CHAPITRE XXIII
Le 10, l'armée autrichienne se mit en mouvement. Laudon ouvrit la marche, alla camper près de Greibnig, et poussa Nauendorf sur Parchwitz. Daun passa la Wuthende-Neiss en trois endroits et campa entre Wahlstadt et Hochkirch. Beck et Ried firent l'arrière-garde, et prirent poste à Cossendau et Dobnau. Le général Uhyazi flanqua la marche du côté delà Katzbach. Lascy remplaça l'armée au camp de Goldberg.
Daun espérait ainsi empêcher le roi de franchir la Katzbach ; mais dans la crainte que le prince Henri n'arrivât de Breslau sur lui, et ne l'attaquât à revers, il fit part de sa position à Soltikof et du dessein qu'il avait de combattre le roi, le priant de s'opposer aux mouvements du prince.
Soltikof, était parti , le 9 août, du camp de Grosweigcldorf , pour prendre celui de Kunzendorf, près d' Auras. Ce général fut fort mécontent du départ de Laudon, car il lui semblait que Daun devait avoir assez de forces pour tenir tête à Frédéric. Puisqu'il a laissé venir le roi jusqu'à Buntzlau, disaitil, t7 ne T empêchera pas de passer V Oder, de m 1 attaquer de concert avec le prince Henri, et sera dans l'impossibilité de me soutenir, étant séparé de moi par ce fleure. Toutefois le général russe se décida à rétablir le pont de Leubus, à en jeter deux autres, près d' Auras, et à détacher le corps du général Plemenikow sur la rive gauche de l'Oder, afin d'empêcher la réunion du roi avec le prince Henri.
Aussitôt que Frédéric sut que Daun s'était mis en marche, il partit sur quatre colonnes, afin de le prévenir au passage de la Katzbach et à Lignitz, et campa près de cette ville, sur quatre lignes, le gauche au faubourg de Goldberg, la droite à Schimclwitz; il n'avait que 30,000 combattants, tandis que les corps autrichiens réunis en comptaient près de 90,000. Forcé d'exécuter tous ses mouvements sous leurs yeux, il changea journellement de positions, afin d'empêcher Daun d'arrêter une attaque
combinée, sans perdre néanmoins son premier point de vue, c'est-à-dire sa réunion avec le prince Henri. Ignorant encore que Lascy fût entre Seichau et Goldberg, le roi résolut de tourner la gauche des Autrichiens, pour recouvrer ses communications avec Schweidnitz ; en conséquence, l'armée partit le 10 août au soir. Lorsque son avantgarde arriva au point du jour, aux environs de Hohcndorf, il fut informé de la position de Lascy à Prausnitz , et on vit effectivement, ce corps s'étendre sur les hauteurs, au delà de la Katzbach, depuis Goldberg jusqu'à Nicdergrain. Le roi ordonna aux têtes de colonnes de changer de direction à droite, afin de déborder la gauche de l'ennemi par Goldberg : le long trajet que ce mouvement nécessita, donna à Lascy le temps de se retirer à Kolbnitz, près de Jauer : les Prussiens passèrent la Katzbach sous le feu de l'artillerie , et enlevèrent la majeure partie de ses équipages; cependant il fut impossible d'atteindre ses colonnes. L'armée prussienne campa à Seichau le 1 1 , et Bulow, avec 9 bataillons et 13 escadrons, sur les hauteurs de Prausnitz, pour en couvrir les défilés en cas de retraite.
Daun ayant reconnu la position du roi à Lignitz, et la trouvant abandonnée, partit pour Arnoldshof , où il comptait se réunir au corps de Lascy ; mais informé que ce général battait en retraite, il fit halte, forma son armée derrière la Wuthende-Neiss, fit passer cette rivière au corps de carabiniers et à la réserve ; le premier occupa le Breitenberg, l'autre prit poste sur les hauteurs de Hermsdorf et de Ucnnersdorf. Ce qui ferma aux Autrichiens la route de Schweidnitz et fit échouer le projet du roi. Daun campa ensuite à Peterwitz, sa gauche couverte par Lascy. Laudon vint le remplacer derrière la Neiss, Beck s'établit vers Buschiniïlc; Ried à Weinberg.
Frédéric, convaincu de l'impossibilité d'exécuter son premier dessein, résolut de gagner le lendemain, 12 août. Londshut, en
TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES
passant par Pombsen et les montagnes ; mais la position du général Beck ,qui gardait le défilé, lui en ôtalesmoyens : outre cela, Daun, qui craignait une entreprise sur Landshut y avait détaché Lascy ; Frédéric inférant de ces mouvements que les Autrichiens voulaient l'attaquer, se fit joindre par le général Bulow, ordonna de lever le camp et de prendre les armes ; peu après reconnaissant son erreur, le camp fut retendu. Le roi se reprocha lui-même, comme une grande faute , d'avoir exécuté ces trois dernières marches, sur Goldberg et Seichau, au lieu de s'être dirigé par Lowenberg et Hirschberg, attendu que Daun avait tous ses dépôts dans cette dernière ville, et que leur perte l'aurait forcé à se retirer en Bohême. Tempelhof pense différemment, parce que Lascy qui était alors à Lowenberg pouvait empêcher ce mouvement. Dans le fait, Frédéric était toujours asset mal instruit de la position de ses ennemis, parce qu'il ne faisait pas de grands frais d'espionnage.
Cependant il n'avait plus de temps à perdre; ses approvisionnements tirant à leur fin, il songea à se rapprocher de Glogau ou de Breslau, et repassa la Katzbach, durant la nuit pour éviter l'ennemi. Le général Bulow partit dans la soirée pour reprendre sa position au défilé de Prausnitz, et partit à huit heures et demie avec tous les équipages. Le général Ziethen ferma la marche.
Le 12, à huit heures et demie du soir, la cavalerie des ailes s'ébranla sur deux colonnes ; l'infanterie, à neuf heures et demie dans le même ordre ; 20 escadrons de hussards entretinrent les feux et garnirent les postes jusqu'à une heure. Toutes les troupes furent établies le matin derrière la Katzbach. Cette inarche épineuse, fut heureusement exécutée, à l'égarement d'une colonne de cavalerie près. Si Daun en avait su profiter, l'année était perdue ; mais il resta tranquille, quoique instruit dès le même soir, que le roi avait déjà fait partir ses équipages .
Le 18, l'armée prussienne continua i.a routo et campa à Lignitz. (Pl. XXIII, n" i.
A peine les tentes furent-elles dressées que Ton vit arriver l'armée autrichienne à Hochkirch. Lascy s'établit entre Goldberg et Niedergrain ; Laudon vers Jeschkendorf ; Nauendorf à Parchwitz.
Tandis que les armées prussienne et autrichienne exécutaient tous ces mouvement*, le prince Henri demeura constamment sou* Breslau ; enfin lorsqu'il apprit que Soltikof avait marché, le 9, à Kunzendorf, il fit suivre son arrière-garde par les généraux Goltz, Platten et Thadden qui prirent position derrière la Weida. Les Russes lui opposèrent le général Tottleben, renforcé de 1 0 bataillons et de 1 0 escadrons , lequel n'osa cependant rien entreprendre contre eux. De son côté, le prince ne voulant pas laisser ses détachements exposés, passa l'Oder le 1 2 août , pour s'établir entre Mahlen , et Hunern, où il se retrancha.
Le 1$, Laudon se rendit près du maréchal Soltikof, et le décida à porter le corps de Czernischef, renforcé à Grosbresa, de Tau tre côté de l'Oder, route (l'Auras à Lissa.
Bataille de Lignits.
Le roi informé, dès le 13 au soir, que le corps de Czernischef devait passer l'Oder, jugea que Daun voulait l'attaquer. Comme la position de Lignitz n'était pas favorable à la défensive , il résolut de repasser l;i Katzbach, d'envoyer prendre des approvisionnements à Glogau,de marchera Parchwitz, et de s'ouvrir ensuite une communication avec le prince Henri.
En conséquence, il ordonna que l'armée partit le lendemain de bonne heure, mai»
cette disposition ne put avoir lieu, à cause de la grande proximité de l'ennemi, qui découvrant la direction des colonnes, eut facilement accablé l'arricre-garde ; il fallut donc attendre la nuit. Daun fit une reconnaissance qui donna une alerte aux Prus-
CBAPITHR XXUI.
siens ; il parait que son projet était de faire déborder le camp du roi par Lascy, tandis que l'armée principale l'attaquerait de front, etqueLaudon s'emparerait des hauteurs de Pfaffendorf, pour couper sa retraite sur Glogau ; mais ces belles combinaisons échouèrent par le départ subit des Prussiens.
Frédéric , sentant la nécessité de quitter une position où les Autrichiens pouvaient l'accabler, jugea, avec raison, qu'il fallait prendre l'initiative du mouvement, afin de mettre de son côté les avantages, et s'assurer les moyens de porter sa masse contre une partie de l'armée ennemie : il alla reconnaître les hauteurs de Pfaffendorf, ordonna que l'armée partît à l'entrée de la nuit, marqua les ponts sur lesquels les colonnes traverseraient la Schwarz-Wasser, et assigna les points où elles se formeraient en attendant le jour.
L'armée se mit en marche, par lignes et par la gauche ; quelques escadrons de hussards entretinrent les feux, et firent les patrouilles pendant la nuit. Les colonnes passèrent la rivière et atteignirent les hauteurs de Pfaffendorf, sans que les Autrichiens s'aperçussent de leur départ. La réserve se forma sur les hauteurs en arrière de ce village, face à Lignitz : 8 escadrons de hussards, furent poussés en reconnaissance sur Polschildern.
Lorsque l'aile gauche arriva sur le Wolfsberg, près de Binowitz , le roi découvrant mieux la position de l'ennemi par les feux des gardes avancées, changea ses premières dispositions : la première ligne, reçut ordre de se diriger plus à droite et en arrière du bois de Humel, de manière que sa gauche fut en arrière de Panten.
Sur ces entrefaites le roi se coucha près du bivouac des grenadiers de Rathenow. A peine était-il assoupi que le major Hund accourut au galop, demandant où était le roi? Frédéric éveillé en sursaut, s'étant informé de quoi il s'agissait, le major lui dit
d'un air animé : Sire, l'ennemi est là, il a repoussé mes vedettes et ne se trouve qu'à quatre cents pas <f ici. Le roi ordonna avec sang-froid à cet officier d'arrêter, autant que possible, la inarche des Autrichiens, indiqua au général Schenkendorf, qui commandait la brigade de l'extrême gauche, une colline près de Binowitz, où il devait se former, prescrivit à la seconde ligne de se prolonger à gauche pour empêcher l'ennemi de déborder l'armée ; enfin porta sur-lechamp quelques régiments de cavalerie en avant, afin de l'amuser assez de temps pour l'exécution de toutes ces mesures. Le général Schenkendorf gagna la colline par une marche de fianc, y établit une batterie de
10 pièces de douze, au moment où les Autrichiens en étaient déjà si près, que l'on tira sur eux à mitraille, ce qui causa un grand ravage dans leurs colonnes et les empêcha de se former.
Laudon s'était mis en marche à l'entrée <le la nuit , et avait passé la Katzbach sur trois colonnes, près de Polschildern. Comme
11 ignorait le mouvement du roi et qu'il se flattait de surprendre les équipages parqués près de Topferberg , il marcha sans avantgarde, à la tête du corps de réserve, qui donna sur le détachement du major Hund.
Le général autrichien confirmé dans son opinion, et craignant de laisser échapper sa proie, ordonna à ses colonnes de doubler le pas. Qu'on juge de son étonnemcnt,en trouvant les hauteurs sur lesquelles il voulait se former, garnies d'infanterie et de canon; cependant il jugea d'un coup d'œil exercé qu'il n'était plus temps de retirer la troupe engagée, sans risques ; il déploya le corps de réserve, aussi promptement que la faible lueur du jour elle rétrécissement du terrain le permirent, plaça plusieurs batteries et attaqua la hauteur avec beaucoup de courage.
Le grenadiers de Rathenow et Nimchefsky, avec le régiment de vieux Brunswick, repoussèrent cette attaque et culbutèrent la réserve sur les colonnes qui n'avaient pu
TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
suivre sa marche rapide (1). Ces colonnes furent également surprises du feu violent de mousqueterie et d'artillerie qui se faisait entendre, principalement celle qui devait traverser Panten , qui fit halte et se borna à occuper le village ; cette hésitation donna le temps à l'infanterie prussienne de se former. Les régiments de Bernbourg et du prince Ferdinand, se rangèrent à gauche des bataillons dont nous venons de parler : la réserve accourut; trois de ses bataillons se lièrent à gauche de la ligne ; celui des grenadiers de Falkenhein remplit à droite l'intervalle laissé entre la brigade Bernbourg et les premiers régiments engagés. La cavalerie se forma derrière la première ligne, à l'exception d'un régiment de dragons qui couvrait le flanc gauche. Une réserve , de trois bataillons, fut placée en arrière du centre. Le reste de l'armée était en bataille sur les hauteurs qui longent la Schwarz- Wasser, depuis Huraeln, en suivant le cours de la rivière, jusqu'à Binowitz, en arrière de Lignitz, faisant potence vers cette ville, du coté du maréchal Daun, et vers Panten et Polschildern du côté de Laudon.
Sur ces entrefaites, le général autrichien ayant reformé quelques bataillons de ses colonnes du centre, s'était de nouveau porté contre les hauteurs , mais ne pouvant déployer plus de 8 bataillons, il avait toujours été repoussé. Sa cavalerie de la droite culbuta d'abord les dragons de Krokow vers Schonborn; mais les cuirassiers de margrave Frédéric la chargèrent en flanc et la jetèrent dans les marais de ce village. Laudon rassembla ses bataillons, en fit avancer de nouveaux, et chercha à déborder la gauche des Prussiens ; ceux-ci par une manœuvre semblable, mirent derechef son infanterie en désordre. La cavalerie prussienne en profita , chargea les trois régiments de
(1) Il faut se rappeler que le corps de réserve mure liait en tète de Laudon, et qu'il arait devancé le» colonnes.
l'aile droite, et les détruisit presque eu entier. Pendant ce temps , Laudon avait ordonné une charge de cavalerie sur le flanc gauche de l'infanterie prussienne, dont les premiers bataillons souffrirent d'abord ua peu ; mais le régiment de Bernbourg avança à rangs serrés contre les escadrons ennemis , leur fournit un feu meurtrier , les attaqua ensuite à la baïonnette, et les rejeta sur la droite de leur infanterie , qu'ils mirent en déroute vers Binowitz, où elle repassa la Katzbach.
Tandis que ces choses se passaient, l'aile droite des Prussiens , sous les ordres de Ziethen et Wedel, resta tranquille dans sa position, face à Lignitz, où de fortes batteries enfilaient les deux routes , et se tint prête à recevoir l'ennemi. Un assez grand intervalle séparait les deux ailes vis-à-vis de Panten. Si la colonne autrichienne qui se trouvait sur ce point, en avait su profiter, la gauche eût couru de grands risques, maw les chefs perdirent leur temps en délibérations.
Les généraux prussiens n'eurent pas plutôt aperçu cet état de choses, que les 7 bataillons de la gauche de l'aile droite , »e prolongèrent vers Panten pour se mieux lier à l'aile gauche. Le colonel Mollendorf , voyant que l'ennemi faisait mine de déboucher du village, y marcha avec un bataillon de la garde, y mit le feu, força ainsi les Autrichiens à prendre la fuite, et s'empara d'une grande quantité d'artillerie.
Après cinq attaques successives , contre autant de lignes différentes , Laudon se détermina, vers cinq heures du matin, à céder le champ de bataille : cette affaire coûta aux Autrichiens plus de 10,000 hommes, dont 6,000 prisonniers et 86 pièces de canon; la perte des Prussiens n'excéda pas 2,000 hommes, parce qu'ils avaient tous les avantages du terrain.
Le roi prévoyant avoir besoin des troupes victorieuses pour soutenir son aile droite contre Daun et même contre Lascy, ne pour-