CHAPITRE PREMIER
Paul P'.
Un général russe, qui a approché l'empereur Paul dans rintimité, m'a dit que c'était purement un aliéné et que sa bénignité n'était que l'interruption de sa folie. Greorge m perdit l'esprit, mais il le savait, et, dans les moments de lucidité, il recommandait d'élire un régent, quoiqu'il n'aimât pas son fils qui ne l'aimait guère non plus. Mais Paul n'était pas homme à céder le trône, de là est yenue la catastrophe.
Nous renvoyons le lecteur à notre ouvrage anglais pour les documents, qui prouvent que Paul P' apportait dans la diplomatie la folie qui caractérisait ses actes à l'intérieur. Quand un État quelconque lui paraissait attaqué de démagogie, il frappait ses vaisseaux d'interdit, privant ainsi ses sujets, non pas des idées, des livres du pays contagieux, mais des produits de son industrie. Il n'y eut pas jusqu'à l'Espagne à laquelle il n'eût déclaré la guerre, nonobstant l'éloignement
des deux empires et l'imbécilité du Bourbon, qui régnait alors à Madrid. Godoy, qui gouvernait à la place de Charles IV, répondit au manifeste russe par une déclaration, qui ne ménageait pas l'état de l'esprit du Czar.
Le règne de Paul P' ne fut pas pourtant sans gloire, grâce à Souvoroff, qui illustra les armes russes en Italie, battit Moreau, Macdonald, Joubert, mais fiit rappelé par la tricherie de l'Autriche, et après avoir passé le pont du Diable, arriva à Zurich, au moment où Korsakoff, contrairement à ses ordres, avait accepté la bataille et Pavait perdue. Hermann avait eu le même sort en Hollande, où le Général anglais, sous les ordres duquel il commandait, fit une si mauvaise campagne. Dix mille prisonniers russes étant tombés aux mains des Français, Bonaparte les fit équiper et rendre à la Russie. Ce coup de théâtre produisit son effet sur Paul, qui but à la santé de „son ami le Premier Consul", et se déclara contre l'Angleterre. Ce dernier fait donna lieiî à la supposition que les Anglais trempèrent dans son assassinat. Personne ne contribua plus à accréditer ce bruit que Napoléon, qui y croyait même à S*® Hélène, et personne ne fut plus peiné de la mort de Paul que le Premier Consul, qui avait déjà formé un plan avec le tzar pour envahir les Indes.
La démence de Paul se révélait encore plus dans sa politique intérieure que dans sa politique extérieure, Catherine H ne le destinait pas au ti'ône,
et il la haïssait d'une manière peu filiale. Il habitait le palais de Gatchina, où il avait une centaine de soldats de toutes armes pour jouer arec, et dont il avait confié le commandement au général Araktehéeff, homme si cruel qu'il avait une fois arraché une moustache à un grenadier. On ne peut pas reprocher à Catherine de ne pas avoir aimé un fils fou, mais bien de ne pas avoir disposé du trône en faveur d'Alexandre I" qu'elle aimait, qu'elle avait élevé pour le trône, et qui en était digne sous tous les rapports. A peine avait-elle fermé les yeux, que Paul fit enterrer Pierre in de nouveau, en ayant soin de faire porter les cordons du poêle par ses meurtriers Alexis OrlofF, le Prince Bariatinski, qui se trouva mal, et autres. Puis il fit tout le contraire de ce que sa mère avait fait. Il insulta les cendres de Potemkin, il mit en liberté Koszciusko, non pas qu'il sympathisât avec la Pologne, mais parce qu'il détestait la Czarine qui l'avait enfermé dans la forteresse. Il permit l'ordre maçonnique, parce qu'il avait été, en dernier lieu, proscrit par llmpératrice, et se déclara le Grand-Maître de l'ordre de Malte. Méconnaissant les vertus de sa femme, née Princesse de Wurtemberg, et une femme supérieure, il eut pour maîtresse M"® de Lapukhine qu'il fit Altesse, parce qu'elle avait demandé à être Princesse, ce qui inspira au poète russe Derjavine un quatrain que les Russes ne savent que trop.
La Gazette du Sénat, qui a publié tous ces décrets, contient, entre autres, un ordre disant que S. M. avait remarqué que le Prince Galitzine portait un parapluie, et qu'un militaire ne devait pas craindre la pluie. Un autre ukase défendait aux officiers du régiment de la Garde à cheval de se promener sur les quais de la Neva, et cela, parce qu'un de ces Messieurs, revenant de congé, avait cru frapper à la porte d'un camarade et cogna à celle de M**' Lapoukhine, qui fut ouverte par S. M. en personne.
Comme devant le pacha de l'Egypte, les voitures devaient s'arrêter devant le Czar, et les propriétaires en sortir. Aussi lui est-il arrivé de faire des maîtres des domestiques et vice versa. Un paysan avait été battu une fois pour ne pas avoir ôté son chapeau devant le palais d'hiver, et une autre fois pour l'avoir fait, les gelées survenues dans l'intervalle ayant disposé le Czar humain à modifier les règlement à ce sujet.
La Russie allait vers sa perte. Elle présente 'pourtant dans son histoire plus d'un trait d'énergie. Pierre avait ordonné de mettre son fils Alexis à mort, pour trahison envers son pays et son souverain. Quand il demanda la bénédiction du métropolitain, Théodose lui répondit: „Songez bien à ce que vous faites, afin que vous n'ayez pas de regrets plus tard". Ayant prié Dieu, il se tourna vers ses nobles et leur tint un mâle discours qui prouve bien que cet homme
était taillé de l'étoffe dont on fait les grands hommes. Tolstoy, accompagné de deux autres, alla chez le prince convalescent, et l'étouffa sous ses oreillers. Alexandre devait signer la déchéance de son père. Quand Pahlen lui présenta l'ordre de Paul d'enfermer llmpératrice au couvent et ses deux fils dans une prison, Alexandre consentit à ce qu'il fiit déposé. Il a été dit que quand Paul parla à Pahlen de la conspiration, celui-ci lui répondit qu'il eu faisait partie lui même pour la mieux surveiller. D parait cependant qu'il fut déconcerté, salua pour mieux cacher son trouble et dit: ^Comment est-ce possible, Votre Majesté, n'avons-nous pas P expédition secrète"?