‹ Histoire d'Allemagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'année 1838;Chapitre 35 sur 116 · Vita Hludovici pii, auctore anonymo , est le · texte numérisé non relu

Vita Hludovici pii, auctore anonymo , est le

titre d’un ouvrage bien plus important, qui doit avoir été fait par un homme de la maison de l’empereur.

5. Un poème élégiaque d 'Ermoldus Nigellus, en l’honneur de Louis in honorent Hludovici Cœsaris, n’est pas moins intéressant.

6. Nilhard, petit-fils de Charlemagne, mort en 858, raconte toutes les discussions de Louis avec ses fils, en quatre livres. Il se prononce pour Charles le Chauve.

7. Rimbert , archevêque de Hambourg , a fait la vie de Saint Anskarius. Il écrivait sous le règne de Louis le Germanique.

8. Annales et histoire des Saxons , par Rodolphe de Fulde; c’est le seul écrivain qui connût Tacite; il en donne plusieurs fragments traduits dans ses Peintures des Saxons.

9. Un moine de Saint-Galle , monachus Sangallensis , a fait en deux volumes {De Gestis Carlotnagni) la Vie de Charlemagne et de son successeur, d’une manière toute particulière et souvent agréable, d’après les traditions et les dictons du peuple.

10. Abbon, moine de Saint-Germain , qui assista au siège de Paris par les Normands, en 885 , a donné dans son histoire De Ilcllis Parisiacis une peinture très-vive de cet événement.

1 1 . Le poète saxon (900) a mis en vers tout ce que les

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autres ont raconté île Charlemagne ; il a de bonnes considérations, quoiqu’il ne puisse être considéré comme une source historique.

12. La chronique de l’abbé Régino ( Regnion ), qui va jusqu’à l’an 907 , est particulièrement importante pour les derniers temps des Carlovingiens.

13. Les lettres des papes , des rois , des princes de ce temps sont pleines d’intérêt , principalement celles renfermées dans le Codex Caroltnus; de même (pie les lettres d’Alcuin et ses œuvres, celles de Servatus Lupus (Saint-Loup ) , ami d’Eginhard et d’Ilincmar , évêque de Reims.

14. Les Capitulaires des rois des Francs, rassemblés parBaluzius, sont, comme on le suppose facilement, la source principale de notre histoire.

Charlemagne. 768-814.

Charlemagne, comme tous les hommes extraordinaires qui ont paru dans l’histoire, a été jugé différemment et même contradictoirement par les historiens ; car si quelques-uns l’ont vu comme le héros le plus sage de l’humanité, d’autres l’ont regardé comme un tyran avide de sang qui ne voulait que carnage et dévastation. Ce qu’il y a de certain, c’est que, sans cesse occupé d’expéditions militaires, il faisait passer et repasser ses innombrables armées cl’un bout de son vaste empire à l’autre ; c’est que la force de ses armes dompta quantité de peuples , les soumit à sa domination et changea ainsi toutes les institutions de l’Europe. Mais faut-il qu’à cause de ses actions extraordinaires, l’histoire le couvre d’éloges ou qu’elle l’accable de ses malédictions?

Celui qui ne sait se reporter au temps dans lequel arrivaient les faits dont il a le tableau sous les yeux, portera certainement un faux jugement sur un grand homme ou sur un grand événement. Dans les temps de lutte entre la barbarie et la civilisation , quand la Providence veut faire germer quelque chose de nouveau ou de plus grand des principes alors existants, et que le cours ordinaire et naturel des choses ne suffit pas pour obtenir ce but, elle a soin d’envoyer une puissance qui entraîne tout un siècle dans son développement , ou même le conduise

au delà des limites, et de l’armer d’une âme d’autant plus audacieuse et d’une volonté d’autant plus forte, que le but qu’elle veut obtenir par son moyen est plus grand et plus difficile. Et parce qu’un tel génie ne peut suivre les routes ordinaires; parce que, peut-être, il foule aux pieds quelques humbles fleurs, tandis que ses regards sont fixés sur les hautes montagnes qui bornent l’horizon ; parce que dans l’impétuosité des efforts qu’il doit faire pour exécuter, en une vie d’homme, ce qui demanderait des siècles, il a blessé, sans le savoir, le droit sacré de l’habitude ; alors un esprit commun, qui aime lerepos, pour qui la sainteté du droit est le fondement de la vie, se révolte contre cet instrument qui réunit tant de force, et le plus souvent son jugement est sévère et injuste. Cependant, qui ose reprocher au torrent de ne pas couler comme uu ruisseau limpide, et d’entraîner dans sa course les rochers et les arbres qu’il déracine? Sans doute il a mission d’arracher les troncs morts et pourris, afin que de jeunes et nouvelles pousses soient à découvert et reçoivent la lumière bienfaisante du soleil.

Ce n’est pas que je veuille ici justifier la violence de ces fiers dominateurs, dont les action' s sortent d’une source impure. Car l’homme est un être libre, lors même qu’il s’abandonne à la Providence comme un instrument pour servir à ses desseins sur le monde ; ainsi la manière dont il fait cet abandon dépend de lui et sert pour sa justification ou sa condamnation. Par conséquent, il n’y a point à examiner si, pour ses grandes actions, des milliers de victimes l’ont maudit en versant leur sang sur les champs de bataille; tandis que d’autres, dans l’enthousiasme de la victoire, l’honoraient comme un dieu. Tout cela ne décide rien pour ses vertus, et tout dépend du but et de l’intention de ses grandes entreprises , si elles étaient basées sur un but honorable et généreux ou sur la satisfac. tion de son orgueil , de son ambition et de sa vanité; c’est-à-dire, pour me faire mieux comprendre par une comparaison, si, dans le miroir de son âme , a brillé la beauté et la dignité de la création , ou simplement l’orgueilleuse image de son être. Il faudrait donc reconnailre si la dignité de l’homme a été pour lui quelque chose de sacré , même dans les plus simples oc-

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casions; ou si, méconnaissant celte dignité, il a méprisé les hommes et ne lésa considérés que comme des instruments pour arriver à son but.

Telle doit être la règle qui nous guide dans os jugements; afin que nous ne soyons pas enraînés à l’injustice , soit par l’éclat d’une puisancequi impose l’admiration sans bonté intrinsèque, soit par la prévention que peut exciter un nom historique ; car il est des pages qui ne sont écrites qu’avec du sang et des larmes.

L’Empire à l’avénement de Charles.

Pour connaître les actions d’un grand homme sous leur vrai jour, il faut savoir dans quelles circonstances il a paru sur la scène, et par conséquent il devient nécessaire de donner un tableau du temps où Charles prit les rênes du gouvernement.

1. L’empire d’Orient ou l’empire grec subsistait encore, mais dans une étonnante confusion; c’était un mélange du temps passé avec les temps nouveaux; le luxe avec la disette, la prétention avec la faiblesse; de sorte que pendant mille ans son existence a été une énigme pour l’histoire du monde. Comment en elfel comprendre qu’un royaume qui n’était plus que l’ombre de ce qu’il avait été par sa grandeur et sa domination; un royaume, qui , comme l’a si heureusement appelé un écrivain, n’élail plus qu’un cadavre bien paré, a pu si longtemps se maintenir sans aucun principe intérieur de vie. Le changement des souverains élait si fréquent et leur position si incertaine, que dans Constantinople aucun titre n’était plus flatteur pour un empereur que d’être appelé fils d’un empereur et d’être né dans la pourpre (porphyrogenète). Car le trône, en changeant à chaque instant de famille, tombait souvent entre les mains d’un homme de basse naissance, qui ne devait son élévation qu’à ses crimes. Cet empire éloigné, hors de l’Europe, et d’ailleurs si faible, ne pouvait donc être pour Charlemagne un objet de crainte ou de vénération. Cependant, il vécut tout le temps en bonne intelligence avec les empereurs, et ceux-ci, de leur côté, l’hono-

raient de leurs députations et de leurs cadeaux. Car il importait beaucoup aux Grecs d’avoir son alliance. Ils avaient même pour dicton : Tiens le Franc pour ami, mais garde-toi de lui comme voisin.

2. Au commencement du règne de Charlemagne, l’Angleterre élait encore partagée en divers États anglo-saxons, isolée du reste du monde et sans influence sur les peuples de la terre ferme. Cependant le nom de Charles y fut bientôt connu et respecté. Un de ses plus fidèles amis, Alcuin , était anglais ; et il le chargea souvent d’écrire à ses princes pour les avertir de se réunir et de repousser vaillamment les attaques des Danois. Même les thanes, ou petits rois d’Écosse, ne l’appelaient pas autrement que leur maître.

3. Le nord de l’Europe était encore peu connu. A la vérité , il nourrissait de très-braves guerriers , qui trouvaient dans leur propre pays le fer dont ils armaient leurs bras vigoureux , et qui , après le règne de Charles, rendirent leur nom redoutable par leurs expéditions maritimes et leurs invasions sur les côtesjeuropéennes; mais ils étaient alors sans importance pour le royaume des Francs.

Cependant Charles voyait de loin de quels dangers ils menaçaient l’Europe. On raconte (1) qu’une fois , se trouvant dans une de ses villes maritimes (à Narbonne), il vit leurs vaisseaux qui s’approchaient des côtes; Charles seul, de son oeil pénétrant, les reconnut pour des corsaires normands à la construction de leurs vaisseaux et à leur rapidité , tandis que ceux qui étaient avec lui ne purent savoir qui ils étaient, parce qu’ils s’enfuirent à la hâte, quand ils apprirent que le grand empereur était en personne dans ces parages. Alors il se retira tristement à une croisée, versa des larmes et ne répondit qu’au bout de quelques instants aux pressantes questions qu’on lui faisait : « Vous voulez connaître, braves leudes, la cause de mes larmes : ce n’est pas la peur, vous le savez bien; non, je sais que tant que je vivrai ils n’oseront rien entreprendre sur ces côtes, mais je pense aveepeineaux maux qu’ils feront éprouver à mes successeurs. »

(1) Le moine de Sainl-Gall, II, 22.

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4. Dans la presqu’île ibérique, sauf un petit coin dans les montagnes , tout était soumis aux Arabes; mais leur zèle de religion s’était beaucoup attiédi et leur forces étaient ébranlées par leurs dissensions. Le grand-père de Charlemagne leur avait fait perdre la pensée de conquérir l’Europe, et ils n’étaient plus occupés que de leur aHérmissement dans l’Espagne. Cependant Charles ne devait pas voir avec indifférence sur ses frontières des ennemis du nom chrétien.

5. Quant à l’Italie, elle était partagée en trois dominations : celle des Lombards, dans la haute Italie et dans une partie de la basse Italie ; celle des Grecs, dans la basse Italie et dans la Sicile; celle des Romains dans le centre de l’Italie. Rome même était sous un gouvernement mixte, dont l’autorité était partagée entre le pape, le sénat et le peuple; mais l’autorité pontificale gagnait tous les jours en considération. La suzeraineté de la ville était passée des empereurs grecs au roi de France, depuis que le pape Étienne , au nom du sénat et du peuple romain, avait donné, l’an 754, la dignité de patrice au roi Pépin et à ses enfants. — Il y avait entre les Romains et les Lombards une haine aigre et une inimitié irréconciliable : ce fut ce qui donna l’occasion au roi Charles de se mêler des affaires d’Italie. Il est vrai qu’il tenta de détruire l’ancienne rivalité qui existait aussi entre les Francs et les Lombards en épousant la fille de leur roi Didier ; mais ce fut en vain. Le pape lui écrivit même à ce sujet : « Quelle folie pour un fils si distingué d’un grand roi de souiller sa noble origine de Français par une alliance avec la perfide et vile race des Lombards , qui ne peut même pas être comptée au nombre des nations, et qui certainement sort d’une souche de lépreux ! Quelle société peut-il y avoir entre la lumière et les ténèbres, entre le croyant et l’infidèle? » Les Lombards rendaient aux Romains généreusement haine pour haine. Un de leurs évêques disait d’eux : « Sous le nom de Romain, nous comprenons tout ce qui est abject , peureux , avare, perfide, en un mot la réunion de tous les vices. » L’union de Charles avec la maison royale des Lombards ne fut pas de longue durée ; dès la seconde année , soit par condescendance

pour le pape qui s’opposait au mariage, soit pour d’autres raisons que nous ne connaissons pas, il renvoya sa fille à Didier, et nous verrons bientôlde plus grands motifs d’inimitié venir jeter la division entre eux.

6. Au sud-est des États de Charles, en Autriche et en Hongrie , étaient les Avares , peuple asiatique, venu de Mongolie, qui longtemps fit la guerre et pilla les richesses de l’empire d’Orient ; alors il conservait soigneusement les trésors accumulés pendant deux siècles. Ils étaient amassés dans neuf lieux différents, entourés de remparts et de fossés qu’ils appelaient leurs cercles , et semblaient provoquer tous les peuples à venir en dépouiller des possesseurs qui savaient si mal en jouir.

7. Les Slaves et les Vénèdes, peuples grossiers et beaucoup moins favorisés de la nature que les Allemands occupaient le reste de la frontière d’Allemagne à l’est, et même le Holstein, le Mecklenbourg , le Brandebourg, la Poméranie, une partie de la Saxe, la Lusace, la Silésie, la Bohème et la Moravie. Dans le Holstein , c’étaient les Wagriens; dans le Mecklenbourg, les Obotrites ; dans une partie du Brandebourg, les Wilzens; dans l’autre partie les Hcvelles et les Uckers , les Poméraniens dans la province qui porte leur nom. Tous ces peuples étaient de race vénède : les peuples d’origine slave étaient les Sorbes, en Misnie; les Lusaciens, en Lusace; les Ezéchens, en Bohème ; les Morévans , en Moravie.

8. Dans l’Allemagne proprement dite , Charles trouva des esprits pacifiques. Les races soumises aux Francs, Allemands, Bavarois etThuringiens , s’étaient peu à peu accoutumées à la domination étrangère, qui du reste n’était pas dure et leur avait laissé leurs mœurs , leurs lois et leurs propriétés. Seulement, ils n’étaient plus, à l’exception des Bavarois, gouvernés comme anciennement par des ducs sortis de la famille régnante dans leur pays, mais suivant la constitution française, par des comtes nommés à vie. Ainsi il leur manquait un point central de réunion , et il n’y avait qu’en Bavière où l’ancien esprit d’indépendance vécût dans toute son énergie. Dans toutes ces provinces, les évêques étaient entièrement dévoués à la nouvelle famille des Carlovingiens.

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Mais le premier peuple cpii voulut résister à sa puissance, fut un peuple limitrophe au nord de l’Allemagne, les Saxons, peuple indomptable, dont la domination s’étendait de la mer Baltique jusqu’à la Thuringe, et de l’Elbejusqu’au Rhin. Tandis que chez les Francs , l’ant ique constitution germanique avait déjàchangé de bien des façons, et que des droits de noblesse avaient été usurpés par les gens de la suite du roi qui se substituèrent à la place des hommes libres, les Saxons suivaient encore les anciennes mœurs de leurs aïeux, ne reconnaissant point de chef commun. Chaque district avait le sien, et en temps de guerre servait sous le général que l’armée avait choisi. C’était un peuple d’hommes libres avec des villages indépendants. L’intérieur du pays était protégé par des forêts et des marais. Seulement, sur la Lippe, la Rhur, le Wéser , la Dimel et l’Elbe, étaient des forteresses établies pour défendre les frontières. Ils sacrifiaient encore aux dieux de leurs pères dans leurs forêts millénaires , tandis que tous les autres peuples germains avaient embrassé le christianisme ; on les accusait même d’immoler des victimes humaines. Les Francs se croyaient placés à une telle distance au-dessus d’eux par le christianisme et les autres institutions qu’ils possédaient, que leurs écrivains n’ont pas assez d’expressions pour faire connaître la rudesse et la barbarie des Saxons. Ils n’étaient cependant pas pour eux un voisinage aussi dangereux qu’incommode, parce que, suivant l’ancien usage des peuples germains, ils ne voulaient pas tant faire des conquêtes que des expéditions pour aller piller les contrées voisines. D’ailleurs une frontière bien gardée aurait été un rempart suffisant contre leurs attaques , de même que contre celles des Slaves et des Avares. Il est donc facile de juger , d’après ce que nous venons de dire, que Charles aurait bien pu, comme les Mérovingiens, jouir en paix de l’héritage qui lui avait été laissé, sans entreprendre de si grandes guerres. La France était assez forte, s’étendant des Pyrénées à l’embouchure du Rhin, et delà Manche jusqu’à l’Ens, en Autriche, pour n’avoir rien à craindre de ses voisins.

Mais le roi Charles n’était pas doué d’un ca-

ractère à jouir tranquillement de ses possessions : une force intérieure, une loi de nature lui commandait de courir à de nouvelles entreprises. Dans l’état actuel du monde, il fallait une puissance grande et imposante pour mettre un terme aux dévastations , qui sans cela auraient pu se prolonger un siècle encore.

Ainsi, loin de vouloir faire un crime à Charlemagne d’avoir cédé à l’impulsion de sa nature, nous ne voulons le juger que d’après les intentions qu’il a eues et les institutions qu’il a fondées. A-t-il été mu par une grande pensée, et son génie était-il capable de grandes idées? C’est ce que doit décider l’histoire de sa vie.

Guerres de Charlemagne.

A la mort de Carloman , arrivée en 771 , après un règne de quelques années seulement conjointement avec son frère Charles, sa veuve et ses enfants , sans que nous sachions pour quelles raisons, se réfugièrent auprès de Didier, roi des Lombards , et les grands du pays soumis à Carloman demandèrent son frère pour leur roi.

Charles, devenu ainsi seul maître de tous les Francs , tint à Worms une grande diète aussitôt après (772). Là, représentant à l’assemblée les continuelles attaques qu’ils avaient à souffrir delà part des Saxons et le mérite qu’il y aurait de les ramener au christianisme , il fil déclarer par la nation même cette guerre qu’il voulait leur faire , la première et la plus longue que Charles ait entreprise ; car elle dura , quoique avec quelque interruption , jusqu’en l’année 803, c’est-à-dire 32 ans. Dans cet intervalle de 32 ans , il les vainquit souvent en rase campagne et les força de faire la paix ; mais à peine avait-il quitté leur pays pour se transporter à l’autre extrémité de ses États , qu’ils la rompaient , se soulevaient contre la domination qu’ils haïssaient, chassaient les Francs de leurs garnisons et faisaient même des incursions dans leur propre pays , jusqu’à ce que

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Charles reparût et les contraignît de nouveau à la soumission.

La première expédition fut heureuse et courte ; il partit de Worms , traversa la liesse jusqu’au Wéser et à la Dimel. Charles conquit Ereshourg , le lieu de refuge des Saxons , situé non loin du Wéser, dans un pays impénétrable et sur une montagne escarpée (c’est probablement là qu’est aujourd’hui Sladtbergou Masberg , sur la Dimel ), et détruisit la fameuse Irminsule , ou statue d’Arminius , l’objet le plus sacré du culte des Saxons , soit qu’ils aient fait un dieu de ce héros , soit qu’on ait honoré sa statue à l’égal de celle d’un dieu. Les Saxons signèrent la paix sur les bords du Wéser et donnèrent douze otages.

Charles vit avec plaisir qu’il avait conquis si promptement la paix , car une nouvelle guerre l’appelait en Italie. Didier, qui en donnant asile à la veuve deCarloman, s’était déjà déclaré contre Charles , voulut forcer le pape Adrien à sacrer ses enfants comme rois de France, et sur son refus, il lui fit la guerre. Le pape demanda du secours à Charles ; celui-ci se met aussitôt en marche, escalade les Alpes, tourne les passages que les Lombards avaient occupés , et vient camper devant Pavie , en 774. Didier espérait pouvoir défendre sa capitale assez longtemps pour que la maladie et la disette forçassent les Français à lever le siège ; mais Charles n’était pas d’un caractère à se laisser facilement décourager. Son armée campa six mois devant Pavie; et pendant ce temps, il alla passer les fêtes de Pâques à Rome , où il entra alors pour la première fois , et confirma la donation de son père Pépin. Quand il revint, il ne tarda pas à recevoir la reddition de Pavie , avec Didier , prisonnier, qu’il envoya en France au couvent de Corvey, où il mourut bientôt après. A sa mort , Charles se fit appeler roi des Lombards et couronner à Monza. Alors comme les Saxons avaient déjà recommencé les hostilités, il fit , en 775 , une nouvelle campagne dans leur pays, après avoir tenu une diète à Duren. II conquit Sigberg (1) , il releva Eresbourg

(1) Ce n’est pas Sigeberg sur la Sieg ; mais Sigberg sur les montagnes de Syberg, près du confluent de la Lenne et de la Ruhr.

qu’ils avaient détruite , passa le Wéser et pénétra jusqu’à l’Oker ; reçut des otages des Saxons-Qstphaliens , et sur sa route pour revenir , ceux des Engerns, auprès de Ruckebourg. Massion, duc des Ostphaliens, et Rrunon , le chef des Engerns , se firent baptiser.

Pendant ce temps-là , le Lombard Rotgaud , duc de Frioul , à qui il avait confié les passages des Alpes , comme à son vassal , ayant profité de son absence pour se révolter , Charles repassa en Italie en 776, et punit les coupables avant même qu’ils le crussent informé de leur révolte. Il voulait encore aller à Rome , quand un messager lui annonça une autre révolte des Saxons, qui avaient repris Eresbourg et assiégeaient Sigberg. Il revint en hâte , et malgré tous les abattis d’arbres qu’on avait faits pour l’arrêter , il pénétra jusqu’à Lippespring. Les Saxons se soumirent encore une fois et beaucoup d’entre eux promirent d’embrasser le christianisme et se firent baptiser; il bâtit sur la Lippe une forteresse , à l’endroit où est aujourd’hui Lispstadt.

Dès l’année suivante , 777, Charles put tenir une diète à Paderborn , dans le pays des Saxons , où la plus grande partie du peuple lui jura fidélité , mais leur chef, l’audacieux Witikind , avait été chercher un asile chez les Normands , auprès de leur roi Siegfried. Ce fut à cette diète qu’il reçut les envoyés des gouverneurs arabes de Sarragosse et d’Huesca, qui venaient demander son secours contre leur roi Abderam. Il crut qu’il aurait été indigne de lui de renvoyer sans secours ceux qui venaient se mettre sous sa protection; d’ailleurs ces infidèles , qui étaient entrés en Europe, étaient ses ennemis les plus odieux. Il passa donc en Espagne dès l’année suivante, 778, et les petits princes chrétiens qui s’étaient maintenus indépendants des Maures dans les montagnes de la Navarre se joignirent à lui. Il conquit Pampelune, Sarragosse, Rarcelonne et Gironne. Tout le pays jusqu’à l’Ebre se soumit, et depuis lors fut réuni à son empire sous le nom de Marche d’Espagne. Il était pour les princes chrétiens d’Espagne une garantie contre les Maures.

A son retour de l’Espagne, lorsque, comme on l’a si poétiquement raconté , son armée , semblable à un énorme serpent d’airain , se dé-

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roulait à travers les rochers escarpés des Pyrénées et les sentiers étroits et couverts de hois , son arrière-garde , séparée du corps d’armée principal, tomba dans une embuscade des Gascons , et se laissa entraîner par la trahison de Lupus, duc des Gascons, dans les fondrières de Roncevaux. Les Francs, surchargés par leurs armes , ne purent pas se défendre, et ils furent tous massacrés avec leur chef, le duc de Rutland , comte de la Manche ; c’est le fameux chevalier Rolland, qui plus tard fut, comme le roi Charles , tant de fois célébré dans les dictons et les chansons de toute l’Europe.

Cependant les Saxons, suivant leur habitude, avaient de nouveau pris les armes pendant que le roi était si loin d’eux, et conduits par Witikind , ils tombèrent sur le territoire des Francs et le dévastèrent avec le feu et la flamme jusqu’à Deuz , en face de Cologne. Mais cette révolte , comme toutes les autres des Saxons , n’était point une guerre du peuple et des pères de famille rangés sous les drapeaux : ce n’é- 1 aient que quelques chefs avec leur suite qu i ne se croyaient pas tenus par les traités. Charles revint chasser les ennemis au fond de leur pays, et avant la lin de l’année 780 , il bâtissait déjà des forteresses sur l'Elbe , pour les tenir en échec ; alors il se crut assez assuré de ce côté pour faire un voyage à Rome (781) , afin de faire sacrer par le pape, son fils Pépin, roi d’Italie , et Louis , roi d’Aquitaine (sud de la France).

Les Saxons s’étaient tenus tranquilles à la vérité , pendant tout ce temps-là ; mais le souvenir de leur ancienne liberté était encore plein de vie au fond de leurs cœurs , et le christianisme , qui leur avait été imposé par l’épée d’un voisin qu’ils détestaient, nepouvaitavoir aucune influence auprèsd’eux.Ilsnepouvaient soutenir que des hommes de cœur comme eux ne pussent venger leurs injures ni vivre sous un ciel à eux; ils trouvaient également très-onéreuse la dime qu’ils étaient obligés de payer pour l’Église. Quand donc Witikind revint et se mit à leur tète , ils crurent avoir trouvé l’occasion la plus favorable pour secouer leur joug ; et de même qu’autrefois , quand ils écrasèrent l’arméej’de Varus dans la forêt de Teutobourg, ils surprirent dans le hois de Sundel , sur le VVé-

ser, les généraux francs, Geilon et Adalgis, lorsqu’ils avançaient contre les Sorbes , peuple de pillards qui habitait sur la Saale, et ils les massacrèrent avec une grande partie de leur armée. Cette dernière action excita toute la colère du roi, qui d’ailleurs était ennuyé au plus haut degré de ces révoltes continuelles. Aussi se hâtant de repasser dans leur pays, il le dévasta en long et en large, et pour frapper ce peuple de terreur par un exemple , et en même temps pour venger son armée massacrée par trahison , il fit décapiter 4,500 Saxons à Verden , sur l’Aller ; tache qui dans l’histoire ne peut être justifiée, mais qui sera facilement excusée si l’on considère la rapidité et la barbarie de la justice de cette époque , et d’un autre côté l’extrême exaspération du roi.

Par suite de cet acte de rigueur, Charles vit, en 785, toute la Saxe se lever avec plus de fureur et d’unanimité que jamais, sous la conduite de Witikind et d’Alboin. Il y eut deux grandes batailles , l’une à Tietmelle, aujourd’hui Detmold, et l’autre sur la Hase, dans l’Osnabruck. La première ne décida rien ; mais la deuxième fut si malheureuse pour les Saxons que Charles put alors pénétrer jusqu’à l’Elbe, et s’affermir si solidement dans sa conquête, que cette année-ci et la suivante, il vint passer ses quartiers d’hiver avec sa femme et ses enfants à Eresbourg. Witikind et Alboin , voyant que le ciel avait décidé du sort de leur patrie et qu’une plus grande résistance serait tout à fait inutile, promirent au roi dese soumettreà sa puissance, firent serment de venir eux-mêmes en France , de se rendre au christianisme et de demander le baptême ; ils tinrent parole. Ils arrivèrent à Attigny l’an 785 , et Charles lui-même fut parrain du duc saxon Witikind et de sa femme Géra.

Depuis ce temps, la Saxe fut plus tranquille; elle se soumit aux institutions des Francs et sembla recevoir plus volontiers le christianisme. Charles, pour en aider de plus en plus le développement, fonda successivement plusieurs évêchés et séminaires, qui devaient répandre autour d’eux la lumière, savoir : à Minden, 780; à Osnabrück, 783; àVerden, 786; à Brème, 788; à Paderborn, 795; à Halberstadt; à F.lze (il fut transporté à Hildeshcim, en 822

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cl à Munster en 805) (1). Cependant le levain de dissension n’était pas complètement détruit; il existait toujours de petites contestations, et bientôt nous aurons occasion d’en remarquer une plus grave.

Mais auparavant Charles eut à soutenir une guerre avec le duc Thassilon de Bavière, descendant de l’ancienne famille des Agilolfes. On avait plusieurs griefs contre lui ; d’abord il n’avait envoyé aucun secours à Pépin non plus qu’à Charles, quoique leur vassal ; et de plus on l’accusait alors d’avoir excité les Avares et les Hongrois à faire la guerre au roi. Sa femme Luitberge, fille de Didier, roi lombard, était aussi elle-même entrée dans les projets de son mari. Thassilon fut condamné à mort par les grands réunis à la diète d’Ingelheim (788) ; mais gracié par Charles, il fut suivant son désir enfermé dans un couvent avec son fils Théodore. La Bavière fut donc alors gouvernée tout à fait, d’après les institutions des Francs, par un comte nommé par le roi ; et l’évêché de Salzbourg fut érigé en archevêché de Bavière.

Dans l’année 787, le Lombard Arechis , duc de Bénévent dans le sud de l’Italie , se soumit et reconnut la suzeraineté du roi pour son duché , qui comprenait toutes ces belles contrées depuis Naples jusqu’à Brindes. Il stipula comme condition qu’il ne serait point forcé de venir en Allemagne et de paraître devant le roi, et ce fut ainsi réglé. Il reçut à Salerne les envoyés de Charles. Son armée entourait le palais; sa jeune noblesse, le faucon sur le poing, bordait les vastes escaliers des appartements , les principaux de la ville remplissaient la salle, et les magistrats étaient en grand costume. Leduc, qui était assis sur un trône d’or, se leva et promit fidélité au roi , de garder la paix et de remplir les devoirs d’un bon vassal , jusqu a une lieue au delà de Bénévent.

Ensuite Charles forma le projet d’aller chez les Avares, en Autriche et en Hongrie, se venger de leurs précédentes incursions; sans

(1) Les dates que nous venons de donner sont celles qu’on trouve partout; cependant elles sont, en partie du moins, contestées.

doule aussi qu’il n’était pas indifférent à l’appât que présentaient toutes les dépouilles de l’empire, accumulées dans l’intérieur de leur pays. Il partit en 791; les Francs marchaient au sud du Danube, les Saxons et les Frisons, qui étaient tenus désormaisde fournir des troupes lorsque l’on convoquait le ban de l’armée, marchaient au nord du Danube, et sa flotte suivait en même temps sur le fleuve. Cet appareil seul frappa les Avares de tant d’effroi qu’ils prirent aussitôt la fuite, abandonnant à l’ennemi leurs trésors et un butin immense. Charles soumit à sa domination tout le pays jusqu’à la Baab.

L’année suivante, il ne fit contre eux que de petites expéditions, pendant que son armée était occupée à creuser, dans le sud de l’Allemagne, un canal qui devait faire communiquer le Rednitz avec l’Altmuhl, et par conséquent le Mein et le Rhin avec le Danube. Ouvrage d’un grand avenir, et bien important pour le commerce, auquel il aurait ouvert une communication de la mer du Nord à la mer Noire ; car les marchandises de l’Orient auraient été prises dans leurs magasins, àConstantinople, et seraient parvenues par ce chemin jusque dans l’intérieur des États de Charles. Mais la mauvaise saison , les obstacles du terrain , et pardessus tout l’incapacité des entrepreneurs, qui ne pouvaient se débarrasser de l’eau dans les endroits où ils avaient creusé, ni affermir assez les côtés du canal pour les empêcher de se dégrader, en empêchèrent l’exécution. Cependant, s’il ne poursuivit par ses attaques contre les Avares et ne s’ouvrit pas un chemin jusqu’à Constantinople , il ne fut arrêté que par une nouvelle révolte des Saxons. Ils trouvaient extrêmement dur d’être obligés de suivre Charles dans ses longues expéditions lointaines qu’ils ne connaissaient pas et n’aimaient pas parce qu’elles duraient trop longtemps. Ils refusèrent donc le service et en détournèrent aussi les Frisons. Ainsi Charles se vit encore obligé de faire plusieurs guerres dans leur pays de 793 à 797, et il poussa jusqu’à l’Océan , entre l’Elbe et le Wéser. La guerre contre les Avares n’en était pas moins poursuivie avec succès par ses généraux , jusqu’à l’année 790, que la ville de leur chagan ou chef, le point

central de leur territoire, avec toutes les richesses qu’elle contenait, futpilléeet dévastée; cl le pays lui-même, abandonné par ses habitants, fut occupé par les Allemands, surtout par des Bavarois, et forma un nouveau Margraviat.

Enfin l’an 803 fut signée une paix solide et pour toujours avec les Saxons, à Selz ou Sait, dans le Würzbourg, ls renoncèrent à l’idolà- Irieetse réunirent tout à fait à l’empire franc, sous la condition de conserver leur liberté et leurs lois comme les Allemands et les Bavarois, quoique gouvernés par des comtes et des envoyés nommés par le roi. C’était donc de la part des Saxons plutôt une espèce de convention avec le roi qu’une soumission , et d’ailleurs l’opiniàtretéqu’ils avaient mise dans cette lutte méritait certainement un résultat aussi glorieux. Mais il ne faut pas moins admirer la persévérance de Charles; car s’il avait l’avantage du nombre et de la science militaire, les Saxons avaient aussi pour eux, comme autrefois avec les Romains, les avantages du terrain, leurs bois et leurs marais. Charles, pour s’assurer la paix, en transplanta environ 10,000 des bords de l’Elbe et de la mer du Nord dans l’intérieur du pays des Francs, comme fermiers du roi; et c’est probablement de celte transplantation que sont venus les noms de Saxenhausen, qui n’est séparé de Francfort que par le Mein, Saxenheim et Saxenflur, en Franconie. Il abandonna aux Vénèdes Obotrites, ses alliés, qui occupaient le Mecklcmbourg, les contrées de l’Elbe devenues désertes et particulièrement les trois districts de Dilhmarse , Stormarn et Holslein.

Empire <le Charlemagne.

Si nous reportons nos regards en arrière sur celte époque de guerre, sur ces trente premières années du règne de Charles, nous aurons avant tout à arrêter notre admiration sur la célérité avec laquelle il passe aussi vite que la foudre de la Saxe en Italie, revient au Wéser

et parcourt encore deux fois le même chemin pour passer en Espagne, de l’Èbre à l’Elbe, courir ensuite en Hongrie sur les bords de la Raab et revenir dans ses États ; mais nous admirerons aussi comment, partout où il arrive, sa présence décide la bataille. Celle hardiesse et celte promptitude dans sa pensée, sa résolution et l’exécution ; cette auréole de grandeur attachée à sa personne qui partout imposait la soumission et que personne n’a osé lui contester ; voilà des caractères qui signalent le héros. Mais ce qu’il faut surtout admirer, c’est que s’il a entraîné son peuple dans des guerres interminables avec toute l’Europe, ce ne fut point par amour de la guerre et des conquêtes, ou pour la vaine satisfaction de son amourpropre; mais ce fut poursuivre une grande pensée à laquelle il croyait pouvoir faire de grands sacrifices.

En effet, le but que le grand Théodoric avait déjà eu dans l’esprit, comme par pressentiment d’une époque à venir, et qu’il ne put obtenir de son temps, c’est-à-dire la réunion de tous les peuples germains devenus chrétiens en une seule nation, Charlemagne l’accomplit; non pas à la vérité de la manière que Théodoric l’avait conçue, par la douce puissance de la parole et de la conviction, car elle n’aurait jamais amené ce résultat ; mais à la manière qui convenait à son peuple et à son époque, par la terreur des armes. Ainsi on ne peut donc pas même lui reprocher d’avoir fait la guerre trop facilement et plus qu’il n’était nécessaire pour arriver à son but.

Les belles contrées du Rhin devaient naturellement être le point central de ce grand empire germanique, et il en établit le siège à Ingelhcim, près Mayence, à Aix-la-Chapelle et à Nimègue. 11 aurait sans doute trouvé des contrées plus riches et plus attrayantes dans l’Italie; mais son âme, fidèle au sol de la patrie, y était attachée, et le préférait aux plus beaux pays de la terre. Ce grand fleuve d’ailleurs, qui partageait le territoire soumis à sa puissance en deux parties égales, en était comme l’artère principale qui portait la vie à toutes les autres parties; tel était aussi le but de ce canal qui devait mettre le Rhin en communication avec le Danube.

Cependant, pour l’exécution de ce plan, il

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devenait nécessaire qu’il étendit ses conquêtes vers le nord et le nord-est de l’Allemagne, où la Saxe avait d’ailleurs une population trop remuante pour qu’il pût vivre en paix avec elle. Du reste, celle guerre contre les Saxons avait encore un autre motif, au moins aussi puissant; c’était particulièrement une guerre de religion, entreprise pour la gloire et la propagation de la croyance chrétienne.

Charles était proprement le champion de l’Église et peut-être le modèle des chevaliers du moyen âge. Il est vrai que le christianisme ne peut et ne doit pas être répandu par le fer et le feu, et que Charles put même apprendre combien peu durable était la conversion de gens qu’on faisait entrer par centaines dans le fleuve pour verser sur eux l’eau du baptême; mais il suivit encore en cela moins sa propre pensée que le caractère de son peuple, qui lui-même avait été entraîné tout d’un coup par une impulsion extraordinaire, survenue dans le tumulte du combat.

Mais à lui la gloire d’avoir connu et prisé le vrai moyen d’allumer le flambeau de la foi ; car en même temps qu’il établit en Saxe des couvents, des églises, des évêchés, qui devaient faire rayonner autour d’eux l’instruction pour les ignorants et confirmer les forts, il fil aussi élever avec beaucoup de zèle de jeunes Saxons et d’autres jeunes gens qu’il avait reçus comme otages, afin qu’ils pussent instruire et catéchiser leurs peuples. Sa pensée obtint en effet le succès le plus complet ; de sorte que ce peuple saxon, qui avait montré tant de résistance contre le christianisme, fut bientôt animé pour lui du zèle le plus ardent.

Charles Empereur romain. 800.

Le fidèle ami de Charles, le pape Adrien, mourut en 795. Charles le pleura comme un père, et fit placer sur sa tombe une inscription qui exprime toute sa vénération. Son successeur, Léon III, maltraité dans une révolte des Romains, chercha protection auprès du roi Charles. Ce prince le reçut en grande pompe à

Paderborn (î) (799), où une foule presque incroyable s’était réunie dans le plus profond respect pour le voir. Charles lui promit de venir lui-même à Rome et de punir les rebelles, ce qu’il fit en l’an 800. Dans cette même année, Charles célébra les fêles de Noël dans l’église de Saint-Pierre, à Rome. Cette capitale du monde chrétien se trouvait alors remplie d’une foule de peuple venue de toutes les parties de l’Occident, et les églises étaient encombrées par la multitude. Après la grand’ messe, quand Charles était à genoux devant l’autel, tout à coup le pape Léon apporta la couronne impériale et la lui mit sur la tète, et tout le peuple s’écria: « Vive Charles-Auguste , couronné de Dieu ! grand et pacifique empereur des Romains ! Qu’il vive longtemps et toujours victorieux! » — En même temps le pape se mit à genoux devant lui.

Ainsi , 324 ans après que la dignité impériale avait disparu en la personne de Romulus Augustule , elle fut renouvelée par Charlemagne , qui était déjà , en qualité de patrice , grand protecteur de Rome. Il mit une telle importance à ce couronnement , que tous ses sujets depuis l’àge de douze ans durent lui prêter de nouveaux serments de soumission. Or, sa domination s’étendait alors dans l’Italie, en France , en Catalogne, dans les îles Raléares , et de l’autre côté jusqu’à la mer du Nord, jusqu’à l’Elbe, aux montagnes de Rohème, et jusqu’à la Raab et aux montagnes de la Croatie, par conséquent sur la plus grande partie de l’ancien empire romain.

Cette solennité compléta ce que Charles avait à faire pour l’accomplissement du grand œuvre qu’il avait projeté. Toute la chrétienté en Europe se trouvait réunie en un seul corps, excepté l’Angleterre, et Charles en avait été couronné chef temporel sous l’ancien nom d’empereur romain. Il était donc à ce titre le bouclier de l’Église et le dispensateur de la justice et de la paix en Europe; et sous sa puissante protection , les germes de la vie nouvelle et des nouvelles institutions qui avaient été semées par

(1) Le pape Léon consacra , A Paderborn , un autel de saint Étienne, que l’on peut encore trouver dansles voûtes , sous le choeur de la cathédrale.

le christianisme, pouvaient se développer désormais sans être arrêtés par cet esprit de guerre qui désolait les peuples dans le siècle précédent. Telle fut la grande pensée qui a présidé à la restauration de cette dignité impériale, telle que Théodoric l’avait conçue, et telle que les plus nobles et les plus grands empereurs allemands l'ont nourriedans leur cœur. L’empire de Charlemagne n’était donc point, une monarchie universelle, comme on a voulu l’appeler d’un nouveau nom; ce n’était point un empire dans lequel tous les peuples et les pays qu’il pouvait atteindre étaient dépendants d’une seule et unique volonté, et resserrés dans un tout hétéroclite, soumis aux memes lois, aux mêmes mœurs , au même langage. Charles n’avait point un pareil but; il respecta dans chaque peuple ses institutions et ses lois, qui toujours reposent sur d’anciens usages et coutumes, aussi bien que ses mœurs et son langage; parcequ’il savait qu’on ne pouvait le forcer à se défaire de tous ces caractères de sa nationalité sans le blesser au vif. Il était même si loin de penser à un empire gouverné par une volonté unique, mu par son seul caprice, que de sou vivant, en 806, il partagea, à Dietenhofen, ses États entre ses enfants. Pépin eut l’Italie, Louis l’Aquitaine, et Charles tout le reste, c’est-à-dire la plus grande partie de l’Allemagne; mais ils devaient, eux et leurs descendants, se regarder comme les membres d’une même famille, se soumettre fraternellement à la direction de l’empereur, comme à son chef, et habituer leurs peuples à l’union. C’est ainsi que son âme était, pour ainsi dire, pleine du bienêtre de l’humanité ; et l’Europe aurait pu de très-bonne heure devenir florissante, si quelque émanation de son génie avait pu se communiquer à ses descendants.

Mort de l’Empereur Charles. 814.

Charles put voir de ses propres yeux ses plans s’écrouler d’eux-mêmes. Les deux plus capables de ses enfants , Charles et Pépin , moururent à peu de distance l’un de l’autre, avant leur père;

et Louis, le plus faible, resta seul. Charles, l’aîné, avait déjà fait de l’autre côté de l’Elbe d’heureuses expéditions contre les Sorbes ; et pour protéger la frontière contre eux, il avait fondé Magdebourg et Halle. Ce malheureux père avait donc mis sur ce lils ses plus belles espérances; mais il ne devait pas les emporter au tombeau.

Quand Charles sentit sa fin approcher , il fit venir auprès de lui son fils Louis, à Aix-la-Chapelle, et lui représenta, un jour de dimanche, dans l’église, tous les devoirs d’un bon prince; puis, Louis prit lui-même la couronne d’or qui était sur l’autel, la plaça sur sa tête, et futainsi couronné roi de tous les Francs.

Cependant l’activité du vieil empereur ne pouvait jamais s’épuiser ; il tenait des diètes et des conciles et réglait toutes les affaires de l’État. Au mois de janvier 814, il fut pris d’une fièvre à laquelle se joignit un point de côté. Charles, qui jusqu’aux dernières années de sa vie n’avait jamais été malade et était ennemi de la médecine , voulut recourir à son moyen habituel pour se guérir, à la diète; mais déjà son corps était trop affaibli. Le matin du huitième jour, sur les cinq heures, sentant les approches de la mort , il souleva sa main droite avec effort, fit le signe de la croix sur son front, sur sa poitrine et sur ses pieds ; puis étendant encore une fois les mains , il les joignit ensuite sur sa poitrine, ferma les yeux et rendit l’âme, en disant à voix basse : « In manus luas , Domine..., Seigneur , je remets mon âme entre tes mains. » Il mourut à 72 ans, après 46 ans de règne.

Le jour de sa mort, le corps del’empereur fut solennellement lavé, paré, frotté d’huile et porté dans le caveau de l’église qu’il avait bâtie , tandis que tout son peuple était dans le plus grand deuil. On le plaça avec tous ses ornements impériaux , un livre d’évangiles en or sur les genoux , un morceau de la vraie croix sur la tète , et une besace de pèlerin en or attachée autour des reins ; il se tenait droit dans un fauteuil d’or; le caveau était rempli d’encens, d’aromates, de baume, et de quantité de choses précieuses, puis il fut fermé et scellé.

La vénération pour l’empereur était si générale dans tous ses États, et tous les esprits

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étaient tellement occupés de lui, que tout ce qui arrivait d’extraordinaire et d’inattendu dans les dernières années de sa vie semblait à leurs yeux se rapporter à sa mort. Son biographe Eginhard nous en donne de nombreux témoignages. Les trois années qui suivirent sa mort, il y eut des éclipses de soleil et de lune ; le péristyleque Charles avait fait élever avec la plus grande peine, et qui conduisait du palais à la cathédrale, fut ébranlé jusque dans ses fondements et s’écroula tout à coup. Plus tard, le pont de bois jeté sur le Rhin, près de Mayence, avec le plus grand art, qui avait demandé dix ans à construire et semblait devoir durer une éternité, fut en trois heures dévoré tout entier par les flammes. L’empereur même, dans sa dernière expédition contre Godfried, roi des Danois, une fois qu’il s’était levé avant le soleil, vit tout d’un coup un feu brillant sillonner le ciel par un temps serein , et passer de droite à gauche à travers les airs; au même moment son cheval se cabra et le jeta si violemment à terre que les agrafes de son manteau en furent brisées et son baudrier rompu ; en sorte que ses gens, qui accoururent à son secours , le relevèrent sans manteau et sans armes. En outre, il y eut à Aix un grand tremblement de terre et un craquement extraordinaire des boiseries de la chambre qu’il occupait, et bien d’autres signes que ses amis, les leudes, voyaient avec inquiétude et souci; tandis que l’empereur, dit Eginhard, regardait tous ces prodiges de sang-froid , comme s’il ne devait rien en résulter pour lui.

Portrait de Charlemagne.

Comme nous devons désirer connaître cet homme extraordinaire qui emporte notre admiration , on apprendra avec plaisir quelques détails sur l’enveloppe physique de ce puissant génie; comment ses yeux reflétaient avec vérité tout son intérieur; comment son front et sa

(1) On conserve encore lin bâton ou une lance de fer qui marquait la grandeur de Charles; elle a six pieds,

physionomie présentaient un tableau de la grandeur et du calme de ses pensées ou de leur violente agitation ; comment enfin tout son corps avait une expression vivante de l’énergie et de la majesté de son âme. Eginhart, l’ami de Charles, qui fut élevé dans son palais comme un enfant adoptif, nous donne de cet empereur une charmante description, dictée par la reconnaissance.

« Leroi Charles, dit-il, était gros, fort et grand (il avait sept de nos pieds en hauteur) (1) ; sa tête était ronde et ses yeux grands et animés, son nez plutôt grand que court, ses cheveux blancs et magnifiques ; son visage gai et serein donnait à tout son extérieur un air de dignité et d’aménité. Son pas était assuré et son maintien avait quelque chose de mâle. Conformément aux mœurs de son peuple, il s’exerçait tous les jours à monter à cheval et à chasser ; et il était si adroit à nager, que personne ne peut être mis au-dessus de lui dans cet exercice.

» Il jouit constamment d’une bonne santé, excepté dans les quatre dernières années de sa vie, qu’il fut pris par des fièvres presque continuelles, au point qu’il pouvait à peine se soutenir sur ses pieds; et dans leurs accès, il se conduisait plutôt d’après ses propres idées que d’après le conseil des médecins, qu’il n’écoutait pas avec plaisir, parce qu’ils lui conseillaient de se priver dans les repas du rôti , qu’il croyait justement le mets le plus convenable ; du reste, il était de la plus grande sobriété pour le manger , et surtout pour les boissons; il ne pouvait souffrir l’ivresse dans les autres, et par conséquent il est inutile de dire qu’il l’avait en horreur pour lui et les gens de sa cour. Le service de sa table était habituellement de quatre plats, outre le rôti que les chasseurs avaient coutume de mettre eux-mêmes à la broche, et qu’il préférait à tout autre mets. Pendant le repas, il aimait à entendre de la musique ou une lecture, particulièrement d’histoires et d’actions héroïques. 11 lisait aussi avec plaisir les livres de saint Augustin, principalement ceux des attributs de Dieu.

trois pouces, mesure rhénane. (Notre pied est un peu plus grand que le pied du Rhin.)

» Il avait coutume en été de manger quelque fruit après le dîner, de boire, puis de quitter son habit et sa chaussure comme pour la nuit, et de reposer ainsi deux ou trois heures. La nuit, au contraire, il était agité, il se réveillait quatre ou cinq fois, et même il se levait et interrompait ainsi son sommeil. A son lever, non-seulement il recevait ses amis, mais toutes les fois que le comlcdu palais lui signalait une contestation qui ne pouvait se terminer sans son jugement, il faisait introduire les contestants, examinait l’affaire et prononçait son arrêt.

» Son habillement était celui du pays, et différait peu de celui du peuple. Il portait surson corps une chemise de laine, par-dessus un juste-au-corps bordé de soie, et une longue culotte en hiver; pour garantir ses épaules et sa poitrine, il avait une veste de peaux de loutre et un manteau. Il était toujours ceint d’une épée dont la poignée et le baudrier étaient en or ou en argent , et même quelquefois ornés de pierres précieuses; cependant ce n’était guère que pour les jours de fête, ou lorsqu’il avait à sa cour les envoyés d’un peuple étranger. Alors il prenait volontiers des habits brodés en or et son diadème enrichi d’or et de pierreries. Tout costume étranger , même le plus beau, lui déplaisait, et il ne voulut jamais s’en revêtir; si ce n’est qu’une fois, à Rome , pour satisfaire au désir du pape Adrien , et une deuxième fois, par condescendance pour son successeur Léon, il revêtit une longue tunique traînante et un long manteau, et prit des souliers comme en portaient les Romains.

» Le roi Charles avait une très-facile élocution; les mots affluaient en abondance, et tout ce qu’il voulait exprimer, il l’énonçait trèsclairement. Il ne se contenta pas de sa langue maternelle, mais il s’occupaaussi avec soin d’apprendre des langues étrangères; entre autres la langue latine, qu’il possédait si bien qu’il la parlait comme sa langue maternelle. Quant au grec , il le comprenait mieux qu’il ne le parlait; il était si instruit qu’il aurait pu luimême instruire les autres. Il encourageait avec zèle les arts libéraux, honorait et récompensait avec distinction ceux qui les enseignaient.

Pour l’élude de la grammaire, son maître était le vieux diacre Pierre de Pise; pour les autres sciences, c’était Albin, surnommé Alcuin, qui était venu de la Grande-Rretagne, mais Saxon d’origine, homme d’une érudition universelle, avec lequel il s’occupa beaucoup d’astronomie. Il essaya aussi d’écrire, et il avait coutume de placer pour cela une petite table à côté de son lit et du papier sous son oreiller, afin de s’exercer à former des lettres quand il avait un moment de loisir. Cependant il ne réussissait pas très-bien dans ce genre d’exercice qu’il avait commencé trop tard.

» Un témoignage de son amour pour les arts comme de sa grande piété, c’est la superbe cathédrale qu’il fil bâtir à Aix, et qu’il décora avec l’or et l’argent pour les sculptures. Les fenêtres, les grilles et les portes étaient en fer massif, et il fit venir de Rome et de Ravenncs les statues et les pierres de marbre employées dans sa construction, parce qu’il n’en trouvait pas ailleurs (î). Sa piété se fait encore remarquer dans la commisération qu’il avait pour les malheureux, et les pieux cadeaux qu’il fit passer de l’autre côté des mers, lorsqu’il apprit que des chrét iens y étaient dans le malheur. Ce fut aussi principalement dans ces sentiments qu’il rechercha l’amitié du prince qui régnait en Orient, afin d’obtenir quelque adoucissement pour les chrétiens qui vivaient sous son sceptre. Il entretint donc une cordiale amitié avec Aaron, roi des Perses , calife de Bagdad ( Haroun al Raschid), qui était maître de presque tout l’Orient, les Indes exceptées. Aussi , quand il envoya des présents au tombeau de Notre-Seigneur, nonseulement Haroun reçut les envoyés avec distinction , mais quand ils revinrent dans leur patrie, il fit partir avec eux ceux qu’il chargeait d’offrir de sa part à l’empereur Charles des étoffes, des épices et d’autres choses précieuses qui n’appartenaient qu’à l’Orient; de même qu’il lui avait envoyé quelques années auparavant le seul éléphant qu’il possédât alors. »

Nous savons par un autre historien que cet éléphant s’appelait Abulabaz(/e dévastateur), qu’il

(1) Celle église de Noire-Dame et le palais impérial sont les premiers grands monuments d’un prince allemand dont nous sachions l’origine.

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était un objet d’admiration pour tout le monde, à cause de sa grandeur étonnante et parce qu’on n’en avait jamais vu; enfin qu’il était particulièrement le favori de Charles. Il se trouvait encore parmi les présents une tente très-précieuse et une horloge en fil de laiton, travaillée avec un art étonnant, dans laquelle l’aiguille, mue par de l’eau , parcourait douze heures; et quand chaque heure était achevée, une petite bouled’airain, tombantdans un plateau d’airain placé au-dessous, marquait ainsi les heures, et aussitôt des cavaliers en nombre égal à celui des heures sortaient parautantde fenêtres ; ouvrage certainement d’un très-grand artpource tempslà. Charles, pour répondre à ce prince, envoya <les chevaux espagnols et des mulets , des manteaux de Frise très-rares en Orient et surtout très-estimés. Il ajouta en outre des chiens d’une vélocité etd’uneférocité toute particulière pour chasser le lion ou le tigre.

Nous avons déjà raconté plus haut comment l’empereur de Constantinople et les rois d’Angleterre et d’Écosse s'efforçaient d’entretenir avec lui des rapports d’amitié, et l’entouraient des marques de leur considération. De sorte qu’on voit sa gloire briller partout, dans les récits de ceux qui l’approchaient , comme dans les marques de vénération que lui accordaient les peuples éloignés. C’est donc avec raison que Nithard, son petit-fils, qui a décrit les guerres de Louis le Débonnaire, a dit de lui : « Charles, si justement appelé le Grand par tous les peuples, était par sa sagesse et sa vertu tant audessus des autres hommes de son temps, qu’il parut à tous également terrible et digne d’amour, comme aussi digne de leur admiration. »

L’âge suivant, tout rempli de vénération pour lui, rehaussa encore son portraitdans ses chansons et ses dictons , et l’on en a fait une espèce de géant. Tel est, par exemple, le tableau d’une légende allemande : — « L’empereur Charles était un homme beau, grand, fort, aArec de gros bras et de grosses jambes; sa figure était longue d’un empan et demi, et sa barbe d’un pied. Il avait un tel feu dans les yeux que l’on ne pouvait le fixer sans être effrayé, et telle était sa force qu’il pouvait prendre un homme armé d’une main et le mettre sur sa tète. »

Une vieille chronique dit encore, au sujet de son expédition contre Didier : « Quand le roi lombard, du haut de sa tour de Pavie, considérait tout autour de lui l’armée des Francs qui l’assiégeaient, et cherchait le roi Charles, celuici parut bientôt sur son cheval de bataille, dont l’air et la couleur auraient fait croire qu’il était de fer; un casque d’airain sur la tète, des brassards et des cuissards de fer, une éclatante cuirasse qui protégeait sa poitrine et ses larges épaules, une lance de fer qu’il tenait dans sa main gauche, et sa main droite semblait toujours prête à saisir sa puissante épée. Quand alors Notker , un des grands que Charles avait chassés de son royaume , qui se tenait auprès du roi lombard , le lui montra en disant : « Regardez, voilà celui que vous cherchez ; » Didier tomba presque évanoui, et soupirant profondément, s’écria : « Prosternons-nous et rentrons en terre devant la face courroucée d’un si terrible ennemi. »

Nous avons déjà parlé de son amitié avec le pape Adrien, amitié fondée sur une considération réciproque, et de son inclination paternelle pour Eginhard. Mais personne n’était aimé de lui avec tant de tendresse qu’Angilbert ou Engclbert, jeune homme d’une famille très-distinguée, qui l’accompagnait dans tous ses voyages et qui fut chargé des affaires les plus importantes. Ce jeune Engelbert reçut en mariage sa fille Berthe, et de ce mariage naquit Nithard qui fut l’historien de son règne.

Charles avait pour sa mère Berlrade un grand respect filial, et pour sa sœur Gisla une tendresse qui ne se démentit jamais. Parmi ses femmes, celle qu’il aima avec le plus de prédilection fut la seconde, qui lui donna ses trois garçons; il avait aussi trois filles. Il fit élever ses enfants avec le plus grand soin , et lui-même se consacra à leur éducation avec la plus constante sollicitude. Il ne se contenta pas d’apprendre à ses garçons à monter à cheval , mais il les appliqua aussi aux sciences ; et ses fi lies apprirent à travailler la laine, à coudre , à filer, conformément à la simplicité des mœurs de ses peuples.il ne mangeait jamais sans ses enfants, et ils l’accompagnaient dans tous ses voyages : ses garçons étaient à cheval à ses côtés et ses filles suivaient par derrière. Son amour pour

eux était si vif qu’il ne put jamais prendre sur lui de s’en séparer.

Il apportait aussi la plus grande vigilance à l’intérieur de sa maison; de sorte que ce grand législateur du plus grand empire du monde ne trouvait pas indigne de lui de donner ses instructions pour l’administration de ses biens; il le faisait même avec tant d’intelligence et de perfection, qu’un père de famille pourrait apprendre de lui à gouverner sa maison. Nous avons encore de ses instructions où l’on trouverait marqué de la manière la plus exacte : combien , dans ses fermes , il devait y avoir de chaque espèce de bêtes; combien de paons et de faisans devaient être gardés pour l’ornement; quels devaient être les préparatifs pour fabriquer de la bière et faire du vin; et quelles dispositions on devait prendre pour les ruches , les étangs , les vergers et les potagers.

«Si la grandeur deCharles excite notre admiration et enlève nos hommages , dit un écrivain, le dernier de ceux qui nous ont donné sa vie, nous ne sommes pas moins enthousiasmés de cette capacité de descendre dans les plus petits détails de la vie domestique , sans que son génie puisse être entièrement occupé par tant d’autres objets de sollicitude beaucoup plus importants. »

Charles semblait avide des rayons lumineux de la vérité; il était enflammé d’amour pour le vrai et pour le beau , et partout il les protégeait par tous les moyens qu’il avait en son pouvoir. Il avait fondé une société de savants dont l’anglais Alcuin, entre beaucoup d’autres hommes célèbres, faisait partie. Dans cette société, il portait lui-même le nom du roi David; son ami Engilbert celui d’Homère ; Alcuin celui d’IIorace; chacun des membres avait aussi son nom, et tous laissaient voir combien le génie qui présidait à cette réunion s’élevait indépendant audessus desr.égions où vivent enchaînés lesesprits ordinaires. Il est probable qu’outre le soin que la société donnait aux deux langues mortes , latine et grecque, il entrait aussi dans ses plans de tirer de l’oubli la langue de la patrie et sa poè'sic, pour leur rendre une nouvelle vie. Charles avait commencé lui-même ou fait commencer une grammaire allemande, donné des noms allemands aux mois et aux saisons et fait un

recueil des anciennes chansons où étaient célébrées les grandes actions et les guerres des anciens héros, de mômeque Lycurgue et Pisistrate avaient fait rechercher les chants d’Homère. Mais il n’est aucun trait plus propre à convaincre de son amour pour tout ce qui était digne de la science que celui que nous avons déjà raconté, en disant avec quelle opiniâtreté il avait voulu exercer, même dans un âge avancé, sa puissante main , qui n’était accoutumée qu’à manier l’épée, à tracer des caractères d’écriture, prenant pour cela des heures de la nuit sur son sommeil.

Outre ce que nous avons déjà rapporté, l’historien lombard, Paul Diaconus, est personnellement un grand exemple qui prouve tout le cas qu’il faisait d’un homme savant. Ce Paul Diaconus, qui était le secrétaire du roi Didier, avait pris part à la révolte des Lombards. Après la défaite de ce prince, il avait été condamné à une sévère punition; il devait avoir les mains coupées. « Cependant , dit Charles, si nous lui coupons les mains, qui nous écrira de si agréables histoires? » Et il lui fit grâce. Cet Alcuin dont on a déjà parlé, et que Charles était aussi fier de posséder qu’un royaume, avait été antérieurement directeur de la grande école d’York, en Angleterre, où la plupart des savants d’alors avaient puisé leur science et leur amour pour elle, et où se trouvait une bibliothèque, objet assez rare dans l’ouest de l’Europe à cette époque.

En 793 , il se laissa entraîner par les prières souvent réitérées du roi, et vint en France pour y fonder la célèbre école de Tours. Charles en faisait si grand cas qu’il l’appelait son bienaimé maître en J.-C., et que, dans une brillante assemblée de l’empire et du clergé, tenue à Francfort, il le présenta comme son ami. Mais Alcuin se montra digne de cet honneur ; car lorsque tous les autres craignaient de rompre le silence, lui, il disait franchement au roi toute la vérité.

Charles , en cherchant les intérêts de l’Eglise, voulait y rattacher l’instruction du peuple, et il prouvait ainsi que sa vue pénétrait loin dans l’avenir. Aussi, de tous côtés, autant qu’il était possible, il fondait des écoles et veillait avec sollicitude à leur succès. On ra-

CHARLEMAGNE

coule qu’un jour il vint dans l’école établie à sa cour même, pour examiner les travaux des jeunes gens; et que, mettant les bons élèves à sa droite et les autres à sa gauche, il se trouva que les derniers étaient presque tous fils des meilleures familles. Alors se tournant vers ceux qui avaient bien travaillé, il les félicita et les assura de sa bienveillance toute particulière; puis il réprimanda les autres avec sévérité, les menaçant de les éloigner de lui malgré la noblesse de leur origine, s’ils ne s’empressaient de réparer leur négligence par une ardente application.

Il tenait beaucoup à la dignité des cérémonies du service de Dieu , et il s’occupa spécialement d’introduire un chant convenable dans les églises, faisant venir pour cela d’Italie des joueurs d’orgues et des chanteurs. Plus tard, il fit traduire dans la langue des Francs (1) et lire dans l’assemblée du peuple un certain nombre des meilleurs sermons grecs, tant il mettait d’importance à ce que les prônes fussent faits dans la langue du pays; car le roi Charles savait très-bien que le bon ordre d’un État est appuyé sur la religion et sur la dignité des mœurs, et que sans cela il n’y a point de solidité. De sorte que, loin de considérer l’État et l’Église comme deux corps séparés , et bien moins encore comme ennemis l’un de l’autre, il pensait au contraire que tous les deux ont le mêmebut, le grand but de perfectionner l’humanité. Aussi resserra-t-il de plus en plus dans son empire les liens qui unissaient ces deux corps.

Déjà, sous les premiers rois francs, une sage coutume avait donné une grande influence à la religion dans le gouvernement, en autorisant les évêques à prendre part comme les ducs aux affaires de l’État et à avoir leur place et leur voix dans les diètes; mais Charles en fit un principe fondamental, et il constitua l’état ecclésiastique un des corps de l’empire. Ainsi le gouvernement se trouvait composé de deux corps principaux, la -noblesse et le clergé. Le troisième, qui fut plus tard la bourgeoisie n’existait pas encore ; ce nefulque dans le siècle

(1) Les Francs avaient alors un langage fort informe, composé d’un mélange de latin, fudesque et celte ; c’était le commencement de la langue romance. N. T.

suivant que la constitution, se mûrissant de plus en plus, obtint ce perfectionnement. Mais à cette époque, il était important que les vassaux, devenus trop puissants, trouvassent un contre-poids dans le clergé. D’autant plus que Charles se sentait assez puissant pour ne pas craindre les abus de la puissance ecclésiastique dans ses États. De sorte que, bien qu’il augmentât considérablement le bien et la considération du clergé, il n’en maintint pas moins la puissance impériale tellement au-dessus de lui, que partout on redoutait son œil pénétrant, et qu’un des historiens de son temps l’appelle l’évêque des évêques. Charles avait aboli l’administration des grands ducs, qui gouvernaient des provinces entières, et partagé ses provinces en cercles plus petits, qu’il faisait administrer par des comtes dont la principale occupation était de rendre la justice; de sorte que les ducs, qu’il nommait lui-même, ne furent plus que ses lieutenants généraux dans la guerre, et ils se mettaient à la tète du ban et arrière-ban convoqués dans une province. En outre, toutes les fois qu’il le jugeait à propos, il dépêchait des envoyés royaux ( missi retjïi ) dans les provinces, pour en inspecter l’état et l’administration et en donner ensuite un rapport écrit. Ces envoyés étaient le plus souvent un évêque et un comte, parce qu’il fallait examiner à la fois l’administration ecclésiastique et l’administration civile. Il exhortait tous ses fonctionnaires et particulièremen t les juges, avec la plus grande sollicitude, au plus strict accomplissement de leur devoir. Deux fois l’an, il tenait en personne des diètes de l’empire; l’une au printemps, appelée champ de mai (campus madius), dans laquelle le roi avec ses états faisait ces règlements devenus si célèbres sous le nom de Capitulaires qu’ils prirent de leur division en chapitres; l’autre était en automne et n’était composée que des grands les plus distingués et de ses confidents, avec lesquels il réglait les affaires les plus pressées et préparait celles qui devaient être traitées au mois de mai suivant. Les envoyés, chacun dans leur ressort, devaient convoquer quatre fois l’année les communes, qui, outre les affaires particulières qu’elles pouvaient avoir à régler, devaient aussi approuver et confirmer les arrêtés pris dans les grandes

troisième époque. 708—919.

assemblées, s’ils touchaient les intérêts du peuple; tant le roi lui-même et les grands qui l’entouraient étaient impuissants pour envahir les droits de la nation. Ce fut par tous ces règlements que Charles, plus grand législateur encore que grand guerrier, contint dans le plus grand ordre, sans armées et sans garnisons, tant de peuples forcés à l’obéissance et tout son vaste empire, quoique composé de plusieurs peuples différents. Quant à lui, il demeura toujours dans les bornes de l’administration, honora les lois, écouta volontiers la voix du peuple, et donna partout des preuves de son grand génie et de la supériorité de sa nature.

Louis le Débonnaire. 814—840.

La race des Carlovingiens, après avoir produit, par un exemple bien rare dans l’histoire, quatre grands hommes de suite, semble perdre tout d’un coup sa puissance. Louis le Débonnaire fut loin de ressembler à ses aïeux.

Cependant son extérieur était fort remarquable; on nous l’a représenté comme un bel homme avec une belle figure, d’un corps robuste, et si exercé à l’arc et à la lance qu’aucun de ses sujets ne pouvait l’égaler. Mais il était faible d’esprit et de volonté, et son surnom de Débonnaire nous prouve assez qu’il était facile à entraîner. Un pareil souverain n’était point apte à maintenir le vaste empire de son père; cependant les plus grands malheurs de sa vie lui vinrent de la part de ses enfants.

Il avait eu de son premier mariage Lolhaire, Pépin et Louis, et leur avait partagé de bonne heure ses États, de manière à ne retenir pour lui que le titre impérial. Mais bientôt il prit une seconde femme, Judith, de la maison des Welfs, qui lui donna un quatrième fils, Charles. Du reste, cette femme était altière, ambitieuse, et eût volontiers dépouillé les autres pour donner à son propre fils; ainsi Louis cédant à ses sollicitations, fut obligé de prendre sur la part de ses premiers enfants pour faire un lot à Charles. De là, les guerres entre Louis et scs

enfants, qui firent deux fois leur père prisonnier. La dernière fois, ce fut près de Colmar, en Alsace , et comme la plus grande partie des grands qui l’accompagnaient, et qui lui avaient juré fidélité, l’abandonnèrent pour passer du côté des fils, l’endroit fut appelé Lugenfeld (champ du mensonge). Le débonnaire Louis, s’adressant au petit nombre de ceux qui lui étaient restés fidèles, leur dit : « Allez aussi , vous , à mes enfants ; je ne veux pas qu’à cause de moi un seul de vous perde la vie ou même un bras. » ils le crurent et s’en allèrent, et Louis tomba entre leurs mains. Lothaire, le plus méchant des trois, le fit transporter dans un couvent de France, à Soissons, où il le laissa jusqu’à ce qu’il se fût résigné à faire une pénitence publique. L’intention de Lothaire était de rendre son père incapable de porter les armes; parce que d’après les canons de l’Église, tout homme qui avait fait une pénitence publique ne devait plus reprendre les armes, et les Francs n’auraient jamais pu souffrir un roi sans armes.

Le pieux Louis, à qui l’on persuada facilement que ses propres fautes étaient cause de tout le mal, se laissa conduire dans l’église du couvent, dépouillé de son baudrier et de ses armes, revêtit un habit de pénitent et lut à haute voix un écrit sur lequel son fils et son secrétaire avaient inscrit tous ses péchés, s’accusant ainsi: «d’avoir indignement rempli sa charge, souvent offensé Dieu, chagriné l’Église, d’avoir été parjure, l’auteur des scandales et des dissensions, et dernièrement encore d’avoir voulu faire la guerre contre ses fils. » Pendant qu’il faisait cette confession, des évêques tenaient les mains étendues sur lui et chantaient les psaumes de la pénitence; c’était Ebbon, archevêque de Reims, que Louis avait lui-même choisi parmi ses valets pour l’élever à l’archiépiscopat et avec lui trente autres évêques. Lothaire se tenait tout près, assis sur un trône, et repaissait scs yeux des humiliations de son père. Ensuite il fut revêtu d’un habit de pénitent et enfermé dans une cellule, où il resta seul, sans consolation. Ces mauvais traitements exercés contre l’empereur avaient irrité Louis de Bavière qui fut appelé plus tard le Germanique et qui était le meilleur des trois ; il s’unit à Pépin, et tous les deux réunis forcèrent Lo-

LES CAKL0VING1ENS

lliairc à relâcher leur père. Ce prince fut légalement délié par les évêques et reprit ses armes de leurs mains.

Mais le malheur ne le rendit pas plus sage; au contraire, il se laissa encore persuader par Judith de donner la préférence à son quatrième fils Charles sur tous les autres, et de le faire couronner roi de Neuslrie, tandis que Louis fut le plus mal partagé. Alors ce jeune prince se laissa entraîner par son mécontentement à porter les armes contre son père, et c’est à peine si le vieux roi put trouver un lieu de repos pour rendre le dernier soupir. Car, pendant qu’il était en route pour Worms, afin d’y venir assembler une diète contre son fils, il sentit tout d’un coup , dans les environs de Mayence, sa fin approcher à grands pas; il s’arêta dans une île aux environs d’Ingelheim, s’y fit faire une tente et se coucha sur son lit de mort. Avant de mourir, il prononça en ces termes le pardon qu’il accordait à son fils : « Puisqu’il ne peut pas venir près de moi pour me faire satisfaction, moi je satisfais à ce que je lui dois, et je vous prends à témoin avec Dieu que je lui pardonne. Mais il sera de votre devoir de lui représenter qu’il ne doit pas oublier que la douleur qu’il a causée à son père a précipité ses cheveux blancs dans la tombe. »

Ainsi mourut le roi Louis en l’année 840. Ce prince, dont les intentions étaient bonnes, eut une vie très-agitée, qu’il finit dans la douleur et l’affliction, parce que, sans parler de son royaume, il ne sut pas même conduire sa maison.

Ce qui lui fit le plus d’honneur dans sa vie fut la fondation de deux établissements religieux , savoir : le couvent de Corvey et l’archevcché de Hambourg. Le premier tirait son origine d’un autre de même nom, à Amiens. Charlemagne y avait enfermé beaucoup de prisonniers saxons qu’il faisait élever et instruire dans le christianisme et envoyait ensuite communiquer leurs lumières dans leur propre pays. Louis le Débonnaire fit donc passer sur les bords du Wéser une colonie religieuse, composée de ces Saxons ; et il y fonda un couvent qui , commencé à construire en 815 , fut achevé en 822 , et fut richement doté par le roi. Bientôt il devint dans cette contrée la meilleure école de civilisation.

Louis fonda l’archevêché de Hambourg en 851 , particulièrement pour la conversion des païens du Nord. Son premier évêque fut Ansgar, qui avait été élevé dans le monastère de Corvey ; c’était un zélé propagateur de la religion chrétienne. 11 avait déjà été l’enseigner dans le D;înemarck et dans la Suède. Malheureusement Hambourg fut détruit par les Normands, en 845, et l’archevêché fut transporté à Brême.

Partage de l’Empire entre les enfants de Louis. 843.

Des frères qui n’avaient pas rougi de porter les armes contre leur propre père ne purent pas rester longtemps d’accord entre eux; d’autant plus que Lolhaire, en sa qualité d’empereur , s’arrogeait de grands privilèges sur les autres. Louis et Charles, car Pépin était déjà mort, s’unirent donc tous deux contre lui; et comme il ne voulut pas venir à un accommodement pacifique, il se livra une grande bataille, en France, près deFonlenay, en 841 . Elle fut trèssanglante; 40,000 et suivant d’autres 100,000 hommes restèrent sur le champ de bataille. Lothaire fut battu et obligé de descendre de ses grandes prétentions , et d’en venir deux ans plus tard à un important traité, qui divisa le grand royaume des Francs et sépara pour toujours la Francede l’Allemagne; c’est le traité de Verdun, qui eut lieu le 11 août 845.

1. Louis reçut l’Allemagne proprement dite jusqu’au Rhin; et sur le Rhin, Mayence, Spire et Worms, à cause de leurs bons vignobles, comme le portent les anciens titres.

2. Lothaireeut la dignité impériale et l’Italie, et reçut en outre une étroite lisière de terrain depuis les Alpes jusqu’aux Pays-Bas, savoir : le Valais et le pays de Vaud en Suisse, le sud de la France jusqu’au Rhône : et sur la rive gauche du Rhin, l’Alsace, les bords de la Moselle, de la Meuse et de l’Escaut. Celte longue et étroite lisière entre les deux frères fut probablement donnée à l’Empereur dans le but de remplir les intentions de leur père et de leur aïeul, qui lui accordaient une surveillance spéciale, le maintien de l’union entre les différents

pays. Il semblait d’ailleurs que l’Italie, avec sa vieille capitale , et aussi la vieille Austrasie, c’est-à-dire les bords du Rhin où Charlemagne avait choisi sa résidence et sa capitale, Aix-la- Chapelle, ne pouvaient être séparées de la dignité impériale. Mais quoique Lothaire reçût de trcs-bclles et de très-riches provinces, sa part était cependant la plus faible; car de ce côté-ci des Alpes, son empire n’avait aucune limite naturelle, ni montagnes, ni mœurs différentes dans les peuples environnants, tandis que ceux qui se trouvaient en Italie et aux bouches du Rhône, étaient d’une toute autre race que sur le Rhin. Aussi ce n’était point le besoin des peuples, mais uniquement le caprice des princes qui avait présidé à ce partage. Il ne put donc avoir une grande durée, et fut au contraire la source de beaucoup de malheurs ; car quand l’empereur Lothaire, comme poursuivi par l’ombre de son père, contre lequel il était le plus coupable, mourut en 862 dans un couvent, après avoir perdu son trône, ses trois fils se disputèrent son empire les armes à la main et se le partagèrent entre eux; mais pas un d’eux ne put le transmettre à ses descendants. La Bourgogne, l’Alsace et la Lorraine proprement dite, que Lothaire avait reçues, et qui avaient pris de lui le nom de Lorraine, furent aussitôt après sa mort partagées entre ses deux oncles Louis le Germanique et Charles, roi de France; de sorte que tout le pays à l’est de la Meuse, avec les villes d’Utrecht, Aix, Liège, Metz, Trêves, Cologne, Strasbourg, Râle, etc., appartinrent à l’Allemagne. Du reste, ce partage ne termina pas les guerres au sujet de l'héritage de Lorraine. Cette province fut dans tous les siècles une pomme de discorde entre les Allemands et les Français, et la cause de sanglantes guerres entre eux.

3. Enfin, Charles le Chauve obtint l’ouest du grand empire des Francs, et son royaume en conserva le nom.

Rois allemands delà famille des Carlovingiens. 843 — 911.

Louis le Germanique. 840 — 876. — C’était un prince fort, grand et d’un bel extérieur, avec un œil vif et un esprit pénétrant, et porté pour la civilisation et les sciences, comme il en donna la preuve en fondant des chaires d’éloquence à Francfort et à Ratisbonnc. Mais il eut beaucoup de guerres à soutenir pour la conservation de son empire, à cause des fréquentes incursions des peuples slaves à l’est, et des peuples normands au nord-ouest. Ces audacieux marins, sortis d’une souche allemande, aussi sauvages que leurs mers et leurs côtes, arrivant par mer de la Norwége, de la Suède, du Danemarck, paraissaient tout d’un coup avec la rapidité du vent à l’embouchure des fleuves et pénétraient souvent très-loin dans le pays. Ainsi sur la Seine, ils montèrent jusqu’à Paris , sur la Garonne, jusqu’à Toulouse, et sur le Rhin, jusqu’à Cologne et Ronn. Ce n’était môme pas seulement sur les rivages des fleuves qu’on avait à souffrir de leurs dévastations; car ils transportaient leurs vaisseaux par terre l’espace de plusieurs mille pas, pour gagner un autre fleuve; il n’y avait aucun lieu qui fût à l’abri de leurs ravages. L’effroi de leur nom était si grand que la seule renommée qui marchait devant eux suffisait pour mettre tout le monde en fuite. Ils étaient ordinairement en petit nombre, parce qu’en effet une flotte de quelques vaisseaux ne peut porter une grande armée; mais par leur courage, la force de leurs corps et leurs armes, ces hommes du Nord l’emportaient sur tous les autres peuples, et personne ne pouvait rivaliser avec eux pour brandir leur lourde lance. Chez eux, quelques vaisseaux avec quelques braves étaient souvent la dot qu’un prince donnait à son fils; et comme chez les anciens Allemands, un noble chef devait avec sa suite acquérir dans de téméraires entreprises richesses et honneurs, et s’emparer pour lui et pour les siens d’un pays qu’il pût habiter. Ainsi , pour ce jeune et audacieux héros de mer, son escadre, montée d’aventuriers avides de combats et de butin, était la source de sa richesse, et quelquefois même la base

LES CARLOVINGIENS

mobile sur laquelle il se créait un empire. C’est ainsi qu’ils fondèrent des États en France, en Sicile, en Russie.

Charles le Gros. 876 — 887. — Louis le Germanique sut défendre son royaume contre les Slaves aussi bien que contre les Normands; il n’en fut pas de même de son fds Charles le Gros, qui, après la mort de ses frères Carloman et Louis, par des circonstances toutes particulières, réunit encore une fois, peu de temps après le partage, les trois parties de l’ancien empire des Francs, l’Italie, l’Allemagne et la France; car comme l’héritier des Carlovingiens en France était un enfant de six ans, Charles le Jeune, les grands préférèrent lui confier la couronne, afin d’être mieux protégés contre les Normands. Mais Charles le Gros n’avait point les talents nécessaires pour régner sur un si grand empire. 11 acheta deux fois la paix à force d’or; la première fois, quand ils remontèrent la Meuse jusqu’à Haslolf; et la deuxième fois, quand ils vinrent avec 700 voiles sur la Seine assiéger Paris. Une si honteuse conduite et la faiblesse de tout son gouvernement le firent tellement mépriser, que dans l’année 887 il fut solennellement déposé dans une diète générale, tenue à Tribur. Heureusement pour lui qu’il mourut l’année suivante.

Arnould. 887 — 899. — Il eut pour successeur en Allemagne , un fils de son frère Carloman , un petit-fils de Louis le Germanique, Arnould , vaillant et digne roi. Il battit les Normands près de Louvain, dans les Pays-Bas, où ils avaient établi un camp retranché, et cette victoire répandit sa réputation par toute l'Allemagne; car les Normands étaient les plus braves guerriers de tous les hommes du Nord , et il était inouï jusqu’alors qu’ils aient pris la fuite devant un ennemi. . .

Dans le même temps, un prince slave, Zwentibold s’était fait en Moravie une grande puissance; Arnould, pour gagner son amitié, lui donna le duché de Bohème à titre de fief, et le choisit même pour parrain de son fils , qui fut aussi appeléZwentibold. Cependant il eut bientôt à soutenir, contre ce prince slave qui voulait l’indépendance, une guerre fort dangereuse; alors il eut recours aux Magyares, qui entrèrent en Moravie, renversèrent l’em-

pire de Zwentibold et s’établirent à sa place.

Arnould voulut ensuite profiter d’une circonstance favorable pour agrandir sa maison et donner à son fils Zwentibold le duché de Lorraine. Il y réussit en effet , en 895, après plusieurs combats contre les seigneurs. Mais ce ne fut pas pour longtemps ; le jeune prince fut tué dans un combat contre ses vassaux, peu après la mort de son père.

Arnould passa aussi en Italie, où quantité de prétendants se disputaient l’autorité; et il la soumit de nouveau à la suzeraineté allemande. En 896, il pénétra jusqu’à Rome; mais son armée était tellement affaiblie par la mauvaise saison et par les maladies, qu’il n’osait pas attaquer les murailles de la ville, les jugeant trop fortes. Déjà il se mettait en marche pour revenir, quand les Romains ayant accablé les Allemands d’injures et d’affronts du haut de leurs murailles, ceux-ci, sans attendre d’ordres, prennent les armes, attaquent les portes, remplissent les fossés, escaladent les remparts, et emportent la ville d’assaut. Il fallut que le peuple romain lui jurât fidélité. Mais ce peuple ne la connaissait pas, la fidélité; et parce qu’il n’avait pu résister à la forée des Allemands ouvertement, il eut recours au poison. Arnould fut empoisonné très-vraisemblablement, et revint malade en Allemagne, où il mourut en 899 d’une maladie de langueur, regretté de tous les Allemands, et beaucoup trop tôt pour son empire. 11 était encore jeune, et jamais la patrie n’eut plus grand besoin d’un bras vigoureux.

Un nouveau peuple barbare, aussi barbare qu’autrefois les Huns, s’était établi en Hongrie et commençait à pousser ses incursions dans l’intérieur de l’Allemagne. Ils s’appelaient proprement Maschares ou Magyares , et appartenaient à une des races nomades de l’Asie, aux Calmouks : on les appelait Huns, et Hongrie les pays dont ils s’étaient déjà emparés, parce qu’on était habitué d’appeler de ce nom tout peuple sauvage et terrible qui venait de l’Orien.

Comme les premiers Huns, ils passaient leur vie sur leurs chevaux, et tombaient tout d’un coup là où on ne les attendait pas ; tour à tour ils attaquaient et se repliaient; ils lançaient

loi)

quelques années en France après son extinc-

Icurs flèches par derrière, en fuyant, puis revenaient tout d’un coup lorsqu’on se croyait en sûreté. Ils se servaient d’arcs de corne, avec tant de vigueur et de certitude qu’on pouvait à peine parer leurs flèches; mais ils ne combattaient jamais de près et ne savaient point assiéger les villes. Ils étaient petits de taille, hideux dévisagé; ils avaient des yeux renfoncés, des mœurs barbares et rudes et un son de voix désagréable. Si bien qu’un ancien écrivain qui vivait dans ce temps-là dit : Qu’il faut admirer la patience de Dieu, de permettre qu’un si beau pays fût abandonné, non pas à de tels hommes, mais plutôt à de tels monstres à figure humaine.

Ces redoutables ennemis ravagèrent toute l’Allemagne d’une manière inouïe, pendant tout le temps que le fils d’Arnould, Louis l’Enfant, encore mineur, porta le nom de roi d’Allemagne , de 899 à 911. Ce furent peut-être les années les plus déplorables de notre pays. Presque tous les ans les Hongrois se précipitaient tout d’un coup et en masse dans une de nos provinces, la mettaient à feu et à sang, et ramenaient avec eux des milliers d’habitants comme esclaves. Les* Allemands, quoique braves, n’étant point accoutumés à ce genre de guerre, ne pouvaient se défendre ; d’autant plus qu’ils n’avaient point de villes où leurs femmes et leurs enfants pussent se réfugier. La Bavière, la première, fut en proie à leurs dévastations; ses comtes et ses nobles furent taillés en pièces. Les années suivantes, ce fut le tour de la Saxe et de la Tburinge, et dans les deux dernières, celui de laFranconieetde laSouabe. On expliquait ces malheurs d’après le prophète Salomon qui disait : « Malheur au pays dont le roi est un enfant. » Enfin cet enfant mourut de bonne heure pour son bonheur et celui de son pays, en 911. Avec lui s’éteignit lafamille des Carlovingicns en Allemagne.

Derniers temps des Carlovingiens.

La famille des Carlovingicns , qui avait commencé avec tant d’éclat, ne subsista plus que

lion en Allemagne, encore toujours faible et sans autorité; puis elle finit par disparaître, de même qu’un torrent gonflé par les pluies, qui au commencement renverse tout, jusqu’à ce qu’il se partage en différents bras, s’affaiblisse et se perde dans les sables.

Cependant en Allemagne, il s’était opéré de nombreux changements extrêmement importants pour 1 avenir. Charlemagne avait, comme nous le savons, rendu la puissance royale plus lortc que toute autre; il avait renversé les anciens ducs qui régnaient sur des provinces entières, pour leur substituer des officiers royaux qui n avaient d’autorité que dans un petit cercle; de sortequesi ses descendants lui avaient ressemblé, il fût arrivé en Allemagne ce qui eut lieu en France et dans les autres pays, où un seul souverain eut une puissance illimitée, sans autre prince que lui dans tout l’empire. Mais il en devait être autrement pour l’Allemagne, et une polygarchie fut établie parmi nous.

Ce gouvernement polygarchique jeta de profondes racines dans les temps qui suivirent le traité de Verdun. Presque toutes les frontières étaient menacées par de redoutables ennemis , Hongrois, Slaves, Vénèdes et Normands; d’ailleurs les rois étaient trop faibles pour voler, comme Charlemagne , d’un bout à l’autre du royaume, porter secours ; ils furent donc obligés d’autoriser chaque race allemande à choisir pour sa défense un chef qui restât toujours à la tête de ses troupes.

Ainsi se trouvèrent peu àpeu établis les ducs de Franconie , de Saxe, de Tburinge et de Bavière, et peu après ceux de Souabe, de Lorraine et de Carinlhie. Le duché de Franconie comprenait, outre le pays des anciens Francs, la Hesse et les provinces rhénanes; mais peu à peu la Saxe devint le plus grand et le plus puissant duché; car elle embrassa, au moment de son plus grand développement, depuis le Rhin jusqu’à l’Oder, et depuis la mer du nord et l’Eider jusqu’aux montagnes de Fichtelet à la Wétéravie. Ces ducs, au commencement, étaient moins regardés comme les maîtres des peuples et des terres de leur duché, que comme les minisires et les représentants de leurs rois, au

LES CARLOVINGIENS

nom desquels ils avaient en main le pouvoir d’exercer la justice et de mettre l’ordre pendant la paix, et dans la guerre celui de conduire au combat le peuple de leur juridiction. Bientôt, après s’ètre rendus de grands propriétaires, n’étant plus surveillés par les envoyés des rois , ils profitèrent de la faiblesse des princes pour s’arroger chaque jour de nouveaux privilèges; iis eurent des sous-vassaux et rendirent peu à peu héréditaire dans leur famille cette dignité qu’ils n’avaient reçue que comme une charge de l’Empire, et dont ils ne touchaient les revenus que comme une solde pour leur service. Enfin il ne leur eût pas été difficile de se rendre tout à fait indépendants sous le règne de Louis l’Enfant ou après sa mort, lorsqu’il ne resta plus un seul membre de la famille de Charlemagne. Mais dans cette circonstance ils donnèrent à leurs concitoyens la preuve la plus éclatante de leur amour pour la patrie ; car sentant que sa gloire et sa prospérité exigeaient une autorité suprême, ils lui sacrifièrent leur intérêt particulier, leur amour pour la liberté et l’indépendance, et se choisirent eux-mêmes un maître, comme nous le verrons plus bas. De même que les grands ducs, les auti-es petits employés de l’Empire, comtes, margraves et autres, surent s’affermir dans leur dignité et dans les biens qui y étaient attachés. Les grands parmi le clergé, archevêques, évêques, abbés, qui, comme les laïcs , étaient ministres et vassaux de l’Empire, s’agrandirent aussi comme eux dans leur puissance et leurs possessions temporelles; et tous, de gouverneurs royaux qu’ils étaient, devinrent des princes du peuple allemand.

Dans ce temps-là, l’amour de la liberté et de l’indépendance commence à dégénérer souvent en licence. Quiconque se croyait blessé par un autre, s’il se sentait la force de se venger par lui-même, faisait valoir son droit non par le moyen ordinaire , c’est-à-dire devant les juges du pays ; mais par la force de son poignet, les armes à la main. Aussi ce temps fut-il appelé le temps du droit du poignet et du plus fort. Il commença sous les derniers Carlovingiens ; mais ce ne fut que longtemps après qu’il monta à son plus haut degré.

Le mal devait faire des progrès d’autant plus

grands que les mœurs de la nation étaient toujours sauvages; les armes et la chasse étaient leurs seules occupations; leur épée et leur faucon étaient leurs deux plus précieux bijoux. L’Allemand, comme dit un écrivain, supportait qu’on le dépouillât de tout ; mais si son épée et son faucon étaient en danger, il aurait cherché à les sauver, même par un parjure. Les fêtes de chasse étaient magnifiques et rangées parmi les plus beaux jours de la vie. Les femmes, placées sous de belles tentes, assistaient au spectacle de la mort de la bête; le soir, il y avait un festin dans la forêt sous des tentes, et le cortège revenait au son des cornes. Par amour pour la chasse, les rois et les grands ne voulaient vivre qu’à la campagne ; et c’est pour cela que longtemps ils dédaignèrent de demeurer dans les villes.

Dans les derniers temps des Carlovingiens , outre les guerres intérieures et extérieures qui désolaient le pays, ce qu’il y eut encore de bien déplorable, ce fut que les commencements de civilisation que Charles avait implantée par tant d’efforts et tant d’établissements qui devaient répandre la science parmi tout le peuple, furent complètement détruits. Aucune époque de l’histoire d’Allemagne n’est plus ténébreuse, plus superstitieuse, plus ignorante que celle qui suivit Louis le Germanique jusqu’à la fin des Carlovingiens, et encore quelque temps après. Cependant les Allemands étaient trèssusceptibles de civilisation, tant à cause de l’application soutenue qu’ils apportent à leurs entreprises que par cet esprit de recherches qui les fait approfondir les arts et les sciences. On en peut même citer un exemple dans ces temps d’obscurité. Ce fut du temps de Pépin et de Charlemagne que les premières orgues arrivèrent en Allemagne, apportées de Grèce; et Charles se donna toutes les peines possibles pour introduire parmi ses Allemands les chants de l’Église latine. Cet art n’eut chez eux d’abord que très-peu de succès ; du moins un écrivain italien du temps s’en plaint, et dit que la rudesse de leur gorge est pour eux un obstacle insurmontable. « De leur corps, dit-il, grand comme une montagne , sort une voix qui gronde comme un tonnerre et ne peut se moduler en doux accents; et quand leur gorge barbare et

rude devrait produire de douces et tendres indexions dans le chant, elle ne donne que des sons durs, avec un bruissement semblable à celui d’une voiture qui roule sur des pierres; de manière que l’auditeur, qui aurait dû être doucement ému, est plutôt effrayé et épouvanté. » Ainsi furent-ils jugés d’abord pour leurs dispositions à l’harmonie; cependant ils poussèrent cet art si loin en peu de temps, par leur application et leur travail , qu’en 870 le pape Jean VIII demandait à Anton, évêque de Freisingen, de lui envoyer d’Allemagne en Italie un bon orgue, avec un homme de l’art qui fût en état de le construire aussi bien que d’en jouer.

Un disciple de Rhabanus Maurus , le moine Otfried de Wissembourg, donna dans ce siècle un exemple bien remarquable de son amour pour la langue maternelle; il traduisit l’Évangile en vers allemands, alin que le peuple put le lire. Charlemagne avait à la vérité commencé à perfectionner la langue allemande et à l’épurer; mais après lui on ne s’en était pas du tout occupé. Otfried s’appliqua alors avec zèle à son écriture; car il était extrêmement difficile de rendre par des lettres ces sons rudes et extraordinaires; et il se déclara fortement contre ces hommes, qui, indifférents pour'leur langue maternelle, étudiaient de préférence les langues latine et grecque et ne se servaient que d’elles. « Ils appellent la langue allemande grossière, disait-il, et ne s’occupent pas de la perfectionner, soitparleurs écrits, soit parleur art. Ils se gardent bien de faire des fautes dans les langues latine et grecque et ne rougissent pas d’en faire dans la leur propre; ils rougiraient de manquer une seule lettre dans l’écriture du latin, tandis qu’ils en font à chaque mot dans leur propre langue. Il est vraiment étrange que de si grands savants tiennent tant à honneur de parler une langue étrangère et ne puissent même parler la leur. »

La position des hommes libres alors était on ne peut plus fausse , et d’ailleurs leur nombre diminuait considérablement. Déjà la féodalité, en développant ses conséquences et en élevant les vassaux au-dessus des hommes libres, avait beaucoup diminué leur nombre; mais l’époque la plus funeste pour eux commença depuis Charlemagne.

Charles savait bien que la force d’une nation consiste dans la grande prépondérance des hommes libres, et que le salut de la patrie dans tous les dangers repose sur leur courage et sur l’enthousiasme de leur amour; aussi employa-t-il la plus grande vigilance pour faire revivre le ban et l’arrière-ban que le système féodal avait presque entièrement fait tomber en désuétude. Cependant, il ne put guère obtenir son but, parce que ses guerres, loin d’être entreprises pour la défense de la patrie, n’étaient que des conquêtes à faire dans des pays lointains. Or, de pareilles guerres étaient fort pénibles pour les simples citoyens, qui, du moment où l’armée entrait dans le pays ennemi, devaient se pourvoir de vivres pour trois mois, d’habillements et d’armes à leurs propres frais. Aussi, grand nombres d’entre eux cherchèrent-ils à se soutraire à ce service militaire. Ils se donnaient corps et biens à une église ou à un homme puissant pour être sous son patronage; soit comme sous-vassaux, parce qu’ils espéraient, sous ce vasselage, n’avoir pas tant de service à rendre à leur suzerain que n’en exigeait le roi dans ses bans; soit comme serfs, pour lui appartenir sans pouvoir recouvrer la liberté. Ils s’appelèrent lidi ou gens du seigneur. Ils restaient possesseurs de leur héritage qu’ils cultivaient ; mais ils étaient soumis à la taille et à la corvée et ne pouvaient ni l’abandonner ni le vendre. Ils étaient attachés, eux, leurs enfants et leurs descendants, à la glèbe, et étaient la propriété du seigneur. C’était dur; mais aussi ils étaient exempts de tout service militaire dans les expéditions lointaines; parce qu’ils étaient regardés comme indignes de porter les armes, n’étant plus libres. Au plus étaient-ils forcés , dans les circonstances les plus pressantes, de se rendre jusqu’aux limites de leur territoire pour combattre à pied et avec des bâtons. La lance et l’épée leur étaient défendues. On imagine facilement que des hommes qui ne pouvaient plus se servir d’armes perdirent bientôt le courage et la force; et que s’ils ne furent pas encore appelés serfs, ils prirent bientôt des sentiments de serfs; ils auraient donc bien mieux fait de vivre pauvres et opprimés, mais libres et guerriers, llélas! toujours le remède le plus prompt parait le

LES CAULOVINGIENS.

meilleur à celui qui souffre, et c’est à peine si on a le courage d’arrêter ses regards sur l’excès de servitude à laquelle ils lurent soumis plus tard. Outre ce service pénible du ban qui avait décidé beaucoup d’hommes libres à préférer la domesticité , il y avait encore d’autres raisons qui faisaient diminuer leur nombre chaque jour; c’étaient les terribles incursions et dévastations des Avares, des Normands, des Slaves et des Hongrois, qui massacraient des milliers d’entre eux, ou les emmenaient comme esclaves; ce fut plus tard l’injuste tyrannie de la loi du plus fort, qui engagea beaucoup de ces malheureux hommes libres, trop faibles par eux-mêmes, à chercher sous la protection d’un seigneur, un abri contre les brigandages de ces hommes qui ne vivaient que de leurs rapines. Puis, dans ces temps de désordre où l’on ne songeait à rien moins qu’à conserver des provisions, ces pays furent souvent désolés par la famine et ravagés parla peste; alors encore, un grand nombre, réduits à l’extrémité, pour avoir du pain et ne pas mourir de faim , se donnaient, eux, leurs enfants et leurs biens, à des seigneurs ou à des établissements religieux. D’autres enfin, par piété et pour le salut de leur âme, se consacraient au service de Dieu dans les couvents qu’ils enrichissaient de leurs biens. Car dès ce temps l’Église avait le privilège de pouvoir accepter tous les biens d’un individu et même d’être déclarée légitimement son héritière.

C’est ainsi qu’à la fin de cette époque, l’indépendance, l’ancienne fierté et le courage de ce peuple semblaient anéantis et menacer la patrie d’une triste ruine.

Mais toutes les fois que le mal s’est trouvé au dernier degré chez le peuple allemand , Dieu a toujours eu soin de lui envoyer un secours inattendu. Cette fois-ci ce fut précisément la dévastation que les Hongrois répandirent partout qui releva les hommes libres , fut cause de la fondation delà bourgeoisie et rétablit plus tard la condition de paysan , comme nous leverrons dans l’époque qui va suivre ; mais avant il nous reste encore un roi à nommer.

Conrad Ier, de Franconie. 911—918.

Après la mort de Louis l’Enfant, les principales souches allemandes se réunirent et choisirent parmi leurs princes le plus digne, pour lui donner le titre de roi. Le choix tomba sur Otton l’illustre, duc de Saxe et de Thuringe, qui tenait aux Carlovingiens du côté maternel , et qui, par la puissance de sa maison aussi bien que par son grand âge et sa sagesse, était en grande considération parmi tous les autres. Du côté paternel , il descendait d’un comte Egberg, que Charlemagne, en 810, avait opposé aux Normands, en Saxe. Mais Otton refusa la couronne, dont il jugea le fardeau trop lourd pour son grand âge, et donna le conseil de choisir Conrad, duc de Franconie. Cette conduite d’Otton est d’autant plus honorable que Conrad était en effet digne de régner, et que la race des Francs avait toujours été la plus estimée parmi les Allemands, parce que jusqu’alors elle leur avait toujours donné des rois. Otton croyant donc qu’il valait mieux que cette race continuât d’être le lien qui les unit toutes, fit une entière abstraction de l’inimitié qui de tout temps a existé entre les Saxons et les Francs.

Conrad a été représenté comme un prince d’un grand mérite dans la paix et dans la guerre, brave et prudent , doux et généreux. Son premier soin fut de rendre à la royauté sa considération qui s’évanouissait, la regardant comme le premierfondement de l’ordre pour tout l’Empire. Mais le désordre était trop grand, et d’ailleurs son règne fut trop court pour qu’il put réussir complètement. Les Lorrains, qui ne faisaient partie de l’Allemagne que depuis Louis le Germanique, n’approuvèrent pas son choix et se séparèrent ; et Conrad ne put les réunir à l’Empire. Après la mort d’Otlon l’illustre , il eut encore à combattre contre son fils Henri de Saxe. Il voulait , d’après le conseil dellatlon, archevêque de Mayence, lui enlever un grand fief qu’il possédait outre son duchédeSaxe, afin qu’aucun des princes de l’Empire ne fût trop puissant; mais Henri fut si vaillamment défendu par les Saxons, qu’il ob-

TROISIÈME ÉQOQUE. 708 — 919.

lint, dans le traité qui termina la guerre, ce même fief pour lequel elle avait été commencée.

Conrad, après quelques ditlicultés, reconnut Burkhard, comte de Souabe, comme duc de la race des Alamans. Mais Arnould de Bavière, qui se révolta et s’oublia jusqu’au point d’appeler les Hongrois à son secours , fut condamné à mort parles princes de l’Empire, comme traître .à la patrie, et fut forcé de chercher un asile en Hongrie.

C’est ainsi que , par des mesures énergiques et par des concessions faites à propos, la tranquillité générale et la dignité impériale furent rétablies et que l’unité de l’Allemagne fut maintenue. Mais Conrad sentait bien que sa tâche était devenue très-difficile, que la puissance du duc de Franconie toute seule n’était pas suffisante pour tenir en bride les grands devenus trop puissants , et qu’il fallait aussi de plus grandes forces que les siennes pour protéger l’Empire contre les Slaves et les Hongrois qui recommençaient sans cesse leurs invasions. D’ailleurs, il avait sans doute reconnu que son frère Eberliard, qui prétendait avoir le plus de droits à la couronne , manquait des qualités nécessaires à un roi , tandis qu’an contraire son ancien adversaire, aujourd’hui reconcilié, Henri de Saxe, était en tout irréprochable, doué delà plus grande activité, et le premier de tous les princes allemands par son génie et

sa puissance. Quand donc Conrad, qui avait été blessé dans sa dernière expédition en Bavière, se vit languissant à Limbourg, sur la Lahn, et sentit la mort approcher, il se rappela l’exemple que lui avait donné Otton l’illustre, et mettant de côté toute rivalité , dans la seule pensée du bien de la patrie, il fit venir son frère à son lit de mort et lui parla ainsi : « Nous pouvons bien avoir recours à de grands moyens, mon cher Eberhard, nous pouvons rassembler de grandes armées et nous savons les conduire. Nous ne manquons ni de villes, ni d’armes, et nous avons même tout le prestige de la dignité royale. Cependant la plus grande puissance, l’influence, la sagesse sont du côté de Henri, et avec lui seulement l’Empire peut être heureusement gouverné. Ainsi prends ces bijoux, cette lance, celle épée, ces joyaux, cette couronne des anciens rois, et porte-les à Henri de Saxe. Vis en paix avec lui , afin qu’il soit pour toi un constant et puissant allié. Déclare lui que Conrad, en mourant , l’a choisi pour roi , de préférence à tous les autres princes. » Il mourut au mois de décembre 918.

Eberhard fit ce que son frère lui avait demandé; il fut le premier qui salua Henri roi. Un empire où l’on pouvait trouver de pareils sentiments pouvait bien sans danger rester électif.

Depuis Henri Ier jusqu’à Rodolphe de Habsbourg'.

Le dixième siècle est très-pauvre d’ouvrages historiques.

1. La chronique de Regnion, dont nous avons déjà parlé dans l’époque précédente , est continuée par un autre écrivain jusqu’en 9G7; c’est abrégé, mais important.

2. Luitprand de Pavie, en dernier lieu évêque de Crémone, a écrit l’histoire de son siècle, non sans esprit; mais cependant d'une manière qui sent trop le courtisan. Il va de 890 à 9G0.

5. Hroswitha (Hélène de Rossov) ou Rosweide, religieuse de Gandersheim ; De Gestis Ottonum Panegyris, de 919 à 964, ouvrage utile. Elle est connue comme poete latin.

4. Widukind, moine de Corvey, ordinairement appelé Wittekind , mort vers l’an 1000, a écrit l’histoire des Saxons jusqu’à 975.

Au onzième siècle , les historiens sont déjà en plus grand nombre et plus importants; ils excellent surtout dans les descriptions.

1. Dithmar, évêque de Mersebourg, mort en 1018. Histoire des rois d’Allemagne, de 876 à 1018; ouvrage quelquefois utile et pas toujours exact.

2. Hermann le Contract, comte de Vehringen, moine bénédictin deReichnau, mort en 1054. Une chronique très-précieuse, de 1000 à 1054, continuée jusqu’en 1100 parBerthold ou Bernold de Constance.

5. Wippon , chapelain de l’empereur Conrad II , dont il a écrit la vie dans un style pompeux (Vita Conradi Salici). C’était un homme instruit avec des pensées remarquables.

4. Adam de Brême (né à Meissen ; il fut chanoine et recteur du collège de Brême). Il a fait l’histoire de l’Église du Nord, depuis le milieu du huitième siècle jusqu’en 1072. Ouvrage bien écrit et important pour les temps de Henri IV.

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