‹ Histoire critique et militaire des guerres de Frédéric II, comparées au système moderne (volume 2)Chapitre 58 sur 200 · CHAPITRE XI. l4l · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. l4l

mée campa alors en face de celle du roi ; la droite vers Zorndorf , et la gauche à la Bergerie , Fermor demanda au comte de Dohna une suspension d/armes pour enterrer les morts , qui fut refusée.

Le 26 au matin , Frédéric après avoir reconnu la position de l'ennemi , fit avancer la droite vers le vallon; la gauche se prolongea jusque vers Wilkersdorf; ou se canonna jusqu'à onze heures aux environs de Zorndorf; les Russes se retirèrent un peu plus près du bois; l'armée prussienne ayant enfin reçu ses bagages , dressa ses tentes dans la même position; la gauche seulement un peu retirée , et la cavalerie derrière les hauteiu^s , qui se trouvaient gardées par 2 régimens de cette arme.

Le défaut de munitions et la fatigue excessive de la cavalerie, ne permirent pas à Frédéric d'eu venir ce jour-là à une nouvelle action. La force des deux armées dans cette bataille est estimée par Tempelhof , comme il suit :

Celle des Russes, soustraction faite des détachés , à 44 mille hommes.

L'armée du roi consistait en 38 bataillons et 83 escadrons, forts de 32 mille hommes. Les pertes des deux partis se sont élevées suivant les états officiels, savoir:

Celles des Russes à 18 mille tués ou blessés, et 2,800 prisonniers; celle des Prussiens à 10 mille tués ou blessés , et i5oo prisonniers, pertes énor-

l42 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES.

mes en proportion du nomJjre des corabattans. Les Prussiens prirent io3 canons etobusiers, 27 drapeaux, des tymbales, la caisse et des bagages immenses. Ils perdirent dans la retraite de la gauclie , 26 canons et quelques drapeaux.

Le roi se servit pour son attaque , de l'ordre oblique , dont nous avons donné la définition au chapitre VII ; et , à l'exception de la bataille de Leutben , il n'en est aucune qui prouve mieux ses avantages que celle de Zorndorf.L'aiJe gauche, qui devait attaquer, possédait toute la force qu'il est possible de donner à un corps militaire ; toutes les armes y étaient habilement combinées : elle avait une nombreuse artillerie, trois lignes d'infanterie se soutenant bien; à côté et derrière ces lignes presque toute la cavalerie, pour compléter la victoire lorsque l'infanterie en aurait ouvert la route , ou rétablir le combat s'il prenait une mauvaise tournure.

Suivant toutes les règles de l'art , de telles dispositions devaient réussir si l'exécution eût été exactement suivie par les généraux qui en étaient chargés, d'autant plus que l'ennemi attendit tranquillement l'attaque dans sa position. Le refus total de l'aile droite procura un grand avantage : la retraite de lavant-garde et ensuite celle de la gauche, n'eurent aucune influence sur les autres parties de l'armée , car on trouva toujours

C HAP ITllE XI. 143

de nouvelles troupes pour recommencer le combat et le rétablir au point principal (1). Au reste, il faut convenir que la victoire fut principalement due aux charges multipliées de la cavalerie prussienne et au coup-d'oeil du général Seidlitz , qui réparèrent les fautes commises et linexécution du plan du roi.

Comme nous l'avons déjà observé, Fermor suivit un système reçu dans l'armée russe , en formant un carré. Cet ordre est dangereux avec des troupes déployées, parce que celles des flancs sont peu mobiles , inutiles , et naturellement enfdées par l'artillerie ; que les angles sont sans défense; enfin que les troupes de la dernière face sont trop éloignées pour soutenir celles de la ligne attaquée. Néanmoins la bravoure de lïnfanterie russe aurait bien remédié à ces défauts, si elle ne s'était imprudemment abandonnée à la poursuite des Prussiens. La même faute fit perdre les batailles de Prague et de Kesselsdorf; d'où je conclus qaun moyen d'attirer Vennemi hors d'une position avantageuse ^ serait de le faire attaquer par quelques

(i) Cette pensée justifie les inaximes que j'ai données dans le chap. VIII, à la suite de la bataille de Jaegerndorf, sur les avantages •ie refuser l'aile affaiblie.

bataillons , qui se retireraient en désordre derrière une troupe disposée pour les soutenir.

La position que l'armée russe avait prise , reposait sur Ihypothèse tVune attaque tle front, et sous ce rapport on conviendra qu elle était trèsforte; mais comme elle pouvait être tournée sur les deux flancs et prise à revers, et que le terrain était sur ces points très-avantageux à la cavalerie , elle n'en devenait que plus dangereuse. 11 est certain que Fermor ne comptait point d'être attaqué sur ses derrières ; car il n'eût pas détaché 4 mille grenadiers , ses gros bagages et le train des vivres à Ramin , puisqu'il en fut coupé par la marche des Prussiens. Ce fut un très-grand bonheur pour les Russes que le roi ignorât ce détachement, attendu qu'au lieu d'attaquer l'ennemi le même jour, il se serait porté sur Kamin, et eût enlevé l'escorte et la barricade; ce qui aurait valu une victoire en mettant le général russe dans un grand embarras pour rejoindre ses magasins en Pologne. Enfin Tempelhof pense que pour l'intérêt des coalisés , il convenait au général Fermor d'éviter une bataille , pendant que Daun opérait en Saxe , puisqu'en la livrant, il mettait le roi à même d'exécuter son plan, et de retourner sur les Autrichiens avant qu'ils eussent obtenu de grands succès.

Dans la nuit du 26 au 27, les Russes se rapproclièrent de leur barricade de Kamin. Afin de eu-

CHAPITREXI. 145

clier ce mouvement, les Cosaques attaquèrent les gardes avancées de cavalerie, à deux heures du matin, avec leur cris accoutumés; l'armée prussienne prit les armes, le roi monta à clieval pour reconnaître le camp russe, et trouva efTectivement l'armée en marche sur plusieurs colonnes; il ordonna à la cavalerie de se mettre aussitôt en devoir de Tohserver, et la fit suivre du reste de l'armée. Les Paisses élevèrent d ahord une hatterie sur les hauteurs de Wilkersdorf, et canonnèrent la cavalerie; mais un brouillard épais qui survint protégea leur retraite sur Kamin.

Le 3i, les Russes se remirent en route, et campèrent à Landsberg; le roi prit position à Blumenberg^ d'où il détacha le général Manteufel avec 10 bataillons et 20 escadrons à la suite de l'ennemi. Le 2 septembre, ayant appris que le maréchal Daun venait d'envahir la Saxe, et faisait mine de se diriger sur Dresde , il partit dans l'après-midi pour cet électorat, avec i5 bataillons et 38 escadrons.

Il fut précédé en Lusace par 10 escadrons de hussards et 6 bataillons, destinés à arrêter les incursions du corps de Laudon sur les frontières de la Marche. Le reste de l'armée , composé de 2 1 bataillons et 35 escadrons , resta sous le commandement de Dohna , pour observer celle de Fermor. Avant de suivre les mouvemens du roi et de re- 2. 10

l/^6 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES.

prendre Je récit de ce qui s'était passé sur les différentes ligues d'opérations , je crois devoir faire quelques observations sur la bataille deZorndorf.

■ Observations.

Cette action mémorable, est, sans contredit, aussi intéressante pour Tart, cpie pour l'iiistoire. Frédéric, par la position de ses états, son habileté, la combinaison intérieure de ses lignes et les mauvais plans de ses ennemis, leur présenta successivement une masse de forces imposantes. Forcé délaisser quelques succès aux Autrichiens, afin de se débarrasser des Russes , de chercher à les rejeter en Pologne, et de les paralyser pour le reste de la campagne , il marche contre ces derniers avec la rapidité de Téclair, et passe TOder avant même qu'ils soient instruits de son arrivée. Ses dispositions pour la bataille reposent sur des principes également grands. L'idée de. prendre une position qui lui conservait une communication avec Custrin , et qui tournait en même temps larmée ennemie , en la séparant de sa principale ligne d'opérations , est une de ses plus belles combinaisons; elle menaçait les Russes d*ui\e ruine complète s'il remportait une vicloiie de'cisive , et ne l'exposait lui-même à aucun danger; mais il semble que les dispositions secondaires n'ont pas tout-à fait répondu à ce grand but.

Page 1