CHAPITRE II. IJl
prit de trop loin , et les bataillons durent marcher en ligue plus de 4oo pas , la baïonnette croisée (i). Le fende TartiJlerie devint si eiFrayant et si meurtrier, qu'il ne fut pas possible de remplir les vides qu'il occasionnait. Les grenadiers, jusqu'alors inébranlables , furent contraints à se retirer, et lesrégimens qui les appuyaient eu firent autant.
Lorsque les grenadiers autrichiens s'aperçurent de ce mouvement rétrograde , ils descendirent vivement des hauteurs , et poursuivirent les Prussiens le sabre à la main. Ils ont souvent employé cette manoeuvre, dont ils se sont toujours mal trouvés : ils en faisaient sur-tout usage lorsque l'ennemi se retirait, parce qu'elle offre alors quelques avantages apparens. Mais si on la compare avec la nature des armes modernes , on trouvera sans doute qu'elle est très-mauvaise; car, pour l'etfectuer, il faut jeter son fusil ou le mettre en bandoulière : dans le premier cas , on reste privé de son arm.e principale, et dans le second, la
(i) Il est assez étonnant de voir toute une ligne de bataille déployé e,\T(\nvc\ier pendant 4oo pas à la baïonnette. C'est probablement le premier exemple de cette nature. Sans vouloir élever des doutes sur cette assertion nous observerons qu'une telle attaque ne peut avoir ni force ni impulsion : il fallait former 20 bataillons de front, chaque bataillon en colonne d'attaque parle centre, et croiser la baïonnette en arrivant sur l'ennemi.
marche est très-gênée. Les Autrichiens ont pris ce système des Janissaires, sans songer que ceux-ci ne connaissaient pas l'usage de la baïonnette; aussi, dans cette occasion, leurs grenadiers ne blessèrent pas un homme, et les bataillons qui avaient ployé se retirèrent sur l'étang de Dubetsch.
Pendant que ces choses se passaient, la cavalerie prussienne de l'aile gauche , forte de 65 escadrons aux ordres du prince de Schoneich , avait franchi la digue de Sterboholi , et se formait dans la plaine à gauche, appuyée à l'étang de Micholup. Celle des ennemis, forte de io4 escadrons, formés sur trois lignes, l'attendait en arrière de cet étang, sans apporter d'obstacle à son passage. Le général autrichien manquait de coupd'œil, puisqu'il ne profita point de l'embarras des escadrons prussiens. Le prince de Shoneich apercevant la grande supériorité des ennemis, et le risque qu'il courait d'être accablé et débordé, s'il leur laissait le temps de se reconnaître, attaqua aussitôt que ses troupes furent formées , et enfonça la première ligne des Autrichiens; mais ce mouvement priva de leur point d'appui ses flancs qui se trouvèrent débordés, et la deuxième ligne de lennemi ayant chargé au même instant, il fut repoussé. Le prince se reforma pour tenter une nouvelle attaque, qui ne réussit pas mieux que la première.
CHAPITREli. Il S
Le colonel Warne'ry (i), posté derrière la gauche de lïnfanterie , avança alors avec 5 escadrons de hussards, laissant l'étang de Micholup à droite, et manoeuvra si habilement, qu'il tomba sur le flanc du général Haddick, et culbuta plusieurs corps de cavalerie. Dans ce moment, le général Ziéthen amena quelques régimens de Faile droite, entr'autres ses hussards et ceux de Werner; la charge renouvelée fut décisive, la cavalerie autrichienne dispersée, une partie rejetée sur son infanterie , et l'autre poursuivie par Sabiétitz. Les escadrons qui voulurent se reformer, furent culbutés par les dragons de Stéchow , joints au colo« nel Waméry; l'aile di^oite de l'infanterie ennemie se trouva ainsi ébranlée et mise en désordre.
Pendant ce combat de cavalerie , le maréchal Schwérin faisait les plus grands efforts pour re-^ former son infanterie; il ordonna à quelques ba-taillons de la deuxième ligne d'entrer dans la première, et de repousser l'ennemi, ce qui fut bientôt effectué. Affligé de la retraite de son régiment, qui avait suivi le mouvement des autres, il mit pied à terre pour le conduire à la charge « prit un drapeau et marcha en avant : c'est dans
(i) Cet officier, depuis général, était natif du pays deVaùd, eri Suisse; il a laissé un Traité sur la cavalerie, qui est estimé; il a éciif aussi sur la guerre des Turcs et sur celle de Sept Ans.
1 l4 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES.
cet instant que ce héros reçut la mort des braves; il eut la consolation de voir le régiment et le reste de la ligne suivre son généreux dévouement et marcher à l'ennemi avec enthousiasme.
Plusieurs généraux, à son exemple, conduisirent leurs brigades à pied, en les exhortant à imiter leur chef; et l'ennemi, qui tout-à-riieure poursuivait les Prussiens , ne put lui-même résister à cette attaque, et fat mis en déroute. Un officier russe, au service d'Autriche, dit qu'elle fut si complète, que l'armée ressemblait à un troupeau épouvanté, fuyant à la débandade; il était d'autant plus diiîicile de la reformer, qu'au même instant toute sa cavalerie éprouvait le même sort.
Le mouvement que Tarmée autrichienne avait effectué en présence des Prussiens, afin de former le crochet, de gagner du terrain, et de ne pas être prise en flanc et à revers , entraîna nécessairement quelques inconvéniens : les colonnes s'allongèrent beaucoup , parce que la marche fiit trop rapide, et que les obstacles du terrain la rendirent pénible; il en résulta que les bataillons , s'étant formés sur la droite, laissèrent un grand intervalle près de l'angle saillant; d'ailleurs la ligne ayant pris sa direction d'alignement à la droite , qui était sur les hauteurs de Sterboholî, l'aile gauche du crochet dut nécessairement se rejeter un peu en avant, et l'es-