‹ Histoire critique et militaire des guerres de Frédéric II, comparées au système moderne, avec un recueil des principes les plus importants de l'art de la guerre, rédigée sur de nouveaux documentsChapitre 196 sur 196 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

S'ils sont parvenus à ce grade par le seul droit de l'ancienneté, on peut décider d'avance qu'ils ne posséderont presque jamais les quotités nécessaires pour en remplir les importantes fonctions. Celte circonstance seule peut faire manquer les entreprises les mieux conçues.

On voit, par cet exposé rapide, que la science de la guerre se compose de trois combinaisons générales, dont chacune n'offre qu'un petit nombre de subdivisions ou de chances d'exécution. Les seules opérations parfaites seraient celles qui présenteraient l'application de ces trois combinaisons, parce que ce serait l'application permanente du principe général indiqué plus haut (1).

La première de ces combinaisons est l'art d'embrasser les lignes d'opérations de la manière la plus avantageuse : c'est ce qu'on nomme communément et improprement un plan de campagne. Je ne vois pas en effet ce que l'on entend par celte dénomination, car il est impossible de faire un plan général pour toute une campagne, dont le premier mouvement peut renverser tout l'échafaudage, et dans lequel il serait impossible de prévoir au delà du second mouvement.

La deuxième branche est l'art de porter ses masses le plus rapidement possible sur le point décisif de la ligne d'opération primitive ou de la ligne accidentelle. C'est ce qu'on entend vulgairement par stratégie. La stratégie n'est que le moyen d'exécution de cette seconde combinaison, on en trouve les principes dans les chapitres sus-menlionués.

La troisième branche est l'art de combiner

(1) Les guerres nationales, où l'on doit combattre et conquérir un peuple entier, font seules une exception à ces règles ; dans les guerres de cette espèce, il est difficile de soumettre sans se diviser; lorsqu'on veut s'assembler pour combattre , on s'expose à perdre les provinces conquises.

Le mojen de puier à ces inconvénients est d'avoir

l'emploi simultané de sa plus grande masse sur le point le plus important d'un champ de bataille ; c'est proprement l'art des combats que plusieurs auteurs ont appelé ordre de bataille, et que d'autres ont présenté sous le nom de tactique.

Voilà la science de la guerre en peu de mots ; c'est pour avoir oublié ce petit nombre de principes que les généraux autrichiens ont été battus depuis 1793 jusqu'à 1800 et 1805 ; c'est par la même cause que les généraux français avaient perdu la Belgique en 1793, l'Allemagne en 1796, l'Italie et la Souabeen 1799.

Je n'ai pas besoin d'observer à mes lecteurs que je n'ai traité ici que les principes relatifs à l'emploi des troupes, ou la partie purement militaire ; d'autres combinaisons non moins importantes sont indispensables pour bien conduire une grande guerre , mais elles appartiennent à la science de gouverner les empires, plutôt qu'à celle de commander des armées.

Pour réussir dans de grandes entreprises il importe non-seulement de calculer l'état respectif des armées, mais encore celui des moyens de seconde ligne, qui doivent servir de réserve et remplacer les perles de toute espèce, en personnel et en matériel. Il faut aussi savoir juger l'état intérieur des nations d'après ce qu'elles auraient déjà eu à soutenir antérieurement, et d'après la situation relative de leurs voisins. Il n'est pas moins nécessaire de mettre dans la balance les passions des peuples contre lesquels on a à combattre, leurs institutions et rattachement qu'ils ont pour elles. Il faut calculer aussi la situation de.s provinces, l'éloigncment de la puissance qu'on veut

une armée qui tienne la campagne, et des divisions indépendantes pour organiser sur les derrières. Ces divisions doivent alors être commandées par des généraux instruits, bons administrateurs, fermes et justes, parce que leurs travaux peuvent contribuer, autant que la force des armes, à smimeilrc les prosinces qui leur sont confiées.

TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES

attaquer, car les désavantages de l'agresseur se multiplient à mesure qu'il augmente la profondeur de sa ligne d'opérations. Enfin il faut juger la nature du pays dans lequel on va porter la guerre (1) , et la solidité des alliances que Ton peut se ménager pour une entreprise lointaine.

En un mot, il est indispensable de connaître cette science, mélange de politique, d'administration et de guerre, dont Montesquieu a si bien posé les bases dans son ouvrage sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains. 11 serait difficile de lui assigner des règles fixes, et même des principes généraux ; l'histoire est la seule école dans laquelle on puisse trouver quelques bons préceptes, et il est encore bien i are de rencontrer des circonstances qui se ressemblent assez , pour qu'on doive se régler, à une certaine époque, sur ce qui aurait été fait quelques siècles aupara- \ant. Les passions des hommes influent trop sur les é\énements pour que les uns n'échouent pas, là même où d'autres ont réussi.

Napoléon connaissait peut-être cette science, mais son mépris pour les hommes lui en a fait négliger l'application. Ce n'est fias l'ignorance du sort de Cambyse ou des légions de Varus qui a causé ses revers ; ce n'est pas non plus l'oubli de la défaite de Crassus ; du désastre de l'empereur Julien ou du résultat des croisades : c'est l'opinion dans laquelle il était que son génie lui assurait des moyens incalculables de supériorité, et que ses ennemis au contraire n'en avaient point. Il esl tombé du faite des grandeurs pour avoir oublié que l'esprit et h» force de l'homme ont aussi leurs bornes, «i que plus les niasses mises en mouvement sont énorme*, plus le pouvoir du génie est subordonné aux lois imprescriptibles

(1) C'est t-e qui m'a Tait écrire , on 1805, que le système de Napoléon n'était pa* ciécntable en UiiHïic ou en Siicilr.

de la nature, et moins il commande aux événements. Cette vérité, qui a été démontrée par les résultats des affaires de la KaUbach , de Dcnnewilz et de Leipzig même, ferait à elle seule un sujet d'étude intéressant.

Il n'entre pas dans mon plan de répéter ici les préceptes importants que Montesquieu et Machiavel nous ont laissés sur ce grand art de diriger les mouvements des empires ; on retrouvera cependant dans le cours de la narration de ces campagnes célèbres quelques réflexions sur les changements que les guerres de la révolution ont apportés dans les idées sur l'organisation et le déploiement des forces nationales, sur leur emploi et sur les suites qui en résulteront probablement dans les révolutions futures du corps politique. Les armées ne sont plus composées aujourd'hui de troupes recrutées volontairement du superflu d'une population trop nombreuse, ce sont des nations entières qu'une loi appelle aux armes, qui ne se battent plus pour une démarcation de frontières, mais en quelque sorte pour leur existence.

Cet état de choses nous rapproche du ni' et du iv c siècle, en nous rappelant ces chocs de peuples immenses qui se disputaient le continent européen ; et si une législation et un droit public nouveaux ne viennent pat mettre des bornes à ces levées en masse, il est impossible de prévoir où ces ravages s'arrêteront. La guerre deviendra un fléau plus terrible que jamais, car la population des nations civilisées sera moissonnée, non comme dans le moyen âge afin de résister à des pleuples sauvages et dévastateurs , mais pour le triste maintien d'une balance* politique, et afin de savoir au bout d'un siècle si telle province aura un préfet de Paris, de Pétersbourg ou de Vienne, qui la gouvernerait d'après les mêmes lois et les mêmes usages à fort peu de chose près. Il serait bien temps néanmoins que les cabinets revinssent à des idées plus généreuses,

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et que le sang ne coulât plus déformait que |iour les grands intérêts du monde.

Si ce vœu, vraiment européen, doit être relégué à côté des beaux rêves sur la paix perpétuelle, déplorons les petites passions et les intérêts qui portent les nations éclairées à s'égorger plus impitoyablement que

les barbares ; déplorons ces progrès des arts et des sciences morales ou politiques, qui loin de nous conduire au perfectionnement de l'état social, semblent nous destiner à revoir les siècles des Huns, des Vandales, des Tartares.

FIN DU TROISIÈME VOLUME (fomon di vabis).

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