CHAPITRE IV
I/IV6TRVCT10K PUBLIQUE ET LE LIBERTÉ DE l’eNSEIOHEMEX*
sous la charte DE i83o (1840 à 1843).
I. Ministère (le M. Villemain. — Projet dei84i. — Protestation des évêques. — Discussion dans les bureaux de la Chambre.-r- Retrait du projet.
II. Nouvelles promesses de M. Villemain. — Attaques de§ évêques contre l'enseignement universitaire. — Pétitions aux Chambres. — Discours du Ier mai.
III. Désordres à la Sorbonne. — Œuvres posthumes de Jouffroy. — Lettres de M** l’évêque de Chartres. — Rapport de M. Villemain. — L’Université et les Jésuites. — Le baccalauréat et l’École polytechnique.
IV. Les Jésuites et le collège de France. — Assertion deM. Cousin.— -Les défenseurs du monopole et la théologie morale.
Revenu aux affaires, et plus énergiquement;
poursuivi que jamais par les sollicitations des citoyens et des pères de famille ; enfin, croyant avoir
4aO HISTOIRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE
assez prémuni l’Université contre toute concurrence ultérieure, M. le ministre se décida à présenter un projet de loi. « Il est temps , disait-il dans l’exposé des motifs , d’étendre le principe de la libre concurrence. » En effet, après onze années d’attente, il était temps! « Il s’agit, continue le grand maître, de substituer au privilège exclusif la libre concurrence; à l’autorisation discrétionnaire, le droit résultant de conditions précises d’aptitude; au mode obligatoire d’enseignement, le choix volontaire; aux certificats spéciaux pour être admissible à l’épreuve des examens, l’admissibilité sans conditions. »
Dans la contexture du projet, M. Yillemain n’avait pas fait grand effort; à quelques différences près, et sauf la question des petits séminaires, c’est une seconde édition du projèt de M. Guizot.
D’abord l’Université est maintenue dans sa domination primitive; elle reste maîtresse, avec son Conseil royal, de la censure et de l’approbation des livres; elle garde ses impôts et sa juridiction , et, de plus, elle règne sur les établissements prétendus libres. C’est elle, en effet, qui seule dispense les grades exigés pour la profession de chef d’institution, de professeur et de maître (art. 7, 10, 26 et 27 '); c’est elle qui garde le droit d 'inspection
T * L’espace nous manque pour rapporter le texte de ce projet. 11 a été reproduit d'ailleurs dans plusieurs ouvrages, et notamment dans le livre de M. Rendu, De l'instruction secondaire , et dans celui de l’abbé Üesgarets : le Monopole universitaire, à Lyon, i843; enfin, dans le volume intitulé : Protestation de l'épiscopat français ; 1841.
et de surveillance sur les établissements privés (art. il et i4); c’est elle qui seule exerce le pouvoir judiciaire , au mépris des éléments de notre législation civile et criminelle.
Art. 1 5. En cas de négligence grave permanente dans les études, et de graves désordres dans le régime et la discipline d’un établissement particulier, le chef dudit établissement pourra, sur le rapport des inspecteurs, être appelé àcomparaître devant le conseil académique, et condamné, s’il y a lieu, à la réprimande, sauf le recours devant le Conseil royal de l’instruction publique ; lequel recours devra être exercé dans le délai d’un mois à partir de la notification de la décision du conseil académique. En cas de récidive constatée par une nouvelle information devant le conseil académique, le Conseil royal de l’instruction publique devra connaître des faits dans le délai d’un mois, et pourra, par jugement disciplinaire, ordonner que le chef dudit établissement demeurera interdit de l'exercice de sa profession pour un intervalle d'un an à cinq ans. Ledit jugement sera exécuté à la diligence du procureur général du ressort où est situé l’établissement.
Ainsi, la dénonciation , la poursuite , le tribunal , la cour d’appel, tout appartient à l’Université, tout dépend d’elle! C’est un conseil amovible qui suspend un instituteur pendant cinq ans de sa profession! Les énormités de l’institution impériale sont consacrées ici avec le plus audacieux mépris de la Charte et des lois !
Ce n’est rien encore. La loi de liberté ajoute deux conditions nouvelles à la création d’un établissement libre : i° un certificat de moralité, et a° un brevet de capacité , distinct des grades. En telle sorte que, si le fondation d’une école était difficile sous le régime des décrets , elle devient presque
histoire de l’iïtstruction puheique impossible sous le régime constitutionnel. C’est ce que M.Yillemain appelait «assurer la liberté de l’enseignement, la sécurité des familles et l’intérêt de l’État. »
Au moins le ministre faisait-il alors la concession d’abolir les certificats d’études, il est moins libéral aujourd’hui.
Enfin, relativement aux petits séminaires, le projet les assimilait aux autres établissements, c’està-dire obligeait leurs chefs et leurs professeurs à prendre les grades universitaires, à subir les examens de capacité et les certificats de moralité délivrés par les maires; seulement on faisait grâce à 20,000 élèves de la rétribution universitaire, j»
On le voit, ce projet était une insulte à la liberté , une insulte aux droits de là famille fet aux droits de l’épiscopat. La liberté, la famille, l’épiscopat, firent entendre d’unanimes réclamations.
Lors de la présentation du projet de M. Guizot, les évêques de France avaient adressé de nombreuses observations confidentielles au ministère, et, en présence de ces démonstrations secrètes , le gouvernement n’avait pas voulu soumettre l’œuvre de la Chambre des députés à la discussion de la pairie. 11 était donc naturel de penser que le pouvoir tiendrait compte de ces plaintes et ÿ ferait droit. Le projet de M. Villemain leur prouva qü’on -n’avait pas daigné y accorder la moindre attention ; ils résolurent de faire apf>el à la publicité, et, le a5 février 1841, l’archevêque de Paris; par une lettre qui parut dans la Presse , revendiqua la liberté.
ET DE LA LIBERTÉ d’eNSEIGM EMEMT.
Ce signal fut promptement suivi : M8f l’archevêque de Bordeaux, »M8r l’évêque de Chartres, entrèrent successivement dans la lice : ils y furent suivis, en l’espace de deux mois, par la plupart de leurs vénérables collègues. Cinquante-six archevêques ou évêques livrèrent aux méditations de la France les doléances de leur cœur et les alarmes de leur zèle.
Les bornes de ce livre ne nous permettent pas 4 et c’est pour nous un profond regret, de reproduire en entier les énergiques et admirables protestations de nos pères dans la foi *. Nous voulons cependant en conserver quelques traits; c’est, sans contredit, une des plus belles pages de notre histoire ecclésiastique, que ce solennel mouvement, que cette unanime et pacifique croisade pour la liberté de l’Église !
La liberté de l’enseignement , tel était le premier vœu de nos évêques.
Je suis pour ta liberté d’enseignement telle qu’elle est ei| Belgique % (lisait S. E. M‘r le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon. Cette liberté me paraît une justice, parce que là est une conséquence de nos institutions, et une promessede la Charte.
ÎMous appelions de tous nos vœux la loi promise sur la liberté de l’enseignement , parce que nous nous flattions qu’une liberté réelle nous serait accordée. Au lieu de la liberté, nous
1 Ces lettres ont été recueillies en uue broelinre, sous le titre de Protestation de l* épiscopat Jrançais contre le projet de loi sur V instruction secondaire ,* à Paris, rue des Grands-Augustins , n° 7. Elles ont paru successivement dans V Univers et dans Y Ami de la Religion.
a Art. 17 de la constitution belge. V enseignement est libre ; toute mesure préventive est interdite ,• la repression des délits n’est réglée que par la loi.
4a4 HISTOIRE DE L’iNSTRUCTION PUBLIQUE voyons qu’on nous prépare un asservissement plus grand que celui dont nous avons justement à nous plaindre. [M’’ l’évêque du Mans.)
On pouvait, on devait s’attendre à une liberté plus franche et plus entière. — Le projet de loi est venu détruire toutes ces espérances. Désormais, il n’y aura plus qu’un seul régime, qu’une seule méthode, le régime et la méthode de l’Université. Disons-le: dans un pays régi par nos institutions actuelles, un pareil projet est nn anachronisme. [M‘r l’archevêque de Tours.)
Je n’ai qu’une observation à faire au sujet de la loi sur la liberté de l’enseignement , c’est qu’elle me paraît impraticable. — Ce qu’on appelle liberté n’est qu’un véritable état de contrainte et de servitude. ( M,r l'évêque de Châlons. )
Après dix ans d’attente, un projet de loi est présenté, et sous le titre fallacieux de liberté d’enseignement, il ajoute au régime despotique de 1828. ( M‘T l'évêque de Tarbes .)
Ce projèt est évidemment contraire à la Charte, qui a promis si solennellement la liberté de l’enseignement , tandis que le projet y met de nouvelles entraves. ( M*’ V évêque de Belley.)
Le projet, loin de réaliser nos espérances, les détruit entièrement,et nous menace d’un asservissement plus grand encore que celui dont nous avions tant à nous plaindre et qui faisait le sujet de nos justes réclamations. [Mémoire collectif de NN. SS. les archevêque d’Alby, évêques de Rodés, de Perpignan, de Cahors et de Mende.)
L’Église ne demande ni privilège ni monopole ; elle ne demande que le droit commun ; mais le droit commun dans la liberté , et non le droit commun dans la servitude. [M,r l’évêque d’Amiens.)
Enfin, toute la pensée de l’épiscopat se résume parfaitement dans ces mots de M8r X évêque de Nantes :
Liberté pour tous, pour l’Université, j'entends l’Université religieuse, puissante par les mœurs et par les lumières, appelant la confiance des familles par la solidité des études, par le nom-
ET DE LA LIBERTÉ d’eNSEIGNEMEUT. 4^5
breet l’éclat de ses établissements.— Liberté pour les pères de famille, maîtres de choisir pour leurs enfants , entre tous lea systèmes, tous les établissements, toutes les carrières. — Liberté pour l’épiscopat de remplir sa divine mission, de recruter, de former le sacerdoce, et de plus d’arracher la jeunesse, autant qu'il dépendra de lui, aux sources empoisonnées où elle puise des doctrines d’impiété et d’anarchie, qui menacent aussi bien la société que la religion. — Liberté, en un mot, pour tout le monde, laïque et ecclésiastique, liberté d’élever autel contre autel, d’opposer les méthodes aux méthodes, les éeoles aux écoles. — Liberté toutefois et non licence; liberté de faire le bien et non le mal, la loi ne menaçant que la licence et ne réprimant que les désordres.
Sur la question spéciale qui les intéressait plus directement, tous les évêques étaient d’un avis unanime pour soutenir les imprescriptibles droits de l’Église sur l’éducation des clercs et des enfants qui se destinent au sacerdoce. S’appuyant sur la tradition, sur les usages, sur les saints canons, ils démontrent, avec une invincible puissance , que jamais autorité humaine n’a pu empêcher l’épiscopat de veiller au recrutement du sacerdoce, d’ouvrir aux enfants des asiles où ils fussent, comme le dit saint Léon le Grand, instruits dès leurs plus jeunes années, à puerilibus exordiis , de les diriger selon leur volonté et leur devoir pastoral, et de confier l’enseignement à telle personne qui leur semblera digne d’une si haute mission. Aussi repoussent-ils toute intervention du gouvernement, aussi repoussent-ils par-dessus tout l’inspection et les diplômes de l’Université. •»
Cette réprobation éclatante épouvanta le ministère, et la loi, quoique déjà discutée dans les bu-
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reaux de la Chambre des députés, fut retirée. 11 est vrai que, là aussi, l’Université avait rencontré de redoutables adversaires. Ainsi, des hommes qui, comme M. Janvier et M. de Tocqueville. , adoptaient le projet, ne pouvaient s’empêcher de blâmer l’éducation telle qu’elle est donnée dans les collèges communaux, s’élevaient contre l’exigence du serment politique imposé aux instituteurs, et demandaient'que l’État ne pût être « exposé aux abus de pouvoir qu’on pouvait craindre de l’Université livrée à elle-même. » D’un autre côté, M. de Tracj, M. Béchard, M. Delespaul, M. Garnier-Pagès , M. de Carné , M. Lestiboudois , M. de Corcelles, en se déclarant les partisans de la liberté de l’enseignèméntj réclamaient l’abolition de la rétribution universitaire. M. de Golbéry rappelait l’éclat des anciens corps enseignants, qui subsistaient en dehors de l’Université. M. Cornbarel disait : « Séparation de l’Église et de l’État; liberté à chacun.» M. de Larcy ajoutait :« La loi n’est pas sincère ; elle doit donner la liberté , et elle est combinée de telle façon que le ministre de l’instruction publique pourra , quand il lé voudra, ressaisir le monopole.» M. de Salvandy, lui-même, qui trouvait le projet trop libéral, et qui soutenait que l’Université est l’État enseignant^ fit ce curieux aveu : « Après i83o, l’Université, on n’osait plus en parler, on la regardait comme une barrière odieuse posée à la liberté de l’enseignement; peu à peu cependant la réflexion arriva : l’on reconnut ,» et M. de Salvandy se glorifie de l’avoir proclamé hautement devant la Chambre, «qu’il fallait restaurer, relever à la hauteur de sa destination
ET DE LA LIBERTÉ d’ÊNSRTGREMETVT. 4^7
ce.ltë Université. » Il est difficile de développer plus clairement le secret de la politique universi* taire , et il y a loin de cette hautaine prétention à l’humilité et au libéralisme des premières années: i83o est reculé d’un siècle!
Néanmoins, la loi fut retirée; la France n’était pas rhûre encoré pour une pareille servitude. Il est vrai qu’elle retombait sous le joug des décrets impériaux; mais l’espérance lui restait: elle avait foi dans la Charte, et ses plaintes devinrent pins vives et plus pressantes.
II. Nouvelles promesses de M. Viflemain. — Attaques des évéques contre V enseignement universitaire. — J\f9T l’e'véqüe de Chartres. — - Pétitions au.i Chambres. — Discours du Ier mai.
Vers la fin de i84«, M. le ministre fit annoncer qu’il présenterait aux Chambres un nouveau projet, « avec les améliorations qui lui auront été suggérées par l’étude plus approfondie dé cette matière si délicate.» C’était un leurre, aussi btèh qüe cette autre promesse, insérée dans la Gazette de i instruction publique , relativement à une ordonnance," (\yn devait résoudre le grand problèmè d’ün rapprochement entre les écoles ecclésiastiques et les établissements universitaires. » M. le ministre savait bien que ce rapprochement avait toujours été Une chimère, et que, depuis la protestation des évêques, il devenait une dérision. S’il l’ignorait, il dut l’apprendre par les nouvelles récriminations qui accueillirent sa nouvelle oeuvre, et qui
4a8 HISTOIRE DE t’i INSTRUCTION PUBLIQUE
l’obligèrent d’y renoncer. Dès lors, il sembla se renfermer dans une inaction complète.
A l’ouverture de la session , le discours de la Couronne ne contint pas même une allusion aux promesses de la Cbarte, et quand, dans la discussion de l’adresse, M. de Montalembert , au Luxembourg, M. de Tracy et M. Laine, au Palais- Bourbon, firent entendre les justes plaintes des pères de famille, M. Villemain se retrancha derrière les difficultés dune pareille loi. L’Université voulait donc continuer son règne, et rester maîtresse absolue de l’enseignement. Ce n’était pas tout : non contente de violer les droits les plus sacrés, elle continuait à répandre, au milieu des jeunes générations, les dangereuses doctrines du philosophisme moderne. Les évêques et les catholiques, qui gémissaient profondément de ce douloureux spectacle , et qui avaient espéré trouver un remède au mal dans la liberté, se voyant privés de la faculté d’opposer aux collèges universitaires des écoles où l’instruction fût en harmonie avec la foi , attaquèrent hautement les leçons et les livres des docteurs du monopole. Leur raisonnement était simple et leur droit incontestable : « En fait , disaient-ils, l’Université n’est pas catholique, il suffirait, pour le démontrer, de nommer les chefs qui la dirigent ; elle ne le prouve que trop, d’ailleurs, par les opinions qu’elle propage. Elle ne peut donc pas , sans outrager la liberté de conscience , garder sous son joug les enfants dont elle blesse si cruellement les croyances. Donnez-nous donc la liberté, la liberté promise , garantie par vos serments , ou ,
ET DE LA LIBERTÉ D’ENSEI&NEMEMT. 4a9
sinon, nous dénoncerons chaque jour à la France la violence que vous faites à l’autorité paternelle, à l’indépendance de l’Eglise, et nous atta- /
cherons au pilori de l’opinion publique les théo- y • *
ries impies et pernicieuses que vous nous con- t< <•* f 1 traignez à entendre! »
C’est ce que fit le premier M«r l’ archevêque de Toulouse, dans un mandement où il condamnait la doctrine philosophique de M. Catien- A rnoult , professeur à la faculté de sa ville métropolitaine. Après avoir rappelé divers passages des œuvres de cet écrivain, œuvres destinées à l’éducation de la jeunesse , le pieux et savant archevêque dit :
Ce qui reste démontré, c’est que notre professeur nie la divinité de la religion des Hébreux, et par cela seul la divinité de la religion chrétienne. Il le fait d’ailleurs d’une manière plus formelle : « Pour si grande que soit la société chrétienne , » dit-il , « elle n’est cependant pas surnaturelle ni privilégiée dans l’or- « dre de l'humanité. » Le philosophe que nous réfutons, après avoir traité la foi de raison irréfléchie, aveugle , ignorante, après s’être raillé de ce qu’il appelle la superstition et la rouille des vieilles croyances, le voilà qui, de philosophe qu’il était, aspire tout à coup au rôle de prophète. Écoutez , ce sont ses propres paroles que vous allez entendre, quelques-unes fort obscures; mais elles vous donneront un aperçu des extravagances et des blasphèmes du jour : « Par la révolution française, le Verbe éternel de Dieu sera fait chose, et il habitera parmi nous. — Dans l’avenir , il y aura triomphe éclatant et développement
complet des principes du christianisme Le symbole chrétien
deviendra la vérité catholique. — Le catholicisme ne sera pas, un vain nom. — H faut que le christianisme passe à la forme positive ou scientifique par la conscience de lui-même. Jusqu’à présent, il ne l’a pas encore eue ; il a commencé de l’avoir ; il l’aura. Ce jour sera celui de son dernier et magni-
43q HISTOIRE HE LIMSTRUCTION PUBLIQUE fique triomphe ; avènement glorieux du Christ , une seconde fois ressuscité après une seconde passion. »
Et M?r d’Astros ajoute:
Ce* instituteurs infidèles qui, chargés d’orner de connais-1 sances utiles l’esprit de leurs élèves, leur inculquent des systèmes d'incrédulité, trouveront-ils grâce devant uq autre tribunal ? celui des pères de famille chrétiens, dont les enfant* périssent sous le glaive d’un enseignement impie?
A cela que répondit-on? La presse voltairienne et universitaire insulta le prélat, l’Église, les catholiques. M. Tkiers développa , dans les bureaux de la Chambre, son système sur l’enseignement :
Liberté d’enseignement, dit— il , soit j mais à condition que l’enseignement sera soumis à un meme esprit. Il faut que le moule de l’éducation soit donné par l'État à son effigie.
Cette déclaration était claire, et toute illusion devait cesser. L’épiscopat reprit l’offensive; on avait abusé de sa patience : garder plus longtemps le silence , c’eut été trahir les intérêts de la foi. En même temps, les catholiques redoublèrent d’instances; M. le comte de Montalembert mit de pouyeaq je ministre en demeure d’accomplir ses engagements1, et M. Villemain ne trouva d’autre repartie qu’un pompeux éloge de l’Université , et le travestissement du mot de M. Thiers : « C’est , dit-il , une idée très-politique et très-nationale que d’avoir une grande institution qui représente l’action et l’intérêt de l’État dans l’enseignement.»
1 Séjuiçe dit Ier mars 1841. - . ,
ET DE LA LIBERTÉ J D’ENSEIGNEMENT. /j3l
Puis, tandis que M#1 l’évêque de Valence publiait d’importantes Observations , M=r l’évêque de Chartres s’écriait, dans une lettre adressée à divers journaux1:
! Je soutiens que la philosophie , telle qu’on l’enseigne dans l’Université, n’est propre qu’à augmenter la confusion des idées, et qu’elle prépare à la France des calamités plus effroyables peut-être que celles qui l’ont frappée il y a un demi-siècle.
Et il attaqua directement quelques propositions du chef de l’éclectisme, de M. Cousin. Quelques jours après1, nouvelle lettre où le courageux prélat répétait :
« Il se forme dans l’ombre des écoles des rapports entre les maîtres et les disciples, dont l’effet est de répandre au sein d’une nation les erreurs les plus étranges. »
C’est ce qu’il établit par d’irréfragables citations dans la troisième lettre i.
t Un médiateur, dit le plus célèbre des trois écrivains que j’ai désignés, un médiateur est nécessaire h l'homme. U est nécessaire que ce soit Dieu qui se manifeste à l'homme De là la
nécessité d’une révélation. Or cette révélation commence avec la vie dans l'individu , comme dans l’espèce le médiateur est donné à tous» le s hommes : c'est la lumière qui éclaire tout homme venant dans ce monde. » Quel est ce médiateur? c’est la raison, pomme la suite l’indique évidemment j « en d’autres termes, la raison est contemporaine de la conscience et de la sensibilité , etc.» (Fragments philosophiques, p. 186.) Mais voici cette pensée reproduite ailleurs par le même écrivain : « La raison est le médiateur
1 Voir Y Union catholique et V Univers , du i5 mars 1842.
3 Union catholique et Univers, du 18 mars,
3 aa mars.
43a histoire UE l'instruction publique
nécessaire entre Dieu et l’homme ; ce de Pythagore et de
Platon, ce verbe fait chair qui sert d’interprète à Dieu et de précepteur à T homme, homme à la fois et Dieu tout ensemble. » (Préface des Fragm. phil. , p. 43-) Il est bien évident qu’on ne transporte ici à la raison humaine les noms de médiateur et de verbe fait chair que pour en dépouiller le fils de Marie.
Enfin une quatrième lettre 1 vint justifier et corroborer tout ce que la vigilance de Msr C/ausel de Montais avait déjà dévoilé dans les écrits de MM. Cousin, Jouffroy et Damiron.
Cependant les mêmes doctrines étaient l’objet d’une pareille réprobation dans les colon ues de Y Union catholique; et dans son numéro du 3i mai 1842, Y Univers signala dix-huit professeurs dont les œuvres contenaient toutes des passages plus ou moins répréhensibles aux yeux de la foi.
Contre tant et de si vigoureuses attaques, l’Université joua son rôle favori. D’une part elle repoussa rudement, par l’organe de M. le grand maître, les importunes demandes de M. le comte de Montalembert et de M. le marquis de Brézé, qui sollicitaient l’exécution des promesses constitutionnelle»; de l’autre, elle essaya de donner le change. Les journaux à sa dévotion jetèrent des cris d’alarme, agitèrent le fantôme du parti prêtre, invoquèrent les passions révolutionnaires contre les envahissements du clergé, et frémirent d’indignation contre le despotisme sacerdotal, qui n’aspirait à rien moins qu’à la ruine de nos institutions et au monopole de l’enseignement.
1 3i mars 184».
Puis , pour faire sentir qu’elle ne tremblait pas, l’Université fit peser plus lourdement son sceptre sur les instituteurs particuliers, et des lettres ministérielles exigèrent l’accomplissement sévère et entier des décrets de 1811. Heureusement que la clameur publique força le Conseil royal à retirer ses injonctions , et comme M. le recteur d’Angers avait en conséquence rédigé une sorte d’arrêté où il enchérissait encore sur les tyrannies impériales, le même Conseil déclara que , s’il avait approuvé cet arrêté , c’était un vote de confiance , et qu’il le rapportait *. v.
Au reste, l’Université était devenue d’une susceptibilité incroyable; elle se sentit blessée au vif, quand M«r l’archevêque de Paris, le Ier mai, dit ces paroles si pleines de modération :
« Travailler plus librement à former le cœur et l’esprit de la jeunesse est un vœu que j’exprimai au roi lorsque j’eus l’honneur de lui adresser la parole pour la première fois; qu’il me soit permis de le déposer de nouveau à ses pieds. »
Toutes les batteries du monopole furent dressées contre le prélat. C’était un crime de parler de liberté !
Devant la Chambre des députés, devant les interpellations si dignes et si courageuses de M. le duc de Valmy 3, de M. Bécbard et de M. de Carné, le ministre fut plus humble : mais ses affirmations n’en furent pas moins tranchantes. Ainsi il soutient résolument que l’Université est éminemment reli-
1 Gazette de t instruction publique.
* Séance du ai mai 1842. ‘
gieuse , mais sans appartenir spécialement à telle çq te}le opinion ; et il explique l’article 69 de la Charte par l’obligation de faire des lois pour régler fit diriger U instruction. Puis, il déclare à la Chambre des pairs que l' enseignement philosophique n'a rien de contraire aux grands principes de notre religion ; et quant à la loi à faire, il ne veut prendre aucun engagement- La Charte lui en imposait bien , cependant; et d’autres que M. Villemain en avaient bien pris!
III. Désordres à la Sorbonne. — OEuvres posthumes de Jouffroy. — Lettre de M" l'évéque de Chartres. Rapport de M. Villemain. — L’Uni- , nersité et les Jésuites. — Le baccalauréat et l'école polytechnique.
Néanmoins le grand maître , grâces à ces expédients, achevait la session, et son budget était voté. Le monopole gagnait un an de plus. L’été de 184? se passa sans graves incidents extérieurs. Dans l’intérieur de son gouvernement, le ministre eut à souffrir. A peine compterons-nous en effet pour une légère consolation , la publication que fit M. Rendu, membre du Conseil royal, sur les écoles secondaires ecolésiastiques, et qu’il nous suffira de caractériser en un mot 1 dans l 'intérêt de l'Église , M. Rendu demande l 'abolition des petits séminaires. Ce vœu occupe un volume entier de 5oo pages *.
1 Si le lecteur voulait une appréciation plus détaillée,, il aurait la bonté de consulter l'examen que nous avons fait de ce livre dans l’Union catholique.
La Sorbonne fut le théâtre d’un véritable scandale. Le cours de M. l’abbé Üupanloup, professeur d’éloquence sacrée à la faculté de théologie, était suivi par un auditoire immense que charmaient l’admirable parole et la science élevée de l’orateur. Ces succès, dont la religion s’honorait , furent vus d’un œil jaloux. Une cabale fut organisée, et quelques sifflets se firent entendre, lorsque l’habile professeur, parlant de l’école voltairienne, lui appliqua le mot de Fénelon sur Spinosa : C est une secte de menteurs , et qu’il cita à l’appui la correspondance du patriarche des encyclopédistes. Au lieu de maintenir l’autorité du maître, au lieu de soutenir l’immepse majorité des auditeurs, dont l’indignation faisait justice de ces scandaleuses menées, le ministre céda et suspendit le cours. C’était donner raison à la révolte et aux perturbateurs; il fut prouvé que toute la puissance du monopole restait désarmée devant quelques écoliers turbulents, et que l’Université ne savait faire respecter ni la robe du prêtre, ni la liberté du professeur!
Puis vint le triste épisode des œuvres posthumes de Jouffroy : M. Damiron accusé par M. Pierre Leroux, dans la Revue indépendante , d’avoir mutilé les écrits du philosophe que M. Villemain avait offert pour modèle à toute la jeunesse française j M. Damiron confessant le fait, mais soutenant qu’il s’était cru substitué au droit de Hauteur , et qu'il avait usé de ce droit comme en aurait usé l’auteur ; tout le scandale enfin qui résulta de cette affaire, dont le retentissement n’est pas encore étouffé l.
1 Et cette anecdote qui n’a jamais été démentie : « Nous nous rappelons ,
M. Cousin espéra se consoler et prouver son orthodoxie ( il tient, comme toute l’Université, à passer pour excellent catholique), en publiant une édition des Pensées de Pascal, qu’il fit précéder d’une préface où il offrait l’apologie de la philosophie du xixe siècle. Cette tactique pouvait être fort * habile. Par malheur, elle fut vigoureusement démasquée par MS1' l’évêque de Chartres qui, rappelant les opinions non rétractées de l’auteur, demanda si les notions de la religion révélée n’y étaient pas formellement contredites à plusieurs reprises.
L’auteur de l’extrait se récrie sur ce qu’on a taxé sa doctrine de panthéisme. Il assure du ton le plus ferme qu’il l’a au contraire toujours combattu. Consultons ses Fragments (préface, p. xl, prem. édit.) : « Le Dieu de la conscience n’est pas un dieu abstrait, un roi solitaire , relégué par delà la création sur le trône désert d’une éternité silencieuse... c’est un Dieu à la fois vrai et réel, à la fois substance et cause, n’étant substance qu’en tant que cause, et cause qu’en tant que substance, C’est-à-dire , étant cause absolue, un et plusieurs , éternité et
dit M. Piferre Leroux dans la Revue indépendante du ier décembre 1842, qu’il y a longues années , causant avec M. Cousin de son apologie , non pas de Socrate, mais des juges de Socrate, étrange paradoxe écrit apparemment pour faire la nique à Platon et à Xénophon, nous lui rappelions cet acte irrationnel, qui nous paraissait un crime de lèse-philosophie. M. Cousin s’interrompit dans sa réponse pour nous demander : « Combien croyez-vous que la religion de notre pays ait encore à vivre ? Quelle durée assignez-vous au catbolicisme en France, en Espagne, en Italie? — Ce n’est pas la question, lui dis-je, il s’agit de la philosophie, il s’agit de 1a vérité; les philosophes n’auraient jamais rien fait de bon s’ils se fussent interrogés ainsi', en vue de la réalité, pour savoir ce qu’ils avaient à faire. — Quant à moi, reprit M. Cousin, je crois que le catholicisme en a encore pour trois cents ans dans le ventre (ce fut textuellement son expression). En conséquence , je tire très-humblement mon chapeau au catholicisme, et je continue la philosophie. »
* Lettre au clergé de son diocèse; décembre 1842*
ET DE LA LIBERTÉ D’ENSEIGNEMENT. 4^7 temps, espace et nombre , essence et vie, indivisibilité et totalité, principe, fin et milieu; au sommet de l’être et à son plus humble degré; infini et fini tout ensemble ; triple enfin, c’est-àdire, à la f ois Dieu, nature et humanité. En effet, si Dieu n’est pas tout, il n’est rien ; s’il est absolument indivisible en soi, il est inaccessible, et par conséquent il est incompréhensible , et son incompréhensibilité est pour nous sa destruction. . . • Dieu est infini et fini tout ensemble ! Voilà assurément l’alliance de mots la plus monstrueuse et la plus révoltante dont il n’y ait peutêtre d’exemple. . . Dieu est triple, c’est-à-dire , à la fois Dieu, nature et humanité. La doctrine du Dieu-univers jaillit de ces paroles d’une manière si vive et si saisissante qu’elles ne demanderaient pas un commentaire, même pour un enfant. . . Si Dieu n’est pas tout, il n’est rien; c’est là comme la devise et le mot d’ordre des panthéistes.
Ainsi en fait le courageux prélat pour la plupart des coryphées de l'éclectisme. En même temps un journal catholique de Lyon , le Réparateur , pour ■ suivait et complétait celte analyse, relevant, dans tous les ouvrages des professeurs de l’Université , les passages les plus contraires à la doctrine de l’Église , les passages où le dogme , la morale et l’histoire sont le plus ouvertement attaqués et défigurés.
Lesdéfenseurs de l’Université s’aperçurent bienr tôt que ce terrain était désastreux pour le monopole. Que répondre à des citations, à des faits, à des livres signés de noms connus, placés entre les mains de tout le monde, autorisés, recommandés pour l’enseignement officiel? Les pères de famille s’alarmaient ; des pétitions aux Chambres , des réclamations de toute nature arrivaient de tous les points du royaume. En vain les journaux dévoués
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au parti éclectique criaient-ils à la calomnie personne né les croyait : leur colère n’attestait que la faiblesse de leur cause , et il suffisait de dire aux divinités de l’Olympe universitaire le mot de Luçien : « Jupiter, tu injuries, donc tu as tort! »
La guerre tournait mal pour l’Université* Sous peine de la vie, il fallait qu’elle désertât le champ de bataille. Son habileté fut d’opérer Une soudaine diversion; elle fit appel aux passions populaires et aux préjugés voltairiens; elle se posa en victime, et désigna à la haine publique , comme ses persécuteurs les jésuites! C’était une répétition de la
comédie de 1 828, avec cette différence qu’en 1828 les jésuites dirigeaient bien réellement huit maisons d’éducation, et qu’en 1842, ils n’en possédaient aucune. L’honneur de l’invention appartient au grand maître. En pleine séance de l’Académie française, il avait donné le signal en exaltant Port- Royal et les jansénistes, et en lançant un trait d’arhertume et d’indignation contre « cette société fameuse que repoussent également l’esprit de gouvernement et l’esprit de liberté. » Depuis ce jour on entendait périodiquement revenir quelque nouvelle agression. M. Mignet vint à son tour, et décocha sa flèche contre « cette société fameuse qui ne reconnaît dautre gouvernement que celui de Rome, n’a d’autre patrie que la chrétienté, et qui ne sort de sa mystérieuse obscurité que pour reparaître en dominateur;» telurn imbelle sine ictu! Cependant l’exemple avait été relevé; il ne fut pas perdu.
On laissa passer les premières émotions de la politique. A la rentrée des Chambres, le discours
ET DE LA LIBERTÉ D*E!»SRIGÏf fiMENT. 4^9
du trône ne s’occupa pas plus de la liberté d’enseignement cj ue si elle avait été réalisée depuis treize ans. En revanche, M. Villemain élabora un long et 11 volumineux rapport sur l’état de l’instruction se- , I condaire : c’est un dithyrambe en l’honneur des
collèges royaux , c’est une négation indirecte de la liberté, c’est un défi porté à l’opinion publique. A ce défi, M§r l’évêque de Chartres répliqua par une nouvelle série de Lettres sur les doctrines universitaires, où il faisait, avec raison , peser stlr le corps tout entier la responsabilité des déplora-* blés erreurs enseignées sous le couvert du monopole; et M8' l’évêque de Belley, l’un des doyens de l’épiscopat français, écrivit Cette condamnation :
Mes frères, les ennemis de la religion sont encore debout.
Il est un mal plus redoutable que celui de ces hommes obscurs ( les colporteurs)-, ce sont les doctrines antireligieuses qui sont enseignées dans nos grandes maisons d’éducation par des hommes qui passent pour avoir des talents distingués. Le croiriez-vous, M. T. C. F., ces hommes poussent l'extravagance jusqu’à diviniser l’humanité, et même les créatures inanimées?. (Le prélat expose quelques-unes des théories de l’incrédulité.) C’est déjà beaucoup, et beaucoup trop j ajoute MP Devie, que nos grandes écoles soient tenues par des professeurs de toutes les religions , et qui , pour l’ordinaire , n’en pratiquent aucune. Mais le danger devient plus grand pour vos enfants, si, aux premiers exemples de leurs maîtres, on ajoute un enseignement aussi pervers. Qu’avez-vous donc à faire, M. T. C.F.? éviter d’envoyer vos enfants dans ces écoles de pestilence, pour nous servir de l’expression de l’Écriture 1 , et lever des mains suppliantes vers le ciel pour demander à Dieu que, si l’on fait
1 P», il.
440. HISTOIRE DE LIWSTRUCTION PUBLIQUE une loi nouvelle sur l’enseignement, ce soit une loi qui, en laissant la liberté sur beaucoup de choses , laisse à chacun la liberté de conscience; qu’il ne soit pas dit qu’on puisse enseigner toutes les religions, et qu'il n’y ait d’entraves que pour la religion catholique.
L’affaire devenait, on le voit, de plus eu plus sérieuse pour le monopole. Ajoutez à cela que l’Université reçut un redoutable échec dans la séance du ier avril 1 843. Le grand maître prétendait astreindre les candidats à l’école polytechnique à être bacheliers ès lettres. La prétention était absurde et ruineuse pour l’école; si absurde, que M. Dubois, membre du Conseil royal de l’instruction publique , n’hésita pas à la combattre. Éclairé par l’expérience de M. Arago , le bon sens de la Chambre fit justice de ce nouvel envahissement. Il fallut ensuite toute la souplesse de M. Villemain , et les assurances réitérées qu’il donna sur la présentation prochaine d’un projet de loi, pour faire rejeter la proposition de M. de Carné tendant à l’abolition des certificats d’étude. Néanmoins les promesses de la Charte avaient été énergiquement rappelées au ministre par MM. de Golbéry, Desmousseaux de Givré, Baude, Reynard, Janvier, Schauenburg, Chasles, Clapier, Odillon Barrot, Taillandier, Durand, de Tracy, Monier de la Sizeranne, Isambert, Larabit, Combarel, de Tocqueville, Billault, Billaudel , Bureaux dePuzy, Berryer , Béchard , de Larochejaquelein , de Saint- Priest, de Fontette, de Panai, de Surian, de Larcy, etc. La partie était trop mauvaise; on en revint aux Jésuites. , , ,,, ,
IV. Les Jésuites et le collège de France. — Assertions de M. Cousin. — Les défenseurs du monopole
et la théologie morale.
Aussitôt les batteries font feu sur toute la ligne. Tandis qu’aux Tuileries M. Villemain loue la pureté morale des colleges, et « ces leçons irréprochables qui élèvent la jeunesse dans le respect profond, dans l'amour sincère de la religion et des lois, » le Constitutionnel publie une diatribe intitulée C Université et les jésuites ; M. Libri , inspecteur de l’Université, lance, dans la Revue des Deux-Mondes, les bordées de sa colère italienne et de ses vieilles rancunes contre l’Église, et surtout contre les jésuites; M. Michelet et M. Quinet prouvent leur orthodoxie en inaugurant de concert une croisade au collège de France contre les disciples de saint Ignace.
Rien de bouffon comme les excentricités du professeur d’histoire et de morale : il faut l’entendre déclamer contre ce mécanisme puissant pour l’action, impuissant pour la production, qui est l’ordre des jésuites , leur offrir son cœur, son propre cœur, en disant « nos ennemis peuvent y mordre , » et en ajoutant, avec le blessé du chant grec :« mange, oiseau, c’est la chair d’un brave; ton bec croîtra d’une coudée. » Et puis ces jésuites, cette formidable machine de guerre, ils sont partout; ils ont troublé même les solitaires contemplations de l’historien. Pendant qu’il était occupé à mettre d’accord Louis XI et Charles le Téméraire , il a entendu
44* HISTOIRE DK i/lNSTRUCTlON PUBLIQUE un grand vol de chauves-souris qui l’a forcé de mettre la tête à la fenêtre , et il a vu le clergé tout entier et les 60,000 chaires, et les 60,000 confessionnaux dirigés, dominés, subjugués par les jésuites, etc. M. Quinet est moins poétique; il n’est pas plus exact. Malgré son habileté, sa pensée intime se trahit. Son étalage d’érudition tombe devant le moindre examen ; la plupart de ses citations sont tronquées, ou fausses, ou mal comprises x. C’est au catholicisme qu’il en veut; une phrase suffira pour le prouver.
Si l'on attend de moi une profession de foi , je crois, comme l’enseigne l’État dans la loi fondamentale sortie de cinquante années de révolution et d’épreuves, je crois qu’il y a de l’esprit vivant de Dieu dans toutes les communions sincères de ce pays. Je ne crois pas que hors de mon Église il n’y ait pas de salut... La grande vie religieuse ne paraît pas seulement dans le catholicisme, mais aussi dans le protestantisme; non pas seulement dans la foi positive, mais aussi dans la philosophie *.
Certes, pour démontrer combien l’enseignement était catholique dans l’Université, pour réfuter victorieusement les plaintes, et pour apaiser les alarmes de l’épiscopat, Pà-propos ne pouvait être mieux choisi. Aussi M. Villemain se crut-il en droit de répondre avec hauteur à M. de Dreux-Bréze f te noble et courageux défenseur de la liberté, que le gouvernement avait accompli la première et
1 Voyez la spirituelle réfutation publiée parle P. Cahours, s fuis ce titre : Des Jésuites , par un Jésuite.
• * Des Jésuites. —Introduction, p. ia6, 1*7, etc. —Leçons, p. t34 et suiv.
JET DE LA LIBERTÉ d’eNSEIGNTITENT. 44^
la plus grande partie des promesses de la Charte, et qu’il réfléchissait sur le reste, repoussant, d’ailleurs, toutes les allégations tendantes à diminuer la confiance des familles dans la pureté des leçons universitaires } et M. Cousin ajouta d’un ton dogmatique :
J’affirme qu’a l’heure ou je parle , il ne s'enseigne pas dans
AUCUN DES COURS DU ROYAUME UNE SEULE PROPOSITION QUI PUISSE PORTER ATTEINTE AUX PRINCIPES DE LA RELIGION CATHO- LIQUE. Ce fait, je LE PROCLAME bien haut, parce que je DÉSIRE QUE MES PAROLES SOIENT ENTENDUES , F.T QUE L’ON SACHE BIEN QUE , SI UN SEUL PROFESSEUR S’ÉCARTAIT DU DEVOIR QUI LUI EST IMPOSÉ , IL Y SERAIT ÉNERGIQUEMENT RAPPELÉ I
O philosophie !
Un dernier trait manquait au tableau. Après les escarmouches contre les jésuites , après les audacieuses assertions des deux grands maîtres, il ne restait plus aux champions du monopole qu’à insulter l’enseignement ecclésiastique dans ses plus délicates et plus saintes attributions. M. Michelet avait eu le triste courage de faire quelques allusions à ce sujet ; le Journal des Débats se chargea dé cette honteuse mission. Le voilà donc qui ouvre nos livres de théologie morale, qui torture les textes, qui fausse les citations, et qui présente dans un jour odieux, et en les accompagnant d’un commentaire à sa façon, les décisions des casuistessur le sixième commandement de Dieu. Puis il ajoute : « Tels sont les ouvrages qui servent à l’éducation des jeunes prêtres , » et dans lesquels « sont hautement excusés, au nom du probabilisme jésuitique , le vol ,
le libertinage et les voluptés infâmes. » A pareille entreprise, le Journal des Débats ne pouvait rester seul; 1 e National , autre organe intrépide du libéralisme et de l’Université, se jeta à sa suite, et tandis que le premier s’ébattait aux dépens du Compendium de Strasbourg, le second fit ses délices des œuvres théologiques de Msr Bouvier , évêque du Mans. Seulement son langage se ressentit des aménités républicaines , et la même plume qui avait écrit des jésuites : « On ne vous doit , à vous, que V expulsion! «traça les plus violentes invectives contre le prélat, contre le sacerdoce, et contre les sacrements de l’Église.
Cette phase impure du débat ne réussit pas à l’Université; elle n’en recueillit que l’indignation des honnêtes gens. l’évêque de Strasbourg fit répondre, par un de ses grands vicaires; Msr l’évêque du Mans dédaigna d’aussi basses agressions; M8r l’évêque de Chartres prit en main la cause de l’épiscopat, tout entier1; il flagella du même coup et les professeurs du collège de France et les publicistes téméraires qui insultaient l’enseignement des écoles ecclésiastiques.
Dans tous les séminaires on enseigne et l’on a toujours enseigné des règles qui se rapportent à tous les commandements de Dieu sans exception , même à ceux qui obligent de sonder toutes les profondeurs et tous les raffinements de la corruption humaine.
Mais, si l’on veut blâmer cette conduite, accuser donc les plus grands et les plus saints évêques des siècles passés; accusez saint François de Sales, accusez Bossuet, Fénelon, Mas-
i Lettre du 22 mai 1843,
ET DE LA LIBERTÉ d’eKSEIGWEMENT. 445 sillon, et tous les prélats les plus illustres, qui avaient grand soin que les jeunes prêtres fussent instruits sur ce commandement de Dieu. Sans doute ces grands hommes savaient, aussi bien que le journaliste, ce qui convient sur cette matière, jusqu’où il faut aller, et où il faut s’arrêter. Ils considéraient que le prêtre est le médecin des âmes; que le médecin du corps étant obligé de connaître et d’ctudier dans les livres la nature des maladies, leurs symptômes , les divers principes de leur malignité, etc., de même les prêtres devaient acquérir la connaissance de ce qui a rapport aux vices et aux passions, à leurs causes, à leurs effets, à leurs illusions, aux circonstances qui en aggravent ou en atténuent la malice; enfin, aux mouvements de l’àme et aux démarches qui les éteignent, ou les réveillent, ou.les enflamment.
Quoi ! vous permettez au médecin pour la guérison du corps ce que vous refuseriez au prêtre pour le salut éternel de l’âme !
En second lieu, vous laissez entendre qu’on donne les instructions dont il s’agit à tous les élèves du sanctuaire; mais vous ne savez pas, ou vous feignez de ne pas savoir, que cet enseignement est réservé aux jeunes gens qui, par le diaconat, sont engagés définitivement dans le sacerdoce. La prière, la fréquentation des sacrements, de saintes méditations les y disposent, et les vérités de la foi, aussi bien que ses terreurs, les fortifient et les préservent.
Les agresseurs en furent pour leur honte. Ce n’était que le commencement de la lutte.
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