CHAPITRE VINGT-UNIÈME
L'inondatioii et la mort.
M. de Lamartine dit dans son Histoire de la Turquie que Pierre-le-Grand a fait une faute en établissant sa capitale sur la mer Baltique au lieu de la mer Noire. Mais la mer Noire méritait son nom pour la barbarie de ses maîtres; Pierre-le-6rand n'avait rien à apprendre des Turcs et beaucoup des Suédois. Il avait l'intention de s'établir à Azov, mais il fut obligé par le traité de Pruth de raser cette ville et n'a jamais voulu faire de St. Pétersbourg plus qu'un port de mer. Ce fiit sa fille Elisabeth qui, par vénération pour lui, abolit toutes les lois faites depuis sa mort et établit sa résidence sur les bords de la Neva.
Le même auteur remarque que l'emplacement oti se trouve la Babylone du Nord avait paru trop pauvre au soldat suédois, à qui ce terrain avait été alloué, pour suffire à son entretien. Il est de fait que la rue des Millions ne s'appelle pas ainsi pour ce qu'elle rapporte, mais pour ce qu'elle a coûté, et le nombre
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des paysans qui ont péri en desséchant les marais, dépasse le ehiffi'e de cent mille. Pierre-le-6rand se plaisait à fonder une nouvelle Amsterdam, d'après un système de digues qu'il avait étudié en Hollande. Néanmoins il a été prédit que Pétersbourg périra par le déluge, et comme les mœurs n'y sont pas très pures, l'historien y verra sans doute le doigt du ciel; et les poètes, qui vivront à cette époque, auront un beau sujet à décrire, donnant raison aux prophètes qui prédisent la chute de cette capitale de l'autocratie, et de cet égoût de la pourriture gelée pendant six mois de l'année.
Le 18 novembre 1824, à 8 heures du soir, la Neva devint houleuse; le jour suivant, à dix heures et demie du matin, l'eau avait atteint la hauteur de dix pieds dans les parties basses et de quatre pieds dans les parties hautes de la ville. En cinq minutes tous les ponts en bois, — et il n'y en avait pas alors en pierre, — furent emportés. A trois heures après midi, l'eau commença à baisser et à neuf heures elle reprit son niveau; mais que de dévastations n'avaitelle pas commises dans l'intervalle ! A Cronstadt, les remparts en bois furent détruits et la tempête y fut si violente que des canons de 500 à 600 livres de poids furent emportés par l'eau. L'inquiétude des habitants fut grande lorsque les canons de la citadelle leur apprirent que l'eau de la Neva montait à une hauteur inusitée, mais la surprise augmenta
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lorsque les rues furent inondées et que l'eau commença à entrer dans les caves; l'étonnement fiit à son comble quand des bateaux circulèrent dans les rues, transportant les eflFets qui couraient le danger d'être submergés. Des marchandises valant des millions avaient péri déjà, lorsque la furie du terrible élément ne faisait que croître. Des rez-de-chaussée, les habitants montèrent au premier, où l'eau les menaçait encore. Les cimetières ayant été bouleversés, on vit des squelettes nager dans les rues au milieu des poutres de bois et des sacs de blé. Une sentinelle resta à son poste jusqu'à ce que sa cabine fiit devenue un bateau qui l'emporta à quelque distance. Les exemples de ceux qui se dévouèrent pour le salut de leurB concitoyens en danger furent aussi nombreux que méritoires. L'empereur Alexandre veilla au milieu de cette tourmente avec un grand sangfroid d'esprit, et se montra à ses sujets consternés pour relever leur courage; pendant que Pierre-le- Grand, le fondateur de cette cité restait assis calme et majestueux sur son cheval d'airain et son roc de granit, étendant son bras comme pour protéger ses enfants et commander aux flots. Enfin, les vagues s'apaisèrent, après avoir dispersé des ruines dont il est impossible d'estimer la valeur même approximativement. Les rapports officiels portèrent le nombre des noyés à cinq cents.
Cet événement fut considéré de mauvais au-
gure: car l'inondation précédente avait eu lieu en 1802, au début du régne d'Alexandre et celle de 1777, si prés de la mort de Catherine H, fut même plus importante. L'incendie de l'église de l'Assomption et l'apparition de la comète qu'on n'avait vue qu'en 1811, comme le précurseur des malheurs de 1812, confirmèrent les esprits crédules dans l'attente de quelque événement sinistre.
Le 30 août (v. st.) 1825, les reliques de St. Alexandre Newsky furent transportées de Vladimir au couvent qui porte le nom du héros et du saint, aux environs de St. Pétersbourg. L'Empereur y retourna le jour suivant, P' septembre, pour y faire ses dévotions avant son départ pour Taganrog. Après la messe, un ermite l'invita à visiter sa cellule; elle était toute tapissée de noir, et quand le Tzar lui demanda où il couchait, il lui fit voir un cercueil. L'esprit d'Alexandre étant ainsi ouvert à de tristes pensées, le cénobite lui dit: „Sire, je suis vieux, et j'ai vu bien des événements pendant ma longue vie; veuille m'écouter. Avant la grande peste à Moscou, les mœurs du peuple étaient plus pures, et il était plus religieux, mais, après la peste, les mœurs devinrent pires. 1812 fut une époque d'épreuve et de dévotion; mais après cette guerre, les coutumes devinrent plus corrompues encore. Tu es notre souverain et c'est ton devoir de veiller sur les mœurs. Tu es le fils de l'église orthodoxe et tu
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dois Taimer et la protéger. Telle est la yolonté du Seigneur.
Alexandre exprima son regret de ne pas avoir &it plutôt la connaissance de l'ermite, et lorsqu'il quitta le couvent, en passant sur le pont, il ne regarda pas, comme de coutume, couler l'eau, mais en quittant la ville, il arrêta la calèche et contempla pendant un quart d'heure la capitale qu'il ne devait plus revoir.
L'Empereur venait de se réconcilier avec sa femme; il lui avait rendu toute son estime et tout son amour et allait la rejoindre à Taganrog, où elle était allée pour cause de santé et où il lui avait fait bâtir un nouveau palais.
Ayant promis au comte Worontzoflf de visiter son château d'Aloupka,* l'Empereur partit le 20 octobre pour la Crimée, pour un voyage de dix-sept jours. Le 25, il fit trente-cinq verstes à cheval et à Jursuph il mangea beaucoup de fruits. H passa la journée du 27 à Aloupka et visita ensuite le jardin Nikitinskoi et Orienda, une campagne qu'il avait achetée peu auparavant du comte Kouchelef-Besborodko. Dans la terre de la princesse Golitzine, où la fièvre était dans toute sa force, il resta une demi-heure la tête découverte, exposé à l'air froid, et ensuite il fit quarante verstes à cheval jusqu'à Beidar; un exercice ^ussi violent lui causa de la fatigue, mais aurait dfi réagir contre la fièvre. A Balaklawa, en compagnie
du général Diebitch, il passa en revue le bataillon grec commandé par Bavailat; de là il se rendit au eouvent de St. George et passa trois jours à Sébastopol, où il fut présent le 28 octobre, par un jour froid et sans manteau, à la mise à l'eau d'un navire de guerre; puis il inspecta l'hôpital militaire et commanda un exercice d'artillerie à la batterie d'Alexandre. Le 29, il passa le canal en bateau, pour se rendre au fort Constantin. Le 30, il alla à Djufuktale, une forteresse habitée par des Juifs-Koraits. Le 31, il fut à Eupatoria, d'où il passa à Mariapul, et le 5 novembre il retourna à Taganrog, dans un mauvais état de santé. H dit au prince Wolkonsky qu'un verre d'épine-vinette qu'il avait pris à Eupatoria l'avait rendu malade et qu'il avait contracté la fièvre à Pérékop. Il 8'évanouit plusieurs fois pendant sa maladie et s'obstina à ne pas prendre dé médecine, jusqu'à ce que son chirurgien Wilhie conseiUa à son confesseur de lui dire que c'était un péché de ne pas prendre soin de son corps.
La nouvelle d'une conspiration lui parvenant en ce temps, l'Empereur s'écria: „Les ingrats, après tout ce que j'ai fait pour euxl" Il n'en donna pas moins l'ordre d'arrêter le capitaine Witkovsky. Puis se souvenant des derniers moments de son père, il dit: „Le8 infâmes, ils l'ont tué!" L'impératrice Elisabeth, dont la vie n'a été qu'une alternative de dévoûment et de souffrance, veillait au chevet du
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malade, expédiant courrier sur courrier à l'Impératrieemère, jusqu'au moment où elle écrivit ces mots mémorables: „Notre ange est au ciel". Ce fut le 19 novembre (v. st.) 1825, à onze heures moins dix minutes du matin, que l'empereur Alexandre rendit son dernier soupir.
A l'autopsie, on trouva de l'eau dans la tête et le foie attaqué. Le corps fut embaumé, mais l'opération ne réussit pas bien et le visage devint livide, par suite de l'action de l'esprit de vin auquel on l'assujettit.
Quand la nouvelle de la mort d'Alexandre vint à St. Pétersbourg, la famille impériale se trouvait à la chapelle de la cour; le prêtre officiant prit une croix, la couvrit d'un voile noir et s'approcha de Flmpératrice-mère. Tout le monde comprit ce triste signe et se jeta à genoux, la face contre terre.
La même nouvelle arrivant à Varsovie, une scène aussi touchante s'ensuivit entre le grand-duc Constantin et son frère Michel qui se trouvait alors chez le Czésarewitch. Mais lorsque ce dernier fut salué dultitre d'empereur, il défendit de faire usage de ce mot; son frère Nicolas devait le débarasser du fardeau de la couronne, sans lui savoir gré de cet héritage et sans savoir le préserver d'une catastrophe.
n a été dit*) qu'Alexandre est mort empoisonné,
*) Biographie universelle, article Alexandre.
et comme preuve, on a avancé que son visage était si livide après sa mort, qu'il a fallu le. couvrir, et que son corps a été transporté de Taganrog à St. Pétersbourg dans un cercueil fermé; mais nous avons expliqué le premier point, et à moins d'avoir soumis les intestins à une analyse chimique, il est impossible de se convaincre de la présence du poison. Quelques rapports disaient qu'à l'apparition d'une érésipèle au pied, l'empereur se serait écrié: „Je mourrai de la mort de ma sœur Catherine". Quant au breuvage qu'il a pris à Eupatoria, il lui a été présenté par son propre valet, et il est reconnu que l'épine-vinette est considérée comme un remède excellent contre la fièvre. On a soupçonné des sociétés secrètes, mais le régicide n'était pas leur but, et surtout elles repoussaient le poison. Comme on ne prête qu'aux riches, on a bien des fois accusé les jésuites d'avoir abrégé les jours du Tzar, non pour les avoir renvoyés de la Russie, mais pour avoir voulu adopter une mesure générale de poids et de monnaie. Parce qu'ils ont trempé la main dans l'abdication de don Pèdre du Brésil, il ne s'ensuit pas qu'ils prenaient Alexandre pour un Jacobin, après les secours qu'il a prêtés à Ferdinand Vil. Le lecteur se rappellera qu'on a longtemps supposé que James I et Charles II ont été empoisonnés aussi; mais l'histoii-e a fait justice de ces fables.
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