‹ Histoire critique et militaire des guerres de Frédéric II, comparées au système moderne, avec un recueil des principes les plus importants de l'art de la guerre, rédigée sur de nouveaux documentsChapitre 45 sur 196 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Lloyd pense que le duc do Bévern aurait dû prendre, dès le commencement, une direction plus divergente de l'armée du roi , afin d'aller couvrir l'Oder. Ce raisonnement est contraire aux principes. Les lignes d'opérations ont leur clef, ainsi que les champs de bataille : dans les premières, les grands points stratégiques sont décisifs, comme les points qui dominent la partie faible le sont dans une position de combat. Le duc , en tenant les sources de la Neiss et de la Sprée, tenait le |>oint intermédiaire le plus favorable pour se lier avec le roi, ou se porter, au besoin, sur Breslau. En se dirigeant sur Schweiduitx , il eût mis, au contraire , un intervalle immense entre les deux armées ; le prince Charles, laissant alors 20,000 hommes devant le duc, aurait pu en conduire 50,000 à Dresde pour achever la défaite de Frédéric, pressé déjà par 60,000 Français et Impériaux. Le corps opposé au duc de Bévern , ayant direction intérieure avec ces 80,000 hommes, il aurait pu, au besoin, se retirer «•ur eux , ou les joindre , lorsqu'il eût été question de frapper un coup décisif. Dans tous les cas, il valait bien mieux laisser courir le prince Charles devant les forteresses de Silésie , que de lui abandonner la ligne centrale qui couvrait le cœur des Etats du roi, et assurait la communication de ses deux armées. Ces erreurs font présumer que malgré son génie, Lloyd méconnut l'avantage des positions centrales et des lignes d'opérations intérieures, et m'engagent à présenter, à la fin de ce chapitre, quelques maximes justifiées par l'expérience des événements les plus remarquables de l'histoire moderne.

L'auteur reproche plus justement, au duc de Bévern, deux fautes qui eurent un grand résultat. La première est d'avoir quitté trop tôt le camp de Bernstadtel , d'où il couvrait mieux l'Oder et les communications avec l'Elbe ; car malgré ce qu'en dit Tempelhof, on pouvait y tenir encore quinze jours en vivant des ressoures du pays : la

seconde faute est, d'avoir attendu une attaque dans son camp de Breslau , au lieu de marcher contre le prince Charles lorsqu'il couvrait le siège de Schweidnitz, et que Nadasty ne l'avait pas encore joint.

Nous avons dit dans le chapitre IV, que Frédéric, pour empêcher la réunion de ses ennemis , devait détourner les Autrichiens de toute entreprise contre la Saxe, et attirer leur attention sur la Silésie; qu'il avait laissé à cet effet une armée sous les ordres du duc de Bévern au camp de Bernstadtel, pendant qu'il marchait contre l'armée combinée pour affranchir sa ligne de droite , et s'opposer aux tentatives de l'ennemi pour le renfermer dans un petit espace, où leurs efforts eussent été simultanés , et par conséquent décisifs. Afin de mieux juger les reproches de Lloyd et la réfutation de son commentateur , il importe de considérer l'ensemble du plan des Prussiens, et la part que le duc de Bévern devait avoir à son exécution.

L'intention de Frédéric était de donner , aux lignes d'opérations des coalisés, une direction extérieure, et à celle de ses deux armées, une direction intérieure, pour les mettre à même de se soutenir et de se réunir au besoin : outre cela , le duc devait , autant que possible, empêcher les Autrichiens de faire de grands progrès en Silésie, afin qu'au retour du roi , on pût les rejeter en Bohême. Il exécuta assez bien cette première partie du plan qui lui était confié, mais les opérations du roi ayant été prolongées par la constance de Soubise à refuser une bataille , le due ne put s'acquitter de même de la seconde. Les progrès que firent les Autrichiens doivent donc être attribués à la longue absence du roi, et prouvent que , pour opposer avec succès deux lignes intérieures à l'ennemi , il ne faut pas trop éloigner ses deux armées, parce qu'il pourrait tomber sur celle qui serait affaiblie et destinée seulement à observer, et avoir le temps de faire des conquêtes solides , dont

TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES

on ne serait pas dédommage par les avantages obtenus sur un autre point.

L'armée du duc de Bévern était composée de 28 bataillons et 110 escadrons, qu'on ne peut estimer qu'à -40,000 combattants : après la perte de deux batailles et la désertion , il ne paraissait pas possible , avec des forces aussi inférieures , de lutter avec avantage contre 80 à 85,000 combattants, de conserver en même temps les communications de l'Elbe et de la Silésie ; si cela eût été faisable pour un moment, ce ne pouvait être qu'en prenant la position de Gœrlilz, d'où l'on arrivait également à Liegnitz et à Dresde aussitôt que l'ennemi.

Les détachements, queLloyd aurait voulu placer à Lauban et à Bautzen , eussent mal rempli son but; car composés en grande partie de cavalerie, les Autrichiens les auraient facilement expulsés , en employant contre eux les deux armes supérieures en nombre. Une armée plus faible que celle qu'elle a en téte ne saurait faire de détachements sans s'exposer à être battue en détail. La position du duc était inéine un peu hasardée : Winterfeld campait en deçà de la Neiss , entre Radmeritz et Buhra , avec 1 5 bataillons et 45 escadrons, ayant devant lui le général Nadasty : le prince François de Brunswick était à Bautzen avec 10 bataillons et quelques escadrons pour couvrir la boulangerie et les convois de Dresde : le duc se trouvait au centre avec le reste , entre Schœnau et Bernstadtel : son armée était donc disséminée sur une ligne de 10 lieues, et chaque corps trop faible pour opposer une résistance efficace , si l'ennemi avait profité de sa supériorité pour en accabler un, pendant qu'il aurait fait inquiéter les autres.

Il est une maxime incontestable pour les petites armées , c'est d'agir toujours en masse; par son application seule , elles peuvent former quelque entreprise importante , en renonçant à tout couvrir pour ne viser qu'au but principal. Le chef d'une petite armée doit avoir les yeux constamment

fixés sur son adversaire; non-seulement pour profiter de ses fautes, mais encore pour chercher à les provoquer, en l'engageant soit à des entreprises sur des forteresses , soit à des diversions qui affaiblissent ses forces en les disséminant.

Une armée qui se trouve dans ce cas peut encore , par un mouvement dérobé et rapide, tomber sur un de ces détachements, et le ruiner avant qu'il ne soit soutenu. Le prince Henri en a donné deux exemples en 1759 , près de Hoyerswerda , contre le général Wehla, et dans la même campagne , près de Dommitsch, contre le corps de Geramingen. De pareilles opérations rétablissent l'égalité numérique, et doublent les forces morales d'une armée inférieure.

11 semble donc que le duc devait chercher à réunir ses trois corps, dès que les circonstances le permettraient. Le roi lui avait recommandé de prendre un bon camp dans les environs de Gœrlitz, aussitôt qu'il aurait consommé des fourrages qui se trouvaient à Bernstadtel.

Lloyd donne des louanges, bien peu méritées, à la conduite du prince Charles : il convient cependant qu'il aurait dû attaquer les Prussiens à Liegnitz, ou du moins envoyer 20.000 hommes pour assiéger Breslau, défendu à cette époque par une faible garnison, tandis que son armée eût couvert le siège.

Mais si les Impériaux furent blâmables de n'avoir pas attaqué le prince de Prusse à Leipa, au mois de juillet, ils commirent une plus grande faute de se porter en Silésie, au mois de septembre, lorsque Frédéric était parti pour la Saxe , et que le sort de la campagne devait se décider sur l'Elbe ; ils auraient dû manœuvrer vivement de Zittau sur Lœbau , contre la droite du duc de Bévern, pour le couper d'avec le roi , et marcher sur Dresde , de concert avec l'armée combinée. On a prétendu faussement qu'on avait agrandi l'échelle des combinaisons de la guerre, dans les campagnes de la révolu-

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lion; car, déjà dans celte de 1757, on combattit , depuis la Moravie jusqu'à l'embouchure de Weser, sur une ligne circulaire de trois cents lieues ; toutefois en donnant une telle extension à l'échelle des projets , on n'opéra point de concert; la médiocrité des résultats paya l'incohérence des entreprises. Pour faire la guerre en grand , il n'est pas nécessaire que l'échelle soit si étendue, ni qu'on l'embrasse dans tout «on développement. Napoléon n'occupait pas une ligne si longue de Jéna à Naurobourg, de Donaverth à Ulm ; revenons aux observations de Lloyd.

Lorsque le duc de Bévern quitta Liegnitz et marcha vers Hainau sur l'Oder, le prince Charles aurait dû le faire suivre par une forte division , porter le reste de l'armée sur Dyrenfurth, y jeter plusieurs ponts, afin de pouvoir agir sur les deux rives avec la même facilité : il eût ainsi couvert le siège de Breslau.

On a peine à concevoir comment les Autrichiens éloignés de Breslau de 10 lieues, y laissèrent arriver le duc de Bévern, qui aTait une marche de vingt lieues et deux passages de l'Oder, à effectuer. Rien ne peut être comparé à leur lenteur et à leur irrésolution dans cette occasion, si ce n'est celle qu'ils montrèrent les campagnes suivantes.

Le prince Charles avait le plus grand intérêt à profiter de la marche du roi en Saxe, pour combiner des mouvements hardis , rapides et décisifs contre le duc de Bévern , et risquait tout en agissant avec lenteur , parce qu'il donnait au roi le temps de revenir au soutien du duc. Néanmoins, le prince resta dix à douze jours à s'amuser à des accessoires ; loin de profiter de son succès contre Winterfeld à Moys, il fit évacuer la position enlevée.

Lloyd, qui juge beaucoup mieux les batailles que les grandes opérations, blâme avec raison le prince Charles d'avoir attaqué le camp de Breslau sur ses trois points les plus forts, ce qui ne pouvait avoir lieu

qu'en faisant passer les troupes à travers mille obstacles, et sous le feu des ouvrages prussiens. Il pense qu'il eût agi plus efficacement, en faisant de fausses attaques au centre et à la droite des ennemis, plaçant à cet effet sa gauche à Neukirch , avec de la grosse artillerie et des obusiers, et prolongeant sa ligne sur la droite, près de Gros- Mochber, entre Operau et la Lohe, appuyant le corps de Nadasty à son aile droite. Cette position circulaire offrait l'avantage d'éviter les ouvrages et les villages qui formaient la principale défense des Prussiens, et de les forcer à les évacuer , pour faire face sur leur flanc débordé ; alors l'artillerie placée à Neukirch et à Gros-Mochber eût enfilé toute cette nouvelle ligne.

Enfin Lloyd croit que l'attaque principale aurait dû se faire par le corps de Nadasty, afin d'éviter les obstacles que l'on rencontra, et que ce général, au lieu d'étendre sa droite, devait se lier par sa gauche avec le reste de l'armée.

L'auteur a raison dans cette occasion, mais il ne donne pas une démonstration bien claire des motifs de son jugement, et ne le rattache pas aux grandes combinaisons de l'art. En jetant un coup d'œil sur la position des Prussiens , il est facile de voir que les Autrichiens l'attaquèrent de la manière la moins convenable. S'ils avaient eu quelque idée du principe de l'emploi des masses sur les points décisifs, ils auraient fait canonner Schmidefeld par une division, montré quelques troupes légères vers Pilsnitz, tandis que le reste serait passé vers Gros-Mochber et Klettendorff. Le prince Charles aurait pu ainsi lier le gros de l'armée avec Nadasty, attaquer en masse la gauche des Prussiens formée par le corps de Ziethen, établir ensuite une ligne depuis Grabischen à Gabitz, pour culbuter l'armée du duc de Bévern dans toute l'étendue de sa ligne , et empêcher son centre et sa droite de gagner Breslau. Jamais occasion no fut plus favorable pour opérer un effort général sur

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l'extrémité d'une armée : car les Prussiens eussent été acculés à l'Oder et perdus sans ressource.

Les fautes reprochées aux Prussiens, sont inoins graves que celles de leurs adversaires ; les divisions du centre étaient un peu trop en arrière des redoutes et des villages de Schmidcfeld et Hœfgcn , et auraient dû manœuvrer plus concenlriquement avec le corps de Zieihen. L'intervalle laissé vers Grabischen ayant été occupé par les Autrichiens, cet événement leur assura la victoire, comme un incident pareil décida la bataille de Prague en faveur du roi.

Les dispositions des deux généraux, dans la journée de Breslau, démontrent évidemment que le succès d'un affaire dépend ordinairement de la première attaque, surtout dans les passages de rivière et tout autre opération où l'on est forcé de ne mettre ses troupes en action que successivement. Lorsque les premières colonnes, qui débouchent «l'un pont ou d'un passage, peuvent se former et se maintenir jusqu'à ce que l'armée r oit arrivée et en état de les soutenir , le mecès de l'entreprise est assuré. De là on doit conclure que l'essentiel étant d'empe- « her la formation des premières colonnes, (1 ne faut pas balancer à se précipiter sur elles, et que la moindre incertitude perdrait tout ; car si l'attaque vient à être repousséc, Ton n'a rien à espérer d'une seconde tentative. Si LestewiU avait observé ces maximes, il est probable que la bataille de Breslau n'aurait pas été perdue par les Prussiens.

Le plus grand défaut des dispositions du duc de Bévern, était celui d'être défensives; si une armée, égale en nombre, ne peut obtenir de succès qu'en prévenant son ennemi , afin de l'accabler au point principal de l'attaque , il est d'autant plus certain qu'une armée inférieure, lorsqu'elle prévoit une bataille , no doit jamais attendre l'ennemi, mais suivre le bel exemple que f rédéric donna à Leuthen et à Rosbach.

Ces idées justifient les maximes que j'ai exposées à la suite de la bataille de Prague, (chapitre III. )

Le duc de Bévern, qui voulut atteindre les Autrichiens sous la protection de Breslau , avait sa gauche découverte , et pour l'appuyer, il fut obligé d'étendre sa ligne et de laisser un intervalle considérable entre cette aile et le reste de l'armée ; cette disposition forma une espèce d'ordre en potence semblable à celui des Autrichiens à Prague, il causa la même ouverture qui leur devint fatale, ainsi que la figure suivante le démontre :

Ces intervalles, toujours dangereux dans une ligne, le sont bien davantage dans une ligne angulaire ; parce que si l'ennemi parvient à s'établir au point A, il est constant que les deux ailes AC. AB de l'armée seront battues dans tout leur prolongement, et forcées à rétrograder. Outre cela, Tune ou l'autre de ces parties peut être prise en flanc et à revers par l'ennemi, ce qui arriva aux Autrichiens à Prague, et aux Prussiens à Breslau.

Le duc de Bévern n'avait d'autre moyen de suppléer à cette disposition, que do gagner le flanc de l'ennemi, soit à la faveur de la nuit, soit par un mouvement dérobé, et d'attaquer, avec ses forces réunies, le corps do Nadasty qui formait l'extrémité droite des Autrichiens. U le pouvait d'autant mieux, que la place de Breslau l'eût protégé dans ce mouvement : il aurait ainsi accablé une

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