‹ Histoire critique et militaire des guerres de Frédéric II, comparées au système moderne, avec un recueil des principes les plus importants de l'art de la guerre, rédigée sur de nouveaux documentsChapitre 90 sur 196 · WA · texte numérisé non relu

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TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES

et de la Moravie , et ne présentait, nulle part, d'obstacles insurmontables.

Le grand homme sentit enfin, en 17.^8.

que sa ligne naturelle, et la plus avantageuse, était la Moravie; qu'en envahissant eette province, il obligerait les Autrichiens à découvrir la Bohême pour voler au secours de leur capitale. Il entreprit cette invasion avec une armée bien moins forte que celle campée à Konigsgratz, et qui se trouvait plus à portée de soutenir cette ligne , que dans les campagnes précédentes. Outre cela, la présence des Russes, sur l'Oder, et de l'armée des cercles en Saxe, l'avait obligé à diviser ses forces, et devait l'empêcher de trop s'éloigner de son centre. Malgré cette énorme différence de circonstances, si le roi n'avait pas mis autant de lenteur dans le siège d'Olmutz ; qu'il eût réuni ses forces pour attaquer Daun, lorsqu'il prit position à Predlitt; enfin, qu'il n'eût pas aussi imprudemment exposé toutes ses ressources dans un seul convoi, il aurait vraisemblablement rejeté les Autrichiens sur le Danube; mais il fallait, pour cela , combattre Daun, ou le harceler, sans le laisser respirer une minute. Cette guerre de vigueur n'était pas alors très-bien connue; on s'exagérait la consommation d'hommes qu'elle entraînait, et le roi n'avait pas, à cette époque, de moyens suffisants pour renforcer son armée, à mesure qu'elle embrasserait une ligne plus profonde, et qu'elle s'affaiblirait. Tels furent vraisemblablement les motifs qui tinrent Frédéric dans l'inaction dans les plus beaux moments de cette campagne.

Quoi qu'il en soit , le choix de la ligne de Moravie était commandé en 1756 et 1757 , 1° par la situation politique des deux partis ; 2° par la force relative des moyens de guerre , puisqu'au lieu de quatre armées , on n'en avait qu'une à combattre ; 3° par la répartition et le placement des forces ennemies , car elles étaient disséminées , et ne couvraient pas celte province: 4° par la ligne d'opérations naturelle; 5" parce qu'elle

offrait , dans le moment , les chances les plus avantageuses au roi.

Lorsque Frédéric y porta le théâtre de la guerre, en 1758, ce choix n'était motivé , au contraire , que sur la considération des lignes naturelles, car les autres chances avaient tourné en faveur des ennemis. S'il avait fait, en 1756 , ce qu'il projeta en 1 758 , il est indubitable que l'Autriche aurait été envahie , et à deux doigts de sa perte ; qu'une partie de ses provinces aurait payé les frais de la guerre , et que la Pi-uïs** eût acquis la supériorité sur sa rivale. On verra , parla suite , quelques exemples aussi frappants de l'importance du choix des lignes d'opérations , et de son influence «ir le sort des armées et des empires.

Après avoir examiné ce que Frédéric aurait pu et dû faire dans ces trois campagnes, jetons un peu les yeux sur ce qu'il fit. L'invasion de la Moravie n'ayant point été tenter en 1756 , celle de la Saxe était , sans contredit, la plus belle opération à entreprendre, non pas tant sous le rapport militaire et topographique , que pour les résultats politiques. En effet , si la Saxe eût été province autrichienne , il eût beaucoup mieux valu envahir la Bohême , parce que la disposition des frontières est telle , que la Saxe e*t nécessairement au pouvoir des Prussiens, dès qu'ils sont maîtres de la Bohême. Mai* il n'était pas uniquement question de faire évacuer la Saxe par une armée autrichienne; le projet de conquête de ce pays se présentait sous un aspect tout différent : Frédéric, en le méditant , voulut s'emparer du pay»

qui couvrait la plus faible de ses frontières ; mettre ses États héréditaires à l'abri d'invasion ; renforcer ses armées des troupe* saxonnes , les recruter de la population de cet électorat , l'administrer , en former en un mot une colonie prussienne. Sous ce rapport , on ne saurait disconvenir, qu'une invasion momentanée de la Bohême n'entrait pas en balance avec les avantages de la conquête de ce pays.

Mais lorsque le roi s'en fut rendu maître, en 1756, rien ne l'empêchait d'entrer en Momie l'année suivante, comme il le fit lorsqu'il n'était plus temps. Il livra inutilement les sanglantes batailles de Prague et de Kollin, tandis qu'en se portant alors de îieiss sur Olmutz , il eût battu Daun avant que le prince Charles arrivât à son secours ; el si ce prince était accouru pour couvrir Vienne et le Danube, Prague et toute la Bohême auraient été à la disposition des Prussiens, comme les opérations que nous avons rapportées dans le chapitre X l'ont prouvé.

11 résulte de tout cela, que le roi choisit, dans cette seconde campagne, une mauvaise ligne territoriale : les manœuvres par lesquelles il en embrassa le développement , et que je nommerai lignes - manœuvres , étaient également hasardées; car elles étaient doubles , à un grande distance , comme la figure suivante le démontre :

Dn grand fleuve (l'Elbe) se trouvait entre les deux corps d'année , séparés au moins de quinze marches; si les Autrichiens avaient occupé une des deux positions A ou B, qu'ils eussent porté la masse de leurs forces sur l'une des deux rives de l'Elbe, en C ou en D, eu détruisant les ponts , el éclairant le cours de ce fleuve, on peut assurer qu'ils auraient accablé un de ces deux corps. Que serait alors devenu l'autre? n'aurail-il pas été forcé à la retraite , comme lannée du Hhiu le fut dans une situation absolument pareille en 1796?

La seule hypothèse , qui eut mis en dé-

faut les dispositions de Frédéric, était le rassemblement des Autrichiens ; mais ils suivirent un système absolument inverse; leur armée, voulant tout couvrir, forma quatre grandes divisions, dont les extrémités étaient beaucoup plus éloignées que les deux lignes des Prussiens entre elles. Ces quatre divisions formant ainsi ligne extérieure , leur réunion ne put avoir lieu que sur un point concentrique, fort en arrière des frontières. Aussi Frédéric sut-il mettre à profit les fautes du maréchal Brown. line preuve que ce grand homme regardait , en tout autre cas, une ligne double comme vicieuse, c'est qu'il a toujours blâmé les grands détachements, et qu'il mit toute sa science à forcer les Autrichiens et leurs alliés à suivre ce système.

Les lignes territoriales que le roi prit , dans les campagnes, de 1759 à 1762, furent constamment les mêmes , parce qu'elles ne furent que défensives. Les Busses agissant de concert avec les Autrichiens , il n'aurait pas continué sans danger une guerre d'invasion qui, l'éloignant de son centre de puissance et de moyens, eût permis à l'une des trois armées ennemies , de lui porter des coups irréparables, il opéra toujours sur trois lignes intérieures, portant successivement sa masse sur chacune d'elles, tandis que les deux autres se maintenaient par une défensive bien combinée.

La figure 1 "> de la planche 20 démontre l'avantage de ces dispositions. Les trois lignes intérieures A indiquent les trois corps d'année prussiens ; les quatre lignes extérieures B ceux des ennemis. Le roi se portait rapidement avec la masse de ses forces sur celui des trois points A , où le danger était le plus pressant. Il y rétablissait ses affaires , el volait sur un autre. Après la bataille de Hohenkirch, il sut, par un vrai coup de maître, réunir ses trois corps en Saxe, et arracher à Daun les fruits de sa victoire. Ainsi, depuis 1788, le roi opéra successivement en Saxe , en Silésie, et dans

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le Brandebourg. Il avait laissé échapper, en 1757, le moment de faire la guerre d'invasion; il le sentit, et c'est peut-être pour avoir changé de système qu'il s'est maintenu avec tant de gloire contre des forces aussi disproportionnées.

En se reportant aux différentes époques de la guerre de sept ans, on demeurera convaincu que , si le roi manqua ses premières lignes d'opérations et ses plans primitifs , le choix de ses lignes accidentelles fut toujours habile. En effet les marches contre l'armée combinée , et son retour en Silésie , en 1757; l'invasion de la Bohême après la levée du siège d'Olmutx; les mouvements qui suivirent la bataille de Hohenkirch; enfin , sa marche en Silésie , en 1760 , sont des chefs-d'œuvre de l'art.

Il y a sans doute du mérite à bien combiner un plan de campagne ; mais il est rare qu'on puisse l'exécuter entièrement; un événement imprévu , tel que la perte d'une bataille , change quelquefois complètement la direction de la guerre : c'est dans ces occasions importantes , dans ces moments de crise , que le génie se développe avec plus d'éclat. Un général ordinaire est presque toujours embarrassé; Frédéric ne le fut jamais, et ses opérations inopinées sont autant de leçons pour les gens de l'art. Nous avons déjà observé , dans le chapitre précédent, qu'il a justifié par sa marche en Bohème, une maxime importante, celle de diriger le» retraite» parallèlement à la ligne doses frontière»; par son application, l'armée prussienne , au lieu d'attirer le théâtre de la guerre eu Silésie, le porta dans les provinces ennemies. Si les Autrichiens avaient profité de cette leçon dans les guerres de la révolution , ils n'auraient probablement pas abandonné tant de pays-, et le théâtre des opérations n'eut pas été transféré en deux campagnes , des rives de l'Oise sur les bords du Danube , au cœur de l'Allemagne. C'est assex de preuves pour démontrer l'importance des lignes acciden-

telles ; il serait inutile d'en fournir un plus grand nombre. Je vais maintenant analyser les lignes d'opérations des Autrichiens et des Français sur le Rhin.

Observation» »ur le» ligne» d'opérations choisies par les Autrichiens et les Français dan» la guerre de sept an».

Nous avons déjà donné la description de»

lignes d'opérations territoriales des Autrichiens ; il reste à examiner les manœuvra au moyen desquelles leurs généraux en embrassèrent le développement, soit dans la défensive , soit pour l'invasion des provinces ennemies.

Un coup d'œil sur la carte générale , fera voir que la Bohème était le point central d'où les Autrichiens pouvaient diriger la masse de leurs forces avec le plus d'avantage.

Les frontières des trois lignes forment presque un angle saillant. (Voyez pl. 20, fig. 2.) J'aurai occasion de démontrer plus tard combien cette configuration est avantageuse à la Bohême , quoique Lloyd ait prétendu le contraire ; mais il faut observer ici que , par cette position , les Prussiens étaient forcés d'agir sur deux lignes extérieures , tandis que leurs ennemis pouvaient les faire intérieures , ou même n'en avoir qu'une simple : en effet, si les premier»

avaient laissé la Saxe ou la Silésie à découvert , rien n'eût empêché la grande armée autrichienne de s'emparer , en manœuvrant avec vigueur , de celle qui aurait été abandonnée. Cette position centrale de la masse de ses forces devenait d'autant plus avantageuse, qu'un grand fleuve partageait l'angle saillant et coulait diagonalcment vers la Saxe et le centre des Étals prussiens; ses opérations sur l'une ou l'autre de ces provinces étaient donc favorisées par la ligue de l'Elbe , an moyen de laquelle une division aurait contenu un des corps ennemis .

au moins assex longtemps pour que l'armer

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