Brunon (De Belle mxonico), adversaire passionné
de Henri IV , qui outre et défigure presque tout , est cependant important pour l’histoire de la guerre.
6. Lambert d’Achatfenbourg, moine de Hersfeld , a fait une chronique depuis les temps les plus reculés jusqu’à 1077. Ouvrage plein d’esprit , bien écrit et d’une grande ressource pour les temps où il vivait, depuis l’an 1050 ; il a surtout très-bien peint le moyen âge.
7. Siegbert , moine de Gemblours, mort en 1112, a fait une chronique, non si riche à la vérité que celle de Lambert; mais cependant pas sans importance.
8. Marianus Scotus , mort en 1086 , moine de Fulde et de Mayence, fit une chronique jusqu’à 1083, continuée par Dodechin jusqu’à 1200. C’est un bon recueil.
9. Ekkehard d’Urau fit une chronique jusqu’à 1126 qui a eu plusieurs continuateurs , dont le dernier était l’abbé d’Ursperg, jusqu’à 1269.
10. Les Lettres de Grégoire VII, recueillies par Ulric , prêtre de Bamberg au douzième siècle, sont du plus grand intérêt.
11. Il est aussi fort intéressant, pour bien saisir l’esprit de l’époque, à un moment où la division entre Henri et Grégoire excitait les écrivains de connaître les différents écrits qui ont paru à ce sujet et les différentes opinions. Les partisans du pape se trouvent surtout dans les couvents de Saint-Biaise , de Schafhausen et Hirschau. Cependant , des hommes très-instruits, très-estimables et même irréprochables , ont aussi écrit contre lui. Il serait hors de propos de donner les noms des écrivains des deux partis. On trouvera leur caractère dans le savant ouvrage de Slenzel, Histoire d’Allemagne sous les empereurs de la maison de Franconie , 1827 et
12. Les Œuvres biographiques des évêques de Hildes' heim, Bernward et son successeur Godehard, et celles de Bennon, évêque d’Osnabruck et ami de Henri IV.
13. Pour l’histoire des Croisades un ouvrage très-important est celui d’un témoin oculaire, Ekkehardi ( Abbatis libellas de expugnatione Jerosolymitanâ ).
Au douzième et treizième siècles, le développement amené dans les intelligences par les croisades, a une heureuse influence sur les historiens. On remarque déjà
•Ju choix el de l’ordre dans la matière, et le commencement de l’art.
On remarque* principalement :
1. Otton, évêque de Freisingen, mort en 1158 , fils du margrave Léopold d’Autriche , philosophe indépendant et plein d’éloquence. Il a écrit une histoire universelle jusqu’à 1152, prolongée jusqu’à 1209 par Otton de Saint-Biaise, et la vie de l’empereur Frédéric Ier jusqu’à 1156, qui a été continuée jusqu’à 1160 par Radewich , chanoine de Freisingen , et jusqu’à 1170 par un anonyme.
2. Helmold , curé de Lubeck , qui a fait une chronique des esclaves jusqu’à 1170 , continuée jusqu’à 1200 par Arnold. Elle est très-importante pour l’histoire de Henri le Lion et de la maison des Welfs.
5. Les compilations Annalista saxo et Chrono'jraphus saxo , dont l’une est particulièrement pour le onzième siècle, et la deuxième pour le douzième.
4. Albert de Stade a fait une chronique qui va jusqu’à 1256, el qui a été continuée par un étranger jusqu’à 1324. C’est aussi une compilation.
5. Il y a encore beaucoup d’autres chroniques qui offrent des portions fort précieuses , par exemple celles de Gottf,de Vilerbe, du moine Alberich, Joh. Vitoduarus , etc.
C. Un recueil de lettres d’hommes remarquables de cette époque est fort important, particulièrement celles du pape Innocent III et de Pierre-des-Vignes, chancelier de l’empereur Frédéric II , mort en 1249. 6 vol.
7 . Un ouvrage d’une très-haute importance pouria vie de Frédéric II , est l’histoire d’Angleterre de Matthieu- Paris, qui, avec les événements d’Angleterre de 1066 à 1259, traite aussi occasionnellement les affaires des autres peuples de l’Europe ; ainsi de plusieurs écrivains italiens, parmi lesquels je ne citerai que Richard de Saint-Germain et Nicolas de Jamsilla (collection de Muratori ).
Tous les historiens qui servent de sources à l’histoire ont été réunis dans les grands recueils de Duchesne, Bouquet (en France), Muratori (en Italie), Schard, Iteuber, Urstisius , Pistorius, Freher, Goldast, Schilter, Meibom, Leibnitz, Ekkard, etc. (en Allemagne).
8. Aussi importants qu’avait été pour l’histoire de l’époque précédente le recueil des anciennes lois des Francs et des peuples qui leur étaient soumis, sont, pour l’histoire du moyen âge , quoique plus abrégés, les recueils des lois postérieures connus sous les noms de Miroir de Saxe , Miroir de Souabe , et Droit impérial.
MAISON PE SAXE
Henri P*-. 919 — 936.
Les récits que nous avons sur l’élection (le Henri sont très-variés. Si , comme il est juste, nous suivons ceux des plus anciens écrivains, WidukindetDitmar, nous dirons que les princes elles anciens de la Franconie, cédant au conseil de Conrad leur roi, sur son lit de mort, se rassemblèrent à Frilzlar au commencement de l’année 919 , et élurent pour roi le duc Henri , en présence des deux peuples réunis de Franconie et de Saxe. La foule s’empressa de lever la main droite et de saluer le nouveau roi par de grandes acclamations. Ainsi , ce fut proprement un choix fait par les grands de la Franconie, et les Saxons naturellement ne repoussèrent pas le choix qu’on faisait de leur duc ; mais on ne savait pas encore ce que feraient les autres peuples , et nous verrons bientôt comment Henri s’y prit pour se faire reconnaître par les ducs de Souabe et de Bavière. — Il est vrai qu’un grand nombre d’écrivains racontent que les envoyés qui venaient olTrir la couronne à Henri le rencontrèrent dans ses terres du Harz, et même occupé à prendre des oiseaux, d’où lui vient le surnom d’Oiseleur; mais ce ne sont que des écrivains fort postérieurs. Cependant il est possible que cette tradition se fut conservée parmi le peuple; mais ces premiers écrivains n’en parlent point, et ce n’est qu’au milieu du onzième siècle que l’on rencontre pour la première fois dans les chroniques et les histoires le surnom Henricus Auceps.
Quelques agitations intérieures troublèrent les commencements de son règne, mais n’eurent pas de suite; car les vœux d’Otton l’illustre et du roi Conrad furent remplis, et la Franconie et la Saxe furent en bonne intelligence ensemble. Le duc Burckhard de Souabe, et le duc Arnould de Bavière, qui revenait de Hongrie, lui refusèrent obéissance; il les rappela promptement à leur devoir par la force de scs armes, en même temps que par la douce puissance des paroles de paix.
MAISON DE SAXE
De sorte qu’en 921 toute l’Allemagne obéissait au roi Henri, et depuis lors son empire ne fut plus troublé par aucune guerre intérieure; mais il ne conquit qu’après plusieurs batailles la Lorraine, qui balançait toujours entre la France et l’Allemagne, l'ius tard, il affermit son union avec elle en donnant sa fille Gerberge à son duc Giselbert; et pendant sept siècles, ce beau pays demeura réuni à l’Allemagne.
Alors Henri put s’occuper des ennemis du dehors , des Slaves et des Hongrois. Ils croyaient pouvoir continuer leurs manœuvres avec les Étals d’Allemagne comme auparavant; mais ils trouvèrent à leur rencontre un adversaire qui les arrêta. La première fois à la vérité, Henri fut obligé de céder à leur fureur et ils poussèrent leurs ravages jusqu’au sein de la Saxe. Cependant il eut le bonheur, un jour qu’il sortit sur eux du château de Werle, près de Goslar, de faire prisonnier un des plus distingués de leurs princes; et pour sa rançon, on fit une suspension d’armes de neuf ans, pendant lesquels les Hongrois jurèrent de ne pas entrer en Allemagne. Vraisemblablement, ils comptaient bien pouvoir récupérer au double le temps perdu ; mais Henri employa si utilement ces neuf ans, que quand ils revinrent, ils trouvèrent l’Allemagne toute changée.
Il s’appliqua d’abord à réprimer avec beaucoup de sévérité et d’équité les troubles et les brigandages intérieurs, afin d’exciter d’autant plus le zèle contre les ennemis étrangers. Car sous le règne des derniers Carlovingiens , comme nous l’avons déjà vu, l’esprit de guerre et de rapine régnait partout, et était même entretenu par un grand nombre des nobles.
Henri poursuivit ces brigandages et sévit partout contre leurs auteurs : seulement quand il rencontrait des esprits disposés à faire mieux , il les graciait et leur donnait des armes et des terres sur la frontière à l’est de l’Empire, afin qu’ils allassent satisfaire leur amour pour la guerre contre ses ennemis. Mersebourg, qui servait d’asile à une troupe de ces guerriers , devint un boulevard opposé aux Slaves, jusqu’à ce que le roi s’avançât lui-même plus avant dans leur pays.
Plus tard, Henri exerça ses guerriers, qui ne savaient combattre qu’à pied, à l’art des
combats de cavalerie, afin qu’ils pussent plus facilement résister aux escadrons hongrois ; et comme ils étaient pleins de bonne volonté et avaient beaucoup d’aptitude pour tout ce qui regardait les armes, ils apprirent en peu de temps. Il leur apprit à attaquer par pelotons, à laisser jeter les premières flèches des ennemis, en les recevant sur leurs boucliers , pour se précipiter ensuite de toutes leurs forces sur eux, avant qu’ils aient eu le temps de lancer leurs deuxièmes. Enfin ayant remarqué que ceux-ci pourraient encore faire beaucoup de mal , quoiqu’on put réussir à les mettre en fuite, parce que plus prompts que la foudre , ils paraissaient tantôt d’un côté, tantôt d’un autre , pillaient, massacraient, et déjà étaient repartis avant qu’on ait pu arriver au secours ; il mit la plus grande diligence à faire construire des châteaux-forts , en assez grand nombre, de distance en distance, afin que les habitants des pays, sur le premier bruit de l’arrivée de l’ennemi , pussent y venir chercher un asile pour eux et pour leurs richesses.
Les Hongrois n’entendaient rien au siège des villes, et quand ils n’avaient pu faire un grand butin dans leur expédition, ils ne revenaient pas volontiers. Ce fut surtout dans ses pays héréditaires que Henri fil bâtir ces forteresses et ces villes fortifiées , parce que c’était là surtout que le besoin était urgent. Ainsi s’élevèrent Goslar, Dudcrstadt, Nordhausen, Quedlimbourg, Mersebourg et Meissen. Mais afin de peupler ces lieux , il régla : que de tous les citoyens qui devaient un service militaire, on en prendrait un sur neuf, pour aller dans la ville ; qu’il s’y occuperait de toutes les constructions nécessaires pour offrir, en cas d’invasion , un asile assuré, et que les autres leur donneraient pour cela, chaque année , le tiers de leurs fruits, afin qu’ils pussent vivre et même conserver des réserves, pour secourir tout le monde au temps du danger.
Henri, après avoir passé quelques années dans ces préparatifs, résolut , pour exercer scs guerriers, de réduire à la raison les peuples voisins de l’Allemagne, au nord et à l’est , qui, s’ils n’étaient aussi redoutables que les Hongrois, n’en étaient pas moins des ennemis.
Il battit les Slaves dans la marche de Bran-
debourg, les Ilcvellcssur le llavcl, et conquit Brennabourg ( Brandebourg ) , qu’il assiégea par un biver si rude que son armée campa sur les places du Havel. — Ensuite il soumit les Balcminziens qui habitaient sur les bords de l’Elbe, depuis Meissen jusqu’en Bohême. Henri entreprit aussi une expédition contre les Bohèmes , assiégea leur duc Wenzeslas dans Prague, sa capitale, et le força de se soumettre. Depuis lors , les rois d’Allemagne ont toujours demandé l’hommage aux ducs de Bohème.
Ces événements avaient lieu vraisemblablement en 928 et 929. Mais dans cette dernière année, un peuple slave, les Rédariens , unis avec leurs voisins , se levèrent presque tous à la fois , sans doute pour profiler de l’éloignement de Henri qui était en Bohème, et l’on fut obligé de faire une levée en masse dans la Saxe pour marcher contre eux. Les généraux du roi assiégèrent Lukini ( Lenzen, près de l’Elbe). Alors une grande armée de Slaves s’avança pour la délivrer, et livra une sanglante bataille, dans laquelle elle fut presque entièrement anéantie. Wittekind porte leur perte à 200,000 hommes ; si ce nombre est exagéré , du moins est-il certain que depuis lors les Slaves furent constamment soumis à la domination des Saxons.
Ce fut sans doute pour garantir ses nouvelles conquêtes contre les Slaves , qu’il fonda le margraviat de Nordsaclisen ( aujourd’hui la Vieille-Marche) qui s’agrandit peu «à peu , et celui de Meissen , sur les bords de l’Elbe , avec une ville et un château du même nom.
Cependant, la trêve de neuf ans avec les Hongrois était expirée, et ils envoyèrent une députation en Allemagne pour demander l’ancien tribut qu’elle leur avait honteusement payé. Mais Henri, pour leur montrer tout le mépris que les Allemands faisaient d’eux , envoya aux députés, en guise de tribut, un chien galeux auquel on avait coupé les oreilles et la queue. C’était un ancien usage, extrêmement injurieux pour celui qui recevait ce cadeau. Les Hongrois entrèrent en fureur et firent leurs préparatifs pour en tirer une grande vengeance; mais le roi Henri s’adressa à son peuple : « Vous savez de quels maux notre empire a été délivré; car il était autrefois déchiré
au dedans par les dissensions intérieures, et au dehors par la guerre. Aujourd’hui, grâces à Dieu , par nos eirorts et par votre valeur, un de nos ennemis , les Slaves , est dompté et soumis; de sorte que nous pouvons nous porter en masse contre l’ennemi commun , les Avares ( c’est ainsi qu’il appelait les Hongrois ). Jusqu’à présent nous avons été forcés de sacrifier tous nos biens pour les enrichir, et désormais, pour les satisfaire, il nous faudrait piller les églises, car nous n’avons plus rien. Choisissez donc ; voulez-vous que je m’empare de ce qui est destiné au service divin et que j’achète ainsi la paix des ennemis de Dieu ; ou voulez-vous , mettant toute notre confiance dans celui qui est en vérité notre maître et notre libérateur , prendre la résolution qui convient à des Allemands. » Alors tout le peuple éleva ses mains vers le ciel en poussant de grands cris et jura de bien combattre.
Les Hongrois étaient partagés en deux troupes , dont une , attaquée par les Saxons et les Thuringiens, non loin de Sondershausen , perdit ses chefs, tués dans le combat, et fut ellemême taillée en pièces. Ceux qui s’échappèrent, égarés dans le pays , périrent par la faim ou par le froid , ou furent massacrés. L’autre troupe, qui était la plus forte, vint jusqu’à la Saale, près de Mersebourg , où elle apprit dans la nuit l’arrivée du roi et la défaite de ses compatriotes. Les Hongrois , saisis d’épouvante à cette nouvelle, abandonnèrent leur camp et allumèrent de grands feux, suivant leur coutume, pour donner le signal de se rassembler à ceux qui étaient dispersés pour piller. Henri, qui les atteignit le lendemain , excita ses soldats par des paroles de feu à venger dans ce jour et la patrie et leurs parents massacrés par eux ou emmenés en esclavage. Il parcourut ainsi tous les rangs , toujours précédé du drapeau de l’armée qui flottait devant lui et qu’on appelait l’ange parce qu’il était orné de plusieurs figures d’anges. Dès lors ces guerriers allemands sentirent dans leur cœur le pressentiment de la victoire, et ils attendaient le signal du combat avec impatience. Mais l’ennemi n’osait plus leur faire tête, et le roi s’en aperçut à leur mouvement, fit partir aussitôt en avant une partie de la landwehr des Thurin-
MAISON DE SAXE
gicns, avec quelques cavaliers, afin que les Hongrois qui verraient devant eux une troupe d’hommes presque sans armes, se missent à leur poursuite et fussent ainsi attirés jusque auprès du gros de l’armée. Ce fut précisément ce qui arriva; mais ils furent si prompts à làcher pied, dès la première attaque, quand ils virent les Allemands- rangés en bon ordre, que c’est à peine si on put en venir aux mains. Le plus grand nombre furent massacrés ou faits prisonniers; leur camp fut pris avec tous les trésors qu’ils avaient ramassés en pillant ; et ce qui fut encore plus beau et plus touchant, c’est que les prisonniers que les Hongrois avaient entraînés comme esclaves , se virent ainsi rendus à la liberté contre toute attente. Alors Henri et toute son armée tombèrent à genoux pour remercier Dieu de la victoire. Il fut appelé par ses pieux guerriers « le père de la patrie, leur souverain maître et leur général, » et le bruit de ses hauts faits et de sa valeur se répandit partout. Cette bataille eut lieu dans l’année 953 , dans les environs de Mersebourg, et encore aujourd’hui, tous les ans, dans l’église paroissiale de Keuschberg, évêché de Mersebourg, on célèbre la fête de la délivrance des Hongrois, et le nom du roi Henri y est proclamé avec respect au milieu de l’assemblée. :
L’année 934 donna au roi Henri l’occasion de se couvrir de gloire dans une expédition contrôles Danois , qui ravageaient les côtes des Frisons et des Saxons. Il entra dans leur pays à la tète de son armée, força leur roi Gorm à faire la paix , établit à Sleswig une forte barrière et fonda même un margraviat qu’il peupla d’une colonie de Saxons. Un des membres de la famille royale fut même gagné au christianisme : soit Knud , le fils de Gorm , soit peut-être Harold, son deuxième fils. Ainsi fut relevé par Henri Ier ce margraviat de la Schlei et la Trennc , qui avait servi de boulevard à l’empire des Carlovingiens , et que les Danois avaient détruit. Ainsi ce prince, avant la fin de sa glorieuse carrière, eut le bonheur de voir ces •i hommes du Nord, qui, pendant un siècle i avaient effrayé l’Europe, se tenir devant lui dans leurs limites et reconnaître sa puissance.
Le roi Henri était dans son intérieur aussi heureux époux que vertueux père de famille ;
sa femme, la pieuse et douce Mathilde, était le modèle des femmes; elle avait beaucoup de puissance sur son mari et s’en servit souvent pour obtenir la grâce des coupables. Elle lui donna cinq enfants, Olton, Gerberge, Haduin, et plus tard Henri etBrunon. Il eut aussi de sa première femme, Halbberga, qui s’étant d’abord destinée à la vie de couvent, ne fut jamais regardée comme une épouse légitime et le quitta bientôt, un fils nommé Tancmar, qui ne fut non plus jamais regardé comme un enfant légitime.
Il maria son fils Otlon, l’aîné du deuxième lit et son successeur, avec Edgithe, fille d’Édouard, roi d’Angleterre.
Si l’on en croit Widukind, Henri, vers la fin de sa vie, après avoir si glorieusement acquis à son empire la tranquillité à l’intérieur et la considération à l’extérieur, eut encore la pensée de passer en Italie afin de rattacher ces contrées à l’empire d’Allemagne; du moins il ne put exécuter son dessein à cause de sa maladie. Il fut frappé d’une attaque d’apoplexie à Bolhfeld, dans l’automne de 953, et resta longtemps malade. Quand il fut rétabli, il sentit qu’il n’avait plus qu’à s’occuper d’assurer la tranquillité à son empire, et il convoqua une assemblée des grands à Erfurdt. Henri reconnaissait dans son fils aîné, Otton, toute la vigueur et la grandeur d’àme qui conviennent à un souverain; mais sa mère Mathilde préférait son deuxième fils, Henri, parce qu’il était plus doux que son frère; et elle crut qu’il devait avoir plus de droit à l’héritage de son père , parce qu’Otton était né avant que son père fût revêtu de la dignité impériale. Mais la volonté du roi décida tous les grands à reconnaître Olton pour son successeur.
Henri se rendit d’Erfurdt à Mcmlcben. Là, il fut frappé une deuxième fois d’apoplexie ; et après avoir fait ses adieux à sa femme, il mourut le dimanche 2 juillet 950, à l’âge de 60 ans, en présence de ses fils et de plusieurs princes de l’Empire. Il fut enterré dans la ville qu’il avait fondée, à Quedlimbourg , dans l’église de Saint-Pierre, devant l’autel,
Il avait régné 18 ans, et pendant ce temps, non-seulement il avait arraché l’Empire à sa ruine, mais il l’avait élevé à un haut degré de
l'orcc cl de considération. 11 était sévère et puissant contre ses ennemis, juste, affable et doux à l’égard de ses amis jet de ses sujets. On l’a représenté comme ayant un extérieur agréable et guerrier, comme un chasseur téméraire et heureux, et si adroit dans les exercices du corps et des armes, que dans tous les jeux il était l’effroi de ses adversaires. 11 fut affable; et cependant sut si bien conserver sa dignité qu’il maintint tout le monde dans lesbornes du respect.
Institutions du roi Henri. — Ce qui dans un roi témoigne de sa grandeur, ce n’est pas tant les actions par lesquelles il étonne le monde que les œuvres qu’il laisse après lui, et qui portent dans eux-mêmes le germe vivant d’une nouvelle époque.
Malheureusement les plus anciens écrivains et les plus authentiques sont très-insuffisants et remplis de lacunes; de sorte qu’il est impossible d’avoir une pleine confiance dans les récits postérieurs. Mais c’est déjà beaucoup que tous les écrivains du moyen âge se soient accordés à le regarder comme le fondateur de la chevalerie et le restaurateur de la noblesse, le fondateur des villes et de la bourgeoisie, et en un mot de toutes les belles institutions qui se sont développées après lui. Car ces témoignages prouvent que ses œuvres ont eu la plus grande importance et que sa mémoire doit être honorée parmi les hommes.
Mais quand nous ne conserverions que ce qui est bien prouvé dans l’histoire, il resterait encore assez pour sa gloire.
Henri fut un grand bienfaiteur de la nation, (juand en bâtissant des villes dans l’intérieur de l’Allemagne, il a aussi fondé une nouvelle bourgeoisie. Car si le but le plus immédiat de ces places fortes fut de protéger le pays contre les ravages des Hongrois , ce fut aussi le moindre, et il fut bien plus important que ces villes devinssent le berceau d’une nouvelle condition. L’état d’homme libre était, comme nous l’avons déjà dit, extrêmement déchu dans les dernières années des Carlovingiens. Le peuple allemand était dans la voie qui avait conduit
(1) On donne aussi pour raison de la richesse des Juifs, les chaînes quêta foi chrétienne d’alors mettait au coin-
les autres peuples à n’avoir chez eux que maîtres ou esclaves; deux conditions parmi lesquelles on ne retrouve jamais cet orgueil et cette énergie que donne la liberté. Déjà la campagne, en grande partie du moins , n’était cultivée que par des mercenaires, et l’industrie et le commerce étaient presque entièrement entre les mains des Juifs. La noblesse tenait ces occupations comme indignes d’elle, et il n’y avait point de chrétiens roturiers qui fussent libres. Par conséquent les Juifs avaient pu s’arroger toutes les professions lucratives (î). Ils étaient dès lors en possession d’énormes richesses, et pour ainsi dire des hommes nécessaires aux grands et aux petits princes, de même qu’aux nobles, à cause de leur argent. Dans les derniers temps de l’empire romain, ils avaient même été très-favorisés ; et sous Honorius, entre autres empereurs , ils furent exemptés de tout service militaire. Ils habitaient particulièrement les villes des environs du Rhin et du Danube, dont l’origine remontait au temps des Romains : Cologne, Coblentz, Trêves, Mayence, Worms, Spire, Strasbourg, Râle, Constance, Augsbourg, Ratisbonne, Passau, etc. ; et ils y étaient en si grand nombre qu’ils pouvaient empêcher toute concurrence et entraver le commerce et l’industrie.
Non-seulement le roi Henri bâtit des villes dans l’intérieur de l’Allemagne, comme nous l’avons vu, et les peupla d’habitants; mais il sut aussi trouver le moyen de vaincre cette répugnance des Allemands à vivre dans leurs murailles. Il promit à ceux qui s’y retirèrent la garantie de toute justice. Plus tard , il régla que toutes les réunions et les grandes fêtes d’un canton se célébreraient dans les bourgs, et qu’on y tiendrait aussi toutes les foires et les fêtes de l’Église. Et, de même qu’il avait donné un noble but aux chevaliers et un beau lustre à leurs armes, il sut aussi trouver des exercices dans les armes pour les citoyens des villes, afin qu’ils devinssent aptes à la défense de leurs murailles, et que la bourgeoisie fût aussi un corps de l’État qui put le protéger et se faire respecter. C’est ainsi qu’il réussit à
merce, en timorantles consciences sur les gains à faire, particulièrement son opposition au prêt à intérêt. N. T.
MAISON DE SAXE
al tirer des habitants dans les places fortes, en si grande foule, que, comme leurs enceintes étaient primitivement trop petites, les prétendants au droit de cité, devenus très-nombreux, furent meme contraints de se bâtir des maisons autour de la ville, de sorte qu’il y avait une autre ville hors des murs; et plus tard cette nouvelle ville fut aussi elle entourée de murailles pour sa défense contre les attaques de l’ennemi. Une des conséquences importantes quoique éloignées de ces réunions d’hommes, fut que peu à peu on vit fleurir les arts et les industries, le trafic et le commerce. Ce qui s’exécutait isolément dans la maison d’un particulier par des serfs , futalors exécuté en grand et avec perfection par des artisans et des industriels dans les villes ; parce qu’un maître avec ses ouvriers ne s’occupant que d’une seule espece de travail, devenait habile dans cet art, d’autant qu’il l’exerçait depuis sa jeunesse. Ce partage dans le travail est le fondement de toute civilisation parmi les peuples, et par conséquent le roi fut encore le fondateur de l’industrie en même temps que de la bourgeoisie.
Ce que nous venons de dire de la chevalerie et! des villes ne doit cependant pas être mal compris. Quand, dans un temps quelconque, a été jeté le principe ou le germe d’une innovation qui tend à changer toute la vie et les mœurs d’un peuple, jamais pareil changement ne se produit tout d’un coup; mais des siècles peuvent s’écouler avantqu’il soit complètement achevé. C’est ainsi que l’homme passe plus du quart de sa vie à donner à son corps son accroissement, et que son esprit procède plus lentement encore, puisque souvent ce n’est que dans ses dernières années qu’il voit dans tout son développement une idée qu’il a reçue dans sa jeunesse et que depuis il a élaborée peu à peu. Or, l’accroissement et la formation d’un peuple demande des siècles. Ainsi il ne faut pas croire que les institutions du roi Henri aient tout d’un coup changé les mœurs des Allemands, donné une chevalerie parfaite , fait disparaître la mortaille et fondé la bourgeoisie grande et indépendante ; non , il n’a fait que jeter les fondements de ces créations. La masse du peuple resta encore un certain laps de temps dans la
même condition; mais les institutions d’Henri se développèrent avec force : d’abord restreintes à des lieux particuliers, elles se répandirent ensuite; car de même que de quelques étincelles il peut souvent venir un grand incendie, ainsi s’enflammèrent les étincelles qu’il avait jetées , se propageant toujours de plus en plus, jusqu’à ce qu’elles aient embrasé toute l’Allemagne.
Olton Ier. 936-975.
Déjà avant la mort de Henri, les princes avaient promis de reconnaître Otton, son fils, pour son successeur à l’Empire; il n’y avait donc plus qu’à confirmer cette reconnaissance, et elle se fit dans une grande réunion à Aix , où Otton fut couronné solennellement. Deux des grands archevêques du Rhin se disputèrent l’honneur du couronnement : celui de Cologne qui prétendait avoir des droits, parce que Aix était dans le ressort de sa juridiction , et celui de Trêves, parce que son archevêché était le plus ancien. Enfin il fut décidé que ce ne serait ni l’un ni l’autre; mais que ce serait Hildebert, archevêque de Mayence, qui aurait cet honneur. Giselbert, duc de Lorraine, qui avait Aix dans son duché, était chargé, en quali té de grand chambellan, de pourvoir au logement et au traitement des étrangers, et ils y étaient en grand nombre. Le duc de Eranconie, Eberhard, fut chargé de la table et des mets, en sa qualité de grand écuyer tranchant. Hermann, duc de Souabe, était le grand échanson; et Arnouf, duc de Bavière, était le grand maréchal et devait s’occuper des chevaux et du camp.
Quand donc tout le peuple fut rassemblé dans l’immense cathédrale d’Aix, l’archevêque prit le jeune roi par la main et le conduisant devant le peuple, il lui dit : « Voyez, je vous présente le roi Otton, élu de Dieu, proposé par le roi Henri et nommé par tous les princes ; et si ce choix vous est agréable, levez tous la main droite au ciel. »
Alors tout le peuple leva la main , et fit avec de grandes acclamations des vœux pour le nouveau roi; puis l’archevêque s’avança avec lui
vers l’autel où étaient les joyaux impériaux : une épée avec la ceinture, le manteau impérial avec des bracelets, et le bâton avec le sceptre et la couronne. Il lui remit l’épée avec ces paroles : « Reçois cette épée destinée à repousser tous les ennemis du Christ et à assurer la paix la plus solide à tous les chrétiens. » Il lui remit ensuite toutes les autres pièces avec des paroles ainsi appropriées. Puis il lui plaça la couronne sur la tète, le conduisit à son trône, dressé entre deux belles colonnes de marbre, et Otlon y resta assis jusqu’à la fin de la grandmesse, qui fut chantée en grande pompe. Tous les yeux étaient arrêtés avec étonnement sur le jeune roi dont la vue remplissait tous les assistants de vénération. Sa taille haute et vraiment royale, sa poitrine large et vigoureuse, ses yeux grands cl pleins de feu, sa chevelure longue et blonde qui tombait sur ses épaules, tout semblait annoncer qu’il était né pour régner. Ces jours de fêtes et de cérémonies passés, il prouva bientôt par la vigueur de son gouvernement que chez lui l'apparence extérieure n’était pas trompeuse.
Mais Otton ne gagna pas sur les cœurs cette puissance qu’avait obtenue son père. On l’a nommé le Lion à cause de son air fier et redoutable, et parce que, comme le lion, il vainquit tous ses ennemis en quelque nombre qu’ils fussent et aussi souvent qu’ils se présentèrent, tant dans l’intérieur de l’Allemagne qu’au dehors. Ce fut un grand et puissant monarque, qui devint bientôt le premier prince chrétien. 11 mit sur sa tète la couronne impériale de Charlemagne, et rendit l’Empire et le nom allemand si grands parmi tous les peuples, qu’il n’y en avait aucun qui osât se comparer à lui. Or, un homme ordinaire n’obtient jamais de pareils résultats; car si, dans l’empereur Otton, trop de fierté lui fil beaucoup d’ennemis; si, dans sa colère, son cœur trop passionné lui fit faire des actes de sévérité contre ses adversaires, on trouve aussi chez lui, comme dans le lion, à qui il fut comparé, pitié pour les faibles et indulgence pour l’adversaire qui demande grâce. Du reste, sa colère et sa sévérité ne le portèrent jamais au delà des bornes de la justice : la loi auprès de lui fut toujours plus forte que tout le reste.
Notre patrie, qui avant ces deux grands rois, Henri et Otton, marchait droit à sa ruine, déchirée par les dissensions intestines, et était au dehors entourée d’ennemis qui la méprisaient, la désolaient par leurs rapines toutes les fois qu’ils le jugeaient à propos, parut alors se relever tout d’un coup comme un empire nouveau : non-seulement les ennemis avaient été terrassés, mais des pays avaient été conquis, et ceux qui nous avaient méprisés courbaient la tète devant nous. Dans un temps de calme, quand aucun danger ne menace et que la justice et le bon ordre régnent partout, un peuple peut se réjouir de voir son roi s’asseoir avec des vues de paix sur le trône de son père ; mais quand le monde est agité par un ouragan; quand la liberté et l’indépendance sont en danger; quand un peuple s’est amolli dans les douceurs d’une trop longue paix, et que déjà les mots de gloire et d’honneur ne font plus vibrer son Ame, alors il faut un roi audacieux et fier comme Otton Ie1' : son père avait commencé l’œuvre et il sentait en lui la force de le parfaire.
Otlon montra tant de confiance en ses forces que , peu de temps même après être monté sur le trône, pour se consacrer tout entier à la royauté, non-seulement il se dépouilla du duché de Saxe , mais il le donna même au plus brave guerrier de sa famille, à Hermann Billung qui s’était beaucoup distingué dans la guerre contre Boleslas, duc de Bohème. Il se contenta donc du seul titre d’empereur d’Allemagne, titre sans doute bien plus grand que celui de duc, quand le roi sait le faire respecter par la hauteur de son génie; mais aussi bien plus insignifiant et sans puissance réelle s’il manque de caractère pour dominer. La dignité d’un roi allemand et d’un empereur reposait sur l’estime publique, sa puissance dépendait du peuple, sa grandeur était fondée sur le prestige que jetait la dignité impériale; or, celle vénération qui , quand l’Empereur la possédait, le rendait le plus grand souverain de la chrétienté, Otlon crut qu’il pourrait l’acquérir cl la conserver par lui-même. A la vérité, au commencement de son règne, beaucoup de seigneurs se révoltèrent contre lui : les Francs et les Lorrains, qui ne pouvaient soullrir qu’un Saxon possédât la couronne, Tancmar, son frère d’un
MAISON DE SAXE
autre lit, et même Henri, son frère cadet, qui croyait avoir plus de droits que lui à la dignité impériale, parce qu’il était né lorsque son père Henri était déjà roi, tandis qu’Otton, au contraire, était né lorsque son père n’était encore que duc. Mais les Francs et les Lorrains furent apaisés par les armes; Tancmar fut tué dans le combat même, et Henri, qui s’était lié avec eux, vint se jeter aux pieds de son frère en habit de pénitence, à Francfort, le jour de la fête de Noël , l’an 9-42, pendant la messe de minuit, et reçut un plein pardon, quoiqu’il se fût révolté trois fois contre lui, et qu’il eût même attenté à sa vie. Bien plus, Otton lui donna cette même année le duché de Bavière, qui était vacant, et depuis lors ils restèrent fidèlement unis jusqu’à la mort.
Ensuite le roi se tourna contre les ennemis du dehors. Il eut de longues et sanglantes guerres à soutenir contre les Slaves, ses voisins du Nord ; cependant il parvint à les rendre tributaires jusqu’à l’Oder; et, pour affermir le christianisme parmi eux, il fonda les évêchés de Havelberg, Brandebourg, Meissen, et les soumit plus tard à la juridiction de l’archevêché deMagdebourg, qui fut érigé en 968. Les ducs de Bohême et de Pologne furent obligés de reconnaître son autorité, et il s’efforça de répandre la douce influence du christianisme dans l’intérieur de ces contrées, en érigeant l’évêché de Posen. Il repoussa jusqu’à la pointe du Jutland les Danois qui avaient ravagé le margraviat deSchleswig, fondé peu auparavant par son père, et un bras de mer de ses rivages reçut de lui le nom deOttensund, parce qu’il y avaitplanté sa lance en témoignage de son arrivée. Le roi Harald se fit baptiser avec sa femme Gunilde et son fils Suénon, et on fonda des évêchés à Sleswig, à Ripen et à Aarhuus.
Cependant, il était survenu en Italie des circonstances qui attirèrent sur ce beau pays les yeux de ce roi, toujours à la recherche des grandes actions. Depuis l’extinction des Carlovingiens, les nombreux prétendants à la souveraineté avaient jeté partout le désordre et ruiné tout le pays. Béranger d’Ivrée s’était alors emparé de l’autorité par violence; et, pour s’affermir davantage sur le trône, il voulait forcer la jeune et belle veuve du roi pré-
cédent, Lothaire, qu’il avait lui-même fait mourir, à épouser son fils Adelberg, prince d’ailleurs fort désagréable. Adélaïde refusa avec fermeté, et saisit une occasion favorable pour s’enfuir. Mais elle fut arrêtée, lorsqu’elle était déjà à Côme et fut ramenée. Willa, l’infâme épouse de Béranger, frappa la noble fille des rois bourguignons, la foula aux pieds, la traîna par les cheveux, lui arracha tous ses ornements, et enfin la fit jeter dans la prison du château de Garde, où elle n’avait pour consolation que ses sanglots. Mais un moine fidèle, nommé Martin, que son sort avait touché, creusa sous les murs du château, pénétra jusqu’à sa prison, l’emmena, lui fit traverser le lac de Garde sur une barque de pêcheur, et la cacha dans un bois épais sur l’autre rive du lac. Là, elle fut nourrie plusieurs jours par les soins généreux d’un pêcheur, tandis que Martin courait demander du secours à ses amis. Le margrave Azzon se hâta d’y arriver et la transporta dans son château de Canosse. L’infatigable moine disparaît aussitôt, et part pour l’Allemagne avec une lettre de sa part à l’empereur Otton, dans laquelle elle lui offrait sa main et l’Italie pour dot. Otton avait perdu depuis plusieurs années sa femme Edilhe, fille du roi d’Angleterre. Une femme persécutée à délivrer et un si grand prix attaché à cette tentative aventureuse étaient des motifs plus que suffisants pour enthousiasmer l’esprit chevaleresque du roi. Il passa les Alpes, en 951, délivra Canosse que Béranger avait assiégé et prit Pavie. Alors il se fit couronner roi d’Italie et célébra son mariage avec la belle Adélaïde qu’il avait conquise d’une manière si chevaleresque. Il se réconcilia même avec Béranger, et lui donna l’Italie comme fief sous la suzeraineté de l’Allemagne.
Bataille contre les Hongrois sur le Lech. 955. — Bientôt après ces événements d’Italie, reparurent encore une fois les anciens ennemis et dévastateurs de l’Allemagne, les Hongrois unis aux Slaves, qui voulurent essayer s’ils ne seraient pas plus heureux avec le fils d’Henri qu’ils ne l’avaient été avec le père. Ils trouvaient d’ailleurs une occasion favorable dans les dissensions et les troubles intérieurs suscités par le fils même d’Otton, Lu dolf, mécontent du mariage de son père avec Adélaïde, et par
quatrième époque. 919 — 1273.
son gendre Conrad, duc de Franoonic et de Lorraine, qui s’oublièrent jusqu’à appeler les Hongrois dans le pays. Mais bientôt ils reconnurent leur crime, demandèrent pardon au roi, l’obtinrent, et marchèrent avec d’autant plus de valeur contre l’ennemi. Le roi prit son camp sur les bords du Lech en Bavière. L’armée était partagée en huit corps: les trois premiers étaient composés de Bavarois; le quatrième, des Francs conduits par Conrad; le cinquième, de troupes d’élite prises sur toute l’armée, et avec eux se trouvait Otlon ; lesSouabes composaient les sixième et septième; et avec le huitième étaient 1,000 cavaliers d’élite pour la garde des bagages. On ne s’attendait donc à aucune attaque de ce côté. Mais à peine parut l’armée hongroise que leurs innombrables bataillons se développent, traversent le fleuve à la nage et viennent attaquer le camp en dos de l’armée, mettent les Bohémiens et les Souabes en désordre, et pillent les bagages. Heureusement que le vaillant Conrad arriva avec ses Francs pour rétablir l’ordre. Le jour suivant, fête de Saint-Laurent, devait avoir lieu la bataille. Toute l’armée s’y prépara par des prières; le roi reçut la sainte communion, et lui et le peuple se jurèrent fidélité jusqu’à la mort. Alors Olton prit la lance sacrée ; la bannière ornée d’anges, qu’on avait portée à la bataille de Mersebourg, flottait encore aujourd’hui devant lui ; puis il donna le signal, et se précipita le premier sur l’ennemi. Ce fut lui, à la tète de sa troupe d’élite, et Conrad, qui voulait réparer par l’éclat de sa conduite le souvenir de sa révolte, qui décidèrent la bataille. On remporta une grande et importante victoire; l’ennemi fut renversé, dissipé ou fait prisonnier, et trois de leurs chefs furent pendus comme chefs de brigands. Leur propre écrivain Keza avoue que de deux de leurs corps d’armée, qui montaient à 60,000 hommes, il n’en revint que sept soldats avec les oreilles coupées ; et même, que la troisième troupe n’aurait pu éviter un pareil sort, si Otton n’avait pas été trop tôt rappelé de la poursuite, et obligé de faire une diversion contre les Slaves. Du reste, la victoire fut chèrement achetée par les Allemands : l’héroïque Conrad, au moment où il soulevaitson armure pour trouver de l’air,
accablé qu’il était par une trop grande chaleur, fut blessé mortellement au cou par une flèche perdue, et mourut en donnant son sang pour expier la faute qu’il avait commise contre sa patrie. Mais depuis cette bataille, les Hongrois n’osèrent plus faire d’incursions en Allemagne ; et tout le beau pays des rives du Danube, qui forma plus tard le margraviat d’Autriche, leur fut arraché successivement et fut repeuplé d’Allemands : ce pays est aujourd’hui trèsflorissant. — Otton remporta cette même année des succès non moins importants sur les Slaves, qui, alliés aux mécontents de Saxe, renouvelaient sans cesse leurs attaques. Le margrave Géron et le vaillant Hermann Billung, qui fut plus tard duc de Saxe, les comprimèrent avec avantage.
Olton renouvelle l’empire d’Occident. 962.
Cependant le roi d’Italie, Béranger, peu reconnaissant pour les bienfaits d’Otton, s’était de nouveau révolté contre lui, et avait cruellement persécuté tous ceux qui s’étaient attachés au roi d’Allemagne. Ceux-ci appelèrent Otton à leur secours ; il leur envoya donc son fils à la tète d’une armée. Elle n’était à la vérité que peu nombreuse; mais l’intrépide Ludolf y suppléa par son courage et son activité, et n’en réduisit pas moins le traître Italien à se rendre prisonnier. Croyant alors par sa générosité le porter au repentir et à l’obéissance, parce que son âme généreuse à lui-même s’était sentie émue par un semblable procédé de la part de son père, il s’empressa de lui rendre la liberté. Mais cette âme italienne ne connaissait que le mal et la trahison, et il recommença aussitôt ses hostilités. La vaillante épée de Ludolf vint encore une fois le réduire à la raison, et déjà Béranger était perdu sans ressource, quand sa digne épouse empoisonna le jeune héros, qui mourut ainsi dans la fleur de la vie, âgé de 27 ans. Plus tard, en 961, Otton passa lui-même dans les provinces du sud avec scs bataillons du Nord. Béranger se cacha dans ses châteaux , mais il ne put échapper; il lut pris cl mourut
MAISON DE SAXE
avec sa femme à Bambert ; son fils Adelberl s’enfuit en Corse. Tandis qu’Otton s’avançait vers la capitale, toutes les places s’empressaient d’ouvrir leurs portes au puissant monarque allemand. Celui-ci crut devoir à sa propre gloire et à celle de son peuple de placer sur sa tète la couronne impériale des Romains que Charlemagne avait déjà une fois apportée aux Allemands. 11 fallait, en effet, que l’Église et son chef, pour exercer toute leur influence morale sur les peuples, pussent agir en toute sécurité sous la protection d’une puissance temporelle, et certainement cette tutelle ne pouvait appartenir qu’à la nation allemande. Cependant beaucoup d’historiens ont blâmé Otton, sous le prétexte que l’Empire fut cause que des milliers de braves ont trouvé leur tombeau dans les expéditions d’Italie, tandis que l’intérieur de l’Allemagne, négligé par les empereurs, était livré à toute espèce de désordres.
Mais il semble que ces écrivains, pour asseoir leur jugement, ne se sont pas transportés en esprit à l’époque dont il est question; ils auraient vu que l’Empire et la papauté étaient nécessaires pour corriger la rudesse des mœurs. Du reste, si l’Allemagne eut quelque chose à souffrir de celte union avec l’Italie, elle en retira aussi de grands avantages; car sans parler de la gloire qu’elle y conquit, ces fréquentes expéditions exerçaient ses guerriers, et entretenaient parmi le peuple cette fierté nationale qui le rend capable des plus grandes actions : mais par-dessus tout, l’Allemagne est redevable à l’Italie de sa civilisation, de ses villes et de leur commerce, avantages qu’on ne peut assez priser.
Otton eut bientôt à exercer ses droits de protecteur de l’Église et de premier souverain chrétien contre le pape même qui l’avait couronné. Jean XII avait rappelé de Corse, pour l’opposer à l’Empereur, le fils de Béranger; il était de plus accusé, ytar le peuple romain et par le clergé, des plus grands crimes; d’ailleurs Jean était sorti d’une abominable famille, et avait été pape à l’âge de 18 ans. Otton convoqua donc un concile composé de quarante évêques et seize cardinaux; et comme Jean refusa de comparaître devant ces pères de l’Église, sur l’invitation de l’Empereur, il fut déposé de sa
dignité et Léon VIII fut élu à sa place. A cette occasion le peuple romain et le clergé jurèrent de n’élire aucun pape sans l’approbation de l’Empereur. Depuis ce temps, les papes, pour reconnaître l’autorité de l’Empereur, l’appelèrent leur seigneur, placèrent son nom sur leurs monnaies et datèrent leurs bulles de l’année de son règne.
Cependant les Romains oublièrent bientôt leur serment, chassèrent le pape Léon, rappelèrent Jean qu’on avait déposé, et après sa mort, qui ne tarda pas à arriver, ils persévérèrent avec opiniâtreté dans leur révolte contre l’Empereur. Ce prince perdit enfin patience et les punit sévèrement. Le peuple de Rome et celui de la plus grande partie de l’Italie , étaient tout à fait dégénérés; car, bien que tous fussent remplis de haine contre les étrangers, cependant ils n’avaient pas la force de se réunir pour une entreprise hardie et pour défendre la liberté et l’indépendance de leur belle presqu’île.
Otton demande pour son fils une princesse grecque. — Pendant son dernier séjour à Rome, l’Empereur fit couronner son fils Otton par le pape; en même temps, il envoya une ambassade à Constantinople demander pour son fils la main de Théophanie, la fille de l’empereur grec. L’évêque de Pavie Luitprand rapporte des détails curieux sur cette ambassade : « Nous y arrivâmes au mois de juin, dit-il, et aussitôt on nous donna des gardes d’honneur, de sorte que nous ne pouvions faire un pas sans en être escortés. Deux jours après notre arrivée, nous nous rendîmes à cheval à une audience. L’empereur Nicéphore est un petit homme épais, si brun qu’on en aurait eu peur dans une forêl. Il nous dit : « qu’il voyait avec peine que notre maître ait eu l’audace de s’approprier Rome et de faire mourir deux hommes honorables comme Béranger et Adelbert, et de porter ensuite le fer et le feu, môme dans les États grecs ; qu’il savait d’ailleurs que nous, nous avions été les conseillers de notre maître. » Nous lui répondîmes : « L’Empereur notre maître a délivré Rome de la tyrannie et des pécheurs. Il vint exprès pour cela en Italie du bout de la terre, tandis que les autres princes, endormis sur leur trône, ne trouvaient pas un si grand
désordre digne de la plus petite attention. Du reste, il y a parmi nous des chevaliers qui sont prêts à soutenir en tout temps, dans des combats singuliers, suivant les lois de l’honneur, le droit et la vertu de notre maître. Cependant nous sommes venus avec des intentions toutes pacifiques, pour demander la princesse Théophanie. » Mais l’empereur répondit : « Voilà l’heure d’aller à la procession, nous nous occuperons du reste dans un moment plus favorable. » Les soldats étaient des bourgeois et on ne voyait pas une seule hallebarde. L’empereur, couvert d’un grand manteau, marchait très-lentement entre deux rangs de la foule, au milieu des acclamations du peuple.
» A table il voulut blâmer notre manière de faire la guerre; il disait que nos armes étaient trop lourdes; que les Allemands n’étaient braves que quand ils avaient bu; mais que les vrais Romains étaient actuellement à Constantinople. Là-dessus, il me fit signe avec la main, pour m’ordonner de garder lesilence. Une autre fois, il se mit à parler des affaires de l’Église, et me demanda d’un air moqueur s’il y avait jamais eu des conciles en Saxe? Je répondis : « Là où il y a le plus de malades , il faut aussi un plus grand nombre de médecins; ainsi comme toutes les hérésies sont venues chez les Grecs , il a fallu que tous les conciles se tinssent parmi eux ; cependant je sais qu’un concile tenu en Saxe a prononcé qu’il était plus glorieux de combattre avec l’épée qu’avec la plume. L’empereur est entouré de flatteurs, toute la ville nage dans les délices, et même les jours de fêtes il y a des spectacles publics ; leur puissance repose, non sur leurs propres forces, mais sur des soldats mercenaires d’Amalfi et sur des marins vénitiens et russes. Je crois que quatre cents Allemands, en rase campagne, pourraient mettre en déroule toute l’armée grecque. »
L’empereur Nicéphore, qui n’avait pas voulu consentir au mariage, périt dans une sédition bientôt après, et son successeur s’empressa de
(1) Avec tant de célérité qu’il y surprit Otlon à table, el que ce prince n’eut que le temps de sauter à cheval et de s’enfuir, abandonnant son dîner aux Français.
I faire une alliance avec la maison impériale d’Allemagne. Théophanie fut couronnée à Rome dans l’année 972, par le pape Jean XIII, et mariée avec le jeune Otlon. L’Empereur revint cette même année en Allemagne, et après s’être reposé quelque temps de sa campagne, il termina avec calme sa glorieuse carrière, l’an 973.
Il mourut subitement, dans le même château où son père était mort, à Memleben, sur 1 Unslrut, dans la soixante et unième année de son âge et la trente-huitième de son règne. Son corps fut porté à Magdcbourg, sa ville de prédilection.
Olton 11.975-983.
Ce fut un malheur pour le jeune Otton , qui possédait d’ailleurs plusieurs bonnes qualités, d’avoir été désigné encore enfant comme successeur de son père. Après la mort du glorieux Ludolf, il devint hautain et dissipateur, et fit preuve d’une grande inconstance par sa conduite; tantôt il se montrait comme un grand cœur et un homme fort, et tantôt il laissait voir la plus grande faiblesse et de petites idées.
Sous son règne, la France fit le premier essai, qui fut d’ailleurs plus d’une fois répété depuis, de réunir la Lorraine, que le partage de Verdun avait placée entre la France et l’Allemagne, mais qui appartenait alors à l’Allemagne. Le roi Lolhaire s’avança jusqu’à Aix (î) , et fit tourner l’aigle qui se trouvait sur le palais de Charlemagne vers l’Occident, pour montrer que la Lorraine appartenait à la France. Mais Otton vint au secours de cette province, chassa l’ennemi, marcha à son tour en avant, et pénétra jusqu’à Paris dont il incendia les faubourgs (2). Ces événements avaient lieu en 977. La paix qui suivit assura pour toujours la Lorraine à l’Allemagne.
(2) Mais Lothaire lui fit payer bien cher le retour ; car son armée, forte de 00,000 hommes, fut détruite presque toute entière (Bouquet, t. X. Art de vérifier les dates , l. v. ). N. T.
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En 980, Otton passa en Italie pour s’emparer des possessions que les empereurs grecs conservaient encore alors dans le sud , et sur lesquelles il croyait avoir des droits par sa femme Théophanie. Les Grecs appelèrent à leur secours les Arabes d’Afrique et ceux de la Sicile. Otton eut sur eux des avantages au commencement, et s’empara de Tarente; mais devenant trop audacieux par ses succès , il se laissa attirer dans une embuscade , et dans Tanné 982 il fut complètement taillé en pièces près de Basantello en Calabre. La perte fut considérable ; Udon, duc de Franconie, plusieurs princes et seigneurs, Henri, évêque d’Augsbourg, Werner, abbé de Foulques, restèrent sur le champ de bataille; d’où l’on peut voir que les ecclésiastiques d’alors marchaient aussi au combat. L’empereur Otton se sauva à la nage sur son cheval par le plus heureux hasard, et aborda un vaisseau grec, par conséquent ennemi; ayant été reconnu plus tard, il se sauva encore à la nage, prit terre près de Rossano, et arriva au milieu des siens comme par un miracle. Il mourut à Rome, à l’âge de 28 ans, en 983, au milieu des préparatifs qu’il faisait pour venger cet affront.
Otton III. 983-1002.
Otton III, filsd’Otton II, n’avait encore que trois ans, et sa jeunesse eût été très-funeste à l’Allemagne , si Théophanie n’avait pas su gouverner avec gloire pendant la tutelle, et si, pendant que la mère et le fils étaient en Italie, Adélaïde n’avait pas su tenir les rênes de l’empire avec la même habileté que sa belle-fille. Cependant les ennemis épiaient tout autour de l’Empire; et l’avide Lothaire, roi de France, crut que c’était le moment favorable pour conquérir la Lorraine. Déjà il avait pris la ville de Verdun , quand voyant l’accord qui régnait en
(1) On trouva le corps du grand empereur encore assis sur son fauteuil d’or, avec ses habits impériaux , son sceptre et son bouclier. Le caveau refermé fut en-
Allemagne, il renonça à son projet et renouvela la paix.
Le jeune empereur fit concevoir de belles espérances et sembla nourrir dans son âme de grandes pensées; car étant venu à Aix, il fit ouvrir le tombeau (i) de Charlemagne, prit la croix d’or de dessus la poitrine du grand roi et la plaça sur la sienne. — Il avait reçu une éducation très-distinguée; sa mère l’avait élevé elle-même, secondée par le célèbre abbé français, Gerbcrt, l’homme le plus instruit de son temps, et qui entre autres connaissances, possédait celle encore complètement inconnue de l’histoire naturelle, à un tel degré qu’on le prit pour un sorcier. Otton eut donc suffisamment de connaissances; mais bientôt il affecta du mépris pour les Allemands , toujours trop rudes, et de prendre les mœurs et les usages des Grecs, par exemple de manger seul à une table un peu plus élevée que celle des autres, et de donner des places d’honneur à la manière des Grecs et des Romains. Il voulut aussi persuader à ses Saxons de se défaire de cette grossièreté rustique et de se façonner à la délicatesse grecque; enfin, quand il vint en Italie, en 996, pour apaiser de nouvelles révoltes des Romains, cette ville lui plut tant qu’il conçut la pensée de la prendre pour la capitale de son empire, ce qui aurait changé toute la face de l’Europe. Il plaça sur le siège pontifical de Rome, Gerbert, son maître, sous le nom de Sylvestre IL Mais les Romains le récompensèrent mal de cette inclination pour eux; car pendant qu’il demeurait au milieu d’eux dans la plus grande sécurité, avec un petit nombre d’Allemands seulement, ils se révoltèrent et le tinrent enfermé pendant trois jours dans son palais, sans qu’il put ni boire ni manger. Alors l’empereur Otton sentit que la fidélité des Allemands et leur vertu, toute âpre qu’elle était, valaient encore mieux que les paroles onctueuses et les manières polies des Italiens. L’évêque Bernward de Hildesheim, qui avait été le premier maître de l’Empereur, se plaça avec sa lance sacrée à la porte principale du palais ,
core une autre fois ouvert par l’empereur Frédéric Ier . en 1165, et les os furent placés dans un magnifique tombeau.
tonna d’une manière épouvantable, comme dit l’écrivain de sa vie, jusqu’à ce qu’enlin l'Empereur fut arraché des mains des Romains par la résolution de cet évêque et le secours du duc Henri de Bavière et des autres princes.
Il se préparait à punir ce peuple de fourbes, quand il mourut du pourpre, ou du poison, suivant d’autres récits, à Paterno, l’an 1002, à l’àge de 22 ans. Ainsi moururent en Italie, à la lleur de leur âge, tous les descendants mâles d’Otton le Grand, ses deux fils Ludolf et Olton II, et ses deux petits-fils, Otton III et Otton, fils de Ludolf. De sorte qu’il ne restait plus de la famille impériale saxonne que le duc Henri de Bavière, arrière-petit-fils de Henri l’Oiseleur. Les Allemands n’étaient pas du tout portés pour celle famille de Bavière ; mais comme elle avait déjà pour elle, à cause de ses libéralités, tout le clergé, et possédait aussi les trésors de l’empire, elle gagna facilement tous les différents peuples allemands, les uns après les autres; de sorte que chacun d’eux, sans même qu’on assemblât une diète pour les élections, lui transféra la dignité royale avec la lance sacrée.
Henri II. 1003—102-1.
Henri mérita le surnom de saint par sa manière de vivre pieuse et sévère, et par sa libéralité déjà connue pour le clergé. Celui-ci avait acquis de grands biens sous les empereurs saxons, qui s’étaient tous montrés trèsgénéreux à son égard, et ses principaux membres étaient devenus des princes très-puissants. Les rois, à l’exemple de Charlemagne, voyaient avec plaisir s’élever leur puissance, qu’ils voulaient opposer comme contre-poids à celle des grands; aussi dans ce temps étaient-ils le plus souvent d’accord avec eux. S’ilfaut avouer que plusieurs ecclésiastiques abusèrent de la complaisance de l’empereur Henri II pour le clergé; cependant il y avait parmi le clergé, dans ce temps-là, des hommes qui connaissaient parfaitement la véritable dignité de leur vocation et qui témoignaient un grand zèle pour le bien
spirituel de leurs paroisses, aussi bien que pour les progrès de l’esprit humain dans les arts et les sciences et dans tout ce qui peut légitimement policer un peuple. De sorte que le dixième siècle particulièrement présente déjà des traits de lumière.
L’évêque Bernward de Hildesheim, qui s’était montré si résolu au moment du danger de l’empereur Olhon III à Rome, était un homme d’un esprit clair et animé de belles pensées pour le bien et pour le beau.
Dans ses nombreux voyages, et particulièrement dans ceux en Italie, il se faisait accompagner de jeunes gens qui devaient exercer leur goût en étudiant les magnifiques tableaux des grands maîtres et essayer ensuite de les imiter. 11 fit orner en mosaïques les intérieurs des églises, et couler en métal des vases précieux d’une belle construction dont la matière lui était fournie par les mines d’or et d’argent des montagnes du Harz, découvertes sous Otton Ier. Tel était le zèle de Bernward pour le bien de son diocèse; et son école de Hildesheimétaitunedes plus célèbres deces temps-là.
L’empereur Henri reçuten Italieun deuxième surnom, celui de Huffeholz ou le boiteux. Car après la mort d’Otton III, une nouvelle révolte s’étant élevée en Italie, et un margrave, Ardouin, ayant été fait roi, Henri y passa l’an 1004 pour rétablir l’ordre; il mit en fuite cet Ardouin et se fit couronner à Pavie avec la couronne de fer. Pour ménager cette ville et témoigner du respect à ses habitants, il n’avait pris avec lui qu’une petite escorte et renvoyé le reste de son armée dans un camp au dehors delà ville, quand tout d’un coup les Italiens retombent dans leur inconstance. Une émeute éclate, ils se précipitèrent sur le palais impérial pour tuer l’Empereur; et c’est alors que ce prince, obligé de sauter par une fenêtre, devint boiteux. Ses gardes n’étaient qu’en trèspetit nombre; mais ils n’en furent que plus courageux, et ils parvinrent à soutenir les attaques de l’ennemi contrôle palais, assez longtemps pour que les Allemands, qui étaient hors de la ville, ayant entendu du bruit dans l’intérieur, pussent escalader les murs après un vigoureux combat, se frayer un chemin jusqu’au palais et sauver leur roi; cependant le
MAISON DE FRANCONIE
combat durait toujours, dans les rues et dans les maisons; les habitants des fenêtres et des toits lançaient des pierres etdes traits, et le feu consumait la ville. Il fallut que le roi lui-même vint arrêter la fureur de ses soldats et sauver ce qui avait pu échapper. Dans ce combat, le frère de la reine, Giselbert, jeune homme plein de valeur, ayant été frappé et renversé par terre par les Lombards, le chevalier Wulfram, son frère d’armes, se jeta au milieu des ennemis, et asséna à l’un d’eux un si vigoureux coup sur la tête, que le fer, malgré son casque et sa cuirrasse, se fendit jusqu’aux épaules; ensuite il revint au milieu des siens sans être blessé.
Le roi, dont le cœur était si fidèle et si loyal, conçut une si grande antipathie contre les Italiens par cette conduite des habitants de Pavie, qu’on ne put le décider à rester plus longtemps en Italie; il revint en Allemagne.
Mais là encore son gouvernement ne fut pointa l’abri des troubles; car il n’avait pas par lui-même assez de puissance pour se faire respecter convenablement. Il eut surtout beaucoup à faire contre Boleslas, son voisin, duc de Pologne, prince ambitieux et inquiet , qui conquit la Silésie et la Bohême et les retint en partie. Il est vrai que pour ces possessions il reconnut les Empereurs comme seigneurs suzerains; mais du reste, il se rendit indépendant et partout redoutable, aussi bien aux Russes qu’aux empereurs grecs.
Il passa une deuxième fois en Italie pour rétablir le pape Benoît VIII, au commencement de l’année 1013; il lui jura une fidèle protection et fut couronné par lui. Les dernières années de sa vie furent toutes occupées à fonder l’évêché de Bamberg, sa ville de prédilection; il le dota richement et voulut qu’il servit de témoignage de sa piété et de celle de sa femme Cunégonde.
Henri mourut dans l’année 1024, au château de Grone, dans le Leingau, près de Gœttingue, qui fut souvent la résidence des empereurs saxons. En lui s’éteignit la maison de Saxe , qui, comme celle des Carlovingiens, avait commencé avec une très-grande puissance et s’éteignit encore plus faible qu’elle. L’Allemagne avait de nouveau besoin d’un souverain fort et à grandes vues pour ne pas dépérir et ne pas
perdre sa considération aux yeux des autres peuples; car pendant la minorité d’Otlon et le règne d’Henri II, les vassaux s’étaient permis nombre d’usurpations sur les droits impériaux. Les enfants des seigneurs, enrichis des fiefs de l’Empire, s’étaient affermis dans leurs possessions, autant que s’ils les possédaient par droits héréditaires. Il y eut même à ce sujet plusieurs contestations qui ne furent vidées que par le sang, mais sans que le souverain arbitre de l’Empire en devint plus considéré. Ce fut surtout le sud de l’Allemagne qui fut déchiré par ces guerres. Cependant on vit s’agrandir considérablement le nombre des pays chrétiens dans lesquels la dignité impériale était respectée en même temps que l’autorité de l’Église. Vers l’an 1000, le christianisme s’était répandu en Hongrie, en Pologne, en Russie, en Norwége, en Suède et en Danemarck.
MAISON DE FRANCONIE. 1024 — 1123
Conrad H. 1024 — 1039.
Les différents peuples allemands se rassemblèrent pour le choix d’un nouvel Empereur, chacun avec son duc, sur les rives du Rhin, entre Mayence et Worms , à Oppenheim. Il y avait huit ducs : Conrad le Jeune, qui, quoiqu’il n’eùt pas le titre de duc (car il passait de droit à celui qui avaitété élu roi) , était cependant venu comme chef de la maison de Franconie; Frédéric , duc de la haute Lorraine; Gozelon, duc de la basse Lorraine, Bernard de Saxe , de la famille de Hermann Billung , Henri de Bavière , Adalbert , duc de Carinthie , dont le nouveau duché contenait les passages en Italie; le jeune Ernest de Souabe, et Othelric ou Ulric de Bohème. Les Saxons, ceux de l’est de la Franconie, les Bavarois, les Souabes et les Bohémiens s’étaient campés sur la rive droite du Rhin ; ceux de la Franconie rhénane et de la haute et basse Lorraine sur la rive gauche. Ainsi voyait-on alors se déployer sur les deux rives du grand fleuve de l’Allemagne la plus brillante et la plus nombreuse assemblée élec-
tive. Les voix se portèrent sur la famille de Franconie, et dans cette famille deux Conrad s’élevaient au-dessus des autres par leurs qualités et la considération dont ils jouissaient: le comte Conrad l’Ancien ou le Salique, et Conrad le Jeune qui tenait la place du duc. Ils étaient fds de deux frères et descendaient de Conrad le Sage, gendre d’Otton Ier, qui périt dans la bataille contre les Hongrois sur les bords du Lech; tous deux étaient dignes de leur aïeul, et tenaient par alliance, du côté des femmes, à la famille impériale de Saxe. Les suffrages ballotaient entre eux deux. Alors Conrad le Vieux prit à part Conrad le Jeune et lui dit : « Que la division ne nuise pas à nos intérêts et à notre amitié; si nous ne nous entendons pas, les princes peuvent en choisir un autre que nous, et la postérité dira que tous les deux nous n’étions pas dignesdela couronne, Or, ilme semble que le choix devant tomber sur toi ou sur moi, nous en serons toujours honorés, toi en moi et moi en toi. Si donc la couronne l’est destinée, je serai le premier à te rendre hommage; mon cher ami, promets-moi d’en faire autant. » Conrad le Jeune le lui promit.
Quand on en vint à demander les suffrages, l’archevêque de Mayence, Aribon, qui devait donner sa voix le premier, nomma Conrad l’Ancien; les archevêques et évêques qui suivirent Limitèrent; et parmi les princes temporels, c’était au duc de F ranconie à voter le premier. Alors Conrad le Jeune se leva, etchoisità haute voix son cousin. Celui-ci le pritpar la main et le plaça à côté de lui; les autres princes approuvèrent, et le peuple applaudit à leur assentiment. Il n’y eut que Frédéric de Lorraine et Pilgrin , archevêque de Cologne, qui en furent mécontents et quittèrent l’assemblée; mais quand ils virent l’union de tous les autres et l’approbation du jeune Conrad, ils revinrent et rendirent hommage comme tout le monde.
Le nouveau roi fut donc conduit à Mayence pour y être solennellement sacré et couronné. Pendant la marche vers l’église, le cortège fut longtemps arrêté parla foule des solliciteursqui demandaient justice au roi. Conrad écouta avec hontéloutesles suppliques, etditaux évêquesqui paraissaient mécontents : « Le premier de mes devoirs est de rendre la justice, quelque péni-
ble qu’en soit la tâche. » Ce mot fut entendu avec plaisir ; on fonda dès lors de grandes espérances sur le nouveau roi , et Conrad les a justifiées plus tard. Il commença son règne par voyager dans toutes les contrées d’Allemagne , rendant la justice, rétablissant l’ordre, et montrant partout une grande sévérité unie à une telle bonté, qu’on disait de lui : qu’aucun roi depuis Charlemagne n’avait si bien mérité de s’asseoir sur son trône. Il punissait les rapines des plus durs châtiments; la sécurité revint comme on ne l’avait pas vue depuis longtemps, et le commerce florissait. Il s’assura l’amour du peuple à lui et à sa famille, en aidant de tous ses moyens le développement de la bourgeoisie dans les villes.
C’est ainsi qu’il gouverna ses États à l’intérieur; au dehors il travaillait avec le même succès pour la grandeur et la considération de l’Allemagne. Peu de temps après son avènement, dansl’anné 1026, il alla en Italie, fut couronné à Milan comme roi d’Italie, et à Rome comme empereur, le jour de Pâques de l’année suivante. Cette fête fut embellie par la présence de deux monarques : Rodolphe III de Rourgogne, et Canut le Grand d’Angleterre. Conrad lia avec ce roi une étroite amitié qui se perpétua pendant un siècle entre leurs descendants; il maria son fds Henri avec sa fdle Kunihilde, et fixa avec lui les limites de l’Allemagne et duDanemarck, de manière que le fleuve Eider, qui coule entre le Holstein et le Sleswig, séparât aussi ces deux royaumes. Il est vrai qu’il perdit par cet accommodement le margraviat de Sleswig ; mais c’était un pays fort difficile à défendre, et Conrad par ailleurs fit des acquisitions qui compensèrent cet abandon. Déjà Henri avait fait antérieurement, avec son oncle Rodolphe, roi de Bourgogne, qui n’avait pas d’enfant, un traité d’après lequel la Rourgogne devait se réunira l’Allemagne après sa mort. Conrad renouvela ce traité; et quand Rodolphe mourut, 1002, il prit en effet possession de son royaume, quoique une partie des Rourguignons ait appelé contre lui le puissant comte de Champagne, Odon. Il humilia ce comte et se fit reconnaître comme roi de Bourgogne. Ce royaume comprenait les belles provinces du sud-est de la France qu’on appela depuis la Provence, le
MAISON DE FRANCONIE
Dauphiné, la Franche-Comté , le Lyonnais, la Savoie et une partie de la Suisse , et mettait ainsi l’Allemagne en communication avec la Méditerranée par les importantes villes de Marseille et Toulon. Magnifique acquisition, qui, plus tard, sous des empereurs faibles, fut négligée et tomba au pouvoir des Français (1).
Cette acquisition de la Bourgogne fut du reste un sujet de division dans sa propre famille. Ernest, duc de Souabe, le fils du premier lit de sa femme Giselle, qui croyait avoir des droits sur le royaume de Bourgogne avant tout autre, parce que sa mère était la nièce du roi Rodolphe, se trouva fort mécontent des démarches de Conrad. Il abandonna donc tout d’un coup l’expédition d’Italie pour revenir en Allemagne exciter des troubles, dans l’espoir de conquérir le royaume de Bourgogne avec l’aide des partisans qu’il y avait. Mais l’Empereur se hâta démarcher contre lui, et Ernest, qui n’avait pu réussir à débaucher les vassaux de Souabe, fut obligé de se rendre à discrétion. Son père l’enferma trois ans dans le château de Giebichenslein en Thuringe; ensuite il lui rendit la liberté et lui offrit même son duché , à la condition délivrer Werner, son ami , comte de Kibourg; mais ce jeune prince repoussa bien loin une pareille trahison, et préféra se laisser mettre au ban de l’Empire avec tous ses partisans. Alors il s’enfuit avec Werner et quelques amis fidèles auprès d’Odon, comte de Champagne, son cousin. Il n’y resta pas longtemps, car profitant de l’éloignement de Conrad qui faisait une expédition en Hongrie, il rentra en Souabe, se cacha dans les cavernes de la forêt Noire, cherchant à soulever un parti en sa faveur. Mais l’évêque de Constance, qui était tuteur du deuxième fils de Giselle, et à qui l’Empereur
(1) Il y a eu deux royaumes de Bourgogne.
Le premier , fondé par Gondicar, en 415 , dura cent vingt ans , et fut détruit sous Gondemer, leur dernier roi , par les enfants de Clovis, en 534.
Le deuxième, commencé en 888 , au moment du démembrement de l’empire de Charlemagne, sous Charles le Gros , est d’abord divisé en deux royaumes : celui de Bourgogne cisjurane ou royaume d’Arles, et celui de Bourgogne transjurane, qui furent réunis et formèrent le royaume des deux Bourgognes sous Rodolphe II.
Ce Rodolphe était roi de la Bourgogne transjurane; |
avait confié le duché de Souabe, envoya contre lui Mangold, comte de Vehringen; il y eut entre eux une lutte sanglante en J 130, qui ne fut terminée que par la mort d’Ernest, de Werner et même du comte Mangold. Les aventures du duc Ernest ont été chantées par tout le monde, et plus tard les poètes en ont encore augmenté le merveilleux en attribuant au duc seul les actions de toute son armée; du reste l’expédition de Conrad contre les Hongrois fut heureuse, il força leur roi Étienne à une paix avantageuse.
Conrad fit encore la guerre avec les Polonais et les Hongrois, soumit les premiers à la domination allemande et força le roi de Hongrie, Étienne, à faire une paix avantageuse pour lui.
Il força encore les peuples Slaves etVénèdes qui habitaient la rive nord de l’Elbe jusqu’à l’Oder à se soumettre à l’obéissance comme anciennement, et releva peu à peu de ses ruines la ville de Hambourg qu’ils avaient renversée.
Sous l’empereur Conrad s’établit aussi pour la première fois une institution par laquelle l’Église, qui depuis quelque temps était devenue supérieure à toute autre puissance , s’efforçait de mettre un frein à la tyrannie de la force brutale; c’était la trêve du Seigneur. Depuis le mercredi soir au coucher du soleil jusqu’au lundi matin au lever du soleil, toute guerre devait cesser, aucune épée ne devait être hors du fourreau, et une sûreté générale devait protéger toutes les relations dans l’Empire. Qui aurait osé enfreindre la paix du Seigneur [Ircucja ou trevaDci) aurait été impitoyablement excommunié. Cette disposition qui parut pour la première fois en 1034, après plusieurs années d’une effroyable famine et tous les autres fléaux qui l’accompagnent, fut éta-
après avoir défait les Hongrois qui revenaient chargés des dépouilles de l’Italie, il fit lui-même la conquête de ce beau royaume sur son tyran Béranger. Mais cette conquête ne lui paraissant pas sûre, il l’échangea à Hugues, roi de la Bourgogne cisjurane, qui d’ailleurs était frère de Gui de Spolelte, le premier roi de ce royaume d’Italie, pour son propre royaume de Bourgogne cisjurane , et il se trouva ainsi roi des deux Bourgognes. Conrad lui succéda, puis Rodolphe III, qui n’ayant point d’enfant, légua son royaume à l’empereur Conrad. N. T.
blie en Bourgogne et en Lorraine par le clergé, et principalement par l’abbé de Cluny, Odillon; et de là elle se répandit bientôt en France et en Angleterre. Elle ne trouva pas aussi promptement entrée en Allemagne, et ce ne fut que dix ans plus tard, sous Henri III, qu’elle s’y établit sous le nom de paix du pays ou de paix de l’empire (Lanclsfricde) .
De sa deuxième expédition en Italie, où l’avaient appelé des troubles antérieurs et surtout l’arrogance d’Héribert, l’orgueilleux archevêque de Milan, en 1037, mais où la contagion lui enleva son armée, son propre gendre Hermann de Souabe et la jeune épouse de son fils Henri, la fille du roi de Danemarck; de cette expédition, dis-je, Conrad ne rapporta que la maladie dont il ne put guérir et dont il mourut, le 4 juin 1059, à Utrecht.
Son corps fut transporté à Spire et enseveli dans l’église cathédrale. Wippon, son biographe , dit en parlant de lui : que ce serait se rendre suspect de flatterie que de vouloir parler de sa grandeur d’àme, sa fermeté, son intrépidité, sa sévérité àl’égarddes méchants, sa bonté pour ses sujets et sa rigueur pour ses ennemis, sa ténacité et son activité dans les affaires, toutes les fois qu’il s’agissait du bien de l’Empire. Giselle, sa femme, une des plus distinguées de l’Allemagne, qui l’aimait tendrement, refusa toute consolation, et pleura son mari jusqu’à sa mort dans le couvent de Kaufungen , près de Cassel.
Ce empereur ne craignit pas de rendre publique cette pensée, qui peut être appelée la pensée essentielle de la famille salique, savoir: de faire disparaître autant que possible tout ce qui limitait la puissance impériale ; de resserrer au contraire celle des princes dans des bornes étroites, et, pour arriver à ce double but, de gagner par toute espèce de faveur l’appui des petits vassaux qui étaient devenus presque les serviteurs des princes. Tel était le but de celte loi que donna Conrad en 1037 : que les fiefs arrivés par héritage de parents, ne pourraient être enlevés aux fils arbitrairement, mais seulement pour cause de crime et par un tribunal composé des autres vassaux. En même temps, il s’efforça de ramener au contraire les princes et surtout les ducs à leur ancienne
condition par rapport à l’Empire, c’est-à-dire, à celle de ses fonctionnaires. Même il parvint à donner peu à peu les duchés vacants de Bavière, Souabe et Carinthie, à son propre fils Henri, qu’il jugeait très-propre à exécuter le grand plan qu’il s’était fait pour arriver à la toute-puissance impériale; et s’il avait réussi, l’Allemagne eut été de bonne heure ce qu’a été plus tard la France : un seul et puissant royaume. Mais la famille salique fut arrêtée dans sa marche , et par ses propres fautes , et par la puissance de la chaire pontificale, qui s’élevait avec une force et une promptitude étonnantes, et dont le puissant Conrad était loin de prévoir la supériorité sur son petit-fils.
Henri III ou le Noir. 1059 — 1056.
Henri, fils de Conrad, que les Allemands avaient choisi du vivant de son père, avait à peine 22 ans; cependant il donnait de grandes espérances qu’il réalisa ensuite. Comme son père, il avait un grand génie et une volonté bien arrêtée, ferme et opiniâtre; il était éloquent et avait de l’instruction. Car la sage Giselle s’était occupée de bonne heure d’orner son esprit, surtout par la lecture, quoique alors les livres fussent très-rares.
Aucun empereur depuis Charlemagne n’a maintenu plus rigoureusement que lui l’Italie et l’Allemagne dans l’ordre et dans le devoir ; et aucun n’a commandé avec plus d’autorité sur toutes les frontières de son vaste enjpire. Ce qui fit surtout sa gloire, ce fut d’avoir tellement humilié les barbares hongrois qui depuis plus d’un siècle étaient la terreur des Allemands, que la noblesse hongroise, après une bataille perdue sur les bords de la Baab, lui prêta serment de fidélité en 4044, dans la capitale Stuhlweissen, et que Pierre, leur roi, rétabli par Henri, reçut le pays à titre de fief et accepta la lance dorée. A la vérité, ce ne fut point une soumission durable, mais le fait par lui-même était déjà très-glorieux pour Henri; d’autant plus que dans cette occasion, il avait gagné une portion de la Hongrie, depuis Kah-
MAISON DE FRANCONIE
lcnberg jusqu’à Lcitha, qu’il avait réunie à la Marche d’Autriche.
Alors le roi passa en Italie pour remédier aux grands désordres qui y régnaient. Il y avait trois papes à la fois : Benoit IX, Sylvestre III et Grégoire VI. Henri , pour ne se prononcer contre aucun d’eux , convoqua un concile à Sutri. Ils furent tous les trois déposés comme illégalement nommés; puis Henri, qui venait de recevoir la dignité de palrice pour lui et pour ses descendants, à l’exemple de Charlemagne , fit nommer à la chaire pontificale de Rome, un Allemand, Suidger, évêque de Bamberg, sur la demande du clergé et de la noblesse. Ce pape prit le nom de Clément II et couronna Henri, empereur, le jour de Noël 1046. Après celui-ci, Henri donna encore aux Romains trois autres papes (car ils lui avaient renouvelé la promesse, faite antérieurement à Olton Ier, de ne reconnaître aucun pape sans l’approbation de l’Empereur) ; c’étaient encore trois évêques d’Allemagne , mais les plus dignes et les plus distingués.
Henri crut devoir abandonner à d’autres princes les duchés qu’il possédait auparavant en Allemagne (toutefois il eut soin de choisir des gouverneurs qui n’avaient que peu de puissance, auxquels il ne donna que le nom de ducs et non les anciens privilèges qui y étaient attachés), savoir : le duché de Bavière , à Henri , de la maison de Luxembourg, et après lui à Conrad, de la maison des comtes palatins; celui de Carinthie à Welf, fils de Welf, comte de Souahe; et la Souabe à Otton, comte palatin du Rhin. La maison Welf était déjà puissante en Souabe et aurait bien désiré à cause de cela en posséder le duché; mais ce fut précisément pour celte raison que Henri plaça le comte Welf en Carinthie, ne voulant pas que son grand patrimoine se trouvât dans le duché qu’il lui donnait, que d’ailleurs il affaiblissait en distrayant les Marches de Styrie, de Carniole et d’istrie, pour les confier à un margrave. C’est ainsi qu’il disposait, suivant son
(1) Ségur ne parle pas du duel ; seulement , il dit que Henri Ier eut peur d’être arrêté prisonnier et se hâta de rentrer.
Daniel dit que dans plusieurs annales on trouve le
bon plaisir, des grandes dignités de l’Empire, tandis qu’il favorisait la succession héréditaire des petits fiefs. Ce fut lui qui donna le duché de la haute Lorraine à Albert de Longvvy , un des aïeux de l’empereur François Ier, et par conséquent un des chefs de la maison d’Autriche d’aujourd’hui.
Henri donna aussi une preuve de son courage personnel dans une entrevue qu’il eut, en 1056, avec le roi de France, Henri Ier, à Ivoi, dans les environs de Metz. Il s’éleva une contestation entre eux; car ce roi lui reprochait un manque de parole. Henri III ne répondit à ce reproche, comme il convenait, qu’en jetant son gant au roi de France; mais celui-ci se hâta de regagner les frontières la nuit suivante (t). Rien ne fit plus de plaisir aux Allemands que cette action chevaleresque de leur Empereur.
Henri revint en Saxe , à Goslar , son lieu de prédilection , dont il avait fait une charmante ville. Il ne faut pas s’étonner qu’un roi de la maison deFranconie ait choisi sa demeure dans la Saxe ; il le fit à cause des riches mines qu’il y avait près de Goslar, dans le Harz, et qui appartenaient exclusivement à l’Empereur depuis très-longtemps. Henri y fit bâtir un village , un palais, une église et des murs de fortification. Aussi pour l’exécution de tous ces travaux, les Saxons des environs furent obligés à de pénibles corvées ; c’est ce qui augmenta leur mécontentement, déjà beaucoup excité par la vue du village royal qu,e l’on construisait dans leur pays; et s’ils n’osèrent éclater sous un empereur si sévère et si fort, ils ménagèrent pour plus tard à son fils des fruits d’autant plus amers. Henri mourut tout d’un coup à Bothfeld , près de Blankembourg, au pied du Harz , où il s’était rendu pour chasser, le 5 octobre 1056, dans la force de l’âge; il était âgé de 59 ans et au milieu de grands projets pour l’avenir.
Cet empereur, avec toute sa force de caractère et sa sévérité, était très-pieux; il ne mettait jamais sa couronne sur sa tète sans s’être confessé auparavant, et sans en avoir reçu la
duel, el il raconte tout le contraire de Cohlrauch. Ce serait Henri Ier qui aurait proposé le duel , et Henri III qui aurait refusé. — On ne trouve rien dans Bouquet.
permission de son confesseur. Il se soumit aussi plus d’une fois aux pénitences de l’Église, et il se faisait donner la discipline par un prêtre. La rudesse des mœurs de ces tempslà permettait de mettre un frein à la force des passions, même par des peines corporelles.
Henri III doit aussi être nommé parmi les empereurs qui ont prouvé la culture de leur esprit par leur amour pour la science, leur prédilection pour les hommes distingués et par la recherche du perfectionnement en tout. Depuis que Wippon, le biographe de son père, dans une poésie latine qu’il lui adressa, l’eut encouragé à faire élever dans les sciences les enfants laïques des grands de son royaume, il fit paraître la plus grande sollicitude pour les écoles. Celles qui florissaient le plus sous son règne étaient celles de Liège, Lobbes, Gemhlours , Fulde, Paderborn, St.-Galle, Reichnau, etc. Ce fut dans ces deux dernières que fut élevé un des plus grands savants du temps, Hermann le Contract. Ce savant professeur était tellement estropié de naissance qu’il ne pouvait aller d’un lieu à un autre que sur une chaise à porteur, qu’il n’écrivait qu’avec la plus grande peine, et même il avait une si grande difficulté de langue , que ses élèves étaient longtemps à apprendre à le comprendre; cependant il fut si recherché, si honoré par eux, qu’ils accouraient à lui de tous les pays. Sa chronique est une des meilleures sources de l’histoire pour la première moitié du onzième siècle.
Les sciences et les arts avaient atteint, sous Henri III, un degré qui n’était déjà plus à mépriser; et s’ils perdirent beaucoup sous le long règne de Henri II , cependant le germe de ce beau développement que nous offre la maison de Hohenstaufen était alors jeté.
Henri IV. 1056 — Î10G.
A peine Henri était né, que les princes avaient déjà promis à son père de le prendre pour son successeur; malheureusement pour
l’Empire, quand l’Empereur mourut le jeune prince n’était âgé que de six ans.
Son éducation et l’administration de son empire furent d’abord confiées aux mains de son excellente mère Agnès, qui par malheur n’était pas en état de tenir les grands de l’Empire dans la dépendance, et par conséquent de compléter l’œuvre de Henri III; car au contraire, elle chercha à affermir son gouvernement en gagnant quelques-uns d’eux par sesfaveurs. C’est ainsi qu’elle donna le duché de Souabe et l’administration de la Bourgogne au comte Rodolphe de Rheinfeld, et la Bavière à Otton de Nordheim, même avec cette clause si dangereuse, que ces dignités resteraient héréditaires dans leurs familles. Henri , évêque d’Augsbourg, possédait toute sa confiance; mais il excita bientôt contre lui l’envie et la jalousie. A la tète des mécontents était Hannon, archevêque de Cologne, homme ambitieux et adroit, sombre et sévère. Ce prélat, pour avoir en son pouvoir le jeune roi et par conséquent l’administration de l’Empire, se rendit à Pâques, 1062, à Kaiserwerthe, sur le Rhin, où se trouvait alors la cour de la reine. Alors après le dîner, il persuada au jeune prince, âgé de douze ans, de venir voir un vaisseau extraordinairement beau et remarquable, qu’on venait de construire; mais à peine était-il monté dedans, que les matelots, sur un signe de l’archevêque, quittent le rivage et rament au milieu du Rhin. A celte vue l’enfant fut extrêmement effrayé et sauta tout à coup dans le fleuve, où il se serait sûrement noyé, si le comte Egbert de Brunswick ne se fût jeté après lui et ne l’eût sauvé au danger de sa propre vie. On le rassura, on lui donna beaucoup et de belles paroles , et on le conduisit ainsi à Cologne. Sa mère n’en fut pas moins effrayée qu’attristée, et voyant que les princes allemands n’avaient plus aucune confiance en elle, elle résolut de passer sa vie dans une obscure retraite et se rendit à Rome.
L’archevêque Hannon, pour ne pas trop laisser voir qu’il voulait avoir la souveraine puissance entre les mains, régla que le jeune roi résiderait successivement dans les différentes contrées d’Allemagne et que toujours l’évêque dudiocèseoù il se trouverait aurait en main la
MAISON DIS FKANCONUi.
tutelle et par conséquent l’administration de l’Empire. Il est à croire qu’au fond de son cœur, il pensait bien «à exercer la plus grande influence sur l’esprit de ce prince; mais il n’était pas homme à se concilier son affection ; il était sévère, fier et impérieux. Et comme dans les pénitences de son père, le violent Henri le Noir, il n’avait pas craint de frapper avec dureté, raconte-t-on, il se permettait aussi de traiter le fils avec d’autant moins de ménagement. Parmi les autres évêques, au contraire, se trouvait un homme tout différent; aussi ambitieux que Hannon, mais adroit et flatteur, beau de sa personne et plein d’aménité, qualités qui lui gagnèrent le jeune prince d’autant plus facilement qu’il lui laissait faire toutes ses volontés; c’était Adalbert ou Albert, archevêque de Brème. Cet homme ambitieux aurait volontiers réuni tout le nord de l’Allemagne sous une seule juridiction ecclésiastique pour se placer à sa tête comme un second pape. Déjà même il était revêtu d’une autorité qui ressemblait à celle d’un patriarche du Nord, depuis que, par son zèle infatigable pour la propagation du christianisme, il avait fait ériger quantité d’évêchés dans le pays des Slaves, par exemple à Oldenbourg, Rotzbourg et Mecklembourg (plus tard Schwerin) , et fondé des églises dans le Danemarck, la Norwége et la Suède. Il haïssait les princes temporels, parce qu’ils s’opposaient à ses projets : aussi, pour les abaisser , désirait-il rendre la puissance impériale indépendante et illimitée. Au contraire , Hannon de Cologne et tous ses partisans étaient tout à fait en opposition avec ce projet, et ils ne tendaient qu’à élever les princes d’Allemagne sur les ruines de l’Empire. Les deux partis s’attaquèrent avec passion et sans aucune réserve; de sorte que dès ce temps on peut voir un exemple des fléaux que les dissensions ont toujours apportés dans notre histoire. Hannon ayant fait un voyage à Rome et étant resté longtemps absent, Adalbert s’empara tout à fait du jeune prince. Or, pouvait-il y avoir rien de plus pernicieux pour ce jeune empereur que d’être soumis à l’influence de deux hommes si opposés. De la sévérité la plus austère, il passa tout d’un coup à la licence et à la satisfaction des sens.
Henri était aussi distingué par les qualités spirituelles que corporelles; il avait une âme de feu, une prompte décision, un esprit chevalier qu’on aurait pu tourner aux plus grandes choses. Mais alors son activité et son feu devinrent de la fureur et désir de vengeance; et la fierté de son esprit, un esprit d’orgueil et de domination; de plus, il aimait les jouissances des sens et devint ainsi négligent et indifférent pour son gouvernement. Une bonne pensée, un point de vue honorable, étaient promptement remplacés par d’autres fort mauvais qu’on lui suggérait, parce que, pendant toute sa vie, il lui manqua un principe sur lequel reposât sa conduite. Ce calme, cette modération immuable qui donnent un si beau relief à la majesté royale, il ne put jamais les conquérir. En sorte qu’on voyait se refléter sur toute sa personne la dissidence et la contradiction de ceux qui l’avaient élevé, et l’adage qui dit que la fortune est l’expression de notre âme, se trouva vérifié dans Henri IV ; car sa fortune fut aussi inégale que son âme et jusqu’au dernier moment de sa vie un mélange de grandeur et d’humiliation, d’élévation et d’abaissement, de fierté et de faiblesse.
Guerres de Henri avec les Saxons.
Adalbert avait fait passer de son âme dans celle de son élève deux profonds sentiments d’aversion : l’un contre tous les princes, et l’autre contre les princes saxons particulièrement et aussi contre toute la nation, parce qu’il avait eu de grands débats avec eux au sujet de son archevêché de Brème. Il inculqua donc au jeune roi que les princes tendaient de tous leurs efforts à l’indépendance, et surtout les Saxons, et qu’il fallait les tenir dans le devoir et de temps à autre les abaisser. Or, ces principes furent la cause de toutes les amertumes, de tous les bouleversements de son règne; car, bien que l’ambitieux Adalbert ait été éloigné de l’Empereur par les princes, sitôt qu’il eût déclaré son pupille majeur à Worms, le jour de
Pâques 10G5, cependant le jeune empereur n’oublia pas ses leçons, et dès l’année 1069, on voit l’ambitieux archevêque reparaître à la cour et exercer son ancienne influence sur son esprit et sur sa conduite.
Les Saxons reconnurent bientôt le projet du roi de rendre leur pays dépendant immédiatement de la couronne; car il passait la plus grande partie du temps à Goslar, et faisait construire et occuper par des garnisons un grand nombre de châteaux dans le llarz et la Thuringe, afin de pouvoir d’autant plus facilement tenir le peuple en bride. Bennon, qui devint ensuite évêque d’Osnabruck, le même qui déjà sous Henri III avait forcé les Saxons aux corvées pour bâtir Goslar, dirigea encore les travaux. La plus remarquable de ces forteresses était celle de Harzbourg, près Goslar, lieu favori de Henri et objet d’horreur pour les Saxons. Partout ils murmuraient; ils se plaignaient d’avoir entièrement perdu la liberté de leurs aïeux. Il courait même dans le pays un propos du roi qui, considérant la Saxe d’un de scs châteaux, aurait dit : « La Saxe est un beau pays , mais ceux qui l’habitent sont de misérables serfs. »
Deux autres raisons vinrent augmenter le mécontentement. Henri avait été fiancé, encore enfant, par son père, à Berthe, fille du margrave de Suze, en Italie, et l’avait ensuite épousée; mais il faisait son malheur, parce que l’union avait été forcée, et il cherchait à la faire rompre. Il avait donc besoin des princes ecclésiastiques pour son projet, et il voulait pardessus tout se concilier l’amitié de Sigfried, archevêque de Mayence. Mais comme il était toujours emporté en aveugle par la passion vers le but qu’il voulait saisir, il n’employait que de mauvais moyens. C’est ainsi que, pour gagner la faveur du prélat, il ordonna aux Thuringiens de payer la dime de leurs biens à l’archevêque, les y contraignit et par là se rendit les peuples doublement ennemis. Cependant les oppositions du pape empêchèrent de rien décider au sujet de la reine ; et plus tard, vaincu par la digne et noble conduite de sa femme, il revint sincèrement à elle. Depuis lors, elle partagea toujours avec fidélité sa bonne comme sa mauvaise fortune.
Quelque temps après, Henri traita le comte saxon Otton deNordheim, à qui sa mère avait donné le duché de Bavière, d’une manière tout à fait propre à exaspérer tous les grands, et surtout les Saxons. Ce duc Otton, en sa qualité d’ami de l’archevêque Hannon , était sans doute déjà pour cette raison dans l’inimitié du roi ; et il fut alors choisi par Henri pour la victime sur laquelle il voulait déverser la haine qu’il portait à tous les grands, suivant les inspirations d’Adelbert , d’autant plus que ce duc était le bras droit du peuple saxon et faisait tout son espoir. Quand donc Éginon, vraisemblablement excité à jouer ce rôle, se porta partie contre le duc et l’accusa de lui avoir parlé de tuer le roi; sur le refus d’Otlon de combattre avec lui , parce qu’il n’était pas un homme d’une naissance digne de la sienne ni bien famé, Henri le déposa de son duché de Bavière, et mit ses propriétés en Saxe à feu et à sang. Puis il donna le duché de Bavière (en 1070) au jeune Welf , fils d’Azzon, margrave d’Italie, le fondateur de la seconde maison desWelfs; car l’ancienne.famille s’était éteinte en 1055, à la mort de Welf, duc de Carinthie.
Otton de Nordheim était désormais pour la vie un redoutable ennemi de l’empereur Henri. Il se retira auprès du comte Magnus de Saxe, fils du duc Ordulf, jeune homme de famille distinguée, plein de courage et d’audace, qui fit alliance avec lui ; mais ils furent forcés tous les deux de se rendre à Henri avant d’avoir pu se préparer au combat. Au bout d’un an , le roi rendit Otton à la liberté; mais il retint Magnus en prison, à Harzbourg, parce qu’il refusait comme il l’exigeait de renoncer à ses droits sur le duché de son père, et quoique Otton s’offrit généreusement à revenir en prison pour la liberté de son ami , Henri ne voulut rien entendre; de sorte que l’on voyait clairement que le dessein du roi n’était autre que de prendre pour lui le duché de Saxe et de laisser mourir le jeune prince en prison. Tels furent les principaux motifs de cette haine profonde entre Henri et les Saxons, qui causa au roi les revers les plus tristes, et a porté les deux partis à des actions de la plus extrême fureur. Les Saxons , ayant à leur tête Olton de Nord-
MAISON DE FRANCONIE
heim , firent entre eux une grande ligue composée de tous les grands de Saxe et de Thuringe, laïques et ecclésiastiques , et entre beaucoup d’autres, Burkhard, évêque de Halberstadt, neveu de l’archevêque Hannon, qui avait puisé de son oncle toute sa haine contre la puissance impériale; c’était encore le temps où les ecclésiastiques entraient eux-mêmes en campagne et combattaient même souvent à la tête de leur armée.
Tout d’un coup, pendant que Henri était à Goslar, lorsqu’il y songeait le moins, arriva, l’an 1075, une députation des Saxons pour lui demander : « Qu’il détruisit ses châteaux dans leurpays; qu’il remit en liberté Magnus, héritier du duché de Saxe; qu’il ne séjournât pas continuellement en Saxe ; que l’ancienne constitution du pays fût remise en honneur ; que, dans le gouvernement de l’Empire , il ne suivit pas ses mauvais conseillers ; mais qu’il écoutât le conseil des états. » Ils lui déclarèrent en même temps que s’il remplissait toutes ces conditions, « il ne trouverait pas dans toute l’Allemagne un peuple plus fidèle et plus dévoué que le peuple saxon. » L’Empereur renvoya ces députés avec mépris. Mais les Saxons passèrent des menaces aux effets et accoururent devant Goslar au nombre de 60,000 hommes. Henri se sauva avec ses trésors dans la forteresse de Harzbourg, et comme ses ennemis l’y poursuivirent aussitôt, il ne s’échappa qu’en courant les plus grands dangers, à travers les montagnes du Harz : il lui fallut errer dans des lieux déserts pendant trois jours sans boire ni manger, escorté de quelques hommes seulement, conduit par un garde-chasse, et tourmenté par la crainte d’être poursuivi. Le moindre vent qui soufflait dans la cime des sapins lui faisait croire qu’il entendait les pas de ceux qui venaient après lui. Enfin, il arriva à Eschwègue sur la Werra. De là , il se rendit à Tribur sur le Rhin, et envoya alors par tout l’Empire l’ordre de se lever contre les Saxons. Les Saxons profilèrent sagement de ce temps pour détruire tous ses châteaux les uns après les autres els’emparer de l’importante citadelle de Lunebourg avec toute sa garnison; heureuse circonstance qui leur valut la délivrance de leur j duc Magnus. Car , ils exigèrent de l’Empereur I
qu’il mit Magnus en liberté, en le menaçant de punir de mort comme brigands tous ceux qui composaient celte garnison. Henri fut obligé de céder, quoique à contre-cœur , et il le laissa sortir de Harzbourg en échange de 70 cavaliers pris dans Lunebourg. Ce n’était cependant pas là le terme des humiliations de Henri.
Il fut aussi abandonné par les princes du sud de l’Allemagne et même par l’archevêque de Mayence, pour lequel il s’était fait quantité d’ennemis. Et de même que déjà auparavant Éginon s’était élevé contre Otton de Nordheim et l’avait accusé d’avoir demandé la mort du roi ; ainsi alors se leva contre Henri un chevalier, l’homme dont il se défiait le moins, Reginger, qui même était un de ses favoris , et dit : « que le roi l’avait engagé à assassiner le duc Rodolphe de Souabe et Berthold , duc de Carinthie. » Ce n’était peut-être qu’une manœuvre de ses ennemis, en représaille de celle qu’il avait faite contre Otton de Nordheim, pour exciter contre lui l’opinion publique; mais elle réussit. On se réunit aussitôt pour choisir un nouveau roi, et ce futmême l’ingrat Sigfrid, archevêque de Mayence, qui convoqua les princes à cette assemblée.
Dans ce délaissement du roi, quand tous ses amis l’abandonnaient, il n’y eut que les bourgeois de Worms qui lui restèrent fidèles ; ils lui ouvrirent leurs portes, malgré la défense de l’archevêque, lui offrirent des hommes et des armes, et par leur généreux attachement, ils relevèrent son esprit abattu autant qu’il fut en eux; car personne ne voulait lui fournir de secours. C’est à celte époque que certaines villes de l’Allemagne commencèrent à avoir une voix dans les diètes de l’Empire, et devinrent les principaux appuis de l’autorité impériale contre les princes ; tant l’activité et l’industrie avaient augmenté leur population et leur puissance. Mais les fidèles habitants de Worms ne purent pas défendre Henri contre tous les maux qui s’étaient accumulés sur sa tète. Il fut obligé, en 1074, pour ne pas perdre sa couronne, de faire une paix très-dure avec les Saxons, de leur abandonner toutes ses forteresses, même celle de Harzbourg qu’il désirait le plus de conserver. Malgré toutes les
instantes prières de l’Empereur, ce redoutable château fut renversé ; et même le peuple fut si furieux, qu’à l’insu et contre la volonté des princes, il pilla, brûla les églises et les autels, ouvrit les tombeaux de la famille royale , et dispersa les membres du frère et du jeune fils de Henri, qu’il avait perdus depuis peu de temps.
Mais les Saxons ne tardèrent pas à apprendre que, dans la bonne fortune, l’ennemi le plus redoutable est la confiance en soi-même; car il arriva pour Henri un de ces extraordinaires changements qui ont signalé tout son règne. Henri comprenant que les hommes doivent être traités autrement que ne lui avait enseigné Adalbert , et que, pour être maître d’un peuple, il ne suffit pas de bâtir quelques forteresses dans son pays, il commença à tenir avec les princes allemands une toute autre conduite qu’ auparavant. II chercha à les gagner séparément, parce que. dans leurs assemblées ils lui avaient toujours été contraires, et employa pour cela les moyens les plus convenables auprès de chacun d’eux; mais il se plaignit à tous de la honteuse et révoltante destruction de Harzbourg; et dès que l’opinion publique lui fut plus favorable, il fit publier un manifeste contre les Saxons. Cette fois-ci on obéit au premier ordre, et il eut rassemblé dans quelques instants une forte armée de chevaliers , de vassaux , qui accouraient de tous les points de l’Empire, même de la Bohème et de la Lorraine, une armée enfin comme on n’en avait pas vu depuis longtemps, tandis que, d’un autre côté, les Saxons qui n’avaient compté que sur la promptitude de leurs rassemblements, avaient été divisés entre eux par les artifices de Henri. Ils furent donc complètement taillés en pièces, en 1073 , près de Hohcnbourg, non loin de Langensalza, sur l’Unstrut. Henri poursuivit les fuyards jusqu’à Magdebourg et Halberstadt, et mil tout leur pays à feu et à sang. Sa vengeance fut terrible, comme toutes ses passions. Mais, dans l’automne de cette même année , les autres peuples vinrent s’interposer ' en faveur des vaincus, ne pouvant souffrir que ce malheureux peuple fût complètement anéanti. Henri promitla paix aux Saxons, après que les grands se furent humiliés devant lui en
présence de toute l’armée. Mais au lieu de viser à une véritable réconciliation, contradictoirement à la parole qu’il avait donnée par ses ambassadeurs, il retint dans les fers beaucoup de grands de la Saxe et donna leurs fiefs à ses propres vassaux. Cependant il laissa rentrer dans ses biens le plus dangereux de tous, Otton deNordheim , et même il l’établit comme administrateur de la Saxe. 11 fit rebâtir les châteaux détruits, entre autre Harzbourg, les tint bien approvisionnés et bien gardés par des garnisons, qui, comme antérieurement, opprimèrent le pays par leurs insolences et leurs extorsions de toute espèce. C’est ainsi qu’il semait pour l’avenir de nouveaux germes de révolte, en même temps que s’élevait contre lui, d’un autre côté, un bien plus puissant ennemi que n’étaient les Saxons, et qui devait aussi combattre avec d’autres armes qu’eux.
Henri IV et le pape Grégoire VII.
Hildebrand , qui fut plus tard Grégoire VII , était le fils d’un charpentier de Saône, ville de Toscane. Il entra dans l’état ecclésiastique, et comme il y fit paraître de très-heureuses dispositions d’esprit, il fut amené à Rome, sous le règne de Henri III, par le pape Léon IX, qui le tira du couvent de Cluny et le fit d’abord sous-diacre de l’Église romaine et ensuite chancelier. Depuis lors, ce fut lui seul qui dirigea toutes les act ions du pape , et il devint l’âme de la cour de Rome. Son but était l’élévation du pape au-dessus de tous les princes de la terre ; et c’est vers ce but qu’il a tendu toute sa vie avec tant de sagesse et de fermeté , avec tant de force et de génie, qu’il doit être rangé au nombre des hommes les plus extraordinaires de toute l’histoire de son temps. Les plus grands abus s’étaient glissés dans le haut et le bas clergé; la plupart des clercs achetaient leurs places à prix d’argent , ce qui faisait que les hommes les plus indignes parvenaient à d’importantes et de grandes fonctions. L’immoralité, les débauches , les vices de toute espèce