‹ Histoire d'Alexandre ier, empereur de RussieChapitre 26 sur 26 · CHAPITRE VINGT-DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-DEUXIEME

Caractire d'Alexandre.

M"*' de Staël a dit qu'une moitié d'Alexandre était gelée et l'autre pourrie. Le mot de Voltaire disant que la Russie était pourrie avant d'avoir été mûre, nous paraît plus heureux, mais il n'y avait rien de vert dans l'empereur Alexandre, surtout après 1815. Madame de Staël croyait que la plus grande femme était celle qui avait écrit le plus de livres; or, on sait que Napoléon l'a désabusée en lui disant que c'était celle qui avait le plus d'enfants. M. James Fazy nous a assuré qu'un jour elle ennuyait tellement Byron de son babillage pendant une partie sur le Léman, que le poète anglais lui demanda: — Avez-vous jamais vu, Madame, un homme nager? et sans attendre sa réponse, il se jeta à la nage pour regagner sa villa. Lord Byron a été malicieux envers Alexandre en lui jetant à la face ces mots : „0 chauve Tzar, tu es bien heureux, si tu es le fils de ton père !" mais Byron qui voulut combattre les Turcs

d'alexaxdre 1". 221

pour les Grecs avait abhorré les Busses à Ismaîl. Il se trouve que c'est à M** de Stsël elle-même qu'Alexandre a dit le mot le plus heureux. Elle lui observait à Vienne qull gouvernait bien sans constitution, et il répondit: j^e ne suis alors quun heureux hasard*^ Midheureusement il avait plus d'inspirations que de persévérance, et ne sut pas doter son pays de ce bien le plus grand: la liberté. Comme le remarque Chateaubriand, ses avances à la liberté produisirent une révolte et non pas une révolution. H devait savoir qu'à défaut de réforme radicale, deux épées de Damoclés sont suspendues sur la tête de la Russie: la t3rrannie et la révolution.

Comme dans Napoléon il y a deux hommes dans Alexandre. Le jeune homme blond aux yeux bleus, incrédule, libéral; puis l'homme chauve, gros, blasé, maladif. L'homme fait n'apparaît qu'en 1814, 15, 18; c'est l'homme indécis, bon, généreux. 1812 l'avait pétri à feu. Comme il l'a dit lui-même à l'évêque Eylert, l'incendie de Moscou a allumé dans son âme le feu de la religion, et la vue des grandes batailles qui ont suivi, a sanctifié sa foi. H faut de grands sacrifices à un peuple pour faire l'éducation des souverains. Mais les révolutions de 1822 anéantirent le libéralisme d'Alexandre.

D'incrédule, Alexandre devint mystique, et de mystique, bigot et superstitieux. Il portait dans ses poches un paquet contenant une prière et un extrait

de l'Écriture sainte. Son valet le persuada que de laisser brûler une bougie le jour c'était évoquer la mort

Conune je demandai à un homme d'État qui avait assisté au congrès .de /Vienne et connaissait Alexandre II depuis son enfance, s'il y a une grande ressemblance entre les deux monarques, il me répondit: „Ne vous y trompez pas, Alexandre P' était un homme supérieur". Espérons que son neveu se montrera tel aussi.

Alexandre T' a en effet placé la Russie à l'étranger, à une hauteur dont son successeur ne l'a fait descendre que comme un épouventail de la civilisation. Après 1848, des concessions à la liberté pouvaient seules étendre la Russie jusqu'à l'Adriatique; mais comme l'a dit Paul-Louis Courrier, la liberté est la bête noire des empereurs de Russie. Sur la question polonaise, Alexandre s'est élevé à une magnanimité d'âme sans pareille dans l'histoire, en concevant le projet du rétablissement de la Pologne; mais l'histoire russe trace les tzars avec un glaive à la main et non pas avec une couronne de fleurs sur la tête *). Ce ne sont pas des Rédempteurs mais des Vengeurs.

La lascivité des mœurs d'Alexandre était d'autant plus déplorable que les règnes d'Elisabeth et de Catherine avaient déjà démoralisé l'aristocratie et ébranlé la vertu matrimoniale**).

*) Mots de Earamzine.

**) Voy. Radistcheflf, de la corruption des moeurs.

La bonté du cœur était la base la plus solide du trône d'Alexandre, et ainsi que l'a dit Fénélon, il n'y a que les grands cœurs qui comprennent combien il y a de gloire d'être bon. Oui, de gloire et de profit, car la justice n'est pas une affaire d'épanchement; quand c'est l'eflfet d'un caprice, c'est du despotisme; mais ainsi que l'a défini Justinien dans les pandectes, la justice est le désir continu de rendre à chacun son dû; or, à défaut de lois qui consacrent cette justice, la bonté de cœur est une condition indispensable de l'autocrate. L'autocratie qui n'est pas tempérée par la bonté du cœur du souverain est la tyrannie. Hemy IV l'a dit: «J'ai éprouvé des moments de satisfaction dans la vengeance, mais la clémence a été pour moi une source de longue béatitude". La vengeance, ce plaisir des dieux, doit être inconnue des souverains, et Alexandre a connu la clémence. Sa générosité cependant n'a jamais été de la dissipation. Il était économe des deniers publics. Les vingt-cinq roubles qu'il a donnés à une fille qui est venue lui demander une dot, en lui disant: où en serait-il, s'il devait doter toutes les tilles qui veulent se marier? les vingt-cinq roubles qu'il a donnés à un cocher qui, le prenant pour un oflScier, ne voulut pas le laisser partir à moins qu'il ne lui donnât son manteau en gage, ne sont qu'autant de francs et doivent être cités comme des preuves de son économie plutôt que de sa largesse. Il fit pré-

sent à un de ses fonctionnaires des insignes en diamant de Tordre de St. André que ce dernier emprunta à son yalet, ayant mis les siens en gage; mais ce fut par orgueil de ne pas porter des joyaux qu'un autre avait mis, plus que par générosité.

Enfin l'on sait, qu'au retour d'un de ses voyages à l'étranger, il s'arrêta devant un homme mort jusqu'à ce que son chirurgien fut arrivé pour le saigner, fait pour lequel il reçut la médaille de la société humaine anglaise. Mais quand on se rappelle que Pierre I" a perdu la vie pour avoir sauvé des pêcheurs pendant la tempête, on se dit : „Voilà la vraie grandeur!"

Alexandre a promené les Susses tambour battant à travers l'Europe, ainsi que l'a dit Tcheadaeff; mais il a trouvé la pourriture et l'a laissée. Depuis lors on a su même faire oublier à l'Allemagne le bienfait qu'il lui a rendu en l'aidant à s'émanciper d'un joug étranger, on a amoncelé des haines par l'arrogance et on a perdu toute sympathie par le despotisme. On a offensé Dieu même par l'orgueil, on a isolé la Eussie, sauf à l'allier au nouveau Napoléon.

Chateaubriand disait qu'Alexandre était le seul prince pour qui il ait éprouvé une sympathie réelle. H prédisait un triste sort pour les autres, et ce sort s'est en partie réalisé pour quelques uns d'entr'eux.

Un critique anglais flétrissait la diplomatie russe dans la personne d'Alexandre. Or voici ce que nous lisons dans Macaulaj: „Shaftesbury a certainement été moins respectable que TallejTand; et ce serait faire tort même à Fouché que de le comparer à Lauderdale".

226 HISTOIDE

CHAPETRE VINGT-TROISIEME.

Les hommes du règne d'Alexandre P'.

Nous n'avons que peu de mots à ajouter au caractère de Constantin Pavlovitch. H avait fait la campagne d'Italie sous Souvoroflf *) et y apprit à manœuvrer les troupes — à la parade. En 1812, à une revue à Kalisch, en voyant défiler les chasseurs de la garde qui avaient fait des miracles de valeur sans s^aligner comme des joujoux, il s'écria: „Ces gens ne savent que se battre". En Prusse, il tua le mari d'une femme qu'il séduisit, un cordonnier, et fut expulsé de Berlin pour avoir été dans la voiture royale dans unç maison de tolérance. A Strelna, il essaya son petit canon et blessa une femme qui lavait du linge au golfe. Alexandre appela cette prouesse un crime, dans son ordre du jour, et le Tzésaréwitch fit une pension à la famille de sa victime. H se plaisait

*) Radetzky, dans les Mémoires qui viennent de paraître de lui à Stuttgardt, réclame l'honneur d'avoir décidé des victoires de Trebia et de Novi. Le colonel Miklachewsky a reclamé la gloire de Kymnik pour sa charge à la tête des dragons. Vous verrez qu'on ne laissera rien au vieux maréchal russe, si ce n'est les horreurs d'Ismaïl et de Prague,

en Pologne plus qu'en Russie et a pour cela renoncé au trône de Russie. Il appelait toujours Alexandre son bienfaiteur, et de tous ses frères, il aimait le plus le grand-duc Michel.

Catherine II avait surnommé Prozorowsky Achille et Koutousoff Agamemnon. L'Achille russe appelait Koutousoflf son élève et avait un système de guerre à la Frédéric qui n'était plus bon à rien du tout Du temps d'Alexandre il était déjà si vieux qu'il ne pouvait pas monter à cheval tout seul.

Koutousoflf écrivait à sa fille, de Vilna en 1812: „Agamemnon était-il heureux?" Alexandre lui donna un diamant de la couronne russe qu'il fit remplacer par une plaque en or, sur laquelle il fit inscrire son nom. Le gendre de Koutousoflf Badicheflf avait trop d'influence sur lui, quoiqu'il ne commandât qu'un corps franc. Sa bonne foi était fort sujette à caution et Tchitchagoflf reçut de lui un ordre antidaté de faire à Bérézina ce qu'il était déjà trop tard de faire.

Eostoptchine fut un favori de Paul P'' qui, à son avènement au trône, lui demanda ce qu'il voulait être auprès de lui? — Recevoir les pétitions. — Cela ne ferait pas mon compte, lui répondit le Tzar, je veux que vous dirigiez le collège de la guerre. H le chargea d'aller faire prêter sennent de fidélité à Alexis Orloflf, qui s'étonna de la méfiance du nouvel empereur: Comme il était au lit, il se leva, revêtit une robe de chambre et prêta serment devant une image en tenant

un cierge. Général-gouverneur de Moscou en 1812, il n'a plus occupé de poste marquant, ce qui prouva que l'incendie de Moscou ne lui avait pas été commandé.

Barclay de ToUy était le fils d'un prêtre luthérien en Livonie où sa famille d'origine écossaise s'était établie.

n a été treize ans soldat dans un régiment de dragons et n'a dû sa carrière qu'à son épée. Il appela l'attention de l'Empereur sur lui pendant la guerre de 1807, et fut fait ministre de la guerre en 1811. Il était couvert de blessures, ayant été laissé pour mort en Finlande pendant 24 heures, sur un champ de bataille. D avait de l'Écossais le sangfroid et un courage à toute épreuve ; sans s'élever à des conceptions de génie, il avait des qualités solides: l'abnégation et la persévérance. C'était le Fabius russe.

Bennigsen, fils d'un colonel de Brunswick, épousa M"® AlexieflF, la fille illégitime de Catherine II, ce qui expliquerait pourquoi il n'est pas tombé après sa participation à l'assassinat de Paul. Il reçut en dot de sa femme des biens considérables en Lithuanie et fut fait général aide-de-camp et général de cavalerie. Après la bataille de Winkowo il essaya de noircir Koutousoflf et fut écarté lui-même. Mais en 1813, il commandait l'armée des reserves et ce ne fut qu'en 1818 qu'il prit son congé avec une pension considérable.

Le prince Wolkonsky se distingua comme officier à la bataille d'Austerlitz; il eut plus tard pour aidede-camp le comte Michel OrloflF connu pour ses opi-

nions libérales. Le prince n'avait que des connaissances médiocres en affaires militaires et valait mieux comme ministre de la cour, poste qu'il a occupé auprès de l'empereur Nicolas, que comme ministre de la guerre.

Le prince Bagration de la famille géorgienne qui prétend être la plus ancienne du monde était un héros russe. D fit la campagne d'Italie sous SouvoroflF. A la bataille de Trébia, il dit au maréchal que les soldats étaient si fatigués de la marche forcée qu'ils venaient de faire, qu'il n'y avait pas dix hommes par compagnie capables de se battre. — „Macdonald n'en a pas quatre par compagnie, répondit SouvoroflF, attaque avec l'aide de Dieu, fais charger à la baïonnette!"

Bagration fut plus heureux en Finlande qu'en Turquie, où les Eusses ont toujours rencontré de la fatalité. En 1812, ce fut pour des raisons stratégiques qu'il n'attaqua pas les Français à Minsk et à Mohilew; mais Napoléon lui a donné gain de cause à St. Hélène en disant que la Russie était si grande qu'il était impossible d'empêcher ses armées de se .joindre en faisant de gi-ands circuits. Bagration n'aimait pas Barclay de ToUy; mais il avait cela de commun avec tous les soldats russes qui l'appelaient (Boitai da i toleko) bavard.

Napoléon a fait tort aux généraux russes en disant qu'ils n'étaient pas bons. Non seulement il y avait parmi eux d'excellents généraux de divisions, mais aussi de très bons chefs de corps. Miloradowitch appelé

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par Souvoroflf „le voltigeur par excellence", mérita restime de Murât contre lequel il combattit si souvent, et ils échangèrent leurs manteaux en 1812 en gage d'estime. Il fut tué à l'insurrection du 1 4/26 décembre 1825. Tormosoff et Konownitzine ont été reconnus excellents même par les auteurs allemands, et si le général ïoll a fait tort à YermoloflF, il a élevé aux nues le prince Eugène de Wurtemberg, le père de l'Impératrice- mère*). Quand on considère combien peu les Bosen et les Freitag se sont distingués au Caucase, on comprend pourquoi les Russes estiment Yermoloflf et ZizianofF.

Platoflf fut la terreur des Français, mais Wittgenstein n'a jamais été qu'un bussard et est mort eç disgrâce à Berlin.

Le colonel ToU appartenait à une famille hollandaise établie en Livonie; il fut élevé à l'école miUtaire dirigée par Koutousoflf. B fut quartier-maître du général de Barclay et fiit fait général-major à Vilna en 1812. A la bataille de Leipzig il força les Autrichiens à exécuter ses plans. Chef de l'état-major de» la première armée, à Mohilew, il fut fait comte par l'empereur Nicolas et placé à la tête des voies et communications. B mourut en 1842.

Kotchoubey (Victor Prolowitch), né en 1768, fut

*) Ce qui me fait douter de rauthenticitë de ses mémoires, ce sont les termes dans lesquels on le fait parler de Jomini, dont le fils a épousé Mi^« de Toll.

chambellan sous Catherine et ambassadeur à Constantmople sous Paul P'; comme vice-chancelier il tomba en disgrâce, mais fut fait ministre de l'intérieur par l'empereur Alexandre. Partisan de l'alliance avec l'Angleterre, il donna sa démission en 1807, lorsque le Tzar s'allia à Napoléon. 1812 le revit aii service de la patrie et il fut membre de la commission qui gouvernait le pays dans l'absence du monarque. En 1819, il devint de nouveau ministre de l'intérieur, mais en 1823, il se retira pour cause de maladie et fut nommé en 1825 membre du conseil de l'empire. Nicolas le fit chancelier et il mourut en 1 834.

Le prince Alexandre Nicolaïewitch Golitzine fut ministre des cultes sous l'empereur Alexandre et mit ses papiers en ordre, à son départ pour Taganrog. Directeur des postes sous Nicolas, il perdit la vue et mourut en 1844 en Crimée.

L'amiral Mardvinoflf présida différents départements du Conseil de l'Empire et fut un homme d'État d'une rare instruction pour un Busse. Riléieff l'a surnommé le héros civique. Ce serait lui faire tort que de mettre Chychkoff à côté de lui ♦).

Le prince Czartoryski a contracté en Russie des habitudes russes qui le poussèrent à se poser en dictateur en 1831, ce qui ne contribua pas peu à la perte de la révolution polonaise.

*) Voy. la Russie sous Nicolas I^'' pour l'anecdote de Técre- YÎsse et de la Russie.

Le comte Pozzo di Borgo dut au Prince Adam Czartoiyski Bon entrée au ministère des affaires étrangères, n oublia ce fait et n'apprit jamais le russe.

Le marquis de Paulucci, génois de naissance, donna sa démission de chef d'état-major en 1812, croyant qu'il n'y avait pas moyen de résister à Napoléon. Il disait servir l'Empereur et non pas l'empire.

Le comte Alopeus, ministre de Russie à Berlin était épris de sa personne, ne parlant que de ses succès auprès du beau-sexe et de l'amour que sa femme éprouvait pour lui.

Le comte Lieven avait le malheur d'être le mari d'une femme qui prétendait être supérieure, tandis que lui-même ne manquait pas d'esprit. Elle eut des aventures ridicules avec George IV et lady d'Osmonde. Sa hardiesse fut le secret de son succès. Dénuée de charmes physiques, elle était vulgaire en politique. L'amour perdit Troie, mais ne perdit pas Guizot.

Le comte Amfeldt devint sujet russe depuis la conquête de la Finlande, et obtint un grand poids dans les conseils du Tzar. Mais c'était un intriguant et un faiseur d'embarras.

Alexandre Hypsilantis entra au service russe en 1 809 comme officier aux chevaliers gardes. Il devint bientôt major aux hussards de Grodno. En 1813, il perdit un bras à la bataille de Dresde. En 1 820, il fut choisi par les Grecs pour chef d'une hétérie (épitrop). Il alla secrètement dans les Principautés da-

D'ALEXANDRE l***. 233

nubiennes pour rejoindre ses compatriotes en guerre contre les Turcs. Défait à Dragachan, il se réfugia à Hermanstadt, et quoique autorisé de rester en Autriche sous le nom de Schœriwarth, sous le prétexte de sa propre sûreté, il fut enfermé à Munkaiz et plus tard à Theresienstadt. Ce fut sur la demande de l'empereur Nicolas qu'il fut relâché en 1827; mais il avait tant souffert pendant sa détention qu'il mourut peu après.

Les Kapodistrias étaient les maîtres de la ville du même nom, l'ancienne Justinopoles, près de Trieste. Les ducs de Savoie les firent comtes. Jean Kapodistrias naquit en 1 776, à Corfou et était le troisième fils de son père. Il étudia la médecine en Allemagne et entra au ministère des affaires étrangères en Russie, en 1809. Ses débuts furent si peu encourageants qu'il songeait déjà à émigi-er en Amérique, lorsqu'il fut attaché à l'ambassade de Vienne. Le comte Stackelberg, ministi-e russe près de la cour d'Autriche, eut peu de confiance en lui; mais l'amiral Tchitchagoff l'appela en Bessarabie pour l'aider à déterminer les frontières acquises par le traité de Boucharest, vu sa connaissance des localités. Il eut ensuite une mission en Suisse et devint citoyen honoraire de Genève, Lausanne et Vaud, titre dont il fut toujours fier. Ce fut à Genève qu'il se lia avec Eynard, l'ami des Grecs. Ce fut lui qui rédigea le traité de la Sainte- Alliance, dont les principes s'accordaient avec ses idées reli-

234 fflSTOiRE d'alexandbe i^*'.

gieuses. Comme adjoint du ministre des affaires étrangères, il siégea au congrès de Laibach et détermina les frontières du Piémont. Ayant établi en 1815 la société des Philomuses à Athènes, il fut élu Président de la Grèce, le 2 avril 1827, et le 27 septembre (9 octobre) 1831 il fut assassiné par les frères Mavromikhalis, pour avoir été trop dévoué à la Russie et aux principes de l'absolutisme.

Les émigrés français ftirent traités on ne peut mieux en Russie, et quoiqu'ils portassent les armes contre leur pays, on ne les considéra pas comme des traîtres. Le duc de Richelieu fiit gouverneur-général de la Nouvelle Russie, et son monument se voit encore à Odessa. L'empereur Alexandre tout en permettant à Louis XVin de prendre le pas sur lui, dans son palais, lui imposa le duc de Richelieu pour premier ministre.

Le marquis de Langeron avait combattu pour les Américains avec Lafayette et St. Simon, puis contre les Turcs avec les Autrichiens et enfin contre les Français dans les rangs des Russes. En 1814, après une visite à Montmartre, Alexandre dit à Langeron : Vous avez oublié quelque chose à Montmartre — Pas que je sache. Sire. — J'y ai trouvé un paquet à voti'e adresse. C'étaient les insignes d'un ordre russe. Alexandre savait que ce n'est pas ce qu'on donne, mais la manière dont on le donne qui en fait le prix.

Lettre de Speransky.

Perm, janvier 1813.

„ Sire,

„En m'éloignant du service, Votre Majesté, entre autres marques de gracieuse attention, a bien voulu me dire que, ,,dans toute autre situation des affaires moins critique, elle „ mettrait un an ou deux à examiner avec plus de soin les ren- „ seignements qui lui ont été fournis sur mon compte/* Je dois conclure de ces paroles, sire, que votre opinion à mon égard n'est pas définitivement fixée

„ Daignez, sire, honorer de votre attention les explications ci-jointes, non pas autant par égard pour ma position, qu'à cause de l'importance du sujet qu'elles concernent. Quant à mon sort, votre justice et votre bonté peuvent seules en décider; mais les souverains ont toujours un intérêt direct et personnel à connaître la vérité, surtout quand il s'agit des affaires importantes de l'État.

„Je suis, etc.'*

Extrait des explications jointes à la lettre de Speransky,

„Dès le commencement de son règne, Votre Majesté, songeant à toutes les vicissitudes, à toutes les secousses violentes qui avaient signalé le passé, prit la résolution d'établir enfin et de maintenir religieusement un régime stable, basé sur les lois, conforme à la fois à Tesprit et au degré de lumière de Tépoque.

„ Ce principe a seul présidé à toutes les réformes que vous avez exécutées, sire, et qui auraient fait la gloire de tout un long règne, si les hommes étaient plus justes et que les circonstances eussent été plus heureuses. Les pei*sonnes auxquelles Votre Majesté avait confié Texécution de ses projets se sont tour à tour vues plus ou moins en butte à Tenvie et à la calomnie. 11 n'en pouvait être autrement. Vous-même, sire, vous vous êtes souvent trouvé en face de cette soi-disant opinion publique, routinière et passionnée, qui ne veut pas de changements dans le présent, et qui voudrait encore davantage en priver l'avenir.

„ Malgré tous ces obstacles. Votre Majesté a persévéré pendant douze ans dans la voie qu'elle s'était tracée. Les hommes changeaient, les plans changeaient avec eux, mais la pensée fondamentale, l'intention première reste toujours la même.

„ Jusqu'en 1808, je ne fus guère que simple spectateur de ces réformes ; mais je ne cessais de les suivre de la pensée et du cœur. Quand il plut à Votre Majesté de me charger, par l'entremise du comte Kotchoubey, sous les ordres duquel je me trouvais alors, de rédiger un plan pour l'organisation de

radministration el des tribunaux de Tempire, j*acceptai cette tâche avec joie , et je crois Favoir remplie avec tout le zèle dont je suis capable.

„Vers la fin de 1808, Votre Majesté commença à m*occuper plus constamment des affaires de haute administration, à m'initier d'une manière plus intime à ses pensées; et soUvent, sire, vous daignâtes passer avec moi des soirées entières à lire toutes sortes d'ouvrages qui traitaient des sujets en question.

„ De tous ces entretiens, répétés peut-être plus de cent fois, de toutes ces discussions. Votre Majesté a dû former un certain tout, un certain ensemble. De là le plan d'organisation générale de Tempire. Dans son essence, ce plan ne contenait rien de nouveau ; mais il a servi à présenter dans un ordre systématique toutes les idées qui avaient occupé Votre Majesté depuis 1801.

„ Tout l'esprit de ce plan consistait à établir, au moyen de lois et d'institutions, la puissance du gouvernement sur des bases fixes, et par là à donner à l'action du pouvoir suprême plus de régularité, plus de dignité et plus de force véritable.

„ Après avoir passé deux mois à l'examiner, après y avoir fait beaucoup de changements, d'additions et de corrections, Votre Majesté avait enfin résolu de commencer à mettre ce plan à exécution.

,,11 eût peut-être été plus utile d'en exécuter simultanément toutes les parties; on aurait alors vu l'harmonie qui existe entre elles, et il n'en serait résulté aucune confusion dans la marche des affaires. Mais Votre Majesté aimait mieux s'exposer pour quelque temps au reproche d'imprévoyance, que de tout changer à la fois en ne se fondant que sur la théorie.

Quelque sage, quelque prudente que fùl celte résolution, on ne peut nier qu'elle ne soit devenue par la suite la source et la cause de toutes sortes de fausses alarmes et d'appréhensions injustes. Le public, qsi ne connaissait pas dans leur entier les intentions du gouvernement et ne pouvait en juger que par quelques réformes isolées, se mit à les attaquer, et, ne voyant pas le but et la fin de tous ces changements, cria aux innovations.

„ J'indiquerai toutes les réformées qui ont eu lieu par suite de l'adoption de ce plan, pour montrer en môme temps comment elles enfantèrent la calomnie et la haine qui n'ont jamais cessé de les poursuivre.

„ I. Le conseil d*ÉlaL Le plan d'organisation du conseil d'État avait été communiqué, un mois avant sa mise à exécution, au comte Soltikoff et au prince Lapoukhin. Ils y donnèrent leur approbation, verbalement et par écrit. Toutes les conséquences qu'a eues l'établissement du conseil d'État ont également justifié la résolution du gouvernement. Néanmoins, les uns n'ont vu dans cette institution qu'une imitation de ce qui existe en France, quoique, à l'exception de la distribution des affaires par section, ii n'y ait rien de commun entre le conseil d'État français et le conseil d'État russe. D'autres prétendaient que cette institution, par sa tendance, portait atteinte à la plénitude du pouvoir suprême. Eu quoi? Les affaires ne sont-elles pas soumises au conseil par ordre de l'empereur? Ne reçoivent-elles pas leur solution finale par sa seule parole? Mais l'envie et la calomnie aiment mieux paraître audacieuses que de se taii*e.

„1I. Les ministères. Le manifeste de 1802 avait promis un règlement complet à cet égard; mais ce règlement ne parut

qu'en 1810. Le désordre et la confusion étaient au comble. Votre Majesté, en travaillant arec les ministres, le sentait plus que personne, et tous les jours elle me parlait de Tindispen^ sable nécessité de ce règlement.

„ Un plan fut rédigé conformément aux idées de Votre Majesté et soumis d'abord à Texamen des présidents du conseil d'État, puis au conseil lui-même. Partout il fut approuvé. C'est alors qu'il parut dans le manifeste sur l'organisation des ministères.

„ Deux ministères nouveaux furent créés : le ministère de la police et celui du contrôle. Le premier le fut par suite de vos convictions personnelles, sire ; le second était indispensable pour rendre la comptabilité régulière.

„ Le règlement ou l'organisation générale du ministère posait des limites nettes et précises au pouvoir des ministres. J'ose croire qu'aucun État en Europe ne possède un règlement qui soit aussi bien adapté à l'administration générale. Ce travail est maintenant oublié dans la poussière qui le couvre, mais le temps ne manquera pas de l'en lairc sortir.

„11 fallait ensuite entreprendre de tracer des règlements spéciaux. Les ministres eux-mêmes devaient en être cbargés chacun pour sa partie. Après leur travail on se proposait d'examiner ces règlements tous ensemble, et de les mettre d'acconl les uns avec les autres. Ce fut alors que cbacun des ministres, considérant le département qu'on lui avait confié comme un fief qui lui était dévolu et qu'il n'avait qu'à exploiter à son profit particulier, ne visa qu'à augmenter autant que possible le nombre des fonctionnaires de son département et les sommes destinées à les payer. Quelqu'un osa loucher à cette propriété ministérielle ; on le traita tout aussitôt àHlluminé, de

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traître à la patrie. Ce quelqu'un, c*étail moi ! . . . Tétais seul à combattre toutes ces puissantes influences. Sans parler des autres ministères, celui des finances perdit ainsi à lui seul deux départements importants, et les sommes mises à sa disposition furent réduites de plus de 100,000 roubles

■„ Pendant que j'étais occupé de ce travail, Votre Majesté me rappela à plusieurs reprises le projet sur l'organisation du sénat.

„ III. Le sénat. L'organisation du sénat devait marcher de pair avec l'organisation des ministères. Ces deux institutions ne pouvaient pas continuer à reposer sur des bases qui présentaient entre elles l'opposition la plus complète. Le projet, examiné d'abord par quelques personnages éminents, puis par les présidents du conseil d'État, fut ensuite soumis à ce conseil, auquel on donna quatre semaines pour procéder à son examen préalable.

„ Tout cela prouve que l'on n'a jamais songé à avoir recours à la ruse, à aucun moyen subreptice, pour faire ces réformes. Néanmoins, le blâme ne leur a pas manqué. Je passerai sous silence les reproches qui étaient cruels, injurieux pour moi ; j'indiquerai seulement la source de ceux qui offiraient une certaine apparence d'impartiaUté.

„Ce qui explique la plupart de ces critiques, c'est que les principes de notre gouvernement ne se trouvent pas assez clairement posés, c'est que les hommes qui dirigent les affaires ne sont pas encore assez frappés des inconséquences du régime actuel pour pouvoir reconnaître l'indispensable nécessité des réformes opérées par Votre Majesté. Il fallait donc laisser faire au temps ; il fallait attendre, continuer à souffrir le désordre

et les abus, afin d*ainener les hommes à les sentir plus vivement ; alors, loin de s'opposer aux intentions de Votre Majesté, ils en auraient eux-mêmes demandé la prompte réalisation.

„ Cette pensée, je la laissai échapper dans mes conversations, je la communiquai de même et dans toute sa force à Votre Majesté, je l'indiquai dans une note qui doit encore se trouver dans les papiers relatifs à ces travaux. Pouvais-je supposer alors que mes ennemis s'en empareraient pour fabriquer Fodieuse accusation qu'ils ont lancée contre moi?

„ IV. La codification. On a prétendu que le projet de code présenté par moi au conseil d'État n'était qu'une traduction ou une imitation servile du code français. 11 y a de la part de ceux qui ont dit cela ignorance ou mensonge^ comme il est facile de s'en convaincre, puisque ce projet a été imprimé.

„ V. Les finances. Vers la fin de 1800, pendant que je m'occupais du projet d'organisation générale de l'empire, il plut à Votre Majesté de me charger de tracer un plan pour l'amélioration des finances de l'État.

„Ce plan fut examiné par un comité spécial, qui se réunissait chez le ministre des finances. Après avoir été approuvé par le comité, il fut soumis au conseil d'État; on discuta beaucoup, mail; enfin l'adoption du plan eut l^eu à une majorité imposante, et l'on se mit en devoir de l'exécuter.

„Mais alors les mêmes membres du gouvernement qui l'avaient approuvé, au lieu de contribuer autant que possible à en assurer l'exécution, ne cherchèrent qu'à la contrarier de toutes les façons ; et le ministre des finances, que cela regardait surtout, bien que dans ses discours il ne parût pas opposé

à mon plan, en devint cependant par le fait Tadversaire le plus déterminé.

,, Arriva Tannée tB12. Le Irésior était épuisé, la guerre approchait. Le ministre des finances présenta un système de financer extrêmement dur et onéreux. Une partie de ses mesures fut adoptée, le reste remplacé par des mesures plus douces.

„ Tout cela ne lit qu'augmenter le mécontentement général, et la confusion qui s'ensuivit permit au ministre des finances et à ses nombreux amis de répudier toute solidarité quant aux mesures que l'on venait d'adopter, et, comme en 1810, d'en faire peser la responsabilité sur moi-même, avec plus de force encore.

„ Pendant ce temps je demeurai calme, pensant que tout cet orage se dissiperait peu à peu de lui-même. Mais l'envie ambitieuse ne sommeillait pas, et elle profita des circonstances (je parle ici de mes dénonciateurs; Votre Majesté les connaît >. Je passe à des détails bien douloureux pour moi.

„Je ne sais pas au juste en quoi consistaient les dénonciations secrètes dont j'ai été l'objet. A en juger par les paroles que prononça Votre Majesté en me congédiant, il y avait eu contre moi trois différents chefs d'accusation, qui étaient: 1** d'avoir tâché de désorganiser l'État par mes réformes financières; 2° d'avoir voulu, en proposant de nouvelles impositions, provoquer la haine du peuple contre le gouvernement; 3° de m'être prononcé d'une certaine manière sur le compte du gouvernement.

„ 1° Les réformes financières. — En 1810, les revenus de l'État montaient à cent vingt-^inq millions de roubles ; en

1812 ils furent de trois cents millions, ce qui fait une augmentation en deux années de cent soixante et quinze millions de roubles. On peut défigurer les paroles, les mal interpréter, mais il n'en peut être de même des faits, quand ces faits sont représentés par des chiffres.

„ 2" Quant au mécontentement du peuple, on devait s'y attendre. 11 eût au contraire été bien étrange de penser que le peuple, en se voyant imposer de nouveaux sacrifices, ne trouverait que des paroles de reconnaissance. D'ailleurs ce mécontentement ne pouvait pas être de longue durée; il ne pouvait surtout amener aucun danger Mais cette haine du

peuple contre le gouvernement n'était qu'une fable inventée par la légèreté et par l'intrigue.

„ A cette occasion , je ne puis m'empêcher de répéter à Votre Majesté ce que je lui ai déjà dit dans ma première lettre : Ne souffrez point, sire, que le système de la peur, de la suspicion, système qui a toujours déshonoré les souverains et entraîné l'État dans une foule de maux, puisse jamais prévaloir sur la dignité de votre caractère moral, seul espoir, j'ose le dire, qui, dans le chaos de notre gouvernement, reste aux hommes éclairés et animés de bonnes intentions.

„ 3° Le troisième chef d'accusation consiste, autant que j'ai pu comprendre, à me reprocher d'avoir mal parlé du gouvernement. Si, sous le nom de gouvernement, mes dénonciateurs entendent les éléments dont il se compose, c'est-à-dire les différentes institutions, alors ils ont raison. Le fait est que j'ai toujours trouvé ces institutions mauvaises et incohérentes. Mais c'était là l'opinion de tous les hommes bien pensants, et, j'ose le dire, la vôtre même, sire. Quant à la cacher, cette opinion, je n'ai jamais cru que cela fût nécessaire.

,, Si, par le gouvernement, on entend les hommes qui y prennent part, j'admets encore la justesse de cette accusation. J*étais indigné de voir Tintrigue compromettre, paralyser tous les efforts que Ton tentait en faveur du pays ; j'étais indigné de voir des gens qui avaient Fair d'acquiescer et de se soumettre à vos intentions, agir en même temps dans un sens tout à fait opposé. Malgré toutes vos bonnes dispositions, sire, je désespérais d'obtenir quelque succès au milieu de tels éléments, avec de pareils hommes, et l'expression de ce désespoir, surtout pendant les dernières discussions sur le sénat et sur les finances, s'échappait involontairement de mon coeur. Mais, sire, accablé que j'étais sous le poids des affaires, et me voyant en outre tous les jours assailli par les reproches et les critiques les plus insupportables, pouvais-je rester indifférent? Et ces membres du gouvernement eux-mêmes, dont j'avais blessé la sensibilité en disant ce que je pensais, ne me Tont-ils pas rendu au centuple?

,, Si enfin, sous le nom de gouvernement, on veut entendre la personne de Votre Majesté, oh I alors mon âme se révolte à l'idée d'être réduit à me justifier d'une calomnie aussi basse ; je ne puis que la mépriser

„ Mais, dira-t-on, ces bruits venaient de différents côtés et de différentes personnes. — Oui; mais toutes ces personnes ne formaient qu'un seul corps, et l'âme de ce corps était celuilà même qui semblait avoir toujours été et continuer à rester étranger à toute cette intrigue

„Dans toutes mes relations avec Votre Majesté, je m'adressais, sire, à votre raison seule. Je n'ai jamais cherché à capter, à séduire votre cœur; votre raison, et de mon côté

uiie logique sévère, voilà quels étaient mes seuls instruments

„ Pourquoi ai-je tracé, non toutes ces notes, mais tous oes volumes qui vous ont été présentés de ma part? . . .

„ Comment aurais-je pu, dans les derniers temps, médire de ce que j'ai évidemment révéré pendant tant d'années? Quel aurait pu être le but d'une pareille trahison? De provoquer ie mécontentement? Mais de qui? — Celui d'Armfeld et de Balacheff? Dans quelle vue? Pour amener un changement dans le gouvernement? Mais au profit de qui? Quels moyens ai-je employés pour y parvenir? Où sont mes complices? A-t-on pu trouver la moindre trace de tout cela dans toute ma vie, dans mes papiers, etc. ?

„Une seule pensée est ici douloureuse pour moi: mes ennemis ont pu jeter quelques doutes sur mes principes politiques, m'accuser d'un certain attachement aux idées françaises; mais vous, sire, qui connaissez mes opinions à cet égard, et mes travaux, vous n'avez jamais pu concevoir sur mon compte le moindre soupçon

„Et cependant l'opinion répandue dans le public sur mes prétendues liaisons avec la France constitue maintenant la plus grave et même, j'ose le dire, l'unique accusation que l'on porte contre moi. Il n'appartient qu'à vous seul, sire, à votre justice, de me réhabiliter, sous ce rapport, dans l'opinion du peuple, et j'ose le dire, devant Dieu, vous êtes obligé de le faire. Vous ne pouvez avoir là-dessus aucun doute. Le secret que je dois garder, c'est à vous qu'il appartient, non à moi ; c'est vous par conséquent qui devez parler. Les réformes financières, les nouvelles impositions, toutes les affaires publiques seront expliquées et approuvées par le temps ; mais ici comment pour-

rais-je me justifier, quand tout demeure et doit demeurer dans le mystère?

„ Est-il nécessaire, sire, que je me justifie aussi des accusations portées par mes ennemis sur mes principes moraux, sur mes liaisons avec les Martinistes et les Illuminés?

„Quand vous me témoignâtes le désir de connaître ces sectes, et surtout leur côté mystique, je fus enchanté de pouvoir vous communiquer le fruit de mes recherches et de mes réflexions. Les circonstances et les aflaires ont trop tôt interrompu ces entretiens si doux pour mon cœur Mais j*en

appelle à vous-même, sire, m'avez-vous jamais entendu, dans ces entretiens, prêcher autre chose que la dignité de la nature humaine, la haute vocation de Thomme, la loi de lamour universel? Ne m'avez-vous pas entendu dire que c'est dans ces idées et dans ces sentiments que je trouve les seules sources de Tordre, du bonheur, de tout ce qu'il y a de beau et d'élevé?

„ Gomme dédommagement de toutes les amertumes dont on m'a abreuvé, comme récompense de tous les travaux que j'ai entrepris par vos ordres, pour votre gloire et pour le bien de l'État, comme prix de la pureté de ma conduite, et enfin en souvenir de ces relations dans lesquelles Dieu seul fut et restera témoin entre vous et moi, je ne demande qu'une grâce : c'est qu'il me soit permis de passer dans ma petite propriété, avec ma famille, le reste d'une vie qui, en vérité, n'a été remplie

que de travaux et de tristesse Je ne demande que la

liberté et l'oubli. "

Mémoire de M. Fozzo di Borgo.

Sire,

Voire Majesté Impériale m'ayant ordonné de lui exposer mon opinion sur la question concernant le sort et le gouvernement futur de la Pologne, je me fais un devoir de mettre à ses pieds le résultat de mes réflexions, avec tous les sentiments, et j'ajouterai la terreur que m'inspirent la grandeur et la difficulté du sujet.

Ceux qui prétendent réduire l'examen de cette immense affaire à l'évocation simple des principes généraux de justice abstraite, ceux qui voudraient présenter leurs vœux pour le bonheur de la nation polonaise comme des moyens de l'obtenir, me paraîtraient n'avoir pas compris toute l'étendue de la question en elle-même, ne l'avoir point suivie .dans tous les rapports extérieurs dont elle est compliquée. Pour la bien approfondir, il conviendrait de se dégager de l'enthousiasme passionné des uns et de la méfiance peut-être exagérée des autres. C'est dans cet esprit et avec ces précautions que j'ai tâché de rédiger ces humbles considérations.

250 AFPESDICE.

Votre Majesté se propose d'établir en Pologne un gouvernement national, sous son autorité inunédiate et souveraine, de rendre i la partie de la nation qui se trouvera sous sa domination le droit de faire ses lois, d'administrer ses finances, de régler son intérieur et de tenir sur pied une armée ; elle veut délivrer son territoire de la présence de tonte force étrangère, c'est-à-dire de toute force exclusivement russe ; elle veut, en un mot, constituer la Pologne en corps d*Ëtat séparé.

Avant de se prononcer sur la sagesse d'une révolution aussi complète à opérer dans ce pays, il ne faut pas perdre de vue le point d*où Ton doit partir; j'entends, sire, la situation dans laquelle se trouve maintenant ce qui est compris sous le nom de Pologne et de nation polonaise.

Que nous montre cette situation?

Six millions, habitant les provinces de Lithuanie, de Volhynie et de Podolie, soumis à Tempire, et gouvernés par la couronne de Russie depuis un laps de temps considérable.

Quatre millions devenus sujets de l'Autriche, situés principalement le long de la frontière de Hongrie, qui est la partie la plus essentielle de la monarchie, mais la plus déhcate à conserver.

Une portion désignée sous le nom de duché de Varsovie, comprenant la capitale, habituée à une forme de gouvernement particulière, créée dans des projets hostiles contre la Russie, et dans l'intention d'attirer tout le reste au même système.

Eniin une fraction très-inférieure aux autres, destinée à la Prusse, comme limite de sûreté ou de convenance pour la communication de ses États.

L'existence de ce qu'on appelait autrefois la Pologne étant telle que l'on vient de la présenter, il en résulte que toute

mesure de polilique fondamentale appliquée à ce pays se trouve essentiellement affecter :

Premièrement, les intérêts de rAutriche et de la Prusse d'une manière immédiate, et indirectement ceux des puissances liées avec elles;

En deuxième lieu, lés intérêts de la Russie, considérée comme empire dominant, ayant droit à une préférence de premier ordre dans toutes les décisions prises par son chef;

Enfîn, le bonheur de la Pologne elle-même, sous le point de vue praticable dans la situation et les circonstances singulières où elle est placée.

C'est une vérité incontestable que tous les efforts tentés par les Polonais, depuis 1792, pour se donner un gouvernement indépendant, ont visé constamment à exciter leurs compatriotes, sous quelque domination qu'ils fussent, à se soustraire à l'autorité étrangère, et à former un coi:ps de nation aussi grand, aussi compacte que possible. Ce sentiment ne doit étonner personne, il est conforme à la nature des hommes et des choses. Mais il en résulte que, du moment où il existera une diète, une représentation, une armée polonaises, ce sera un drapeau arboré, un signe de ralliement pour toutes les autres fractions de la Pologne.

L'Autriche et la Prusse ne sauraient se dissimuler les conséquences d'un pareil établissement : le seul fait de son existence constituerait, à leurs yeux, leurs sujets polonais en état de rébellion permanente. Dans cette situation, ces puissances doivent se rapprocher mutuellement pour conjurer un danger qui leur est essentiellement commun. Soit qu'elles veuillent conserver leurs acquisitions, soit qu'en faisant le sacriûce, elles cherchent des compensations dans l'indépendance finale et

absolue de la Pologne, el par conséquent dans raflaiblissement (le l'empire de Russie, toutes leurs démarches doivent nécessairement tendre à ce but.

Le roi de Prusse est certainement lié à Votre Majesté. Mais supposons que ce monarque obtienne, par les traités que l'on prépare, tous les objets de ses désirs et de son ambition; supposons que les froids calculs de Tintérét présideront aux délibérations de son cabinet*, dans un moment où la sécurité de ses possessions serait compromise; ajoutons les chances de changement de règne, qu'il ne faut jamais mettre de côté dans les matières d'État, et je n'ai nul doute que la Prusse ne réglât sa conduite sur ses intérêts et selon ses convenances, sans avoir égard à la mémoire des bienfaits passés. L'Angleterre soutiendra cette politique sans hésitation, et la France profitera des circonstances, lorsque la division aura semé le trouble parmi les autres.

Votre Majesté voit évidemment que, dans ce cas, la Russie resterait isolée, sans même pouvoir compter sur la Pologne, qui, séduite par l'espoir d'une indépendance définitive et totale, pourrait croire de son intérêt de se réunir à toute l'Europe, ou bien se diviserait en factions, excitée qu'elle serait par la forme de gouvernement qu'on lui promet et par l'impatience des patriotes polonais, factions que l'influence étrangère ne man(iuerait pas de fomenter.

Et ce ne sont point là, sire, de simples hypothèses. Votre Majesté voit naître sous ses yeux les germes de tous les troubles sanglants ; elle les voit dans l'opposition manifeste qu'elle rencontre sans exception dans tous les cabinets de l'Europe assemblée. Si elle triomphe, la défaite momentanée des puissances ne fera que les réunir plus étroitement contre la Russie.

C'est une grande erreur en politique de créer des intérêts universets et permanents contre soi-même, La force d'une cause pareille est ordinairement irrésistible; elle suspend les rivalités des cours les plus jalouses, réunit celles qui sont les plus divisées, et aplanit des obstacles regardés comme insurmontables.

Votre Majesté suppose que la nouvelle existence qu'elle destine à la Pologne devra au contraire calmer les inquiétudes, surtout après que les troupes russes se seront retirées sur Tancienne frontière de l'empire. Mais cette hypothèse ne saurait acquérir quelque réalité qu'autant que l'exemple de neuf millions de Polonais formant une nation distincte, ayant un gouvernement à part, pourrait être vu d*un œil indifférent par ceux qui restent soumis à l'Autriche et à la Prusse, et qu'il n'y aurait ni dessein chez les premiers d'attirer les seconds, ni désir chez ceux-ci de se réunir à leurs frères, ce que personne n'oserait présumer. D'ailleurs <leux cent mille baïonnettes russes placées derrière Jes Polonais pour veiller à ce que ces derniers se gouvernent librement, avec sagesse et modération, seront toujours regardées cowme étant dans une position contraire à leur véritable mission.

Tels sont les inconvénients, sire, qui se montrent le plus h découvert dans le projet de réhabilitation de la Pologne, considérée dans ses rapports avec les puissances étrangères. Ceux qui pourraient en résulter pour l'empire de Votre Majesté en général me paraissent d'une nature encore plus délicate.

Cette partie de la question offre des difficultés d'un genre tout différent à ceux qui ne craignent pas de l'aborder. En effet, comment supposer que Votre Majesté puisse vouloir quelque chose de contraire aux intérêts de sa nation, elle qui en a porté la gloire et la splendeur au plus haut point, qui lui

a dévoilé le secret de sa puissance, et qui, Fayant rendue dominante en Europe, travaille en même temps à prescrire à la force les limites de la sagesse? Cependant telle est la singularité de cette affaire, que, pour la bien approfondir, il est indispensable de la présenter à Votre Majesté même sous ce point de vue.

Le conduite de la Russie envers la Pologne a été constamment celle d*un gouvernement foi*t et vigoureux, contre un autre qui n'a ni force ni vigueur. Supposons, n'importent les lieux et les circonstances, supposons une nation qui se démoralise par une corruption politique sans bornes, eu proie aux factions et se déchirant de ses propres mains, à côté d'une nation rivale, qui, dirigée par un gouvernement fort, habile, suit un plan d'agrandissement nettement tracé, possède une armée parfaitement disciplinée, et qui, façonnée elle-même à robéissance et pleine de bravoure, et susceptible à la fois de soumission et d'enthousiasme: il ne .sera pas difficile de prévoir la destinée qui attend chacune de ces nations. 11 faudrait n'avoir jamais lu dans le livre du monde, pour être étonné de ce qui est arrivé aux Polonais, ou, pour mieux dire, de ce qu'ils se sont attiré eux-mêmes par leurs divisions.

La destruction de la Pologne comme puissance politique forme Thisloire moderne de la Russie presque tout entière. Le système d'agrandissement du côté de la Turquie n'a été que purement territorial, et j'oserais dire secondaire, comparé à celui qui s'est opéré sur la frontière occidentale. La conquête de la Pologne a été faite principalement dans le dessein de multiplier les rapports de la nation russe avec les antres nations de l'Europe, et de lui ouvrir un champ plus vaste et un théâtre plus noble et plus connu, où elle pût exercer ses forces

et ses talents, et satisfaire à son orgueil, à ses passions et à ses intérêts. De ce grand plan, couronné par le succès le plus complet, il est résulté des habitudes et des amalgames qu'il est impossible d'effacer par une simple proclamation, sans courir le risque de porter atteinte à l'empire dans son élément le plus essentiel et le plus délicat, celui de l'unité de gouvernement.

Le titre de roi de Pologne ne pourra jamais sympathiser avec celui d'empereur et autocrate de toutes les Russies. Ce sont deux qualifications qui ne sauraient s'aUier ensemble : elles signifient des choses et supposent des fonctions si diffé-< rentes, qu'un même souverain ne pourrait les réunir sans être exposé à mécontenter l'une ou l'autre nation, et peut-être toutes les deux.

Quels que soient les motifs et la sagesse des conquêtes au moment où elles ont lieu, leur conservation est impérieusement prescrite lorsqu'elles sont faites et universellement reconnues, surtout si elles tiennent par leur nature et leur importance à la politique fondamentale de l'Ëtat conquérant. Les possessions polonaises incorporées à la Russie se trouvent, à mon avis, dans cette situation. Les détacher par une mesure instantanée, ce serait s'exposer à apporter «ans toute la composition et l'économie de l'empire des altérations désastreuses, et soulever une opposition morale et des dissidences d'opinion très-nuisibles et très-dangereuses pour les deux nations.

Quand on médite sur cet événement, l'esprit a de la peine à concevoir comment on pourra, par un simple acte, séparer tant de provinces de l'administration générale de Tempire, pour en former dans le fait un État indépendant, qui se gouverne d'après un système de liberté convenu avec lui, qui vote ses impôts, qui en décide l'emploi, et qui puisse créer une armée.

tandis que ses conquérants seront forcés de se retirer pour assister en simples spectateurs à cette révolution, sans qu'il en résulte ni abus de la part de ces nouveaux affranchis, ni dépit chez ces vieux sujets. Ce contraste, qui serait dangereux dans tous les cas, le paraîtra bien davantage encore si Ton considère quelle différence, au point de vue constitutionnel, s'établira entre les Russes et les Polonais ; les premiers, avec le sentiment et la réalité de la force, restant destinés à une condition passive, et les seconds pouvant se gouverner librement dans leur état de faiblesse et d'infériorité comparative. Qu'on ajoute la pétulance de la vanité triomphante à la supériorité des droits, et le tableau sera complet.

Il est fort possible que Votre Majesté, dans la fleur de l'âge, couronnée des plus grands succès, et à la tête de l'Europe, parvienne à contenir, par son influence et sa fermeté, les mouvements qui pourraient être tentés contre ce nouvel ordre de choses ; mais contenir n'est pas éteindre, et, si l'intérêt et les passions sont les mobiles de ces entreprises, ces germes de troubles iront toujours se développant et reproduisant les mêmes effets à chacun des accidents que le cours des affaires humaines ne manque jamais de présenter.

J'ai souvent entendu dire que l'exercice du pouvoir n'a point de bornes en Russie, que l'opinion publique y est nulle et sans conséquence, et que le souverain est pour ainsi dire l'àme universelle qui communique à tout le monde la pensée, la parole et l'action.

Mon inexpérience à ce sujet ne me pergiet pas de formuler une opinion ; mais on aurait de la peine à se persuader que les causes générales du bien et du mal, lorsqu'elles influent sur un intérêt universel, sur les passions qui tiennent à l'orgueil.

aux préjugés et à ce sentiment de naturalilé qui est si fort chez les habitants de ce vaste empire, ne produiraient pas là les mêmes résultats que partout ailleurs.

Ceux qui voudraient justifier par des exemples le plan proposé par les Polonais citent souvent celui de FAutriche, dont le souverain réunit le titre de roi de Bohême et de Hongrie, et gouverne tranquillement sous ces différentes dénominations.

Rien n'est plus propre à confondre le jugement que ces rapprochements de noms, lorsqu'il n'existe aucune ressemblance réelle dans les choses. Les royaumes de Bohême et de Hongrie sont passés aux archiducs d'Autriche par succession : l'adoption du titre était donc une condition nécessaire, inhérente à la nature du droit acquis et a la légitimité de la possession; l'Autriche était petite et resserrée, et son archiduc, en prenai^t ces titres, consacrait de grandes conquêtes. L'empereur de Russie, au contraire, en prenant celui de roi de Pologne, renoncerait à des possessions qui ne sont même pas un héritage, mais qui ont été conquises par la force, dans un but d'agrandissement et d'unité, et non dans un espoir de fédération. On pourrait écrire un volume sur la différence qui existe entre les deux cas, qui n'ont rien de commun, sous aucun rapport, ni dans le fond, ni dans les circonstances.

Dès qu'il existera entre la Russie et le reste de l'Europe civiUsée une masse de neuf millions constitués en corps de nation, l'influence et les communications réciproques qui dérivent du contact immédiat diminueront insensiblement. Les Russes, relégués derrière leur ancienne frontière, ne la franchissant plus que comme simples voyageurs, se trouveront presque étrangers aux autres nations. Soustraire la Pologne au gouvernement impérial, c'est étabHr une solution de con-

tinuilé qui obligera les sujets de Tempire à tout recevoir comme de seconde main.

Le retard que cette séparation peut apporter au développement de leurs facultés morales, à celui de leur éducation, à la communication des lumières, des arts et des idées libérales, est incalculable. C'était pour plonger à jamais la Russie ^ans la barbarie et pour en faire exclusivement une puissance asiatique que Napoléon imagina le rétablissement de la Pologne, comme c'était pour assurer aux Russes un rang distingué parmi les nations les plus civilisées de TEurope que les prédécesseurs de Votre Majesté ont ambitionné des conquêtes qui devaient nécessairement les amalgamer avec eUes.

Loin de moi, sire, Fidée de vouloir aggraver les maux des Polonais par une dureté inexcusable. La question n'est pas de savoir s'il faut leur faire tout le bien possible, chaque âme honnête partage ce désir; mais le vrai problème à résoudre pour un homme d'État consiste dans la combinaison des mesures de bienfaisance envers eux avec l'intérêt général et la sûreté de l'empire de Votre Majesté. C'est la conviction intime que le plan proposé par les Polonais blesse l'un et l'antre qui m'a dicté ces réflexions.

Que Votre Majesté daigne me permettre maintenant d'examiner les probabilités de succès de ce même plan sous le rapport des effets qu'il peut produire sur les esprits en Pologne et du bien ou du mal possible qui doit en résulter pour ce pays.

Aucune réforme générale, aucune révolution politique n'a jamais prospéré qu'autant qu'elle était d'accord avec le caractère du peuple à qui on la destinait, avec l'esprit du temps et avec les cii*constances dans lesquelles ce peuple était placé.

et qu'elle était garantie de Tinfluence des voisins qui pouvaient avoir intérêt à la détruire. La nouvelle réhabilitation de la Pologne dans la forme où on la sollicite de Votre Majesté serait exposée à des dangers imminents.

L'idée d'indépendance chez les Polonais est moins le résultat d'un calcul réfléchi sur les avantages de la liberté qu'un sentiment, naturel à la vérité, mais vague et guidé plutôt par la haine contre les étrangers que par l'amour de la patrie. Si cette indépendance était un besoin fondé sur un patriotisme solide et éclairé, en auraient-ils trafiqué pendant deux siècles d'une manière déboutée? Quel gage a-t-on de leur sagesse et de leur incorruptibihlé pour l'avenir? Gomment, s'ils étaient si bien préparés pour la forme de gouvernement qu'ils réclament, n'auraient-ils pas pris quelques mesures, dans leurs rapports avec Buonaparte, pour se constituer en nation, et non en département militaire de la France ? Gomment n'auraient-ils pas montré quelque répugnance à aller égorger les Espagnols, au lieu de faire des libations et des fêtes toutes les fois qu'un régiment partait pour passer les Pyrénées ? Les Polonais réclament, non leur délivrance, mais leur souveraineté, après avoir saccagé Madrid et brûlé Moscou. En rappelant ces événements, je suis bien loin de vouloir jeter sur leur conduite plus d'odieux qu'on ne doit en attribuer au malheur des circonstances ; mais aussi il est étrange qu'ils viennent déclamer des drames sur leur infortune, lorsqu'elle n'a rien dans le fond de particuber, qui n'ait été partagé par les peuples que l'histoire nous montre comme ayant tenu la même conduite qui les a perdus.

„ Donnez-nous notre indépendance nationale, et nous „ serons sages envers nos voisins, sincères avec la Russie et

260 APPEMDICl!..

„ d'accord avec nous-mêmes.*' Voilà le refrain qu'ils ne cessent de répéter.

La politique guidée par la raison leur répondra à son tour : „Vous obtiendriez ce que vous appelez votre indépen- „ dance que vous ne cesseriez d'être les mêmes. Vous conser- „ venez envers les Russes votre haine habituelle, accrue du „ dédain que vous inspirerait votre triomphe. Vous vous lais- „ seriez corrompre par For et les intrigues de l'étranger, qui „ voudrait susciter des embarras à l'empire. Si vous voulez „une armée polonaise, quelque faible qu'elle serait d'abord, „ c'est pour être en garde contre Tannée russe. Vous trou- „veriez que votre indépendance u*est pas complète toutes les „ fois que le roi de Pologne ne vous sacrifierait pas l'empereur „ de Russie. Vous porteriez le trouble dans la politique gêné- „rale de Tempereur, en provoquant la révolte parmi ceux de „ vos compatriotes qui sont placés sous la domination de FAu- „trîche et de la Prusse. Vous devanceriez ses projets et „ l'entraîneriez par votre turbulence dans des complications „ continuelles. Placés comme vous l'êtes dans une position „ intermédiaire entre lui et l'Europe, c'est chez vous que se „ prépareraient toutes les entreprises contre ses intérêts. Au- „jourd'hui vous pouvez être mécontents, mais vous êtes im- „ puissants ; tous vos compatriotes sont dans le même cas, et „ les puiss nces n'ont pas ^'intérêts différents à votre égard. „ Dès que vous auriez obtenu l'existence que vous réclamez, „ vous auriez une organisation active, qui prendrait nécessaire- „ ment une direction divergente de l'unité politique de la Rus- „sie. Votre conduite actuelle n'est ni sage ni délicate; à peine „ vous avez pu apercevoir le désir généreux et louable d'amé- „ liorer votre condition que vous avez élevé le ton et réclamé

j, à grands cris rindépendance. Vous voulez Tobtenir à toute „ force, sans craindre de compromettre votre auguste pro- „ lecteur avec toute l'Europe; vous n'admettez aucun essai », préparatoire. Vous ne cherchez dans cette révolution que „ ce que vous croyez pouvoir vous convenir, et vous mettez „de côté les conséquences qui pourraient en résulter pour „ tont le monde, en exigeant pour le commencement ce qu'il „ ne serait peut-être pas possible de vous accorder pour la fin. „ Le titre de roi de Pologne même, si votre système prévalait, „ devrait consacrer définilivement votre nationalité, et non pas „ seulement être le prélude de votre résurrection politique. „Une fois que Tempereur de Russie Taurait adopté, il ne res- „ terait plus de retraite à la prudence. . Vous ne savez donc „ pas combien c'est une grande faute, dans les affaires d'une si „ immense importance, que de se mettre du premier abord „dans Talternative des extrêmes, réussir ou échouer; et, si „ce dernier cas arrivait, avez-vous songé à la dure nécessité „de vous soumettre de nouveau, au malheur de voir tant „de générosité et de bonté aboutir à une guerre d'exter- „mination?*'

Tel est le langage qu'on pourrait tenir aux Polonais pour arrêter leur fougue et modérer leur exaltation, sans prétendre diminuer ni les moyens ni le désir de leur faire tout le bien qui est compatible avec la circonslance et les dispositions générales de l'Europe à leur égard. En suivant donc les projets et les intentions généreuses de Votre Majesté sur cet important sujet, voici, pour en faire l'application sans danger, la marche qui me paraîtrait la plus sûre et la plus raisonnable :

1^ Réduire la question polonaise avec les puissances étrangères à une simple question de limites, dans cet esprit

de sagesse et de coociliation qui a si éminemment distingué la conduite politique de Voire Majesté ;

2° Caractériser dans les traités les nouvelles acquisitions comme faites au profit de Votre Majesté et de ses successeurs, et appartenant par conséquent à la couronne et à Tempire de la Russie en souveraineté pleine, entière et perpétuelle ;

3^ Limiter, du moins pour le moment, toute nouvelle organisation à ces acquisitions exclusivement;

4^ Nommer un lieutenant impérial qui résidera à Varsovie, avec une autorité à peu près semblable à celle exercée par le lieutenant du roi d'Angleterre en Irlande, qui correspondrait avec le ministère de Votre Majesté, sans qu'il soit nécessaire de créer à Pélcrsbourg un déparlcnienl séparé pour cette nouvelle partie de l'empire ;

5° Gboisir parmi les Polonais le plus grand nombre des fonctionnaires qui doivent administrer sous les ordres du lieutenant impérial, mais ne pas en exclure totalement les Russes ;

6° Annoncer les intentions bienfaisantes de Votre Majesté de la manière accoutumée, c'est-à-dire comme uketse, comme une émanation de sa volonté, et s'abstenir de tout pacte et toute convention faite entre le souverain et le peuple sous le nom de constitution ou autre. Dans un cas comme celui-ci» où le gouvernement a besoin d'une force immense pour faire le bien, toutes les formes synallagroaliqoes affaiblissent l'autorité el n'ajoutent rien ni au mérite ni à la solidité des institutions.

Cette marche, sire, me paraît propre à prévenir une grande partie des inconvénients qu'on a raison de craindre, sans mettre obstacle au désir de Votre Majesté d'améliorer progressivement le sort de ses sujets polonais; elle calme en partie les alarmes des étrangers ; elle ne risque pas de froisser d'une

manière trop brusque les inlérêls généraux de son empire et les préjugés de ses sujets russes ; elle a le caractère d'une réforme, et non celui d'une révolution; elle donne le temps à Votre Majesté de préparer d'autres changements, de disposer ses peuples à les recevoir sans surprise et sans secousse, et les puissances à s'y accoutumer; enfin elle est conçue dans un esprit d'unité, et non de division. Les Polonais se trompent s'ils croient que leur salut consiste dans une ligne de démarcation tranchée entre les deux nations : s'ils s'obstinent à vouloir être seuls, ils finiront par être asservis et malheureux.

En soumettant à Votre Majesté les considérations principales que cette question immense a présentées à mon esprit, je sens plus que jamais le besoin d'implorer son indulgence accoutumée pour avoir osé le faire avec la franchise que les ordres de Votre Majesté et mon devoir envers elle m'ont imposée. S'il était échappé à mon zèle quelque expression dont elle pût être offensée, j'en demande très-humblement pardon à Votre Majesté, et je la supplie de croire que celui qui tient tout de sa munificence ne craint rien tant que de voir les intentions magnanimes d'un si bon et d'un si grand maître courir le risque d'être trompées par le sentiment même de générosité qui les a produites.

Je suis avec respect, sire,

> de Votre Majesté,

le très-humble, très-obéissant, très-dévoué et très-fidèle serviteur et sujet.

Signé: Pozzo di Borgo.

Vienne, 8 (20) octobre 1814.

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