CHANTRE XX
peine à reconnaître le vainqueur de Rosbach et de Leuthen. Les batailles de Ja?gerndorf et de ZorndorF auraient dù prouver au roi que les Russes étaient des ennemis dangereux dont il devait se méfier. Par une combinaison sans exemple des lignes d'opérations des coalisés, tous les ans, pendant six mois, cette armée russe s'éloignait assez du théâtre de la guerre pour paraître étrangère aux opérations ; il lui fallait toujours deux mois pour revenir, et avec tout l'attirail de ses magasins ou de ses bagages, l'époque de son arrivée se trouvait absolument subordonnée à l'état des routes en Pologne, car au moment du dégel et du printemps, elles sont ordinairement impraticables pour un semblable train.
On pouvait donc hardiment calculer que les Russes n'opéreraient pas sur l'Oder, avant le mois de juin. Frédéric arait ainsi, non -seulement les avantages immenses d'une ligne d'opérations intérieure contre deux lignes isolées à une distance énorme; mais encore la certitude quune de ces armées était paralysée pour la moitié de Cannée.
Il ne sut cependant tirer aucun parti d'une position aussi avantageuse; et son inaction est inexplicable.
Le roi avait 150 bataillons et 218 escadrons répartis en trois corps dans cette ligne intérieure. Les Autrichiens moins nombreux occupaient un front immense, et Daun n'avait pas pins de o0,000 hommes réunis. Qui aurait donc empêché Frédéric de rassembler rapidement sa masse, en laissant quelques succès aux Suédois et aux troupes de l'Empire? Il pouvait opérer ee rassemblement, même dans huit jours, sans qu'on eût le temps d'en profiter. N'était- il pas important d'attaquer Daun, dès la fin de février, et de le forcer, en prenant l'initiative contre ses communications, à recevoir une bataille qui eût décidé la querelle, avant que les Russes songeassent à se mouvoir? En laissant 8 bataillons et 10 escadrons observer la Peene, pendant l'hiver. • t
17 bataillons et 15 escadrons en Saxe, devant les troupes d'Empire, conjointement avec un détachement de l'armée du due Ferdinand en liesse, les Prussiens auraient dû réunir, en huit marches, 120 bataillons et 180 escadrons, pour frapper un coup décisif, qui les eût menés sous les murs de Vienne.
Apres le gain d'une bataille, on avait le temps de joindre 25 bataillons et le prince Henri , aux 8 bataillons opposés aux Suédois , et de former ainsi une armée de 90,000 hommes, pour amuser les Russes sur l'Oder, tandis que l'année victorieuse eût poursuivi ses succès. En cas d'échec , les Prussiens n'eussent perdu en Bohême que le terrain de l'ennemi, et leur défaite aurait eu des suites bien moins funestes qu'une bataille perdue, lorsque 60,000 Russes étaient sur l'Oder, et 80,000 Autrichiens dans la haute Lusacc, à cinq marches les uns des autres. S'il est vrai que l'armée russe donna tant de besogne , et fit plus de mal nu roi que 100,000 Autrichiens, pourquoi attendre, pour entrer en action, que son arrivée vint doubler les forces des ennemis ?
Ce ne sont pas de ces critiques que l'on dit faites après coup , celles-ci ne sont applicables qu'aux fautes des combats ; toutes les fois qu'il y a un vice dans le plan primitif d'une campagne, il appartient à celui qui l'a combiné.
Quel parti Napoléon n'eùt-il pas tiré de la position avantageuse de Frédéric? Quels résultats différents n'aurait pas produit l'application de ses principes à celte position ? Jetons nos regards sur ses campagnes , et voyons avec quelle habileté il sut, en 1790, isoler les Sardes et les Autrichieus , pour les battre successivement à Millesimo, ù Mondovi et à Lodi ; avec quelle étonnante rapidité il profita de la double ligne de Wurmser à Lonato et Castiglione, puis à Rovcretlo et Bassano. Cependant, à cette époque, simple général, il ne disposait que
TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
«1rs bataillons qui lui étaient confiés, et dont li- nombre se trouvait bien inférieur à celui des Autrichiens (I).
En appliquant le système de Napoléon à la position de Frédéric, en 1759, on se convaincra que loin de faire une campagne malheureuse , il aurait vraisemblablement accablé l'armée impériale, pendant que les Russes cantonnaient encore vers Thorn et Danlzick. Ce n'est pas trop hasarder de dire, qu'il eût réuni ses 125 bataillons et 180 es cadrons , dès la fin de février, aux environs de Lignitz , poussé des troupes légères vers Glatz , tandis qu'il aurait gagné à marches forcées Zitlau et Jung-Buntzlau, pour isoler Daun de ses corps secondaires, et s'établir sur la gauche de son armée , postée vers Gitschin. En exécutant celte marche, les Prussiens s'emparaient de la ligne de l'Elbe : Gcmmingen, Haddick et l'armée des cercles se croyant perdus, eussent décampé jusqu'à Nuremberg, comme ils le firent dans une situation moins fâcheuse ; le maréchal Daun , tourné par la gauche , pouvait être prévenu partout , et jeté sur la chainc du Riesengebirge ou sur l'Oder et les places de la Silésie.
Je ne disctmviendrai pas qu'un général habile , actif et bien instruit des mouvements de ses ennemis, aurait eu sa retraite sur konigsgratz et de là sur Olmutz; mais s'il eut perdu un seul jour dans la première position, le roi l'aurait prévenu à Chrudim ; dès lors il devenait impossible de gagner Olmutz, et la perte d'une bataille eût anéanti l'armée autrichienne. D'ailleurs celte hypothèse de la possibilité d'une retraite repose sur une chance qui n'existait pas, l'activité du Daun.
Si le roi avait préféré opérer par la gauche, contre l'extrême droite de la ligne ennemie , il fallait qu'il marchât de Glatz et de Schweidnit* concentriquement vers Ja-
(1) Depuis que ce chapitre a été écrit, les campagnes «le J805 et 180«J n'ont rien laissé à ajouter
romirs et Konigsgratz, pour chercher en* suite à gagner sans cesse les Autrichiens par la rive gauche de l'Elbe, soit vers Chrudim, soit directement vers Nimbourg; trois ou quatre inarches forcées décidaient l'opération. Ce plan paraîtra peut-être préférable à une tentative contre la gauche par 7.itlau»t Buntzlau, parce qu'il présente une base do communications plus sûre; mais d'un autre côté, comme il ne procurait pas l'avantagede couper, à son milieu, la ligne trop étendue de l'ennemi, pour empêcher la réunion des forces autrichiennes , il me semble qu'on devait donner la préférence au premier.
Au reste, quel que fût le projet adopté, s'il reposait sur les bases d'une concentration générale, et des mouvements vigoureux et rapides contre Daun isolé, il aurait eu les résultais les plus brillants. Frédéric perdit quatre mois dans des camps, sans motif connu, se bornant à l'accessoire insignifiant de pousser l'année des cercles sur la Franconie. Cette armée n'était pas à craindre , lors même qu'elle serait parvenue sous les murs de Dresde, car elle eût évacué la Saxe à la première nouvelle de la inarche du roi contre Daun. On pouvait se servir plus utilement des 43 bataillons et 00 escadrons du prinee Henri, en les réunissant à l'armée qui devait décider la grande question. On en changea bien l'emploi , quand les Russes parurent sur l'Oder, et il n'est pas difficile de prononcer, si le moment était alors plus favorable pour abandonner le sort de la Saxe à celui de la place de Dresde.
On ne saurait expliquer davantage l'opiniâtreté de Frédéric à rester quatre mois en Silésie, soit vers Landshut, soit au camp de Schmotseifen, tandis que Daun, menaçait la Lusace et séparait son armée de celle du prince Henri. 11 importait fort peu de couvrir tous les villages de la Silésie; cette province n'était-elle pas assez bien gardée
à ces preuves. On a vu avec quelle rapidité Napoléon a su profiter de la division des forces ennemie*.