CHAPITRE XXXV
venir que de l'incertitude qui régnait dans les opinions individuelles; en effet, les erreurs les plus grossières n'auraient pas été ainsi avancées, et les plus grandes vérités de l'art n'eussent pas été méconnues par les militaires, si, au lieu de suppositions vagues, de calculs incertains, on s'était attaché à démontrer des principes incontestables et à donner un régulateur commun à des opinions jusqu'alors divergentes.
J'ai osé entreprendre cette tâche difficile, sans avoir peut-être le talent nécessaire pour la remplir; mais il m'a paru important de jeter des bases, dont le développement aurait pu être retardé longtemps , si l'on n'avait profité des circonstances pour les Rxer.
Le seul moyen d'arriver à mon but était d'indiquer d'abord les principes, d'en offrir ensuite l'application et les preuves par l'histoire de vingt campagnes célèbres. Cette histoire devait alors présenter une critique forte et raisonnée de toute opération qui se serait écartée des règles établies. Si j'avais pu approuver ce qui était en opposition avec ces règles, j'aurais été guidé par des motifs blâmables et indignes du travail auquel je m'étais livré ; quelles que fussent les qualités personnelles d'un général et la réputation dont il jouissait, j'ai du relever avec franchise toutes les fautes qu'il a pu commetlre; je n'ai pas même hésité un instant à froisser mes affections particulières. Après un tel aveu,- qu'on n'attribue mes réflexions ni à l'inimitié personnelle, ni à l'envie, la cause en sera tout entière dans l'intérêt de l'art.
Le principe fondamental, de toutes les combinaisons militaires consiste à opérer, avec la plus grande masse de ses forces , un effort combiné sur le point décisif.
On comprendra bien qu'un général habile avec 60,000 hommes peut en battre 100,000, s'il parvient à mettre 50,000 hommes en action sur une seule partie de la ligne ennemie. La supériorité numérique
de« troupes non engagées devient en pareil cas plus nuisible qu'avantageuse, car elle ne fait qu'augmenter le désordre, comme la bataille de Leuthen l'a prouvé.
Les moyens d'appliquer cette maxime ne sont pas très-nombreux ; je Tais essayer de les indiquer,
I" Le premier moyen est de prendre l'initiative des mouvements. Le général qui réussit à mettre cet avantage de son côte, est maître d'employer ses forces où il juge convenable de les porter; celui au contraire qui attend l'ennemi ne peut être maître d'aucune combinaison, puisqu'il subordonne ses mou rement s à ceux de son adversaire, et qu'il n'est plus à temps d'oncler ceux-ci, lorsqu'ils sont en pleine éxecution. Legénéralqui prend l'initiative sait ce qu'il ra faire ; il cache sa marche, surprend et accable une extrémité, une partie faible. Celui qui attend est battu sur une de ses parties , avant même qu'il soit informé de l'attaque.
11° Le second moyen est de diriger ses mouvements sur la partie faible la plus avantageuse. Le choix de cette partie dépend de la position de l'ennemi. Le point le plus important sera toujours celui dont l'occupation procurera les chances les plus favorables et les plus grands résultats. Telles seront, par exemple, les positions qui tendraient à gagner les communications de l'ennemi avec la base de ses opérations , et à le refouler sur un obstacle insurmontable , comme une mer, un grand fleuve sans pont, on une grande puissance neutre (1).
Dans les lignes d'opérations doubles et morcelées, c'est sur les points du centre qu'il convient de diriger ses attaques ; en y portant la masse de ses forces on accable les divisions isolées qui les gardent. ]jes corps morcelés à droite et à gauche ne peuvent plus opérer de concert et sont forcés à ces retraites excentriques , dont les armées de YY urmser y de Muck et du duc de Brunsirick ont éprouvé les 1er-
t\ : Voyez chapitre XIV el XXXI.
\ on
TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAMES
ribles effet». Dan» les ligne» d'opération» simple» et dan» les lignes de bataille contiguë» , le» point» faibles sont au contraire le» extrémité» de la ligne. En effet , le centre ut à portée d'être soutenu simultanément par la droite et la gauche ; au lieu qu'une extrémité attaquée serait accablée, avant que les moyens suffisant» fussent arrivés de l'autre aile pour la soutenir, car ces moyens set aient beaucoup plus éloignés et ne pourraient être employé»
que le» un» aprè» le» autres.
Une colonne profonde , attaquée sur sa tête, e»t dan» la même situation qu'une ligne attaquée sur son extrémité; elles seront l'une et l'autre engagées et battues successivement, comme cela a été démontré par les défaite» de Rosbach , d'Auerstedt. Cependant il est plus facile de fait e de nouvelles disposition» arec une colonne en profondeur, qu'arec une ligne de bataille qui se trouverait attaquée sut une extrémité.
En exécutant par la stratégie un mouvement général sur l'extrémité de la ligne d'opérations de l'ennemi, non-seulement on met en action une masse »ur une partie faible , mai» l'on
\l)On a remarqué que les lignes centrales n'avaient pas sauvé Napoléon vers Dresde en 1813, ni dans la Champagne en 1814; mais j'observerai h mon tour que c'est bien à ce système qu'il a dû néanmoins ses sucrés momentanés dans ces deux campagnes. La cause de ses revers a été dans l'inégalité de la lutte et des moyens secondaires; dans la différence de la nature de ses troupes; dans le placement de la Bohême et de la Bavière en arrière de son extrême droite, et pour ainsi dire sur ses communications. Au reste, j'ajouterai encore que le système des masses centrales, n'avait été appliqué jusqu'alors que par des armées de 150 à 200,000 hommes au pins, et qu'il serait inutile de concentrer plus de forces sur une même ligne, puisqu'il est déjà difficile d'engager autant de troupes le même jour et sur un racine champ de bataille.
Je n'ai pas non plus donné une préférence exclusive aux opérations centrales, puisque j'ai souvent présenté celles sur une extrémité de la ligne ennemie comme plus avantageuses. D'ailleurs il ne faut pas confondre une ligne d'opérations cen-
peut de cette extrémité gagner facilement lr* derrière» et le» communication» , soit arec la base , toit avec le» ligne» secondaire». Ain»» ftiapoléon , en gagnant en 1805 Donautcerth et la ligne du Lech , avait établi sa masse sur le» communications de Math avec Vienne, qui était la base de ce général arec la Bohême, et il le mit dans l'impossibilité de joindre T armée russe, qui était sa ligne secondaire la plus importante. La même opération eut lieu en 1800 , sur l'extrême gauche des Prussiens par Saalfedet Géra. Elle fut répétée en 1812 par l'armée russe dans ses mouvements sur Kaluga et Krasnoï , et en 1813 par les alliés qui se dirigèrent à travers la Bohême sur Dresde et Leipzig contre la droite de Napoléon (1).
II l" Le résultat des vérités précédentes prouve que, s'il faut attaquer de préférence l'extrémité d'une ligne, il faut aussi se garder d'attaquer les deux extrémités en même temps, à moins que l'on n'ait des forces très-supérieures. Une armée de 60,000 hommes, qui forme deux corps d'environ 30,000 combattants, pour attaquer les deux extrémités d'une armée égale en nombre , s'enlève le» moyen» de frap-
tralc opposée à deux parties sur un même front (par exemple celle de l'archiduc Charles contre M orcau et Jourdan eu 1796) , avec une ligne d'opérations totalement entourée d'ennemis; ces dernières sont beaucoup moins favorables, elles peuvent même devenir dangereuses, lorsque les masses ennemies sont plus nombreuses.
Enfin je dirai en nie résumant , qu'une masse entourée de toute l'Europe soulevée contre elle , composée de parties hétérogènes, affamée por sa propre grandeur, et par des troupes légères comme on n'en avait jamais vu , ne pouvait par le fuit seul de sa position centrale, éviter le sort dont celle de Napoléon a été frappée en Saxe. Mais une exception ne détruit pas une règle on maxime générale; et, dans toutes les guerres ordinaires, une puissance qui combattra à chances égales, c'est-a-dire, à moyens égaux , en appliquant ce système , triomphera inévitablement, si ses ennemis suivaient un système contraire. J'en appelle aux officiers généraux les plus distingués de toutes les armées, et donne pour preuve les plus beaux faits d'armes de l'histoire moderne.
CHAPITIU: XXXY.
per un coup décisif en multipliant inutilement le nombre de moyens de résistance que l'ennemi peut opposer A ses deux détachements. Elle s'expose même, par un mourement étendu et désuni , à ce que son adversaire rassemble sa masse sur un point, et F anéantisse par un effet terrible de sa supériorité. Les attaques multipliées sur un plus grand nombre de colonnes sont encore plus dangereuses , plus contraires au grand principe de l'art, surtout lorsqu'elles ne peuvent entrer en action au même instant et sur le même point. Par suite de cette maxime, il convient au contraire, lorsqu'on a des masses fort supérieures à celles de r ennemi , de faire attaquer ses deux extrémités; on parvient ainsi émettre en action plus de monde que lui sur chacune de ses ailes , tandis qu'en gardant des forces très-supérieures massées sur un seul point, V adversaire pourrait en déployer et faire combattre un nombre égal. Il faut avoir soin dans ce cas , de porter le gros de ses forces sur l'aile où l'attaque promettrait un succès plus décisif : c'est ce que nous avons démontré par la relation de la bataille de Hochkirch dans la guerre de sept ans. (Chap. XII.)
Vf" Pour opérer un effort combiné d'une grande masse sur un seul point, il importe, dans les mouvements stratégiques , de tenir ses forces rassemblées sur un espace à peu près carré , afin qu'elles soient plus disponibles (1). Les grands fronts sont aussi contraires aux bons principes que les lignes morcelées , les grands détachements et les divisions isolées hors d'état de se soutenir.
(1) On u'entend pas par là qu'il faille former une colonne carrée pleine, mais que les bataillons soient disposés sur un terrain de manière à pouvoir arriver, avec la même promptitude, de tous les points ▼ers ccloi qui serait attaqué.
(2) Les avantages immenses que les Cosaques ont donnés aux armées russes sont une preuve de la vérité de cet article écrit en 1806. Ces troupes légères, insignifiantes dans le choc d'une grande bataille , sont terribles dans la poursuite. C'est l'ennemi le plus redoutable pour tontes les combinaisons d'un général, parce qu'il n'est jamais sûr de
V" Un des moyens les plus efficaces pour appliquer le principe général que nous avons indiqué, est celui de faire commettre à l'ennemi des fautes contraires à ce principe. On peut avec quelques petits corps de troupes légères lui donner des inquiétudes sur plusieurs points importants de ses communications. Il est vraisemblable que, ne connaissant pas leur force, il leur opposera des divisions nombreuses et morcellera ses masses; ces troupes légères contribuent d'ailleurs à éclairer parfaitement l armée.
VI° // est bien important, lorsqu'on prend l'initiative d'un mouvement décisif, de ne rien négliger pour être instruit des positions de l'ennemi et des mouvements qu'il pourrait faire. L'espionnage est un moyen utile à la perfection duquel on ne saurait donner trop de soins; mais ce qui est plus essentiel encore, c est de se faire bien éclairer par des partisans. Un général doit semer des petits partis sur toutes les directions, et il faut en multiplier le nombre avec autant de soin, qu'on évitera ce système dans les grandes opérations. On organise à cet effet quelques divisions de cavalerie légère, qui n'entrent point dans les cadres des combattants. Opérer sans ces précautions , c'est marcher dans les ténèbres et s'exposer aux chances désastreuses que produirait un mourement secret de l'ennemi. On les a trop négligées; on n'organise pas assez à F avance la partie de l'espionnage ; et les officiers de troupes légères n'ont pas toujours Fexpérience nécessaire pour conduire leurs détachements (2).
l'arrivée et de l'exécution de ses ordres, que ses convois sont toujours compromis et ses opérations incertaines. Tant qu'une armée n'en avait que quel ques régiments on n'en connaissait pas toute la va. leur; mais, lorsque le nombre en a été porté jusqu'à 15 et 20,000, on a senti tonte leur importance, surtout dans les pays dont la population ne leur est pas contraire.
Pour un convoi qu'ils enlèvent, il faut les faire escorter tous, et que l'escorte soit nombreuse et bien conduite. Jamais on n'est certain de faire une marche tranquille , parce qu'on ne sait pas od le»
TRAITÉ DES GRANDES OPKH AXIONS MILITAIRES.
VU" // ne suffit pas , pour bien opérer A la guerre , de porter habilement ses masses sur tes points les plus importants ; il faut savoir les y engager. lorsqu'on est établi sur ses points, et qu'on y reste dans F inaction , le principe est oublié. L'ennemi peut faire des contre-manayuvres , et , pour lui ôter ce moyen, il faut, dès qu'on a gagné ses communications, oh une de ses extrémités , marcher A lui et combattre. C'est alors surtout qu'il faut bien combiner remploi simultané de ses forces. Ce ne sont pas les masses présentes qui décident des batailles, ce sont les masses agissantes (1). Les premières décident dans les mouvements préparatoires de stratégie, les dernières déterminent le succès de V action.
Pour obtenir ce résultat, un général habile doit saisir l'instant où il faut enlever la position décisive du champ de bataille , et il doit combiner l'attaque de tnanière A faire engager toutes les forces en même temps, A la seule exception des troupes qui seraient destinées A la réserte.
Lorsqu'un effort, basé sur de tels principes, ne réussira pas à procurer la victoire, on ne pourra Vespérer d'aucune combinaison , et il ne restera d'autre parti A prendre que celui de faire donner un dernier coup A cette réserve, de concert arec, les troupes déjà engagées.
VI H" Toutes les combinaisons d'une bataille peuvent se réduire A trois systèmes.
Le premier, qui est purement défensif, consiste A attendre l'ennetni dans une forte position, sans autre but que celui de s'y maintenir ; telles furent les dispositions de Daun A Torgau, de Marsin aux lignes de Turin. Ces deux
ennemis sont. Ces corvées exigent des force» immense» , et la cavalerie régulière est bientôt mise hors de service par des fatigues auxquelles elle ne peut résister. La milice turque fait aux Russes k peu prés le même effet que les Cosaques aux autres armées européennes : les convois ne sont pas plus •urs en Bulgarie, qu'ils ne Tétaient en Espagne et en Pologne. Au reste , je crois que dans les autres armées quelques milliers de hussards ou de lanciers voloulaire», levés au moment de la guerre, bien
événements suffisent pour démontrer combien de semblables dispositions sont vicieuses.
I* second système au contraire est entièrement offensif, il consiste A attaquer l'ennemi partout où on peut le rencontrer, comme Frédéric le fit à Ijeuthen et A Torgau , Napoléon à Iéna et A Rat i abonne , les alliés A Leipzig.
Le troisième système enfin , est en quelque sorte un terme mouen entre les deux autres , il consiste A choisir un champ de bataille recon nu d'après toutes les convenances stratétiques et les avantages du terrain, afin d'y attendre r ennemi ei de choisir dans la journée même le moment convenable de prendre l'initiatire et tomber sur son adversaire avec toute chance de succès. Les combinaisons de Napoléon A Rivoli et A Austerlits, celles de Wellington A Mont- Saint-Jean et dans la plupart de ses batailles défensives en Espagne , doivent être rangées dans cette classe.
Il serait difficile de donner des règles fixes pour déterminer l'emploi de ces deux derniers systèmes, qui sont les seuls conrenables. Il faut avoir égard A l'état moral des troupes de chaque parti, au caractère national plus ou moins flegmatique ou impétueux, enfin aux obstacles du terrain. On roit donc que ces circonstances peuvent seules diriger le génie d un général, et on doit réduire ces vérités aux trois points suivants :
1 " Qu'arec des troupes aguerries et dans un terrain ordinaire F offensive absolue ou l'initiative d'attaque convient toujours mieux ;
2" Que dans les terrains d'un accès difficile soit par leur nature, soit par d autres causes , et arec (les troupes disciplinées et soumises, il
conduits, et courant la où des chefs hardis les conduiraient, rempliraient « peu prés le même but; mais il faudrait toujours les regarder comme des enfants perdus; car, s'ils devaient recevoir des ordres de l'état-major général, ils ne seraient plus des partisans Ils n'auraient pas, il est vrai, la même qualité, et ils ne pourraient pas à la longue lutter avec des bons Cosaques , mais il faut à un mal inévitable opposer tous le» remède» pos»il»les.
(1) Voyei cliopitrc XXVI.
Cil A PU H K XXXV.
est peut-être plus convenable de laisser arriver l ennemi dans une position qu'on aurait reconnue , afin de prendre ensuite l'initiative sur lui lorsque ses troupes seraient déjà épuisées par leurs premiers efforts (1 ) ;
3° Que la situation stratégique des deux partis peut néanmoins exiger quelquefois qu'on attaque de vive force les positions de son adversaire, sans s'arrêter à aucune considération locale ; telles sont , par exemple, les circonstances où il importerait de prévenir la jonction de deux armées ennemies , de tomber sur une partie d'armée détachée , ou sur un corps isolé au delà d'un fleuve , etc., etc.
IX" Les ordres de bataille , ou les dispositions les plus convenables pour conduire les troupes au combat , doivent avoir pour but de leur procurer en même temps mobilité et solidité. Il me parait que , pour remplir ces dei$x conditions , les troupes qui restent sur la défensive peuvent être en partie déployées , en colonnes , comme l'armée russe à la bataille d'Eylau ; mais les corps disposes pour f attaque if un point décisif doivent être composes de deux lignes de bataillons , chaque bataillon , au lieu d'être déployé, serait formé en colonnes par divisions de la manière suivante (2) :
12* Jl e 10' 9 e 8 e 7°
Cet ordre offre infiniment plus de solidité
(1) La bataille de Kunersdorf, qui offre beaucoup de points de ressemblance avec celle de Mont-St- Jean , justifie encore ce raisonnement.
(2) Une division est de deux pelotons; ainsi le bataillon étant de six compagnies, ou six pelotons, aura trois divisions ; ce qui , dans le fait , le formera sur trois lignes.
(3) On a dit que lord Wellington combattait presque toujours déployé, cela peut être vrai pour les troupes qui devaient rester défensives, niais, pour les ailes offensive;, et manœuvrantes, je crois qu'il a dû former des colonnes. En cas contraire, ce serait
qu'une ligne déployée , dont le flottement empêclie l'impulsion si nécessaire pour une telle attaque et met les officiers hors d'état d'enlever leur troupe. Cependant pour faciliter la marche, pour éviter la trop grande profondeur de la masse , et pour augmenter au contraire le front, sans nuire toutefois à la consistance, je crois qu'il est convenable de placer l'infanterie sur deux rangs. Les bataillons se trouveront ainsi plus mobiles , car la marche du second rang, pressé entre le premier et le troisième, est toujours fatigante, flottante et par conséquent moins vive. Ils auront d'ailleurs toute la force désirable , puisque les trois divisions ployées présenteront six rangs en profondeur, ce qui est plus que suffisant. Enfin le front , augmenté d'un tiers , offrira plus de feu , dans le cas où l'on viendrait à s'en servir; et en même temps qu'il imposera davantage à l'ennemi, en lui montrant plus de monde, il donnera moins de prise à l'artillerie.
X" Dans les terrains d'un difficile accès, comme vignes, enclos, jardins et hauteuts encaissées , l'ordre de bataille défensif doit être composé de bataillons déployés sur deux rangs , et couverts par de nombreux pelotons de tirailleurs. Mais la troupe d'attaque aussi bien que la réserve ne sautaient être mieux disposées qu'en colonnes d'attaque par le centre, comme nous Pavons indiqué à l'article précédent; car la réserve , devant être prêle à tomber sur l'ennemi au moment décisif, doit le faire avec force et vivacité, c'est-à-dire , en colonnes (3). On peut néanmoins laisser
la faute de ceux qui se seraient laissé battre à forces égales par un système semblable , car un général ne pourrait rien désirer de mieux que d'avoir un adversaire qui s'en servit toujours.
J'en appelle encore une fois à ce sujet aux généraux qui ont fait les grandes guerres européennes. Au reste , en donnant un ordre de combat comme le plus avantageux , ce n'est pas dire que toute victoire serait impossible, si on ne l'appliquait pas strictement : les localités, les causes générales , la supériorité du nombre, le moral des troupes et des généraux , sont des considérations qui entrent aussi
TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MIL1TA1RRES
cette réserve en partie déployée jusqu'au moment de donner , afin que son étendue en impose à V ennemi.
XI° Si l'art de la guerre consiste à concerter un effort supérieur d'une masse contre les parties faibles , il est incontestablement nécessaire de pousser virement une armée battue.
La force d'une armée consiste dans son organisation, dans V ensemble résultant de la liaison de toutes les parties avec le point central qui les fait mouvoir. Après une défaite , cet ensemble n'existe plus; l'harmonie entre la tête qui combine et les corps qui doivent exécuter est détruite; leurs rapports sont suspendus et presque toujours rotnpus. L'armée entière est une partie faible ; l'attaquer c'est marcher à un triomphe certain. Quelles preuves de ces vérités ne trouvons-nous pas dans la marche sur Roveredo et les gorges de la Brenta , pour achever la ruine de Wurmser; dans la marche a" II Im sur V ienne , dans celle deJéna sur Wittemberg , C ustrin et Stettin ( 1 )/ Cette maxime est souvent négligée par les généraux médiocres. Il semble que tout l'effort de leur génie et le tenue de leur ambition se bornent à gagner le champ de bataille. Une telle victoire n'est guère qu'un déplacement de troupes , sans utilité réelle.
en ligne de compte. Et , pour raisonner sur une maxime générale, il faut admettre que toutes ces chances soient égales.
(1) Ce chapitre a été publié en 1806. L'armée russe a fourni depuis une nouvelle preuve de cette vérité, par l'activité et la persévérance avec lesquelles elle a poursuivi ses succès à la Bu de 1812. L'empereur Alexandre a également fail une brillante application de ce principe en 1814.
(2) Les régies varient sans doute suivant les nations, et toutes les petites nuances du point d'honneur ne sont pas applicables à chaque armée, comme le journal militaire autrichien l'a remarqué avec raison sur un de mes chapitres. Mais , quoi qu'en dise ce journal, il est certain que les rigueurs de la discipline n'ont pas seules rendu les légions de Suwarow si braves , car il a eu le talent de les élcctriser à sa manière. Malgré la critique du rédacteur d« l'article, je persiste donc à croire que les coups
Xll° Pour rendre décisif le choc supérieur d'une masse, il faut que le général ne donne pas moins de soins au moral de son armée. A quoi servirait en effet que 50,000 hommes fussent mis en bataille devant 20,000 , s'ils manquent de l'impulsion nécessaire pour enlever et culbuter l'ennemi? Ce n'est pxis seulement du soldat dont il s' agit , c'est plus particulièrement encore de ceux qui doitent le conduire. Toutes les troupes sont braves , lorsque les chefs donnent l'exemple d'une noble émulation et d'un beau dévouement. Il ne faut pas qu'un soldat reste au feu par la crainte seule d'une discipline rigoureuse ; il faut qu'il y coure par l'amour-propre de ne pas céder à ses officiers en honneur et en bravoure , et surtout par la confiance qu'on aura su lui inspirer dans la sagesse de ses chefs et dans le courage de ses compagnons d'armes (S).
Un général doit pouvoir compter dans ses calculs sur le dévouement de ses lieutenants pour F honneur des armes nationales. Il faut qu'il soit assuré qu'un choc vigoureux ait lieu partout où il ordonne qu'il en soit fait un. Le premier moyen de parvenir à ce but , c'est de se faire aimer , estimer et craindre; le second moyen est de remettre entre les mains de ce général le choix et le sort de ses lieutenants.
de béton ne sont nulle part un bon mobile. Leur effet peut être modifié, adouci, réparé; mais il ne fera jamais un bon soldat, pas plus que les déclamations, qu'on a peut-être trop généralisées contre celte punition. Il y a d'autres moyens d'exciter le moral d'une armée , et j'en citerai un exemple. A l'affaire de Culm, un sergent du régiment de Dcvaux, apportant au prince de Schwariemberg un drapeau qu'il avait pris , expliqua à ce maréchal les angles rentrants cl saillants, formés par un ruisseau et par le village attaqué par le corps de Colloredo. Un officier du génie n'eut pas mieux parlé , et le prince en fui frappé lui-même. Ce brave homme était sous-officier depuis neuf ans ; on lui donna deux ducals et on lui fit espérer la médaille pour son drapeau et pour sa narration vraiment didactique; n'aurait-il pas mérité une autre récompense, et n'élail-il pas digne de commander une compagnie?