CHAPITRE XV
de la Marine pour lui faire jour, fournit son feu sur les dragons prussiens, qui conversèrent à gauche, le chargèrent, et le prirent avec 10 pièces de canon et 2 drapeaux.
A onie heures, l'armée française était en désordre, à l'exception du corps de Broglie qui n'avait point été engagé. 11 couvrit la retraite de la droite sur Minden, et les Saxons celle de la gauche.
Cette bataille, où les Français perdirent 7,000 hommes , aurait été moins décisive , si le duc n'eût porté sur leurs derrières les corps de Drewes et du prince héréditaire.
Ce dernier commandait l'expédition dont nous avons déjà fait mention; il arriva, le SI , à Querohein, et battit le lendemain le duc de Brissac, posté avec 8,000 hommes à Kofeld pour couvrir les communications par Hervorden ; ce succès rendit la situation du maréchal de Contades très-critique, car le prince occupa, aussitôt après le combat, la position de Behmen, et les défilés de Bergkirchen. La retraite devenant impraticable sur la rive gauche du Weser, il fallut passer ce fleuve à Minden , et se retirer sur Cassel en toute diligence. Les bagages de l'armée furent presque tous enlevés près de Detmold, par les chasseurs de Freylag ; le maréchal y perdit les siens , ainsi que le prince de Conti.
Minden capitula le lendemain.
Tenipethof regarde cette bataille comme une des plus remarquables et des plus intéressantes sous les rapports de l'art. Les dispositions qui précédèrent l'affaire, celles qui eurent lieu pendant l'action, méritent, suivant lui, l'attention de la postérité. Ferdinand s'y montre en général qui connaît les ressources les plus étonnantes de l'art.
Ses manœuvres , pour amener l'ennemi au point où il désirait, sont des chefs-d'œuvre;
(1 ) Les canonnades sont devenues plus sérieuses depuis que ceci a clé écrit. Les armées ont eu jusqu'à mille pièces qui ont vomi la mort dans des co-
rien ne prouve mieux la solidité de ses maximes, que l'idée hardie qu'il conçut de s'affaiblir pour être plut fort. La division en plusieurs corps de son armée, déjà inférieure, avait en effet toutes les apparences d'une faute , et présentait trop d'avantages aux généraux français pour ne pas les engager à la mettre à profit.
A mon avis , cependant , il faut moins blâmer le maréchal de Contades d'avoir livré bataille, que de n'avoir pas connu son adversaire , et deviné le motif secret de ses dispositions fautives. On ne saurait trop le répéter, le premier mérite d'un général est de bien juger les talents et le caractère de son adversaire , de pénétrer ses vues les plus secrètes, et de saisir le but de ses opérations.
L'ordre de bataille de l'armée française était excessivement défectueux. C'est un usage consacré de placer la cavalerie dans la plaine, et l'infanterie sur un terrain coupé ; néanmoins cet usage doit être subordonne au grand principe de ne jamais morceler une ligne d'infanterie , en la coupant par une arme, qui n'a pas de consistance pur elle-même.
Le projet d'accabler vivement le corps de Wangenheim était fort bon ; mais ce n'est point par une canonnade qu'on force un : général d'abandonner son poste, surtout
I lorsqu'il en connaît les effets. Lescanonna-
des sont des compliments auxquels on répond sans peine ; elles sont presque tou- I jours aussi insignifiantes que celle de Minden : et l'on est obligé de mettre en action l'infanterie , lorsqu'on veut frapper un coup décisif (1).
11 suit nécessairement de là , que celle-ci doit charger l'ennemi avec toute la promptitude possible, dès qu'elle est formée, sans s'amuser au feu de raousqueterie :
tonnes souvent trop profondes; ainsi l'artillerie a eu plus de part au succès des batailles, mais toutefois sans cesser d'être un accessoire.
TRAITE DES GRANDE OPERATIONS MILITAIRES
pourquoi devrait-elle, en effet, servir de point de mire à l'artillerie ennemie?
Une longue expérience a prouvé d'ailleurs, que le feu de l'artillerie est beaucoup inoins meurtrier dans une bataille qu'on ne le pense communément ; cependant il faut distinguer l'effet physique de l'effet moral. Le prélude ordinaire d'une grande bataille «si une vive canonnade ; on croit démonter l'artillerie ennemie, et faire avancer l'infanterie avec moins de danger; mais on se trompe grossièrement. Tempelhof cite plusieurs exemples où des batteries de 20 à 30 pièces ont canonné la sienne pendant plusieurs heures , sans atteindre ni hommes , ni chevaux , et à plus forte raison la ligne d'infanterie. Si l'expérience ne justifiait pleinement son assertion, on pourrait l'appuyer encore par des arguments tirés de la construction même des pièces , et de leur tir différent. Il est certain que si la centième partie des boulets dirigés sur des batteries , dans les combats de la dernière guerre, avait atteint leur but, il ne serait pas resté une pièce d'artillerie aux deux partis.
Le sort de la bataille dépendait du succès de l'attaque sur le corps de Wangcnheim ; Contades , qui l'avait pressenti , aurait dû tracer à sa ligne une direction telle qu'il eût pu soutenir vigoureusement le duc de Broglie , refuser sa gauche , et engager ainsi son armée suivant la tournure qu'aurait prise l'attaque principale. ( Voyes chapitre VII, les réflexions sur l'ordre oblique de Leuthen.) Celte disposition lui eût encore procuré plus de facilité pour s'avancer, car il n'aurait eu qu'à marcher par lignes et par la droite.
Les fautes les plus essentielles furent donc : 1° la lenteur du duc de Broglie , qui donna au corps de Wangenheim le temps de revenir de sa surprise et de se former
(J ) Je rappelle à mes lecteurs que si ces observa» rions reposent sur le système des lignes déployées, je ne eroil pas qu'il soi! exclusivement inditpen-
en avant du village ; 2° la longueur du déploiement des colonnes , qui dura quatre heures entières, au bout desquelles l'infanterie n'était pas même en ordre.
La conduite de Ferdinand , la sagesse de ses manœuvres, et la vivacité avec laquelle il se décida à faire attaquer la cavalerie française par son infanterie, méritent, au contraire, les plus grands éloges.
En traitant au chapitre V de la première partie , de l'influence des ordres de marche sur les succès de Frédéric, et de la différence qui existe entre ceux de ce prince et les déploiements de Guibert, j'ai cité l'affaire de Minden à l'appui de mes idées, parce qu'elle démontre plus particulièrement l'absurdité du système du tacticien français ; mais depuis lors les batailles de Prague, de Kollin. de Rosbach , de Leuthen, de Zorndorf, ont ajouté une nouvelle force à mon opinion.
Nous avons vu la longue instruction de Contades à ses généraux , pour leur expliquer le mécanisme de la composition, de la marche et de la formation des colonnes.
Malgré qu'elles fussent au nombre de neuf, et composées de deux ou trois brigades au plus, elles employèrent quatre heures à se former imparfaitement; quoique les distances soient beaucoup plus faciles à ob server , quand elles ne sont pas étendues.
Comment Guibert se serait-il tiré de là. avec ses quatre colonnes de cinq à six brigades, ayant à observer des distances hors de portée du rayon visuel (1) ?
Il parait que cet auteur a pris son système dans la conduite de Ferdinand, qui, en effet, réussit à former huit colonnes. Mais probablement les annales militaires, n'offriront qu'une fois de tels prodiges. A quoi aurait servi l'ouverture de ces huit marches, si le maréchal avait fait ses attaques en colonnes, ou qu'il eût avancé, comme Frédéric, par
sable ; on a même déjà vu que je préfère un ordre en colonnes par bataillon, on au moins un sTstriw modifié de ces deux ordres.
lignes et par la droite, sur une extrémité de la position des alliés ? De telles dispositions en face de l'ennemi ne sont propres qu'à lui faire connaître le point d'attaque ; pour être de quelque utilité, il faudrait supposer que Ton sera toujours maître du terrain qui servira de champ de bataille , et que l'ennemi s'y placera sur le front qu'on lai assignera ; car s'il se prolonge à droite <n\ à gauche, il est certain que l'ouverture de la marche deviendra inutile, ou que la ligne sera débordée.
Il fallait absolument un champ de bataille comme celui de Minden, resserré entre le marais et le Weser, pour que le duc put combiner d'avance son déploiement, et se servir d'un pareil système.
Il y a une grande différence entre ces dispositions arrêtées de longue main, et que l'ennemi peut faire échouer par un seul mouvement, et les dispositions prises à la hâte sur le terrain le jour de la bataille même, et exécutées rapidement par Tordre de marche de Frédéric.
Pour l'exécution de son plan , Contades deîait donner à chacune des brigades de *on armée, une expédition de ces dispositions dont la précision est admirable, mais la longueur inouïe. Frédéric s'épargnant toutes ces écritures, aurait dit le matin même : L'armée marchera par lignes, par pelotons à droite, prendra sa direction sur la
droite, et se formera au signal de
L'arant-gorde composée de \ 0 bataillans et 1 S
escadrons fera telle attaque
Im gauche sera disposée de manière à soutenir l'aile engagée. Il est certain que les colonnes prenant la direction même qu'on veut donner aux deux lignes, sur une extrémité de l'armée ennemie, ou sur un point de sa position, pourront, lorsqu'elles seront arrivées à la hauteur des attaques , se former, dans quelques minutes, à un signal convenu, par peloton à gauche en bataille.
Je terminerai ce chapitre par quelques observations sur le placement de la cavale-
rie au centre , en première ligne. Dans un ordre de bataille en lignes déployées , ce placement doit entraîner une défaite, puisque la victoire dépend du maintien de la ligne ; or tous les généraux savent aujourd'hui si l'on trouve, dans la cavalerie, la force et la stabilité nécessaires à la défense d'une position décisive en première ligne.
Les inconvénients d'un ordre pareil seront donc d'autant plus grands que la ligne sera longue, et la cavalerie plus étendue. La raison en est, que l'intervalle laissé au centre par la cavalerie rompue étant plus considérable, l'ennemi pourra facilement accabler une des ailes d'infanterie avant que l'autre soit en mesure de la soutenir. Les positions, le terrain, les circonstances détermineront celle qu'il conviendrait d'attaquer.
On verrait se reproduire les mêmes inconvénients si une armée était attaquée par une extrémité de sa ligne, en ordre oblique ouvert, ainsi que Frédéric le fit à Leuthen.
{Voyez chap. VII.) L'extrémité attaquée composée d'infanterie seulement, ne pouvant être soutenue par sa cavalerie , ni par l'autre extrémité de l'infanterie , serait incontestablement culbutée, si l'ennemi employait contre elle les trois armes en forces supérieures. Et que deviendrait celte ailo d'infanterie, si l'ennemi profitait des avantages naturels de l'ordre oblique ouvert, pour la faire déborder rapidement par une niasse de cavalerie qu'on placerait en colonne à droite ou à gauche de l'infanterie?
Je crois donc que si les circonstances exigeaient la présence de quelques escadrons en première ligne, il vaudrait mieux les disposer en colonnes dans les intervalles du centre et des ailes, ce qui les rendrait disponibles pour charger, sans nuire à la solidité de la ligne.
Opérations après la bataille de Minden .
La retraite du marquis de Contades, au
TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
delà du Weser, procura plus d'avantages aux allié* que la victoire même. Cette retraite fut prématurée, car l'armée française pouvait tenir dans le camp de Minden, qu'elle avait gagné en assez bon ordre, et la présence du prince héréditaire, à Goofeld, ne devait point l'inquiéter, puisqu'après la prise de Munster, le duc d'Armentières s'était porté entre Lipstadt etPaderborn, et que la division Chevreuse occupait Bielefeld.
Mois le marquis craignit que Ferdinand ne renforçât le corps du prince héréditaire pour attaquer celui d'Armentières, et ne le prévînt à Cassel, qui renfermait ses dépôts et couvrait ses communications. En effet, le marquis d'Armentières dut partir, le 3 août, pour la Hesse, et prit position, le 10, à Warbourg, après avoir jeté des renforts dans Munster et Wesel ; l'armée française marcha, le 4, à Hastenbeck ; le duc de Broglie fut détaché, le lendemain, avec 26 bataillons et 36 escadrons, le long du Weser, pour couvrir sa marche sur Eimbeck et Gottingen, et s'assurer des défilés de Munden et Witzenhausen. Le prince héréditaire passa le "Weser à Rinteln, et suivit l'arrièregarde ennemie vers Eimbeck.
De son côté , Ferdinand partit, le 5, avec l'armée, de Goofeld, et vint, en six marches, camper le 12, à Stadt-Bergen. Sur ces entrefaites, le maréchal de Contades ayant continué son mouvement rétrograde, arriva, le 10, aux défilés de Munden ; il établit le comte de Saint-Germain à Dransfeld, pour protéger le passage de l'armée : le prince héréditaire attaqua vivement ce corps, le 10, mais sans succès ; Saint-Germain joignit heureusement l'armée à Cassel, le 12 ; la division d'Armentières se porta de Warbourg à Wolfshagen.
Tempelhof fait une longue dissertation pour prouver qu'il ne faut point laisser une forteresse derrière soi , et que Contades n'éprouva tant de revers, que pour avoir dépassé Lipstadt sans s'en être emparé. Je ne réfuterai pas une telle assertion, car l'expé-
rience de dix campagnes et les événements les plus importants de la dernière guerre répondent, mieux que je ne saurais le faire, à ces calculs compassés qui ne serviront plus que comme un monument historique des combinaisons de ce temps-là.
Nous avons dit que le marquis d'Armentières avait marché à Wolfshagen, pour couvrir le flanc gauche de l'armée et les communications de Fritzlar et Marbourg.
Ferdinand voulant le déloger afin d'obliger Contades à quitter les environs de Cassel, mit tous ses corps détachés en mouvement pour accabler cette division. Mais le défaut d'ensemble dans ces attaques multipliées donna le temps au marquis d'Armentières de se retirer. Cependant le but du duc se trouva rempli : Contades se replia derrière PEder, et même derrière l'Ohm, à Gros- Seelheim ; Armentières, à Goofeld.
Ferdinand non content de ces demi-succès, résolut de déloger de nouveau l'armée française, et continua à manœuvrer contre la gauche. Il fit attaquer ou sommer les différents postes ennemis en présence même de leur armée ; Cassel et Ziegenhain se rendirent aux premiers coups de canon. Pendant ce temps, le duc se porta, le 19 août, à Corbach, et ensuite à Munchhausen, où il prit position, le 25, en face de l'ennemi, dont la Lahn le séparait. Le maréchal d'Estrées arriva, le même jour, à l'armée française; la cour Pavait envoyé pour mettre d'accord Contades et de Broglie, qui s'accusaient réciproquement de la perte de la bataille de Minden, et dont la rivalité devenait funeste à l'armée.
En attendant, Ferdinand voulant profiter de l'état défensif des ennemis pour reprendre Munster, détacha le général Imhof avec 6,000 hommes en Westphalie. Aussitôt que le maréchal de Contades en fut informé, il envoya d'Armentières à Wesel pour y prendre le commandement de quelques régiments qui venaient de France, et en former, avec les garnisons, un corps assez nom-