CHAPITRE XVIII
Par ces opérations, leutes à la vérité, mais d'autant plus prudentes, le général autrichien approchait insensiblement de son but. Cependant ses combinaisons avaient le défaut de laisser toujours à son adversaire le temps de lui opposer des contre-mouvements efficaces. Daun pouvait être rendu, le 7, au même point où il n'arriva que le 18, en marchant par lignes et par la gauche, campant à Dahlen et poussant Buccow sur Schilda ; car le prince Henri eût été forcé de l'attaquer ou de se retirer à Torgau ; le maréchal craignit de hasarder un mouvement semblable qui n'avait pourtant rien de bien difficile.
Aussitôt que le prince Henri sut, le 16 au matin, que Rebentisch avait été forcé de se retirer sur Torgau , il partit de Strehlen pour prendre près de cette première ville la forte position de Siptitz. Le prince craignant une entreprise sur Leipzig, détacha Finck avec 14 bataillons et 28 escadrons à Eulenbourg, pour entretenir les communications; ce corps campa, le 19, à Groisch au] delà de la Mulde.
Daun séjourna le 17, les carabiniers occupèrent le camp des Prussiens, et le général Esterhazy les suivit avec les troupes légères. L'armée autrichienne campa, le 18, à Strehlen, et le 19 à Belgern.
Le prince Henri établit la brigade de Schenkcndorf à cheval sur l'Elbe, près de Werda, afin de couvrir et d'éclairer l'armée. Apprenant que Daun se disposait à l'attaquer, il rappela Finck, et ne laissa dans Eulenbourg que 2 bataillons et 12 escadrons. On conce\ra difficilement que les Autrichiens ne se soient pas opposés à ces mouvements , chose qui leur était très-facile, puisqu'il ne s'agissait que de porter la forte division de Buccow, de Schilda, par la gauche, aux. environs de
(1) Cette méthode de marcher sur un grand nombre de colonnes pour déployer, est contraire aux ordres de marche indiqués daus le chapitre V. Elle
i Strehlen , et de la faire remplacer par l'armée.
La lenteur de Daun devait faire échouer ses plans les mieux conçus. Cependant songeant toujours à déloger les Prussiens de La redoutable position de Siptitz , il mit en mouvement l'armée des cercles, stationnée depuis si longtemps à Dresde; le 18, les troupes légères de Kleefeld et Ried s'approchèrent de Torgau ; le duc de Deux- Ponts arriva, le 21, à Grossenhain.
Le 22, Daun se rendit de Belgern à Schilda sur six colonnes (1). Il remplaça Buccow parle duc d'Areinberg, à qui il ordonna de porter sa division sur Strehlen, afin de couper les communications des Prussiens avec Eulenbourg et Leipzig. Le 23, Gemmingen marcha avec 6 bataillons et 10 escadrons sur Eulenbourg.
Daun conçoit alors le projet d'envelopper le prince Henri : à cet effet le duc de Deux- Ponts se porte, le 28, à Peritz, le général Ried à Rosdorf, Palfy à Vbigau ; un pont est jeté sur l'Elbe à Leuwitz, pour entretenir la communication de ces corps avec la grande armée. D'un autre côté, le duc d'Aremberg, est dirigé sur Dommitsch, etGeinmingen à Duben sur les derrières des Prussiens : le général Guasco avec 8 bataillons et 8 escadrons s'établit à Schilda, afin d'entretenir les communications du duc avec l'armée.
Ce morcellement eut le résultat qu'il fallait en attendre. Le duc d'Aremberg, se portant, le 28, à Malitsch, donna sur le corps de Finck, que le prince Henri avait détaché sur ce point.
Le 26aumatin, le prince, après avoir reconnu la position du corps d'Aremberg, se décide à le tourner. Le général Wunsch reçoit ordre de se porter avec 8 bataillons et 10 escadrons sur Wittenbcrg, en longeant
exigeait un temps considérable, et c'est ce qui donnait tant de peur aux Autrichien» d'être attaqués dans un mouvement.
TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
la rive droite de l'Elbe, de repasser sur la gauche, d'attirer à Remberg le général Rebentisch, et d'attaquer à revers l'ennemi conjointement avec lui , au moment où le corps do Finck l'abordera de front.
Sur ces entrefaites, Odonell avec 8 bataillons et 15 escadrons avait renforcé le corps de Guasco, destiné à soutenir le duc d'Aremberg, lequel devait partir ponr Wittenberg, le 28 à huit heures du soir, et ne se mit en marche que le 29 au matin avec ses troupes, celles de Gemmingen et d'Odonell.
Ce jour avait été marqué par le prince Henri pour l'exécution de son dessein ; lorsqu'il eut avis du départ de l'ennemi, il lança Finck et Wunsch à sa poursuite ; le premier ne put l'atteindre. Wunsch, plus heureux, rencontra les postes du général Gemmingen au défilé de Merckwiti : l'apparition subite des Prussiens sur les derrières, tourna la tête au duc d'Aremberg, qui se retira avec précipitiition sur Duben par la foret de Torgau : Gemmingen ne cherchant plus qu'à le suivre età gagner Duben, détacha 2,000 grenadiers, sur les hauteurs près du bois de Sackwiti. afin de protéger la retraite, qui s'opérait en désordre. Les grenadiers n'étaient encore qu'à mi-côte, lorsque la cavalerie prussienne parut sur le sommet, les chargea avec impétuosité, les culbuta, prit le général Gemmingen avec 1,400 hommes, sabra et dispersa le reste.
Les généraux Wunsch et Rebentisch campèrent à Mairo, et se réunirent, le 80, à Finck. D'Aremberg fut joint à Duben par Odonell, qui accourut trop tard à son secours, et ils se retirèrent ensemble à Eulenbourg. Les Prussiens campèrent, le 31, à Duben.
Le maréchal Daun parut fort mécontent de la conduite de ses généraux, bien qu'il fût la première cause de cet événement, en s'occupant à fortifier un camp, au moment où il détachait de grosses divisions au milieu de l'armée prussienne. Comment accorder une telle pusillanimité avec l'audace de
jeter 28,000 hommes au loin sur les derrières d'un général habile? Ce corps se trouvait éloigné de 4 lieues de la grande armée et séparé d'elle par la forêt deTorgau ; ce qui est plus inexplicable, c'est qu'on l'y laissa trois jours, n'ignorant pas que l'armée prussienne était à portée de l'accabler.
Le maréchal Daun perdit une belle occasion d'attaquer le prince à l'arrivée du duc d'Aremberg à Dommitsch; il devait alors ne porter sur lui du côté des hauteurs de Siptitz vers Leawig, et combiner ses effort* avec ceux du duc qui aurait pris l'ennemi à revers ; toutes les chances étaient en sa faveur, puisque rien ne l'empêchait de se retirer sous le canon de Dresde sans rien perdre, tandis que le prince Henri courait lei plus grands risques, et n'avait de retraile que sur Hagdebourg et Berlin ; mais son inaction dénatura les résultats d'une combinaison qui devait être exécutée avec vigueur.
Avant de donner la suite des opération»
en Saxe, reprenons celles du roi et de l'armée russe sur l'Oder.