CHAPITRE X
guerre pareille comme d'une forteresse ; à force de sagesse et de bravoure, on peut en retarder la prise, mais, si elle n'est pas secourue, elle finit par capituler. 11 est vrai que le roi pouvait prolonger la défense de la Saxe et de la Silésie, et que les Autrichiens n'étaient pas encore en état d'entrer en campagne. Cependant on leur eût donné le temps de se renforcer, d'établir des magasins sur leur ligne d'opérations, de combiner leurs mouvements avec les Russes et les troupes de l'Empire ; en un mot, d'envahir les États prussiens. D'ailleurs, la Silésie avait supporté tout le poids de la campagne précédente, et le roi aurait été forcé de faire la guerre à ses frais. Enfin , une bataille perdue dans ses États, pouvait avoir des suites plus funestes qu'une défaite sous les mars de Vienne ; puisqu'elle l'eût laissé «ans moyens de se relever.
L'offensive, au contraire , présentait une foule d'avantages à Frédéric ; par ce système, il éloignait le théâtre de la guerre de ses frontières, au moins pour un certain temps ; épargnait son pays , et vivait aux dépens de l'ennemi. D'un autre côté, en prévenant les Autrichiens, par l'ouverture préma tarée de la campagne, le roi avait l'espoir de faire de grands progrès avant qu'ils fussent en état de l'arrêter. Enfin il était probable que le maréchal Daun risquerait une bataille dont le gain eût permis à Frédéric de s'opposer avec plus de vigueur aux opérations des Russes, et de l'armée des cercles, ou de poursuivre ses avantages sur l'Autriche. En cas de revers, il ne courait d'autre risque que celui d'être réduit à une guerre défensive.
De toutes les provinces appartenant à la maison d'Autriche, nulle n'offrait plus d'avantages pour les opérations du roi, que la Moravie. Cette fertile contrée et la Silésie
(1) Tcmpelhof , en voulant justifier le roi sur la ligne d'opérations choisie en 1756 et 1757, a émis une opinion tout à fait opposée à celle-ci ; il confirme,
autrichienne n'avaient point souffert de la guerre, et une armée ne pouvait y manquer de subsistances (1) ; en supposant même que les provisions de la récolte précédente fussent consommées, il suffisait de se maintenir jusqu'à la prochaine, pour assurer entièrement ce service. La position de cette province était également la plus favorable, pour porter rapidement le théâtre de la guerre dans le cœur des États héréditaires de l'Autriche ; et si le roi avait eu le bonheur de gagner une grande bataille, il est probable que rien ne l'eût empêché de pousser jusqu'à Vienne. Outre cela l'invasion de la Moravie forçait les Autrichiens à venir occuper la ligne du Danube pour couvrir la capitale, et d'abandonner la Bohême aux Prussiens. Si, au contraire, le roi avait perdu une bataille sur cette ligne, il se serait retiré plus facilement sur la Silésie, qu'en la perdant en Bohême.
Enfin, à toutes ces considérations importantes se joignait la facilité d'envahir cette province entièrement négligée par les Autrichiens. Le général Deville se trouvait à Troppau avec A à 5,000 hommes seulement, tandis que la grande armée cantonnait dans le cercle de Konigsgratz, couvrant tous les passages qui conduisent de Silésie en Bohême. La route d'Olmutzest d'ailleurs beaucoup plus facile que les défilés de la ligne d'opérations du centre. Dans celle de droite, les montagnes commencent à décliner, et se perdent insensiblement, de manière qu'elles sont plus praticables ; elle n'offrent pas non plus de fleuve difficile à passer.
La cour de Vienne ne paraît pas avoir eu la moindre idée de ces avantages, car elle ne prit aucune mesure pour s'opposer à la conquête de la Bioravie, et n'y établit pas même de magasins , ce qui devait encore apporter de grands obstacles aux opérations
par cette dernière, le jugement que j'oi porté sur ces deux campagnes.
TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
de Daun , forcé do tirer toutes se» subsistances de la Bohème, au travers d'une ligne hérissée de difficultés.
Terapelhof trouve encore un autre motif puissant pour déterminer le roi à une entreprise sur la Moravie ; c'est que les succès du duc de Brunswick, en attirant sur lui l'attention de l'armée des cercles, auraient permis au prince Henri, resté en Saxe, de seconder les opérations contre les Russes pour les empêcher de faire des progrès alarmants. La guerre aurait pris ainsi la direction la plus favorable aux intérêts de Frédéric.
Le plus grand obstacle à l'exécution de ses projets était Olmuti , forteresse qui ne peut être investie que par un corps considérable à cause de l'étendue de ses ouvrages et de la bonté de sa position. Comme elle est située sur les routes qui conduisent de la Silésie en Moravie , le roi devait se résoudre à l'assiéger, s'il voulait conserver ses communications avec les frontières de ses Étals.
On fit pendant l'hiver, dans toutes les forteresses de Silésie , les préparatifs de cette entreprise sur laquelle il importait de donner le change aux Autrichiens. Il fallait aussi investir la place avant qu'ils pussent s'y opposer, ce qui n'était pas facile : l'armée de Daun se trouvait répartie dans ses cantonnements, de manière à pouvoir couvrir Olmutz en occupant Littau avant le roi; cette dernière ville est éloignée de Konigsgrati d'environ 27 lieues ; les Prussiens, au contraire, avaient une marche de 50 lieues à faire pour se porter de Landshut dans les plaines d'Olmutx. 11 est vrai que les dispositions du maréchal annonçaient des vues exclusivement dirigées vers la défense de la Bohême, ayant ajouté toutes les ressources de l'art, aux obstacles que la nature a multipliés sur cette ligne : ses places de rassemblement étaient des postes choisis et fortifiés avec soin; de plus, une chaine de troupes légères , repartie sur la ligne des
frontières, mettait l'armée A l'abri de toute surprise. Mais ces précautions n'auraient pas empêché le maréchal d'en prendre d'autres, aussitôt que la direction des entreprises du roi eût été connue. Frédéric résolut donc de manœuvrer dans le double but, de pénétrer en Bohême, si Daun quittait sa position avantageuse, ou en -Moravie s'il persistait à y rester.
En conséquence l'armée leva ses cantonnements de Landshut, le 19 avril, et se rapprocha de Schweidnitx. Le corps de Fouquet partit le même jour de Braunau , retourna à Glati, cantonna à Wallisfbrl et aux environs. Zielhen fut reporté à Landshut pour couvrir les montagnes contre les incursions des troupes légères.
Le 25 , le roi entra à Neiss avec l'avantgarde, et le maréchal Keith cantonna aux environs avec le reste de l'armée. Pendant ce temps on répara les chemins qui conduisent de cette forteresse dans le comté de Glatx, on jeta plusieurs ponts sur la rivière, et on rassembla quelques milliers de chariots, en faisant répandre le bruit qu'ils étaient destinés à transporter des fourrages et des vivres à Glati, où Frédéric s'était rendu le jour précédent pour inspecter la ligne des postes.
Daun prit toutes ces démonstrations pour une ruse dont le but était de le faire sortir de sa position; il se rappelait que le rot avait employé les mêmes moyens dans la campagne précédente, afin de donner le change aux généraux autrichiens , sur la véritable direction de ses mouvements; il regardait l'invasion de la Moravie comme une opération trop téméraire, puisqu'on ne pouvait s'y maintenir que par la prise d'Olmutx. Cette place était dans le meilleur état de défense , et le général Marshall , qui y commandait , réunissait les talents les plus éminents à une bravoure éprouvée. Enfin le maréchal ne pensait pas que Frédéric put hasarder des opérations aussi éloignées du centre de ses affaires , tandis que la formi-
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^ota. Dans ce tableau ne sont pas compris les hussards de Seidlitx, les 16 bataillons et 15 escadrons qui ftrent le siège, ni le corps de Ziethen; en les comptant, l'armée était forte de 74 bataillons et 128 escadrons.
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ée des Russes, menaçant ses États s , le forcerait d'abandonner ses pour les secourir. Il redoubla en ce de vigilance et d'activité sur i paraissait être menacé, léral autrichien n'avait peut-être car on ne devait pas présumer que rès avoir négligé l'invasion de la ans les deux campagnes où il pouiter avec le plus d'avantages, l'enit alors. Tempelhof néanmoins cette invasion comme un chef- ', tandis qu'elle a été blâmée par t tous ses contemporains. Dans le l'a trop vantée et trop critiquée; Mie ne présentait plus de grandes 1 favorables , elle n'en faisait point Inder de fâcheuses. Avant de passer ion des opérations du roi, nous nner un état de la distribution des avec lesquelles il devait faire face
outables ennemis, lée de Moravie consistant en 49 ba- 103 escadrons fut répartie dans l'ortableau ci-contre, [corps de Fuuquct composé de 16 bâtons, 15 escadrons, était destiné à escorr les équipages de siège et à former l'iu- >di;sciiieiit.
La division de Ziethen de 10 bataillons, escadrons, fut postée à Landshut pour r les montagnes.
niée de Saxe , sous le prince Henri , l'arrivée des renforts, se trouva séc de 33 bataillons, 40 escadrons, 'était opposée aux forces combinées de ire, commandées par le duc de Deux-
Tannée de Dohna , 'opposée aux Russes ,
20 bataillons, 35 escadrons.
À l'armée des alliés, en Hanovre, 15 escadrons ; et dans les places de Silcsie, 31 bataillons.
'inva^on de la Moravie ét.int résolue , le
roi partit le 27 avril , de Neiss pour Neustadt, avec une avant-garde de 17 bataillons et 33 escadrons. Le même jour, le maréchal Keith entra à Neiss avec 10,000 hommes d'infanterie, et la cavalerie campa à Heidendorff; le reste de l'armée restait toujours dans ses cantonnements.
Le roi marcha le 28 à Ja^gerndorf , et le lendemain à Troppau , où il se réunit avec le prince de Wirteinberg, qui avaitété placé àNeukirch,avec5 bataillonsct25escadrons, pour observer le général Deville. L'infanterie cantonna dans la ville, la cavalerie dans les villages qui se trouvent sur la route d'Olmutz, entre la Mora et l'Oppa. L'armée aux ordres du maréchal Keith partit de Neiss un jour après l'avant-garde , et marcha sur 2 colonnes à Neusladt le 28, à Ja?gerndorf le 29.
L'armée en repartit le 1" mai dans le même ordre : le roi avec 22 bataillons et 58 escadrons la précédait à une distance de quelques lieues , et se porta en quatre marches à Zeschdorf, Domsladcl, Starnau et Littau. Le maréchal keith avec un corps un peu moins nombreux et tous les parcs se porta le 1" h Bens et Hartau , le 2 aux envi-., rons de Behrn , le 8 à Sternberg , et le 4 à Starnau.
Le 5 mai. 10 bataillons du corps de Keith se réunirent au roi : le général Deville qui s'était retiré devant l'armée prussienne avait jeté son infanterie dans Olmutz et la cavalerie vers Prosnitz. Le roi voulant l'en débusquer, détacha le général Wcrner avec 20 escadrons de hussards, et se disposait à le soutenir en personne avec une division d'infanterie, lorsque les Autrichiens se retirèrent jusqu'au défilé de Prcdlitz.
Le commandant d'une patrouille envoyée à Muglitz, fut enlevé ce jour-là par les Autrichiens près de Lostitz. Cette nouvelle faisanf soupçonner l'approche de leur grande armée, le roi fil camper le fi, à Achemcritz, 23 bataillons et 43 escadrons : le prince de Wirlgmberg s'établit à Prosnitz avec à ba-
Utt
TRAITÉ DLS GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
taillons de grenadiers et 30 escadrons.
Avant d'aller plus loin, il faut reprendre les mouvements de l'armée autrichienne.
Le" départ des Prussiens de Landshut, fut, pour les troupes légères ennemies, le signal d'entrer en mouvement. Le 20 avril, le général Buocow détacha le colonel Brentano , pour surprendre le bataillon franc d'Angeuelly à Liébau ; mais cette expédition n'eut pas une réussite complète, car les Croates ne firent que quelques prisonniers.
Le général Laudon, fameux par son audace et son habileté dans les coups de main de cette nature, échoua aussi dans l'attaque des magasins de Gottesberg, et se retira en Bohême, par Schonbcrg.
Le maréchal Daun, qui regardait uneinvasion dans ce royaume comme la seule opération probable, ordonna enfin à son armée de quitter h's cantonnements, et de camper à Scalilt, le 29 avril. Les corps détachés furent également rassemblés : celui de Bue.
row à Trautenau; Laudon à Lewin; Janus à Grulich ; le duc d'Aremberg à Nachod «vec la réserve. Ces dispositions étaient excellentes dans l'hypothèse supposée par le «.maréchal. En effet, l'on ne pouvait pénétrer en Bohême, sans qu'il n'en fût instruit assez tôt pour soutenir ces différents corps placés en observation. La position de Scalitz, située au centre de toutes les communications de la Silésie avec la Bohême , permettait de porter la masse de ses forces , avec promptitude sur tous les points , et quoique déjà très-forte par sa nature , elle avait été eneore retranchée.
Le maréchal ayant reçu la nouvelle des mouvements du roi contre la Moravie , se décida à changer de suite tout son plan , et à se porter au secours de cette provinre.
Laudon devait couvrir la marche de l'armée, en se dirigeant par Reichenau et VYildenschwert, sur Hohenstadt, où il arriva le 5 mai. Le général Janus le suivit. On laissa le général Kalnocki en opposition au corps de Wethen . et le grince d'£sterb*azy i^sta à |
Nachod, avec quelques hussards, pour couvrir les magasins de Konigsgratz. L'armée impériale se mit en mouvement, le 8, marcha par Wodierad et Chotzcn, et prit , le 5 , l'excellente position de Leutomischel , l'aile gauche à cette ville, la droite en avant de Friedrischshof.
Le général Harsch fit une démonstration sur le comté de Glatz, pour empêcher Fouquet d'inquiéter la marche ; mais celle précaution devint inutile , puisque la division de ce général était déjà partie, le 1 er mai , pour Neiss.
Le mouvement de l'armée autrichienne 6ur Leutomischel était d'autant plus nécessaire, que le seul grand magasin qu'elle eut aux frontières de Moravie, se trouvait dans cette ville; elle couvrait, en inâmc temps, la Bohême de ce côté , et ce btf&jfcraissaitêtre le seul que Daun eût en vite.
Il est vraisemblable que le maréchal ne pénétrait point encore les desseins du roi , et qu'il considérait ses mouvements vers la Moravie , comme une démonstration ou une menace sur les magasins; il comptait sans doute , que sa marche déjouerait le» projets des Prussiens et les forcerait à se retirer.
Teinpelhof pense qu'il serait difficile d'expliquer autrement l'inaction du maréchal dans le camp de Leutomischel , et de découvrir la cause qui l'empêcha de pousser , au moins , jusqu'à Muglitz, d'où il aurait pu inquiéter vivement les communications du l'armée prussienne, en portant des partis sur la droite de cette armée, par Hof et Slernberg. Cette opération n'exposait les Autrichiens à aucun danger , puisqu'ils auraient toujours conservé leurs communications avec la Bohème, et leurs grands magasins ; tandis que le inoindre de ses résultats était de forcer le roi à s'affaiblir par des détachements , et à rester sur la défensive.
Malgré le non-complet des régiments qui composaient l'armée ennemie , elle était encore supérieure aux Prussiens, et !• grand nombre de ses troupes légères lui