I. Lettre de Speransky
IL Mémoire de M. Pozzo di Borgo 249
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Cet ouvrage a d'abord paru en anglais*). Messieurs les critiques de Londres l'ont abîmé à qui mieux mieux et déchiré à belles dents. C'est que ces Messieurs ne sont pas doués d'une bienveillance très développée et sont Russophobes, depuis la dernière guerre. Pour nous consoler, on nous dit qu'il n'y a pas eu d'auteur qui n'ait eu à se plaindre des critiques — (Voire le poète anglais et les critiques écossais); mais que gagne donc le public à ces représentations fausses et exagérées?
UAthenanim est venu dire que le Vil* livre de Thucydide était amusant et que rHistoire étAleœandre F" ne l'était pas, ce qui lui attira la réponse que voici:
„Mr. Thucydide ayant élu son domicile au British Muséum a l'honneur de présenter ses respects à Mr. le Rédacteur de YAthenœum et de le remercier de ne pas avoir laissé échapper une si belle et bonne
*) Chez Newby, à Londres.
occasion pour lui rendre justice. Il reconnaît dans ce procédé la main d'un compatriote et est persuadé qu'aucun Scythe ne peut concourir avec un Athénien, H profite de cette circonstance pour dire que le VIII' livre n'est pas de lui."
Si déjà il fallait citer Thucydide pour modèle, au lieu de Gibbon et Macaulay, les historiens anglais, autant fallait-il dire que l'historien de la Guerre du Péloponhse se distinguait par la profondeur de ses idées plus que par l'attrait de ses récits, cédant sur ce point au „Père de l'histoire", et, par un retour de justice, on aurait pu, pour compléter la comparaison, ajouter que ce sont, par hasard là aussi le» défauts et les qualités de l'écrivain russe.
Le critique a dit qu' Alexandre se comportait avec sa femme comme Louis XY, moins la politesse, et à l'appui il cite de la Garde disant, qu'au Congrès de Vienne, l'Impératrice rencontra le Czar face à face avec sa maîtresse et leurs enfants, or l'on sait qu'Alexandre n'a jamais eu qu'une seule fille.
Mais pourquoi chercher ses comparaisons si loin? N'y avait-il pas en Angleterre un contemporain d'Alexandre, George IV, si faussement appelé „le premier gentilhomme de l'Angleterre" et qui s'est comporté avec sa femme comme un goujat?
Le critique a dit que l'auteur a voulu élever un piédestal à Alexandre qui ne sera, pas placé, pour cela, plus haut dans l'histoire, car l'on pouvait trouver
dans son livre des phrases accusatrices. N'est-ce pas là une preuve d'impartialité dans l'auteur du livre, et d'impertinence dans celui de l'article?
n est reconnu que les mourants disent la vérité. Le fait de l'Empereur Alexandre maudissant, sur son lit de mort, les assassins de son père, est donc considéré par l'auteur comme ime preuve de son innocence. Le critique met un point d'interrogation entre parenthèses I
Le motif de cette dépréciation systématique n'est pas difficile à deviner. La Russie a joué un grand rôle sous l'Empereur Alexandre, et l'Anglais qui se doute bien que sa campagne en Crimée n'a pas été glorieuse, voudrait salir le règne qui a placé la Russie hors de l'atteinte du léopard.
Le Spectator a voulu être plus convenable.
Seulement il dit qu'il avait toujours cru que c'était Barclay de Tolly qui avait dirigé la bataille de Borodino et que M. Golovine lui apprend que c'était Eoutousoff, cela prouve seulement que le rédacteur de l'article a encore beaucoup à apprendre.
Le Leader condescend à accepter le livre comme une contribution valable à l'histoire moderne, vu que les sources étrangères y sont compilées. Mais est-ce que l'histoire n'est pas toujours de la compilation? Il n'a été donné qu^à Xénophon et à Ségur d'avoir été les témoins oculaires des événements qu'ils ont décrits. Nous n'avons pas le moyen de contrôler le
récit de la retraite des Diœ MMe; mais le livre de Mr. de Ségur est un poème plutôt qu'une histoire. Les Commentaires de César sont magnifiques, mais si un Gaulois avait décrit la même guerre, les lauriers de César en auraient souffert. Les bulletins de Napoléon ne sont pas très véridiques, pas plus que ses Mémoires de S^ Hélène. L'histoire de la Grande Rébellion par Clarendon a guidé tous les historiens, depuis Godwin jusqu'à Carlyle et Macaulay.
Que les critiques anglais apprennent donc de leurs voisins d'Outre-Manche l'art d'avoir de l'esprit!
En France, Alexandre P' conserve une popularité méritée par des manières françaises. On n'y oubliera ni son urbanité, ni sa générosité. La France et la Russie se sont souvent donné la main noircie de poudre çt tachée du sang de leurs braves, sans compter, comme des marchands, ce que leur avaient coûté lem-s guerres.
Un auteur ne se traduit pas. J'ai donc refait ce livre pour les lecteurs français, trop heureux de reparaître devant un public poli et éclairé.