveur de cette respectable rapsodie qu’on appelle l’Université.
Il n’y a donc plus à raisonner. La liberté, de l’enseignement est une loi; elle est plus qu’une loi, elle est contemporaine et soeur de tout pouvoir vivant en France; elle est assise sur les quatre pieds du trône. Toutefois, il n’est pas inutile de raisonner un peu, même quand on n’a pas besoin d’avoir raison.
La servitude de renseignement est incompatible avec quelque liberté que ce soit, car la liberté s’obtient par l’enseignement Personne ne doute de cela; tout le inonde sait que
« Arenir du 30 octobre 1830. ... • a
ET «B LA LIBERTÉ d'eNSEIGNKM ENT.
l'enseignement et la liberté ont creusé, le long des âges, deux sillons illustres et inséparables dans leur fortune. Comment donc l'enseignement serait-il esclave quand la liberté est devenue la victoire ? Quoi 1 parce qu’il sera sorti de la tête d’un soldat, dans des jours de fer, une académie tout armée, une espece de Minerve, moitié païenne , moitié gothique, la France ne pourra pas, dans des jours meilleurs, souffler sur ce fantôme qui aspire à l’immortalité! C’est trop d’ingratitude et tropd’inconséquence. . . Vouloir la liberté sociale sans la liberté d'enseignement, c'est vouloir uu phénomène sans cause.
Quelques jouis plus tard, M. l’abbé Lacordairç reprenait1 :
Il ne faut pas se méprendre sur l’intention du gouvernement à l’égard du monopole de l'instruction, et croire qu’il le main, tient par zèle pour les sciences, pour un but purement littfc* raire. Il se tromperait beaucoup, lut-ce là sa peusée; l’Université tue la science, la littérature, tous les progrès possibles, surtout en province. Mais l’intention positive du gouvernement est d’avoir la jeunesse dans sa main, de pétrir ses idées à son gréj c’est-à-dire, de violer ouvertement la liberté d’opinion. Si le monopole de l’enseignement n’était qu’un monopole de versions et de thèmes, il faudrait aller voir le ministre de l’instruction publique comme une curiosité , il aurait tout juste le département des niaiseries que le régent destinait à Voltaire.
U s'agit de savoir si les enfants aiment mieux les idées de leurs pères qhc celles d’indifférents et d’étrangers, le foyer pa* ternel que l’Université. Il s’agit de savoir s’ils ne sentent pas, dès leur bas âge, l’oppression de cet enseignement mercenaire qui vient tout à coup bouleverser leurs notions primitives, et s’ils ne protestent pas avec indignation contre lui. Nous en appelons aux familles qui depuis trente ans ont perdu la paix domestique par la tyrannie de l’Université. N’ont-elles pas vu, dans les premières années leurs entants revenir à elles le cœur serré, se plaindre qu’ils étaient froissés tous les jours dans leurs
Ci A+tni* do îS octobre 1830.
39» HISTOIRE DE i/lîïSTRUCTïQN PUBLIQUE sentiments les plus intimes? N’ont-elles pas vingt fois essuyé leurs larmes, et gémi de vivre dans des temps sacrilèges? Oui, sachezrle, princes de l’enseignement, despotes ridicules, sachez que l'enfance vous abhorre, qu’elle connaît son malheur, que quelque chose lui révèle ses droits, et que la liberté vous balayera un jour dans ses progrès, comme la terre emportait dans son cours les détracteurs de Galilée !
Ces articles étaient le manifeste d’une guerre qui ne devait se dénouer que devant les tribunaux.
Dans l’exposé dos doctrines de l’Avenir , M. l’abbé de la Mennais et ses collaborateurs avaient déclaré qu’ils réclameraient la liberté d’enseignement; on voit comment ils avaient tenu parole. Le journal encourut l’animadversion du pouvoir; il fut cité devant la cour d’assises. Nous ne recueillerons de ce mémorable procès que quelques citations qui importent à notre histoire.
Voici comment M. E. Janvier , défenseur de M. l’abbé de la Mennais, caractérisa l’Université:
' L’idée primitive de l’Université appartient à Robespierre ou à Danton, je ne me souviens lequel. Que ce fût l’un ou l’autre de ces terribles Lycurgues, il était conséquent aux principes d’une époque qui rêvait pour la France les institutions de Sparte ou de Rome. Dans ces républiques, les individus n’existaient qu’au profit de la société. L’abnégation absolue des sentiments et des notions de la nature, le dévouement aveugle aux intérêts et aux préjugés du pays, voilà ce qu’on appelait du patriotisme, et, qui plus est, de la liberté. Grâce au ciel, ce patriotisme et cette liberté ne sont plus à notre usage !
Une vérité, de par le roi et la loi, est désormais une monstruosité intolérable; ce n’est rien moins que l’État s’arrogeant le don d’infaillibilité , dont ceux qui l’approuvent le plus d’avoir dépouillé l'Église s’irritent davantage lorsqu’il tend à s’en
ET DE LA LIBERTÉ D’ENSEIGNEMENT. 3g3 investir lui-méme. Qu’y aurions-nous gagné, nous «autres partisans de la franchise illimitée de la pensée, si elle n’avait fait que changer de domination, si elle était assujettie au catholicisme universitaire, avec le Conseil royal pour conclave, et pour pape le grand maître?
L’Université est sur notre sol un débris sans étai; elle existe, elle continuera d’exister comme juridiction , comme modèle. En tant que mouopole, la Charte du 7 août l’a mise en pièces1.
M. l’abbé de la Mcunais et M. l’abbé Lacordaire furent acquittés, à la grande joie desatuis de la liberté, à la confusion du monopole.
III. L’ Université menacée. — Pétition à la Chambre des pairs. — MM. de Tascher , Laine, de Montalembert. — Procès de l’École libre.
L’Université éprouva bientôt un nouveau déboire. Une ordonnance parut le 5 février 1 83 1 dans le Moniteur; elle contenait la nomination d’une commission chargée « de la révision des lois , décrets et ordonnances concernant. F instruction publique,» et instituée^ pour préparer un projet de loi sur l’organisation générale de l’enseignement, en conformité aux dispositions de la Charte constitutionnellea. »
11 est vrai que cette commission était peu redoutable à l’Université; sa composition répondait de ses intentions favorables à la cause du mono-
Pro ce s de V Avenir, p. 5t.
3 Les membres étaient MM. Daunou, de Vatimesnil, Thénard, de Rémusat, députés; Vil h- main , Dubois, Broussais, Francœur, P. Dubois,
3$4 HISTOIRE DE l’iNSTUTICTIOIT *UMLIQt5E
pôle. D'ailleurs, elle fut une excellente fin de nonrecevoir à opposer aux nombreuses pétitions qui déjà venaient solliciter l’accomplissement des promesses de la Charte. C’est ainsi qu’un rapporteur put proposer à la Chambre des pairs de renvoyer au bureau des renseignements une pétition signée de MM. de la Mennais, Lacordaire, de Coux , et le vicomte de Montalembert , membres du conseil de V Agence générale pour la défense de la liberté religieuse. La Chambre cependant se contenta d’ajourner la discussion 1 , qui eut lieu le 8 mai i83i. M. le prince de Monaco, duc de Valentinois, fit le rapport.
Le débat Ait digne de l’importance de la question. M. le comte de Tascher appuya vivement la demande des pétitionnaires, et fit ressortir la nécessité de la liberté d’enseignement , de la nécessité de la liberté religieuse.
Ï1 n’y a plus de religion d’État! Il n’y a donc pins de reli gion pour les institutions qui émanent directement de l’État, comme pouvoir ; il n’y a plus de religion pour l’Université; il- O'y a plus de religion pour les établissements qui en dérivent.
M .le vicomte Laine' parla surtout du besoin d’étendre l’instruction primaire, et reconnut qu’il fallait, pour y arriver, accorder et la liberté et des encouragements, La force de la vérité fit reconnaître à M. Barthe, ministre de l’instruction publique, que la liberté ne pouvait être refusée; mais il ne dissimula pas qu’il avait peu de foi dans celte liberté, pour la diffusion de l’instruction.
1 Séance du vendredi 4 mars 18Î1. ,
ET DE f>A LIBERTÉ d’eUSEIGITEMENT.
La libel lé livrée à elle-même ne suffit pas , dit-il $ l'éducation du pauvre recevrait assez peu de chose de la liberté seulei cependant, cette liberté, il faut la consacrer; il faut que tous ses fruits soient portés sous le bénéfice des lois que nous de* vnns rendre. .
Nous avions pensé qn’il fallait faire disparaître tous les décrets et ordonnances qui pouvaient gêner cette liberté. Nous pensions, par exemple, qu’il fallait se contenter de de* mander des certificats de moralité et de capacité. Pourquoi ? C’est que la liberté ne doit pas exclure les garanties.
Des garanties ! Là précisément était le point délicat de la question. 11 est si facile, sous ce prétexte de garanties, d’anéantir la liberté! M. le comte de Montalembcrt le démontra victorieusement:
Il y a des libertés claires, précises, évidentes, palpables, pour ainsi dire, des libertés qui sont dans tous les cœurs, qui sont dans toutes les bouches, et dont la France n’entend pas être privée par des déceptions législatives. De ce nombre est la liberté d'enseignement.
Il me semble, Messieurs, que le ministre qui descend de celte tribune a été tout à fait à côté de la question ; il nous a parlé d’organiser les écoles, d’organiser l’enseignement, d’organiser les collèges ; il nous a parlé de brevet de capacité, de certificat demoralité. Mais il ne s’agit pas de cela ; il s’agit d’affranchir l'enseignement, de nous donner la liberté d’enseignement telle qu’elle nous a été promise par la Charte. Ettjue nous importent vos collèges, vos écoles ! Organisez-les comme vou» l’entendrez , ce n’est point notre affaire, je le répète; ce que nous voulons, c’est ^affranchissement complet, entier de l’enseignement; là est toute la question.
L’art. 69 de la Charte nous garantit U liberté de l’enseignement sans restrictions et dans toute sa plénitude ; il est dont évident que le monopole impérial de l’Université doit cesser d’eXistcr.
Sous le régime du droit divin ou soui celui du sabre de
3ç)6 HISTOIRE DE i/lWSTRDCTIOW PUBLIQUE Napoléon, on pouvait concevoir ce monopole; on pouvait concevoir l’esclavage de l’enseignement; on pouvait concevoir les prétendus droits de l’administration sur la génération qui s’élève; mais qu’un gouvernement sorti de la révolution dejuillet, et qui a pour base unique et fondamentale le principe de la souveraineté nationale, vienne réclamer le monopole de l’enseignement, et parler de droits sur la génération qui doit nous succéder, voilà ce qui serait absurde, monstrueux, intolérable.
Nous no nous opposons pas à ce qu’il y ait une Université en France; c’est l’affaire du gouvernement ; mais comme Français et comme catholiques, nous demandons, nous exigeons même, puisque tel est notre droit, la liberté de l’enseignement pour tous. Cette liberté est indispensable au bonheur de nos familles, au maintien de l'autorité paternelle; et pour ma part, je ne cesserai de la réclamer aussi longtemps que j’aurai un siège et une voix dans celte enceinte.
Malgré les efforts du ministre de l’instruction publique , la Chambre s’associa aux nobles paroles de M. de Montalembert, et la pétition fut renvoyée au ministre.
Cependant le projet de loi annoncé n’était pas présenté. «Loin delà, le pouvoir permit à l’Université de se montrer plus injuste et plus sordide que jamais dans l’exécution des décrets impériaux. 11 arrivait de presque toute la France des bruits incroyables sur l’inquisition et la rapacité universitaires, jusque-là qu’un recteur de Lyon, par l’ordre du Conseil royal , enjoignit aux curés de cette ville de renvoyer les enfants de chœur auxquels ils donnaient gratuitement quelques leçons élémentaires, ou de se soumettre à payer au monopole un impôt1. » De plus, dans la loi de finances de 1 83 1 , les huit mille bourses accordées aux pe-
i 1 Procès de l’École libre, p. a.
Digitizted
ET DE LA LIBERTÉ D’ENSEIGNEMENT. 3g ^ tits séminaires, par les ordonnances de 1828, furent supprimées : l’oppression demeurait dans toute sa pesanteur.
C’est alors que de courageux catholiques prennent la résolution d’user du droit d’enseignement, et de rompre en visière au monopole. Le 29 avril 1 83 r , un prospectus est publié, annonçant que F Agence pour la défense de la liberté religieuse fonde une école gratuite d’externes, où l’instruction sera donnée par MM. de Coux, l’abbé Lacordaire, et le vicomte de Montalembert , maîtres FF école.
Le 9 mai, l’école fut ouverte. Le lendemain arriva un commissaire de police, avec une commission du juge d’instruction qui enjoignait de fermer l’école , même avec le secours de la force armée. Le» maîtres protestent : « Au nom de la loi, je déclare l’école fermée, dit l’agent, et j’avertis les enfants qu’ils aient à ne plus se représenter jusqu’à déci-. sion de justice. — Vous êtes ici par ordre de vos parents, répond M. l’abbé Lacordaire, nous sommes vos pères et vos mères; nulle puissance que celle de la justice ne peut nous séparer. Vous serez ici demain à huit heures. »
Les enfants furent exacts. Le commissaire de police se représenta muni d’une ordonnance du juge d’instruction, et dit par trois fois : « Au nom de la loi, je somme les enfants ici présents de se retirer. — Au nom de vos parents, dont j’ai l’autorité, reprit par trois fois M. Lacordaire, je vous ordonne de rester. » A chaque sommation , les dix-huit enfants s’écrièrent : « Nous resterons ! » 11 fallut que des sergents de ville les prissent parla main pour les fairesortir,
3g8 HfStôfé* oï t’tWsTftüendw #u*î,iqüe
L’afïaire fit grand bruit dans la capitale. Les journaux de toute opinion se réunirent pour louer lé courage des maîtres et pour infliger une sévère réprobation et au pouvoir et à l’Université. La justice fût saisie : pendant les préliminaires de l’instructiod, M. le vicomte de Montalembert eut la douleur de perdre son père. La France pleurait un serviteur zélé, la liberté un ami sincère. Cette perte cfüelle outrait à M. le vicomte de Montalembert les portes de la Chambre des pairs; il réclama la juridiction spéciale dont le bénéfice de la loi devait le faire jouir, et , le 29 septembre 1 83 1 , MM. de Montalembert, de Cotix et Lacordaire parurent à la barre de la haute Cour.
Nous ne saurions, malgré notre désir, reproduire ici les événements de ce solennel débat* qui est encore présent à l’esprit et au cœur de tous les catholiques. Il nous suffira de prendre acte de quelques aveux du ministère public, et de révéler quelques traits de l’admirable défense prononcée par les trois accusés.
Nous n'avons pas besoin de dire, reconnut M. le procureur général Persil, que quand nous invoquons le monopole universitaire, nous nous appuyons d’une législation expirante, dont noua hâtons de tous nos vœux la prompte abrogation. La nécessité seule fait un devoir de l'invoquer encore , parce que tout le monde sait que tant que la liberté d’enseignement ne sera pas organisée par une loi, le monopole vaut encore mieux que la licence que nous auriotis inévitablement.
Or, à l’appui de ce monopole, qu’invoqUé M. Pérsil? D’abord la loi de 1806, mais en avant
ET DÛ fcA tlBERTTÈ D’ENsWGMMt?Nf. 3§§
sdin de glisset’ légèrement sur l’article 3. Pliis il se demande : •
Mais quelle sera la sanctiort de cette loi ? Il faut en convenir franchement , il n’y en a pas dans la loi. Ainsi le législateur défend bien ù d’antres qu’à l’Université de créer des établissements enseignants ; (nais il ne dit pas quelle sera la peine de ceux qui contreviendront. Quelle en serait la Conséquence? C’est que la police serait obligée chaque jour d’aller fermer des établissements qui seraient rouverts le lendemain. Si vous n’aviez donc que la loi de 180G et le décret de 1808, en recorinaissant que M. de Montalcmbert et consorts ont fait un acte illégal, vous ne pourriez pas leur appliquer une peine.
Cependant, en cherchant bien, M. le procureur général trouve une peine ; c’est celle que portel’article 54 du décret de 1811. Mais que vaut le décret de 1 8 1 1 ? La seule sanction qu’on y trouve, c’est celle des lois de finances qui ont consacré l’impôt universitaire ! Et M. Persil ajoute : « Aucune réclamation ne s’est élevée ! » Nos lecteurs peuvent apprécier la force de cette assertion.
Arrivant à la Charte de i83o, M. le procureur général déclare que :
L’article 69 ne renferme pas seulement une promesse , mais une obligation qu’on impose au gou- • vernement , et qu’il se hâtera de réaliser.
Et il conclut qu’en attendant le. monopole est seul légal.
La défense était confiée à MM. Fremerj et Laforgue. Ces deux habiles jurisconsultes avaient en outre recueilli, sur une consultation en faveur (te la liberté d’enseignement, l’avis des membres les plus distingués du barreau de France, tels que
MM. Mandaivux - Fer Lamy, Choix - d Est - Ange , L. Cornudet, Ch. Ledru, Marie, Mermilliod, Odillon Barrot , de la Boulic, E. Janvier , Michel de Bourges, etc.1. Après les plaidoiries, M.le coirtte de Montalembert et M. l’abbé Lacordaire se défendirent eux-mêmes, dans deux discours qui sont restés comme de véritables modèles d’éloquence, d’entraînement et de conviction. M. de Montalembert, à peine sorti des bancs de l’Université, attaqua l’institution impériale avec une admirable vigueur:
L’Université actuelle n’a jamais été catholique, et nous sommes bien loin de demander qu’elle le devienne de force, ou qu’elle périsse. Tout ce que nous demandons , c’est d’être libres de son joug.
Je vous le demande, Messieurs, si, sous la Restauration, un juif, un protestant eût paru devant vous et vous eût dit: Vos collèges catholiques me déplaisent ; mon lils y est mal ; sa conscience y est compromise; l’éclat de vos cérémonies, fe nombre de vos pratiques religieuses, la séduction de l’exemple, les exhortations de vos prêtres, la solitude morale où il se trouve, tout cela lui pèse, tout cela lui inspire de l'oubli ou du mépris pour le culte de ses pères ; je veux que ce culte soit le sien, et je le retire de vos collèges. J’en ai fondé un pour moi , et mes coréligionnaires ; nous y réunirons nos enfants ; ils y apprendront à croire ce que nous croyons, à aimer ce que nous aimons. Vos lois me disent que ma religion est libre, que vous devez la protéger. Je vous somme de me protéger et de m’affranchir. En entendant un tel langage, Messieurs, y a-t-il un seul d’entre vous qui eût eu le courage de le condamner, #de le blâmer même sous la Restauration ?
Eh bien ! ce même langage, les catholiques vous le tiennent aujourd’hui par ma bouche, sous le régime de la souveraineté nationale , sous la Charte de i83o. Aurez-vous davantage le
1 Voir cette liste complète dans le P rode de l’École libre.
ET DE LA LIBERTÉ d’eN&EIGWEMENT. /(Ol courage de les blâmer, de les condamner? Ils vous disent : Votre Université nous a toujours pesé, et nous pèse aujourd’hui plus (jue jamais. Elle opprime nos consciences, elle compromet la foi de nos enfants. Nous nous retirons d’elle ; nous la renions, nous la maudissons. . . .
C’est la conviition la plus profonde, ce sont les souvenirs les plus pénibles qui. me dictent aujourd’hui ces paroles. C’est le cœur encore navré de ces souvenirs que je. déclare ici que, si j’étais père, j’aimerais mille fois mieux voir mes enfants croupir toute leur vie dans l’ignorance et l’oisiveté, que de les exposer à l’horrible chance, que j’ai courue moi-même, d’acheter un peu de science au prix de la foi de leurs pères, au prix de tout ce qu’il y aurait de pureté et de fraîcheur dans leurs âmes, d’honneur et de vertu dans leurs cœurs !
La Cour condamna au minimum de la peine, à cent francs d’amende. Mais il passa en force de chose jugée, que l’Université avait encore la jouissance et la possession de son monopole. ^
L’Université usa largement de ce nouvel avantage. La liberté fut réduite à réclamer, à pétitionner; la Charte lui restait, et elle ne se découragea pas.