‹ Histoire critique et militaire des guerres de Frédéric II, comparées au système moderne, avec un recueil des principes les plus importants de l'art de la guerre, rédigée sur de nouveaux documentsChapitre 91 sur 196 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

pût accabler l'autre. Le roi dot son saint à I la manière vicieuse dont les généraux ennemis opérèrent.

En 1756, l'armée autrichienne n'étant pas en mesure, ne chercha qu'à délivrer les Saxons. En 1757, les dispositions du maréchal Brown, sous les rapporta offensifs et défensifs, furent également vicieuses; au lieu de profiter de sa position centrale pour tenir ses forces réunies, il forma quatre grandes divisions sur un développement de quntrc- Tingta lieues ; un système pareil n'est bon ni pour l'attaque ni pour la défense. Apres la bataille de Kollin , au lieu d'opérer eu masse sur l'Elbe et sur la Saxe , où l'armée française marchait, le prince Charles Ht des efforts loin du but principal , et perdit un temps précieux devant les places de In Silésie.

En 1758, Daun fut plus sage; après la levée du siège d'Olmutz, et la marche du roi contre les Russes, il se dirigea sur Dresde ; mais alors l'armée française n'était plus en Saxe, et le maréchal perdit son temps dans des positions inabordables ; il détacha même 20,000 hommes sur Neiss, quoique cette expédition n'offrit qu'un faible intérêt, lorsqu'on pouvait accabler le prince Henri, et porter rapidement le théâtre de la guerre dans le Brandebourg. La formation de celte double ligne et la leuteur firent perdre au maréchal le fruit d'un bon plan ; elles permirent nu roi de réparer les pertes de la bataille de Hohenkirch , par la manœuvre suivante, rapportée dans le chapitre Xlll.

En 1759, Daun prend Dresde et manœuvre en Lusace ; les Russes gagnent la bataille de Kuncrsdorf, et marchent vers la même province. Cette combinaison concentrique des opérations, la seule qui eût lieu dans cette guerre, met Frédéric à deux doigts de sa perte ; la lenteur compassée du maréchal autrichien gâte tout, et l'expérience prouve que : deux armées, qui manœuvrent sur une même frontière, sous des chefs différents, ne valent pas mieux que deux

lignes d'opérations extérieures. Les Russes retournent en Pologne, sans nvoir pu convenir d'un plan d'opérations.

En 1760, les premières dispositions des coalisés ne sont pas mieux combinées. Le roi, en marchant trop tard en Silésie, attire toutes les forces ennemies sur cette province; mais il conserve une position centrale, et bat Laudon à Liegnitz. Les armées russe et autrichienne, distantes seulement de quelques marches, ne peuvent s'entendre, ni combiner un mouvement. Les Russes marchent excentriquement, en s'éloignant de leurs alliés , pour descendre l'Oder, et faire une diversion sur Berlin.

Daun isolé, est repoussé dans les montagnes de la haute Silésie. Lorsque les Russes retournent en Pologne, les opérations deviennent plus actives ; les armées des deux partis marchent en Saxe, où le roi gagne la bataille de Torgau sur une partie des forces autrichiennes.

En 1761, les efforts principaux se font en Silésie, quoique la possession de Dresde permit de les diriger, avec beaucoup plus de succès, en Saxe et même sur le Brandebourg.

Le roi, par ses dispositions et le camp de Buntzclwilz , arrête Laudon et les Russes qui, malgré leur énorme supériorité, se bornent à des parades, à des démonstrations qui n'aboutissent à rien. Daun reste toute la campagne à Dresde, sans tirer parti de sa situation.

En 1762, Frédéric débarrassé des Russes, reprend Schwcidnilz , et repousse Daun dans les montagnes. Le prince Henri bat la double ligne d'opérations en Saxe, et l'Autriche fait la paix après sept campagnes, où ses généraux gagnèrent plusieurs batailles sans en obtenir le moindre résultat.

Les généraux français ne furent ni plus habiles ni plus heureux.

Dès la campagne de 1758, ils formèrent deux lignes d'opérations, en Hesse et sur le Wcser, dans un développement de 100 lieues. Ferdinand, en manœuvrant sur l'ex-

trémité gauche de cette ligne, n'eut à combattre que des corps isolés, qu'il força à se retirer derrière le Rhin.

Contades,qui prit le commandement après la bataille de Crcveldt, saisit les avantages do la ligne du Rhin dont il tenait toutes les places, et que son adversaire avait eu la témérité de franchir par sa droite, en venant se placer entre la mer du Nord, une armée supérieure, et les frontières de France. Nous avons vu, dans le chap. IX, combien le maréchal aurait pu tirer parti de toutes ces chances, s'il avait opéré, par sa droite, avec un peu plus de rapidité et de vigueur.

11 tenait une position semblable à celle de .Napoléon surlaSaale, en 1806, avec encore plus d'avantage, puisque Wescl, qui était à la ligne du Rhin ce que Magdebourg était à celle de l'Elbe, se trouvait en son pouvoir; tandis que Ronaparte n'avait pas Magdebourg.

A la fin de la campagne, les deux armées françaises perdirent tous les fruits de leurs succès partiels, parce que le duc, en prenant une position centrale, rompit le concert de leurs opérations ; elles perdirent ainsi leur temps à des mouvements décousus, à une correspondance sans fin, à des mémoires et des plans sans résultat.

A l'ouverture de la campagne de 1*739, Ferdinand voulant profiter des avantages de sa ligne intérieure, résolut d'accabler le corps qui se trouvait dans le pays de Hesse, pendant que la grande armée restait tranquille dans ses quartiers d'hiver; la réussite de ce plan aurait amené la ruine totale de l'armée de Broglie ; la bataille de Bergen en décida autrement, parce que le duc n'était pas assez fort pour remplacer ses pertes et renouveler une attaque le lendemain d'un échec. Enfin les François comprirent qu'il était plus avantageux d'opérer réunis , et leurs armées se concentrèrent en Hesse; la conquête de ce pays et celle d'une grande partie de la Westphalic furent le résultat de cette combinaison ; la perte de la trop fa-

PERATIONS MILITAIRES.

meuse bataille de Minden, qui aurait eu des suites incalculables si les armées eussent élo isolées, n'en eut de fâcheux que par la retraite précipitée de Conlades, qui repassa le Weser, tandis qu'il pouvait facilement se maintenir sur la rive droite; sans cet incident , l'armée battue aurait conservé ses conquêtes, et en eût peut-être fait de nouvelles par le seul effet de sa concentration.

En 1760, Broglie réunit toutes ses forces dans l'électoral de Hesse. Ce système valut une campagne honorable et avantageuse aux armées françaises : quoique le maréchal ne sût pas profiter de sa supériorité, et ne formât aucune entreprise importante, son armée fit des conquêtes , et s'y maintint.

En 1761, la scène changea de face; on eût dit que le cabinet de Versailles se lassait de bien combiner ses plans. Les armées furent renforcées et portées à 199 bataillons et 197 escadrons ; jamais la France n'en eut de plus formidable sur une seule frontière; mais on forma deux corps à une grande dutance, l'un commandé par Broglie, et l'autre par le prince de Soubise. On fit la guerre à coup de plume ; un des généraux formait des plans qui ne convenaient pas à son collègue ; les mémoires remplaçaient les combats ; car lorsqu'ils étaient d'accord sur une opération, l'ennemi avait eu le temps de les prévenir et en changeant ses dispositions, il les mettait dans la nécessité d'avoir recours à de nouveaux mémoires. Enfin, il fallut bien se réunir ; mais le commandement resta partagé. Les deux armées attaquèrent Ferdinand ; celle de Broglie commença ses opérations trop tôt, et au jour fixé pour l'effort combiné, le prince de Soubise s'engagea trop tard : on fut battu ; pouvait -on ne pas l'être? Les mêmes causes produisent les mêmes effets.

En comparant les lignes-manœuvres des Autrichiens, des Russes et des Français avec celles de Frédéric, on voit qu'elles étaient

combinées contre tout principe, et l'on expliquera facilement la différence de leurs résultats. Si le roi de Prusse, dans ses premières campagnes, avait possédé l'art de profiter de ses victoires, au même degré que cela s'est vu de nos jours, ces effets auraient été plus décisifs.

Observation» sur tes lignes-manœuvres de la dernière guerre.

Au commencement de cette lutte terrible, qui eut des chances si variées, la Prusse et l'Autriche étaient les seuls ennemis connus de la France, et le théâtre de la guerre ne s'étendait en Italie, que pour s'observer réciproquement, attendu que ce pays était trop éloigné du but. Le développement des lignes d'opérations comprenant l'espace qui s'étend depuis Huninguc jusqu'à Dunkerque, présentait trois divisions principales : celle de droite renfermait la* ligne du Rhin, depuis Huninguc jusqu'à Landau, et de là à la .Moselle ; celle du centre était formée de l'intervalle entre la Moselle et la Meuse ; celle de gauche de l'étendue des frontières , de Givet à Dunkerque.

Lorsque la France déclara la guerre à l'Empereur, son intention était de prévenir la réunion de ses ennemis. Elle avait alors 100.000 hommes sur l'étendue des trois lignes dont nous venons de parler , et les Autrichiens pas au delà de 35,000 dans la Belgique. 11 est donc impossible de pénétrer le motif qui empêcha les Français de conquérir cette province , où rien ne leur aurait résisté. Il se passa quatre mois entre la déclaration de guerre, et le rassemblement des forces alliées. N 'était-il pas probable, néanmoins, que l'invasion de la Belgique eût empêché celle de la Champagne, en donnant au roi de Prusse la mesure des forces de la France, et l'engageant à ne pas sacrifier ses années pour un intérêt secondaire, tel que celui d'une forme de gouvernement ? et si cette invasion de la Cham-

pagne n'a pas eu les suites que tout le monde s*en promettait, à quoi a-t-il tenu qu'elle ne changeât la face de l'Europe?

Cette question facile à résoudre, mais qu'il n'entre pas dans notre plan déraisonner, est une grande preuve de l'importance du choix des lignes d'opérations.

Lorsque les Prussiens arrivèrent, à la fin de juillet, à Coblenlz, il est certain que les Français ne pouvaient plus faire la guerre d'invasion, et que ce rôle était destiné aux armées coalisées. Voyons de quelle manière elles s'en acquittèrent.

Les forces des Français, sur le développement des frontières dont nous avons parlé, s'élevaient alors à 1 15,000 hommes environ. Répandues sur un front de 140 lieues, divisées en cinq corps d'armée, il était impossible que ces forces pussent présenter une résistance bien efficace; car pour les empêcher d'agir, il suffisait d'opérer sur le centre et de s'opposer à leur jonction. A celte raison militaire venaient se réunir toutes les raisons d'Etat; le but qu'on se proposait était entièrement politique; on ne pouvait l'atteindre que par des opérations rapides et vigoureuses. La ligne territoriale située entre la Moselle et la Meuse, qui formait celle du centre, moins fortifiée que le reste de cette frontière, présentait en outre aux alliés l'excellente place de Luxembourg, pour base. Elle fut donc choisie avec discernement; nous allons voir que l'exécution ne répondit pas au plan.

La cour de Vienne avait le plus grand intérêt à cette guerre, à cause de ses relations de famille et des dangers auxquels ses provinces eussent été exposées en cas de revers. Par une spéculation politique, dont il serait difficile de rendre raison, le rôle principal fut néanmoins abandonné aux Prussiens; la maison d'Autriche ne coopéra à l'invasion qu'avec une trentaine de bataillons : 45,000 hommes restèrent en observation dans le Rrisgau, sur le Rhin et en Flandre. Où se tenaient donc cachées les forces imposantes

TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES

que cette puissance déploya dans la suite ?

Quelle destination plus utile à leur assigner que celle d'assurer les flancs de l'année d'invasion ? Ce système étonnant, que l'Autriche a payé d'ailleurs très-cher, n'expliquerait-il pas la résolution des Prussiens, de sortir, des la première campagne, d'une scène où ils n'auraient jamais dû figurer.

Si je me suis laissé entraîner à cette discussion étrangère à l'art, c'est qu'elle est étroitement liée avec l'existence d'un corps qui aurait dû, non pas couvrir le Brisgau, mais le flanc des Prussiens, en faisant face à la Moselle, et contenant Luckner au camp de Metz. Il faut néanmoins convenir , que l'armée prussienne ne mit pas dans ses opérations toute l'activité nécessaire pour en assurer la réussite; elle resta huit jours dans son camp de Kons assex inutilement ; si elle avait prévenu Duraouriez aux Islettes , ou qu'elle eût tenté plus sérieusement de l'en chasser, elle aurait eu encore tout l'avantage d'une masse concentrée contre plusieurs divisions isolées, pour les accabler successivement, et rendre leur réunion impossible. Je crois que Frédéric, en pareil cas, eût justifié le propos de Damouriez.

Celui-ci disait à Grandpré, que s'il avait eu affaire au grand roi , il se trouverait déjà repoussé bien loin derrière Châlons.

Les Autrichiens prouvèrent, dans cette campagne, qu'ils n'étaient pas revenus de la manie de tout couvrir pour tout garder.

L'idée d'avoir 20,000 hommes dans le Brisgau, tandis que la Moselle et la Sarre restaient dégarnies , démontre qu'ils ont toujours eu peur de perdre un village, et que ce système les a engagés à former ces grands détachements qui plaisaient tant à la plupart de leurs généraux. Us n'ont jamais pensé que les gros bataillons eurent toujours raison; ils ont cru qu'il fallait occuper tout le développement des frontières, pour qu'elles ne fussent pas envahies, tandis que c'est un moyen de les rendre accessibles sur tous les points.

Je ne m'étendrai pas davantage ici sur cette campagne. J'observerai seulement que Duraouriez abandonna sans motif la poursuite de l'armée alliée pour transférer le théâtre de la guerre, du centre à l'extrême gauche de la ligne générale d'opérations :

d'ailleurs il ne sut pas donner un grand but à ce mouvement, et alla attaquer de front l'armée du duc de Saxe-Teschen, tandis qu'en descendant la Meuse sur Namur, avec sa masse, il aurait pu la refouler sur la mer du Nord, vers Nieuport ou 0stende, et l'anéantir entièrement, par une bataille plus heureuse que celle de Jeramapes.

' La campagne de 1703 offre un nouvel exemple de l'influence du mauvais choix des lignes. Les Autrichiens remportèrent des victoires, et reprirent la Belgique, parce que Dumouriez étendit maladroitement le champ de ses opérations. Jusque-là, on ne saurait leur faire aiîcun reproche ; le désir de reconquérir ces riches contrées justifie cette entreprise, sagement dirigée contre l'extrême droite du grand front de Duraouriez. Mais, lorsqu'ils eurent repoussé l'armée française sous lecanondeValenciennet; que, désorganisée, livrée à tous les ravages de l'anarchie qui désolait l'intérieur, elle se trouvait hors d'état de résister, pourquoi rester onze mois devant quelques places, et laisser aux républicains le temps de formerde nouvelles armées? Lorsqu'on se rappelle la situation déplorable de la France et l'état de dénùment des débris de l'armée de Dampierre, peut-on concevoir quelque chose aux parades des alliés devant les places de Flandre ?

La guerre d'invasion est surtout avantageuse , lorsque l'empire qu'on attaque est tout entier dans la capitale. Sous le gouvernement d'un grand prince et dans les guerres ordinaires , le chef-lieu de l'empire est au quartier général ; mais sous un prince faible , dans un État démocratique, et plus encore dans une guerre d'opinion , la capi-

taie est ordinairement le centre de la puissance nationale (1).

Si cette vérité avait pu être mise en doute, elle eût été justifiée dans cette occasion. La France était tellement dans Paris , que les deux tiers de la nation avait levé l'étendard contre le gouvernement qui l'opprimait.

Si après avoir battu l'armée française à Faniars , on eût laissé les Hollandais et les Hanovriens en observation devant ses débris , que les Anglais et la grande armée autrichienne eussent dirigé leurs opérations sur la Meuse, la Sarre et la Moselle, de concert avec l'armée prussienne , et une partie de l'armée inutile du Haut-Rhin , il est certain qu'une masse de 120,000 hommes aurait pu agir avec deux corps de flancs pour couvrir la ligne d'invasion. Je pense même que sans changer la direction de la guerre , ni courir de grands risques , on aurait pu laisser aux Hollandais et Hanovriens, le soin de masquer Maubeuge et Valenciennes, et poursuivre avec le gros de l'armée les débris de celle de Darapierre. Mais après plusieurs victoires, 200,000 hommes furent occupés pendant six mois à faire des sièges , sans gagner un pouce de terrain. Au moment où ils menaçaient d'envahir la France , ils établirent 18 ou 16 corps dans des positions défensives pour couvrir leurs propres frontières! Ne semble-t-il pas voir le prince Charles de Lorraine, en 1757, décider dans un conseil de guerre qu'il n'attaquera pas Breslau avec 90,000 hommes, de peur que la garnison de Schweidnitz , forte de 6,000 hommes, ne lui coupe la retraite !

Il n'est pas moins étonnant, qu'après avoir fait, au commencement de la campagne, les plus grands efforts sur la droite de la ligne générale, on les ait portés ensuite

(1) La prise de Paris par les alliés décida du sort de {Napoléon; mais cette circonstance ne détruit pas mon assertion. Napoléon, sans armée, avait toute l'Europe sur les bras , et la nation française ,

sur l'extrême gauche ; ainsi , tandis que les alliés agissaient en Flandre, les forces imposantes qui étaient sur le Rhin , ne les secondaient point ; lorsque ces forces opérèrent oflensivement à leur tour, les alliés restèrent dans l'inaction. Ces fausses combinaisons ne ressemblent-elles pas à celles de Soubise et de Broglie, en 1761 , et à toutes les doubles lignes de la guerre de sept ans?

En 1794 , la scène change totalement de face. Les Français passent d'une défensive pénible, à une offensive brillante. Les combinaisons de cette campagne ont été sans doute bien établies ; mais on les a exagérées , en les présentant comme un nouveau système de guerre.

Pour s'assurer de la justesse de mon assertion , jetons les yeux sur la position respective des armées dans cette campagne et en 1757 , on voit qu'elle était à peu près la même, et que la direction des opérations se ressemble absolument. Les Français avaient quatre corps qui se réunirent en deux grandes armées , comme le roi de Prusse avait quatre divisions qui formèrent deux armées, au débouché des montagnes. Les deux grands corps prirent à leur tour une direction concentrique, en 1794, sur Bruxelles, comme Frédéric et Schwerin l'avaient prise, en 1757, sur Prague. La seule différence qui existe entre ces deux plans , c'est que les troupes autrichiennes, moins disséminées , avaient en Flandre une position moins étendue que celle de Brown en Bohême ; mais cette différence n'est certainement pas en faveur du plan de 1794. Ce dernier avait de plus contre lui la position de la mer du Nord ; on fut forcé , pour déborder la droite des Autrichiens , de faire filer le général Pichegru entre les rives de

elle-même, avait séparé sa cause de la sienne. Avec 50,000 hommes de plus , on eût bien vu que sa capitale était vraiment au quartier général.

TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES

cette mer, et la masse des forces ennemies :

direction la plus dangereuse et la plus fautive , que l'on puisse donner aux grandes opérations. Ce mouvement est absolument le même que celui de Beningsen sur la basse Vistule , qui faillit compromettre l'armée russe en 1807.

Le sort de l'armée prussienne, rejelée sur la Baltique après avoir été coupée de ses communications, est une autre preuve de cette vérité.

Si Cobourg avait opéré comme on l'a fait de nos jours, il eût aisément fait repentir Pichegru , qui exécuta cette manœuvre audacieuse un mois avant que Jourdan ne fût en mesure de le seconder.

La grande armée autrichienne , destinée à l'offensive , était au centre , devant Landrecies; elle se composait de 106 bataillons et 150 escadrons; elle avait sur son flanc droit le corps de Clairfayt, pour couvrir la Flandre, et a sa gauche, le corps du prince de Kaunitz. Le gain d'une bataille sous les murs de cette place lui en fit ouvrir les portes. On trouva sur le général Chapuis le plan de la diversion en Flandre , et l'on envoya à Clairfayt douze bataillons ! Longtemps après , et lorsqu'on eut connaissance des succès des Français , le corps d'York marcha à son secours. Mais que faisait alors le reste de l'armée devant Landrecics, puisque le dépai t de ces forces l'obligeait à retarder son invasion? Le prince de Cobourg ne perdit-il pas tous les avantages de sa position centrale , en laissant battre successivement tous ses gros détachements et consolider les Français en Belgique? Enfin, l'armée se mit en mouvement, après avoir envoyé une partie de ses forces au prince de Kaunitz , et laissé une division à Cateau. Si, au lieu de morceler cette grande armée, on l'eût dirigée de suite sur Turcoing , on pouvait y réunir 100 bataillons et 140 escadrons. Quel résultat eût alors obtenu la fameuse diversion de Pichegru, coupé de ses frontières, et resserré entre la mer du

Nord et deux forteresses ennemies? Le plan d'invasion des Français n'eût pas seulement le défaut radical de toutes les lignes extérieures, il pécha encore dans l'exécution :

la diversion sur Courtray eut lieu le 26 avril, et Jourdan n'arriva à Charleroy que le 3 juin, plus d'un mois après. Quelle belle occasion pour les Autrichiens, de profiter de leur position centrale !

Je pense que si l'armée prussienne avait manœuvré par sa droite , et l'armée autrichienne par sa gauche, c'est-à-dire toute»

deux sur la Meuse, les affaires auraient prit une tournure bien différente; en effet, s'élablissant sur le centre d'une ligne disséminée, leur masse aurait certainement empêché la réunion de ses différentes parties. Il peut être dangereux d'attaquer en bataille rangée, le centre d'une armée en ligne contiguë, qui a la facilité d'être soutenue simultanément par ses ailes ; mais il en est bien autrement d'une ligne de cent trente lieues.

En la Prusse et l'Espagne se retirè-

rent de la coalition; le théâtre de la guerre sur le Rhin se rétrécit, et l'Italie ouvrit auv armées françaises un nouveau champ de gloire. Les lignes d'opérations de cette campagne, furent encore doubles. On voulut opérer par Dusseldorf et Manheim ; Clairfayt, plus sage que Cobourg, porta alternativement sa masse sur ces deux points, et remporta des victoires si décisives à Manheim, et dans les lignes de Mayence, qu'elles forcèrent l'armée de Sambre-et-Meusc à repasser le Rhin pour couvrir la Moselle, et ramenèrent Pichegru sous Landau.

En 1796, les lignes d'opérations suri»' Rhin sont calquées sur celles de 1757, et celles de Flandre en 1794, mais obtiennent* comme l'année précédente, un résultat bien différent. Les armées du Rhin et de Sambreet-Meuse partent des deux extrémités de In base, pour prendre une direction concentrique sur le Danube. Elles forment, comme en 1794, deux lignes extérieures L'archiduc Charles, plus habile que Cobourg, pro-

fite de la direction intérieure des siennes, I pour leur donner un point de concentration plus rapproché, et saisit l'instant où le Danube couvre le corps de Latour, pour dérober quelques marches à Moreau , et jeter toutes ses forces sur la droite de Jourdan, qu'il accable; la bataille de Wurtebourg décide du sort de l'Allemagne, et force l'armée de Moreau, étendue sur une ligne immense, à faire sa retraite.

Bonaparte, en Italie, commence sa carrière extraordinaire. Son système est d'isoler les armées piémontaise et autrichienne ; il réussit, par la bataille de Millésirao, à leur faire prendre deux lignes extérieures, et les bat ensuite successivement à Mondovi et à Lodi. Une armée formidable se rassemble dans le Tyrol , pour sauver Mantoue , qu'il assiège; elle commet l'imprudence d'y marcher sur deux lignes séparées par un lac.

L'éclair est moins prorapt que le général français ; il lève le siège , en abandonnant tout ; se porte, avec la majeure partie de ses forces, sur la première colonne, qui débouche par Brescia, la bat et la rejette dans les montagnes. La seconde colonne arrivée sur le même terrain, y est battue à son tour, et forcée de se retirer dans le Tyrol pour communiquer avec sa droite. Wurmser, pour qui ces leçons sont perdues, veut couvrir les deux lignes de Roveredo et de licence; Bonaparte après avoir accablé et repoussé la première sur le Lawis, change alors de direction à droite, débouche par les gorges de la Brenta, sur la ligne de gauche, et force les débris de cette belle armée à se sauver dans Mantoue, où ils sont enfin contraints à capituler.

En 1 799, les hostilités recommencent; les Français, punis pour avoir formé deux lignes extérieures en 1 796, en ont néanmoins

(1) Ce chapitre a été écrit en 1803 : depuis nous aroos été témoins d'événements oussi brillants, mais qui ne furent pas plus savamment combinés. Les manœuvres des Français devant Dlm et Jéna;

I trois, sur le Rhin et le Danube. Une armée de gauche observe le bas Rhin celle du centre marche sur le Danube; la Suisse, qui flanque l'Italie et la Souabe, est occupée par une troisième armée aussi forte que les deux autres. Les trois corps ne pouvaient être réunis que dans la vallée de l'Inn, à quatrevingts lieues de la base de leurs opérations ! L'archiduc a des forces égales; mais il les réunit sur le centre , qu'il accable à Stockach , et l'armée d'Helvétie est forcée d'évacuer les Grisons et la Suisse orientale.

Les coalisés commettent à leur tour la même faute, et au lieu de poursuivre la conquête de ce boulevard central , qui leur coûta si cher ensuite, ils font une double ligne en Suisse et sur le bas Rhin. Leur armée de Suisse est accablée à Zurich, tandis que celle du Rhin s'amuse , vers Hanheim. En Italie, on forme la double ligne de Naples, où 32,000 hommes sont occupés inutilement, tandis que surl'Adige, où doivent se porter les plus grands coups, l'armée, trop faible, essuie des revers accablants. Lorsque cette armée de Naples revient au Nord, elle commet encore la faute de prendre une direction opposée à celle de Moreau ; Suwarow profite habilement de la position centrale qu'on lui laisse, marche à la premicro de ces armées, et la bat à quelques lieues de l'autre.

En 1800, tout change de face, Bonaparte est revenu d'Égypte, et cette campagne présente une nouvelle combinaison des lignes d'opérations (1); 150,000 hommes filent sur les flancs de la Suisse, débouchent d'un côté sur le Danube, et de l'autre sur le Pô; cette marche savante, assura la conquête de contrées immenses. L'histoire moderne n'avait offert jusqu'alors aucune opération semblable. Les armées françaises forment deux

la marche des Russes sur Kaluga et la Beresina : celle des alliés sur Leipiig en offrirent une nouvelle application avec de plus grands résultats

encore.

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TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES

lignes intérieures qui se soutiennent réciproquement; les Autrichiens sont forces, au contraire , à prendre une direction extérieure, qui les met hors d'état de communiquer. Par celte manœuvre, l'armée de réserve coupe l'ennemi de sa ligne d'opérations, et conserve elle-même toutes ses relations avec ses frontières et l'armée du Rhin, qui forme sa ligne secondaire La fig. 8, pl. 20, démontre celte vérité, et présente la situation respective des deux partis. A A indiquent les armées de réserve et du Rhin; BB celles de Mêlas et de Kray; CCCC les passages du Saint-Bernard, du Simplon, du Saint-Gothard et du Splugen. On voit par cette figure, que Mêlas est coupé de sa base, et que le général français, au contraire, ne court aucun risque, puisqu'il conserve toutes ses communications avec les frontières et sa ligne secondaire.

L'analvse des événements mémorables dont nous venons d'esquisser l'ensemble , suffira pour convaincre de l'importance du choix des lignes-manœuvres dans les opérations militaires. En effet, c'est de lui que dépend le salut et la perte des empires. Il peut réparer les désastres d'une bataille perdue, rendre vaine une invasion, étendre les avantages d'une victoire, assurer la conquête d'un pays.

En comparant les combinaisons et les résultats des plus célèbres campagnes, on verra aussi que toutes les lignes d'opérations qui ont réussi se rnttachaient aux principes généraux présentés dans le chapitre Vil, car les lignes simple* et les lignes intérieures ont pour but de mettre en action , au point le plus important, et par le moyen des mouvements stratégiques , fin plus grand nombre de divisions , et par conséquent une plus forte masse que l 'ennemi. On se convaincra également que toutes celles qui échouèrent, renfermaient les vices opposés à ces principes, puisque les lignes doubles extérieures et toutes les lignes multipliées tendent à présenter des parties

faibles et isolées, à la masse qui doit les

accabler.

Il me reste maintenant à démontrer l'influence de la configuration des frontières sur la direction des grandes opérations, et à soumettre quelques réflexions sur les lignes excentriques.

Lloyd et Bulow les ont appliquées aui retraites; le dernier surtout a prétend^ qu'une retraite, pour être bonne, devait être excentrique, comme la figure suivante :

c'est-à-dire, que l'armée, commençant cette opération d'un point donné, doit suivre plusieurs lignes divergentes , pour couvrir une plus grande étendue de frontières , et menacer les flancs de son adversaire par ses deux extrémités.

Avec ces grands mots de flancs, on donne un air d'importance aux systèmes les plu»

contraires aux principes de l'art. Une armée en retraite est toujours inférieure physiquement et moralement, parce qu'elle ne se retire que par suite de revers, ou de son infériorité numérique. Faut-il donc l'affaiblir encore plus en la disséminant? Je ne combats pas les retraites exécutées sur plusieurs colonnes pour les rendre plus faciles , lorsque ces colonnes pourront se soutenir ; je parle de celles qu'on effectuerait sur des lignes d'opérations divergentes , que la figure définit. Je suppose une armée de 40,000 hommes en retraite , devant une autre de 60,000. Si la première forme quatre divisions isolées, d'environ 10,000 hommes, l'ennemi , en manœuvrant sur deux lignes d'opérations de 30,000 hommes chacune, ne pourra-t-il pas tourner, envelopper, disperser , et ruiner successivement toute* ces

CUAPlïKfc XIV.

divisions? Quel moyeu auront-elles d'échapper à ce sort? celui de se concentrer.

Or , ce moyen étant opposé à la proposition de l'auteur, son système tombe de kii-méiue.

J'inroquerai, à l'appui de mon raisonnement, les grandes leçons de l'expérience.

Lorsque les premières divisions de l'armée d'Italie furent repoussées par Wurmser , Bonaparte les rassembla toutes à Roverbella , et quoiqu'il n'eût que -40,000 homme» , il en battit 60,000 , parce qu'il n'eut à combattre que des colonnes isolées. S'il Avait fait une retraite excentrique , que seraient devenues son armée et ses conquêtes ?

Wurmser , après ce premier échec , fit une retraite excentrique , en dirigeant ses deux ailes vers le» extrémités de sa ligne de défense. Qu'arriva-t-il? la droite, quoique favorisée par les montagnes du Tyrol , fut battue à Trente ; Bonaparte se dirigea ensuite sur les derrières de la gauche , et la détruisit à Bassano et à Mantoue.

Lorsque l'archiduc Charles céda aux premier» efforts de deux armées françaises , en 1796 , aurait-il sauvé l'Allemagne par une manœuvre excentrique? N'est-ce pas, au contraire, à la direction conccntriqne de sa retraite que l'Allemagne dut son salut? En- Hd. Moreau, qui avait marché sur un développement immense, par divisions isolées , « aperçut que ce système inconcevable était bon pour «e faire détruire , lorsqu'il était question de combattre et surtout de se retirer; il concentra ses forces disséminées, et tous les efforts de l'ennemi se brisèrent devant une masse, qu'il devait observer sur tous les points d'une ligne de quatre-vingts lieue». Après de tels exemples, il n'y a, ce me semble, rien à répliquer.

Bulow a encore commis une grande erreur, en appelant retraites parallèles, celles qui ont lieu directement, d'un point donné, à la ligne des frontières ; ce sont, au contraire, des retraites directes ou perpendiculaires. Les ligne» de retraite sont parallèles,

lorsqu'elles parcourent une étendue de pays située le long des froutières , comme fit le roi de Prusse, en marchant de Moravie en Bohême ; alors la ligue de bataille de l'armée est perpendiculaire à celle des frontières, ainsi que la figure suivante le démontre :

Frontières.

AB représente la ligne de bataille de l'armée. CD indiquent celle qu'elle va parcourir en retraite. Mais , lorsque l'armée et les frontières sont parallèles, la ligne de retraite est nécessairement perpendiculaire; la figure donnée par Bulow en est une preuve.

Frontière:

Armée.

dans ce chapitre , on voit que :

1° Pour manœuvrer convenablement, il ne faut jamais former deux armée$ sur la même frontière.

2° Les lignes doubles , contre une simple , échoueront toujours à chances égales , par les raisons indiquées au chapitre Vli.

â° Les lignes intérieures résisteront avec avantage aux lignes extérieures , soit sur la même frontière, soit sur deux frontières différentes.

La réussite de tous les grands inouve-

TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES

ments stratégiques de Frédéric, principalement celui qui suivit la bataille de Hohenkirch ; les revers des Autrichiens dans la guerre de sept ans ; ceux des Français dans la guerre de Hanovre ; sur le Rhin et le Danube, en 1796 et 1799; enfin , l'immortelle campngne de 1800, prouvent concurremment la vérité de cette maxime. L'invasion delà Belgique, en 1794, qui réussit contre ces principes, ne peut être présentée comme exception , puisque les Autrichiens ne profitèrent pas de leur position centrale pour fondre en masse sur la gauche des Français , hors d'état pendant quinze jours d'être soutenue.

4° La direction la plus avantageuse d'une ligne-manœuvre , est le centre quand les forces ennemies sont divisées sur une ligne trop étendue ; mais dans toute autre hypothèse, c'est sur une des extrémités , et de là sur les derrières de la ligne de défense de l'ennemi. Les combinaisons de la campagne de 1800 ont prouvé cette vérité (1).

L'avantage de cette direction ne provient pas seulement de ce qu'en attaquant une extrémité, l'on n'a à combattre qu'une partie des forces ennemies; il en dérive un plus grand encore , de ce que leur ligne de défense est ainsi menacée d'être prise à revers. L'armée du Rhin, après avoir fait des démonstrations contre l'aile gauche de Kray, marcha rapidement le long de la Suisse , et se trouvant ainsi sur l'extrémité droite de sa ligne de défense, conquit, sans combat, la majeure partie de la Souabe. Les résultats de la combinaison, qui porta l'armée de réserve sur les derrières de Mêlas

(1) J'ai cru devoir donner cet article tel que je l'ai écrit au camp de Boulogne avant les campagnes de 1805, 1806 cl 1809. C'est une grande satisfaction pour moi d'avoir découvert, dans les premières opérations de Napoléon, les causes du système qu'il a suivi dès lors.

La marche de la grande armée française sur Donauwerth, où elle s'établit sur l'extrême droite de Mack, dont elle coupa ensuite les communications • vec sa base et sa ligne secondaire, le mouvement

en lui coupant sa ligne, ne furent pas moins brillants.

5° La configuration des frontières peut être d'une grande importance dans la direction de ces lignes. Les positions centrales, qui forment angle saillant vers F ennemi, comme la Bohême, la Suisse (Voy. la fig. î, pl. 20), sont les plus avantageuses, parce qu'elles sont naturellement intérieures, et qu'elles conduisent sur les derrières, ou sur une des extrémités de sa ligne de défense. Les côtés de cet angle saillant sont donc si importants, qu'il faut joindre toutes les ressources de l'art ô celles de la nature pour les rendre inattaquables.

6° Au défaut de ces positions centrales, on pourra y suppléer par la direction relative des lignes -manœuvres, comme la figure suivante U démontre.

CD manœuvrant sur le flanc droit de l'armée AB, et HI se portant sur le flanc gauche deFG, formeront les deux lignes intérieures CK, IK sur une extrémité de chacune des lignes extérieures AB et FG, qu'ils pourront accabler l'une après l'autre, en y portant alternativement la masse de leuri forces. Cette combinaison présente les résultats des lignes d'opérations de 1800 et de 1809.

7 n La configuration du théâtre de la guerre

exécuté en 1806 par les sources du Mein et de la Saale, contre l'extrême gauche de l'armée prussienne, tiennent aux mêmes principes, et procurèrent les mêmes résultats. Enfin , les victoires mémorables d'Abcnsberg et d'Eckmuhl nous offrent les preuves les plus incontestables de la supériorité des masses centrales ou des lignes intérieures habilement mises en action contre des corps divisés» lorsque toutes chances sont d'ailleurs égales.

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