CHAPITRE XX
CHAPITPiE XX.
Obseivatioîis générales sur la campagne de 1759. — Les opérations du roi comparées au sjstème de guerre actuel.
1 RÉDÉRic avait terminé la campagne de lySS par des opérations, qui répai'èreut glorieusement sa défaite de Holieukirch ; il était parvenu à reléguer tous ses ennemis au-delà de ses frontières , à mettre son armée dans de bons quartiers-d'liiver, et trois mois lui avaient sufii pour recompléter ses corps ; mais en restant dans Fapalrkie au commencement de la campagne de 175g, il commit une faute inouie , qui devint la source de tous ses revers, et chacun d'eux en particulier, étant encore mérité, on eut peine à reconnaître le vainqueur de Rosbachetde Leuthen. Les batailles de Jsegerndorf et de Zorndorf auraient dû prouver au roi que les Russes étaient des ennemis dangereux dont il devait se méfier. Par une combinaison sans exemple des lignes d'opérations des coalisés , tous les ans, pendant six mois, cette armée russe s'éloignait assez du théâtre de la guerre pour paraître étrangère aux opérations ; il lui fallait tou-
jours deux mois pour revenir, et avec tout Tattirail de ses magasins ou de ses bagages, l'époque de son arrivée se trouvait absolument subordonnée à l'état des routes en Pologne, car au moment du dégel et du printemps , elles sont ordinairement impraticables pour un semblable train.
Ou pouvait donc bardiment calculer que les Russes n'opéreraient pas sur lOder, avant le mois de juin. Fi'édéric avait ainsi, non-seulement les avantages immenses (Viine ligne cV opérations intérieure contre deux lignes isolées à une distance énorme ; mais encore la ceiHitude quune de ces armées était paralysée pour la moitié de Vannée.
11 ne sut cependant tirer aucun parti d une position aussi avantageuse ; et son inaction est inexplicable.
Le roi avait i5o bataillons et 218 escadrons répartis en trois corps dans cette ligne intérieure. Les Autrichiens moins nombreux occupaient un front immense , et Daun n'avait pas plus de 5o mille hommes réunis. Qui aurait donc empêché Frédéric de rassembler rapidement sa masse, en laissant quelques succès aux Suédois et aux troupes de lEmpire? il pouvait opérer ce rassemblement, même dans huit jours, sans qu'on eût le temps d'en profiter. ]N'était-il pas important d'attaquer Daun, dès la fin de février, et de le forcer, en prenant l'initiative contre ses commu-
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lîlcatious , à recevoir une bataille qui eût décidé la querelle , avant que les Russes songeassent à se mouvoir? En laissant 8 bataillons et lo escadrons observer laPeene, pendant Thiver, et 1-7 bataillons et i5 escadrons en Saxe, devant les troupes d'Empire , conjointement avec un détacbement de Tannée du duc Ferdinand en Hesse , les Prussiens auraient dîi réunir, en liuit marcbes, 120 bataillons et 180 escadrons, pour frapper un coup décisif, qui les eût menés sous les murs de Vienne.
Après le gain d'une bataille, on avait le temps de joindre 20 bataillons et le prince Henri , aux 8 bataillons opposés auxSuédois , et de former ainsi une armée de 3o mille bommes, pour amusef les Russes sur l'Oder , tandis que Tarmée victorieuse eut poursuivi ses succès. En cas d'écbec, les Prussiens n'eussent perdu en Bohême que le terrain de l'ennemi , et leur défaite aurait eu des suites bien moins funestes qu'une bataille perdue , lorsque 60 mille Russes étaient sur l'Oder, et 80 mille Autrichiens dans la Haute-Lusace, à cinq marches les uns des autres. S'il est vrai que l'armée russe donna tant de besogne , et fit plus de mal au roi que 100 mille Autrichiens, pourquoi attendre , pour entrer en action, que son arrivée vint doubler les forces des ennemis?
Ce ne sont pas de ces critiques que l'on dit faites après coup , celles-ci né sont applicables 2. 39
45o TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES.
qu'aux fautes des combats; toutes les fois qu'il y a un vice dans le plan primitif d'une campagne, il appartient à celui qui l'a combiné.
Quel parti Napoléon n'eùt-il pas tiré de la position avantageuse de Frédéric? Quels résultats ditrérens n'aurait pas produits l'application de ses principes à cette position ? Jetons nos regards sur ses campagnes, et voyons avec quelle habileté il sut , en 1796 , isoler les Sardes et les Autrichiens, pour les battre successivement à Millesimo , à Mondovi et à Lodi ; avec quelle étonnante rapidité il profita de la double ligne de Wurmser à Lonato et Castiglione, puis à Roveredo (^t Bassano. Cependant, à cette époque , simple général , il ne disposait que des bataillons qui lui étaient confiés, et dont le nombre se trouvait bien inférieur à celui des Autrichiens (i).
En appliquant le système de Napoléon à la position de Frédéric , en 1759, on se convaincra que loin de faire une campagne malheureuse , il aurait vraisemblablement accablé l'armée impériale, pendant que les Russes cantonnaient encore versThorn etDantzick.Cen'estpas trophasarder de dire, qu'il eût réuni ses i25 bataillons et 180 escadrons , dès la fin de février, aux environs de
(i) Depuis que ce chapitre a été écrit, les campagnes de i8o5 et 1809 n'ont rien laissé à ajouter à ces preuves. On a vu avec quelle rapidité Napoléon a su profiter de la division des forces ennemies.
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Lîgiiitz , poussé des troupes légères vers Glalz , tandis qu'il aurait gagné à marches forcées Zittau et Jung-Buntzîau , pour isoler Daun de ses corps secondaires, et s'établir sur la gauche de sou armée, postée vers Gitschiu. En exécutant celte marche , les Prussiens s'emparaient de la ligne de lElbe : Gemmingen , Haddick et l'armée des Cercles se croyant perdus , eussent décampé jusqu'à Nuremberg, comme ils le lirent dans une situation moins fâcheuse ; le maréchal Daun , tourné par la gauche , pouvait être prévenu partout , et jeté sur la chaîne du Riesengebirge ou sur l'Oder et les places delà Silésie.
Je ne disconviendrai pas qu'un général habile, actif et bien instruit des mouvemens de ses ennemis, aurait eu sa retraite sur Konigsgratz et de là sur Olmutz; mais s'il eût perdu un seul jour dans la première position, le roi l'aurait prévenu à Chrudira; dès-lors il devenait impossible de gagner Olmutz , et la perte d'une bataille eût anéanti l'armée autrichienne. D'ailleurs cette hypothèse de la possibilité d'une retraite repose sur une chance qui n'existait pas, V activité de Dawi.
Si le roi avait préféré opérer par la gauche, contre l'extrême droite de la ligne ennemie , il fallait qu'il marchât de Glatz et de Schvveidnitz concentriquement vers Jaromirs et Konigsgratz , pour chercher ensuite à gagner sans cesse les Au-
trichiens par la rive gauche de l'Elbe , soit vers Chrudim, soit directement vers Nimbourg; trois ou quatre marches forcées décidaient l' opération. Ce plan paraîtra peut-être préférable à une tentative contre la gauche par Zittau et Buntzlau , parce qu'il présente une base de communications plus sûre; mais d'un autre côté, comme il ne procurait pas l'avantage de couper, à son milieu , la ligne trop étendue de l'ennemi , pour empêcher la réunion des forces autrichiennes , il me semble qu'on devait donner la préférence au premier.
Au reste , quel que fût le projet adopté , s'il reposait sur les bases dune concentration générale , et des mouvemens vigoureux et rapides contre Daun isolé, il aurait eu les résultats les plus brillans. Frédéric perdit quatre mois dans des camps, sans motif connu, se bornant à l'accessoire insignifiant de pousser l'armée des Cercles sur la Franconie. Cette armée n'était pas à craindre , lors même qu'elle serait parvenue sous les murs de Dresde , car elle eût évacué la Saxe à la première nouvelle de la marche du roi contre Daun. On pouvait se servir plus utilement des 4^ bataillons et 6o escadrons du prince Henri , en les réunissant à l'armée qui devait décider la grande question. On en changea bien l'emploi , quand les Russes parurent siu' l'Oder, et il u'est