‹ Histoire d'Allemagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'année 1838;Chapitre 38 sur 116 · MAISON DE SOUABE OU DE IIOHENSTAUFEN · texte numérisé non relu

MAISON DE SOUABE OU DE IIOHENSTAUFEN

Conrad III. 1138-1152.

Encore cette fois-ci le choix ne tomba pas sur celui qui se croyait assuré delà couronne, c’est-à-dire qu’il ne tomba pas sur le beau-fils de Lothaire, sur le puissant duc de Bavière et de Saxe, quoiqu’il eût déjà pourtant entre ses mains les joyaux de la couronne. Mais les princes, piqués de son orgueil, choisirent, le 22 lévrier 1108, un Ilohenstaufen , Conrad, duc de Franconie , que le malheur avait rendu sage,

et à qui Frédéric, son frère aîné, l’ancien rival de Lothaire, céda alors volontiers le pas. Henri le Superbe ne voulut pas se soumettre au nouvel Empereur; alors il fut mis au ban de l’Empire ; ses deux duchés furent confisqués, la Bavière donnée au margrave d’Autriche, Léopold, frère utérin de l’Empereur, et la Saxe à Albert l’Ours de Brandebourg. Henri mourut bientôt après, laissant un fils âgé de 16 ans, qui devint ensuite si célèbre sous le nom de Henri le Lion. Albert, qui depuis la donation de l’Empereur n’avait pu encore conquérir le duché de Saxe , tant les Saxons étaient fidèles à la maison de Wclf , consentit à le lui laisser par un acte authentique, à condition que ses possessions héréditaires dans la Marche deviendraient indépendantes du duché , et elles formèrent depuis un margraviat princier.

De même, en Bavière, le comte’Welf d’Altorf, frère de Henri le Superbe, combattait toujours contre la maison d’Autriche et non sans succès. Mais ayant osé, en 1140, se mesurer avec l’empereur lui-même, auprès de Weinsbcrg, il fut complètement battu. C’est dans celte bataille qu’on entendit pour la première fois le nom de Welfs et de Gibelins comme noms de partis ; car le cri de guerre des deux côtés fut: Welfs! Weiblingen ! Après la bataille la ville de Weinsberg, assiégée déjà depuis longtemps, fut obligée de se rendre. L’empereur, irrité de la longue résistance de cette ville, avait résolu de la mettre à feu et à sang; cependant il permit aux femmes de cette ville de sortir auparavant et d’emporter avec elles leurs plus chers bijoux. Alors, au point du jour, quand les portes furent ouvertes, on vit de longues lignes de femmes qui sortaient emportant chacune sur leurs épaules, soit leur mari, soit tout autre parent qui leur était cher. Ce spectacle toucha l’empereur à un tel point qu’il pardonna non-seulement aux hommes, mais à la ville entière (î).

L’empereur Conrad allait passer en Italie pour tâcher de faire respecter comme autrefois la dignité impériale, quand arriva en Europe la nouvelle que les Infidèles menaçaient la Terre-Sainte, et que déjà ils avaientpris et pillé

(1) On trouve ce récit dans une chronique du (emps, celle de saint i'antaléon.

Édesse , ville forte qui servait de boulevard à leur frontière. Alors le pape Eugène III envoya des circulaires à tous les rois et princes, pour les exciter «à marcher au secours des Chrétiens d’Orienl. Bernard, abbé de Clairvaux, homme pieux et plein de zèle, parcourut toute l’Europe et prêcha avec tant de puissance que des milliers de guerriers se firent attacher la croix par lui ; et quand il parla devant Louis VII, roi de France, la foule de ceux qui demandèrent des croix fut si grande, que Bernard fut obligé de couper ses vêtements mêmes pour en faire de nouvelles , et que le roi même et sa femme Eléonore résolurent de faire partie de l’expédition. Ensuite Bernard se tourna vers l’Allemagne pour entraîner aussi l’empereur Conrad. Celui-ci refusa longtemps, et pour échapper à l’abbé, il le laissa à Francfort et se sauva à Spire. L’empereur en effet était très-préoccupé de tout ce qu’il y avait encore à faire dans son propre empire. Mais Bernard ne se rebuta pas; il le suivit à Spire, et là enfin , au milieu d’un de ses discours, Conrad se leva tout d’un coup, et s’écria , les larmes aux yeux : « Je reconnais les grands bienfaits que j’ai reçus de Dieu , et je ne veux pas différer plus longtemps; je suis tout prêt à le servir; car je me sens pressé par lui-même de faire cette expédition. » Le zélé prédicateur alors s’empressa de lui atlacher la croix et de lui mettre en main l’étendard qui était sur l’autel. Frédéric, neveu de l’empereur, qui fut plus tard Frédéric Ier, et même le vieux duc Welf, qui s’était réconcilié avec l’empereur, prirent aussi la croix : on rassembla une très-forte armée qui montait peut-être elle seule à soixante-dix mille hommes sous les armes.

Mais, dans les entreprises des hommes, un heureux commencement n’amène pas toujours une heureuse fin. Cette grande expédition ne fut marquée que par des malheurs. Dans l’année 1 147 , lorsque l’armée était arrêtée non loin de Constantinople, auprès d’une petite rivière, dans un pays on ne peut plus agréable , pour se refaire des fatigues de la route et célébrer la fête de la naissance de la Vierge, la rivière déborda tout d’un coup au milieu de la nuit, enflée par une grande pluie, et tout le camp lui inondé; beaucoup d’hommes et de chevaux

furent noyés. Quand ils furent en mer pour passer le détroit, de mauvais guides débarquèrent l’armée dans un pays qui venait d’être dévasté par les Turcs; de sorte que les provisions que l’on avait apportées furent bientôt consommées. D’un autre côté, les villes au pied des murs desquelles ils arrivaient, ne laissaient entrer personne. Si quelques soldats priaient alors ceux qui étaient sur la muraille de leur donner du pain et leur montraient leur argent, ceux-ci laissaient tomber une corde pour remonter d’abord l’argent et ne leur donnaient que ce qui leur faisait plaisir, souvent même ils ne donnaient rien, ou bien seulement du miel mêlé avec de la chaux. Un grand nombre moururent donc de faim et de misère, et un plus grand nombre encore par le fer de la cavalerie légère des Turcs, qui ne laissaient de repos aux Allemands ni jour ni nuit et ne s’engageaient jamais avec eux dans une bataille rangée, comme ceux-ci en avaient le plus grand désir. Ainsi Conrad , après mille dangers, n’arriva à la Terre-Sainte qu’avec le dixième de son armée. Il vit Jérusalem et les diverses stations de la croix et y fit ses dévotions ; mais ce fut là tout le fruit de son expédition ; il échoua au siège de Damas, et l’armée française ne fut pas plus heureuse. Conrad revint après deux ans d’absence et mourut bientôt après à Bamberg en 1152. Ce fut un prince valeureux, d’un cœur grand et noble et estimé de tout le monde. Il désigna pour son successeur, non son propre fils, trop jeune encore pour gouverner l’empire, mais son vaillant neveu, Frédéric de Souabe, qui avait aussi lui fait partie de la croisade; il fut élu à Francfort à l’unanimité.

Frédéric Barberousse. 1152—1190.

Ce Frédéric, le premier de son nom, fut un des plus puissants parmi les anciens empereurs ; prince à grandes idées, brave, avec une volonté de fer, une volonté qui ne plia jamais et une énergie pleine de fierté. Il avait un extérieur très-mâle, de beaux membres bien forts; des

MAISON DE SOIJABE.

boucles de cheveux blonds couvraient un Iront très-élevé et animé par des yeux vils et pénétrants. Une barbe très-blonde ornait son menton , suivant l’usage, et c’est d’elle qu’il a reçu le nom de Barberousse. Dans sa jeunesse, une fraîche rougeur et une affabilité naturelle donnaient à son visage cette douce expression qui entraîne les cœurs; mais sa démarche assurée et hère et tout le maintien de son corps montraient un prince né pour commander.

Jeune encore, il avait déjà fait des actions qui annonçaient un grand homme; de plus, du côté paternel , il appartenait aux Gibelins, et aux Welfs, du côté maternel. On espérait qu’il ferait oublier la rivalité des deux familles, et en effet une de ses premières actions en Allemagne fut en faveur des Welfs ; car, en 1152, il rendit le duché de Bavière à Henri le Lion, fils de Henri le Superbe, qui devint ainsi, comme son père, possesseur des duchés de Saxe et de Bavière à la fois, et par conséquent le plus puissant prince de l’Allemagne. Le margrave d’Autriche, nommé Jasomirgolt, qui était devenu duc de Bavière , après la mort de son frère Léopold, ne voulait cependant pas abandonner ce pays; mais, en 11 56, Frédéric le décida adonner son consentement et l’en dédommagea en séparant l’Autriche de la Bavière, dont elle était l’ancien margraviat, pour en faire un duché particulier, qu’il combla de droits et de privilèges. Ce duché fut héréditaire non pas seulement en ligne masculine, mais aussi en ligne féminine, et son duc était un des premiers princes de l’empire. Il pouvait se faire investir dans son propre pays et ne prendre part aux expéditions de l’empire que contre les Hongrois; aucune administration de la justice n’avait de valeur en Autriche sans son approbation, etc.

La réconciliation des premiers princes d’Allemagne causa une joie générale, et Frédéric compta dès lors fortement sur l’appui de son jeune ami Henri le Lion , pour ses entreprises. — Le nouvel empereur prit en main avec une égale vigueur les autres intérêts de l’empire, renversa les châteaux des chevaliers-voleurs, les lit juger et se montra partout comme le protecteur de l’ordre et de la justice parmi les peuples allemands. Aussi , un écrivain contem-

porain dit-il de lui : « Qu’il semblait avoir donné au ciel et à la terre une apparence nouvelle et pacifique. »

Les pays voisins de l’Allemagne lui fournirent aussi l’occasion de donner à la couronne impériale un nouveau lustre. — Dans la première diète qu’il tint à Mersebourg (1152), il vida un différend entre deux princes danois, Sven et Knud, au sujet du royaume de Dancmarck. Knud eut la Séeland; mais Sven eut la couronne qu’il reçut de la main même de Frédéric, à qui il rendit hommage comme vassal. — Boleslas , roi de Pologne, devait lui prêter le même hommage et il l’y contraignit par la force des armes, après une campagne en Silésie. — Il donna le litre de roi à Wladislas, duc de Bohème, à cause de sa fidélité à remplir ses devoirs de vassal dans la guerre de Pologne; car l’empereur seul pouvait donner un pareil litre. Geisa, roi de Hongrie, renouvela son hommage et remplit ses devoirs de vassal envers l’empereur, dans la deuxième expédition de Frédéric en Italie. — Dans la Bourgogne, enfin, qui était devenue presque étrangère à l’Empire, Frédéric rétablit l’ancienne influence de l’Allemagne, par son mariage avec Béatrix, héritière de la haute Bourgogne, et il apporta à sa maison cette partie de l’ancien royaume bourguignon. Tous les grands du pays prêtèrent serment de fidélité à l’Empire, et ainsi la dignité impériale s’éleva avec un nouvel éclat sous le puissant monarque qui gouvernait l’Allemagne.

Il n’y avait plus que l’Italie où l’Empire ne pouvait se faire respecter; et Frédéric ne put y rétablir complètement son autorité, même par les plus glorieux combats. Les grandes villes de ce pays , depuis le gouvernement faible et désordonné de Henri II, étaient devenues très-insolentes; ce n’était même qu’avec répugnance qu’elles se soumettaient à l’obéissance due au suzerain. Mais plus superbe et plus insolente que toutes les autres , était la capitale delà Lombardie, la puissante ville de Milan. Milan, depuis le commencement du onzième siècle, s’élevait avec tant de vigueur et d’énergie, qu’on eût dit que le génie de l’ancienne Rome s’y était réfugié. Elle soumit peu à peu plusieurs des villes voisines et affectait un mépris si insultant pour les ordres de l’em-

yUATlllKME ÉPOQUE. 911) — 1:275.

pereur qu’une fois elle déchira le sceau d’une lettre que Frédéric meme y envoyait, en 1153, et la foula aux pieds. Alors l’empereur passa les Alpes, en 1154, et, conformément à l’ancien usage des rois lombards, il tint la première grande diète dans la vallée deRoncal, sur le Pô; puis comme dans celte diète de tous côtés s’élevèrent des plaintes contre les vexations de cette ville orgueilleuse, qui ne daigna pas même répondre pour sa défense, il devint furieux et promit de tirer d’elle une sévère punition. Cependant il ne voulut pas encore celle fois entreprendre de l’assiéger, parce qu’il n’avait pas fait de préparatifs pour une si grande guerre; mais il détruisit plusieurs de ses châteaux et s’empara de deux villes alliées, Asti et Tortona.

11 se fit couronner roi de Lombardie à Pavie cl revint promptement contre Home. Là, il y avait désunion entre le pape et le peuple, qui , dans un enivrement de liberté, voulait rétablir l’ancienne république romaine, entraîné par l’audacieux Arnold de Brescia. Aucun des deux partis ne savait qui aurait la faveur de l’empereur. Le pape Adrien II s’enfuit d’abord dans un château bien fortifié, celui de Caslellana ; mais bientôt il revint dans le camp allemand, sur la parole de l’empereur qu’il y serait en sûreté. Adrien, quoiqu’il ne fût qu’un mendiant sorti d’Angleterre qui était parvenu à s’élever jusqu’à la papauté, attendit en arrivant au camp que Frédéric vint lui tenir l’étrier, comme avaient coutume de faire les empereurs ses prédécesseurs ; et comme il ne le faisait pas , les cardinaux qui accompagnaient le pape s’enfuirent à Caslellana, regardant cette négligence comme une marque de la mauvaise intention du roi. Mais Adrien, descendant de sa mule , alla se placer sur la chaire qui était préparée pour lui; et Frédéric se jeta alors à ses pieds et les baisa. Le pape reprit courage et fit des reproches à l’empereur de nelui avoir pas donné la marque de déférence qu’il lui devait; Frédéric, qui cherchait sa gloire dansles grandes actions, céda volontiers dansunesi petite circonstance, quand lesprinces lui assurèrent que Lothaire lui-même avait donné cette marque de respect au pape Innocent IL La cérémonie de la descente fut alors re-

commencée le jour suivant. L’empereur alla au-devant du pape et lui tint l’étrier; ainsi le racontent les chroniques romaines. Les écrivains allemands, au contraire, nommément Otlon de Freisingen, rapportent que l’empereur avait tenu l’étrier du pape à sa descente; mais que, par inattention, il avait tenu le droit au lieu du gauche, et qu’à cause de cela le pape lui avait refusé le baiser de paix. Et sur l’excuse de l’empereur, qui, s’accusant d’ignorance, dit que d’ailleurs il n’avait pas apporté beaucoup d’attention, parce qu’il ne s’agissait que de tenir un étrier; le pape lui répondit: « Si l’empereur fait des fautes par ignorance dans les affaires de peu d’importance, comment pourra-t-il prêter attention aux plus importantes? » L’empereur céda à la sollicitation des princes, et ils s’embrassèrent tous les deux comme amis. De là Frédéric marcha à Rome , et il y fut couronné empereur dans l’église de Saint-Pierre, le 18 juin 1155. Cependant il eut à combattre contre les Romains ; car ils ne voulaient se soumettre ni au pape , ni à l’empereur. Mais la force des armes les eut bientôt réduits à la raison.

Malgré ces guerres à tout moment recommencées avec les perfides Italiens, Frédéric avait pu revenir enfin en Allemagne. Mais bientôt s’élevèrent aussi des querelles avec le pape, qui comptant sur l’assistance de Guillaume, roi normand de Naples et de Sicile, avait écrit à l’empereur une lettre pleine de reproches; tandis que son légat , le cardinal Roland, qui fut plus tard le pape Alexandre III, tenait, dans l’assemblée même des princes, ces paroles si prétentieuses : De qui donc l'empereur tient-il l’Empire, si ce n est du pape? Alors le comte palatin Otlon de Wiltelsbach , qui portait l’épée nue devant l’empereur, voulut dans sa fureur fendre la tète du légat , parce qu’il crut l’honneur des princes allemands gravement lésé. Mais Frédéric arrêta ce mouvement de colère , en ordonnant toutefois au légat de se mettre en route pour Rome le jour même. Sur les griefs du pape, les évêques d’Allemagne répondirent: « Qu’ils avaient fait tout ce qui dépendait d’eux pour arranger les affaires le mieux possible ; mais que F empereur leur a\ait répondu d’un ton grave et assuré :

MAISON 1>L SOUAlili.

« Mous avons deux règles pour conduire noire empire ; les lois des empereurs et les bons usages de nos prédécesseurs; nous ne voulons pas cl nous ne pouvons pas laisser dépasser ces limites. Volontiers nous rendrons au pape, notre père, les hommages que nous lui devons ; mais notre couronne impériale est indépendante et nous ne la devons qu’à la munificence divine. « Qu'ils suppliaient donc instamment le saint-père de ne pas exciter davantage la colère de leur seigneur et empereur. »

Cependant, la querelle entre l’Empereur et le pape reprit de nouveau, après une réconciliation d’un moment, et continua jusqu’à la mort d’Adrien, en 1159. Depuis ce moment les affaires n’en devinrent que plus embrouillées; parce que le parti de l’Empereur choisit pour son successeur Victor III , et le parti opposé choisit Alexandre III, ce même cardinal qui avait osé tenir des paroles si insolentes à la diète. Les deux papes lancèrent leurs excommunications l’un contre l’autre, les deux partis cherchèrent à se fortifier par toute espèce de moyens.

Frédéric et les villes de Lombardie.

Guerre contre Milan. — Dès l’année 1158, l’empereur Frédéric avait préparé une nouvelle et grande expédition contre l’Italie, parce que les Milanais avaient réduit en cendre, l’année précédente , la ville de Lodi qui s’était soumise à lui. Tous les princes d’Allemagne, ceuxdeHongrie, et le nouveau roi de Bohème, s’empressèrent d’envoyer leur contingent ; de sorte qu’il eutune armée telle qu’aucun empereur n’en avait encore fait passer en Italie. Elle était forte de 100,000 hommes de pied et 15,000 chevaux. A la Pentecôte, elle partit d’Ausbourg et passa les Alpes. Presque toutes les villes du nord de l’Italie se soumirent à la vue d’une pareille puissance, et se joignirent à l’Empereur. Milan, la ville rebelle, fut mise au ban de l’Empire, et, après un siège de peu de durée, fut obligée de se soumettre à l’Empe-

reur irrité. Les Milanais parurent devant le roi dans le cortège le plus humble et le plus suppliant, et tel que les Allemands n’en avaient jamais vu. Ecclésiastiques et laïques, tous s’avancèrent au-devant de lui, nu-pieds, avec des habits de deuil. Les ecclésiastiques portaient une croix qu’ils tenaient élevée, les consuls et la noblesse tenaient une épée nue au-dessus de leur tète, et tous les autres avaient la corde au cou. Puis ils allèrent se jeter aux pieds de l’Empereur. Ce prince, qui ne voulait que leur soumission, leur pardonna; mais il leur dit: « qu’ils pouvaient maintenant reconnaître qu’il était plus facile de le vaincre par la soumission que par les armes. » Ensuite il leur fit jurer fidélité et promettre qu’ils ne gêneraient en rien les libertés des autres petites villes ; il prit trois cents otages et plaça l’aigle impériale surleur cathédrale.

Mais cette humiliation n’était qu’extérieure et un effet de la nécessité ; aussi le repentir ne dura-t-il qu’autant que la puissance de l’Empereur les effraya. Car, l’année suivante, quand il voulut, conformément aux droits de l’Empire, établir des bourgmestres dans Milan, les bourgeois se jetèrent sur son chancelier Rainald, sur Olton, comte palatin , et ses autres envoyés , avec une telle fureur, que ce ne fut qu’avec la plus grande peine qu’ils purent sauver leur vie. Sommés de se justifier, les Milanais n’apportèrent que des excuses évidemment frivoles ; et sur une deuxième et troisième sommation, ils ne reparurent plus. Alors l’Empereur mit de nouveau Milan au ban de l’Empire, et jura dans sa colère de ne pas porter une seule fois la couronne impériale qu’il n’eût fait de cette ville insolente un monceau de décombres.

Les hostilités commencèrent avec toute la fureur des guerres de ce temps-là. Les Milanais cherchèrent leur salutjusque dans l’assassinat du puissant empereur qui les menaçait : telle est l’accusation générale qui pesait sur eux. Du moins est-il certain qu’un homme extrêmement fort se jeta tout d’un coup sur lui, quand il était à faire sa prière du matin dans un lieu délicieux et retiré, sur l’Adige, et s’efforça de le jeter dans le fleuve. En luttant, ils tombèrent tous les deux par terre, et sur les

cris de l’Empereur, scs gens vinrent, au secours. L’assaillant fut lui-même précipité dans les flots. Quelque temps après, un homme âgé et masqué se glissa dans le camp avec des marchandises empoisonnées, dont le simple toucher devait donner la mort. L'Empereur averti, le fil arrêter et juger. Pendant ce temps-là son armée avait augmenté ses forces, et il commença par faire le siège de Crémone, ville alliée de Milan, qui lui refusait opiniàtrément l’obéissance ( 1160 ). Sept mois, les habitants se défendirent avec une constance admirable; mais il fallut se rendre. La ville fut rasée et les habitants furent contraints d’aller s’établir dans d’autres lieux.

Mais Frédéric ne put forcer Milan avant 1162, la troisième année delà guerre, aprèsque beaucoup de sang eût coulé des deux côtés. Sa patience était épuisée, et la grâce qu’il lui avait accordée une fois n’avait servi qu’à rendre ses habitants encore plus insolents ; il résolut donc d’épouvanter par une sévère punition l’esprit de révolte. Trois jours de suite, le premier, le troisième et le sixième de mars, les consuls, les principaux citoyens sortirent de la ville, chaque fois en plus grand nombre que la veille, et la troisième fois ils avaient tout le peuple avec eux partagé en cent sections, pour se rendre au camp de l’Empereur devant Lodi ; et ils renouvelèrent trois fois devant cette ville qu’ils avaient tant méprisée, qu’ils avaient si maltraitée , le spectacle de leur humiliation , arrivant les pieds nus, avec des croix, des épées et des cordes au cou. Le dernier jour, plus de cent drapeaux de la ville furent déposés au pied du trône impérial : ils avaient même avec eux la bannière de la ville, le carocium (i). Le grand arbre de cette bannière, avec ses feuilles de fer, fut, comme marque du plus profond respect, incliné devant l’Empereur; les princes et les évêques

(1) Sur un char de fer , s’élevait un arbre en fer, avec des feuilles en fer; au sommet de cet arbre s’élevait une grande croix, et sur la face de devant était représenté le bienheureux saint Ambroise , évêque et protecteur de Milan. Le char était rouge , les quatre paires de taureaux qui le conduisaient étaient de même couleur, ainsi que les couvertures qui les couvraient. Avant le départ, on avait dit une messe sur le char meme, et

qui étaient à côté de lui sautèrent de leurs sièges par terre dans la crainte que ce gros arbre ne les écrasât; mais Frédéric resta sans crainte et arracha la bordure du drapeau. Alors tout le peuple se jeta par terre et demanda grâce en poussant des cris de douleur. Les consuls, plus nombreux quela suite même de l’Empereur, suppliaient avec larmes pour la ville. Mais l’Empereur resta inébranlable, et après s’être fait lire par son chancelier Rainald l’acte par lequel la ville déclarait se rendre à discrétion : « Vous avez, d’après les lois, mérité la mort , leur dit-il ; cependant je vous donne la vie. Quant au sort de la ville, il sera tel, qu’à l’avenir elle ne puisse plus se rendre coupable d’un pareil crime. » Puis il partit aussitôt pour Pavie, afin d’y décider du sort de Milan, dans une nombreuse assemblée d’évêques allemands et italiens, de seigneurs et d’envoyés des villes. Tel fut l’arrêt : « Milan sera rasé, et ses habilantsl’auront abandonné dans l’espace de huit jours, pour se retirer en quatre endroits de leur territoire si tués à deux milles l’un de l’autre, où ils vivront sous la surveillance des officiers de l’Empereur. » — Milan, dans sa prospérité, s’était plu souvent à tourmenter les autres villes, Côme, Lodi, Pavie, Verceil, Novare, etc.; ces villes vinrent donc demander comme une grâce de renverser eux-mêmes les murailles de la superbe cité , et la haine leur donna de si grandes forces, qu’elles firent plus de décombres dans six jours que n’auraient pu en faire des mercenaires dans plusieurs mois. Car, bien que les maisons et les églises n’aient pas été renversées, quoi qu’en aient dit les récits exagérés qui eurent cours plus tard ; cependant les épaisses murailles, les tours de la ville furent jetées par terre, les fossés comblés, et cette ville si vivante, si magnifique, ressemblait à un vaste cimetière, après le départ de ses habitants (2). Alors l’empereur Frédéric, dans un

foute la cérémonie était une imitation de l’arche d’alliance des Israélites.

(2) De ce sac de Milan, on rapporta plusieurs reliques tirées des églises dévastées. L’archevêque Rainald apporta les os des trois mages , en grande pompe, de l’autre côté des Alpes , à Cologne. Le roi de Bohême emporta les candélabres du temple de Jérusalem , ainsi de bien d’autres.

MAISON DE SOUABE

festin splendide qu’il donna à Pavie, le jour de Pâques, remit sa couronne sur sa tète.

Confédération des villes de Lombardie. 1167. — Frédéric devait prouver au monde, par son exemple, que la fortune peut quelquefois changer pour les plus puissants monarques, et qu’aucune force ne peut l’enchainer, si ce n’est la sagesse et la modération. La punition de Milan avait été trop sévère, eton ne peutguère l’excuser, quoique ce fût alors encore un temps de barbarie et de passions violentes; de même qu’on lui reproche aussi d’avoir conduit les Milanais et le nord de l’Italie avec des lois trop acerbes et peu bienveillantes.

Ses gouverneurs opprimèrent le pays, peutêtre sans sa volonté ; mais il ne prêta pas assez d’attention aux plaintes qui lui en furent portées. En même temps, il prolongea plus qu’il ne convenait sa lutte avec le pape Alexandre dont le parti devenait de plus en plus puissant, et il eut tort de ne pas profiter de la mort du pape Victor pour se réconcilier avec Alexandre, au lieu d’établir un nouvel antipape et d’élire Pascal III. Frédéric ne remarqua pas que son adversaire, par l’enthousiasme des villes fédérées pour leur liberté et pour le parti de l’Église, se préparait une puissance invincible. Les villes de Lombardie s’unirent entre elles de plus en plus étroitement, et plusieurs même qui étaient avant ennemies de Milan quittèrent le parti de l’Empereur; parce que depuis que leur ennemi était par terre, elles sentaient de la pitié pour lui. Mais le plus dangereux ennemi de Frédéric était l’audacieux et politique pape Alexandre III , qui , après deux ans d’exil passés en France, avait réussi à gagner Rome de son côté et était rentré dans sa capitale. Frédéric ayant donc rassemblé une nouvelle armée et réglé ce qui était le plus urgent dans le nord de l’Italie, marcha contre Rome en 1167. Les Romains furent facilement battus et Rome assiégée. On combattit particulièrement autour des églises , qui furent défendues comme des citadelles; dans le feu de la bataille, des brandons jetés parles Allemands étant tombés dans l’église de Sainte-Marie, qui était tout proche de celle de Saint-Pierre, les flammes communiquèrent jusqu’à cette dernière , et c’est alors que, dans le désordre général elle fut prise

d assaut par le duc de Souabe, Frédéric. Le pape Alexandre voyant que les Romains commençaient à murmurer de son opiniâtreté, s’enfuit secrètement de la ville, déguisé en pèlerin. Trois jours après on le vit près d’une fontaine, non loin de Circello, et de là il vint à Rénévent.

Alors Frédéric se fit couronner avec sa femme lé 1er août 1167, par le pape Pascal, dans la métropole de la chrétienté. Dans le même temps, les Allemands furent attaqués d’une épidémie si terrible, qu’une grande partie de l’armée et une foule des plus nobles personnages furent emportés par la maladie. C’était un mercredi d’août que le mal commença. La chaleur était extrême et accablante ; le matin de ce même jour, le soleil était très-pur, puis survint tout à coup une grande pluie, et enfin par-dessus une chaleur bouillante. Les vapeurs qui alors s’élevèrent produisirent cette eflroyable épidémie. Les hommes étaient emportés si promptement que tel qui se levait en bonne santé le matin, pouvait le même jour tomber mort, même en marchant dans la rue; et , plus d’une fois, ceux qui enterraient les morts furent jetés avec eux dans la même fosse. On comptait parmi les morts: huit évêques, entre lesquels 1 habile chancelier de l’Empereur, Rainald , archevêque de Cologne, quatre ducs, dont le cousin même de l’Empereur , Frédéric de Rothenbourg, et Welf le plus jeune; en outre, des milliers de nobles, comtes et seigneurs. Le peuple disait publiquement « que c’était une punition de l’incendie sacrilège de l’église de Saint-Pierre. » L’Empereur fut obligé de se retirer vers Pavie, et le printemps suivant d’abandonner secrètement l’Italie , déguisé, avec une très-petite suite, comme un fugitif.

Rientôt les villes relevèrent la tète. Déjà elles avaient, cette même année 1167, presque sous les yeux de l’Empereur, pendant qu’il était campé devant Rome, fait ensemble une alliance authentique, Alors elles osèrent même rétablir les Milanais dans leur propre ville. En quelques jours les fossés, les remparts et les anciennes murailles furent restaurés; et dans l’intérieur ensuite chacun s’occupa de sa propre habitation; car l’ancienne ville était si grande et si forte, qu’après même sa deslruc-

yUATRliiMK ÉPOQUli. 919 — 1273.

lion une partie dos murailles et la plupart des maisons, avec presquetoutes les églises, étaient restées sur pied. Ainsi, comme autrefois Athènes après le pillage des Perses, Milan , avec le secours des autres villes, s’éleva plus belle et plus forte qu’auparavant. Ce ne fut pas tout, la confédération de Lombardie, pour opposer à l’Empereur un boulevard inexpugnable, bâtit une nouvelle ville dans une contrée très fertile, entourée de trois fleuves et de marais très-profonds; et, pour lui insulter et en faire honneur au pape, on l’appela Alexandrie. Dans le cours de la même année , cette ville fut peuplée de 13,000 combattants. Les plus puissantes villes firent partie de celle confédération: Venise, Milan, Vérone, Vicence, Padoue, Ferrare, Brescia, Crémone, Plaisance, Parme, Modène, Bologne, etc.

Frédéric n’était pas oisif pendant ce tempslà en Allemagne. Pendant les sept ans environ qu’il y passa, il affermit la dignité impériale, étoutfa les troubles intérieurs, nommément la grande querelle du nord de l’Allemagne, entre Henri le Lion et ses adversaires , dont on donnera les détails plus bas; en même temps il augmenta la puissance de sa maison par quantité de sages acquisitions pour ses cinq enfants, quoique encore jeunes. Henri, l’ainé, quoiqu’il n’eût que quinze ans, fut choisi pour être roi de Rome. Frédéric reçut le duché de Souabe et les terres de Welf l’Ancien , qui les avait données à l’Empereur après la mort de son fils unique. Beaucoup d’autres comtes et nobles de Souabe suivirent son exemple. Conrad, le troisième de ses enfants, hérita des possessions du duc de Rhotenbourg, mort sans enfants. A son quatrième, Otton , il attribua le gouvernement de la Bourgogne et d’Arles, et à Philippe, le plus jeune, qui était encoi'e au berceau, plusieurs biens détachés de la couronne ou des fiefs confisqués sur l’Église. Ainsi la maison de Hohenstaufen étendait de tous côtés ses racines , comme un arbre vigoureux et touffu.

Bataille de Lignano, i 176. — Frédéric tourna ensuite ses regards sur l’Italie, toujours rebelle. Cependant les princes allemands devenaient de plus eu plus difficiles à entraîner à cause de l’insalubrité du pays pour eux; il lui

fallut donc employer toute son éloquence et son infatigable activité pour rassembler une armée; et dans l’automne 1174, il y reparut pour la cinquième fois. Il assiégea la ville d’Alexandrie, qui lui fermait le passage, et resta sept mois devant ses murs, de sorte que pendant l’hiver ses troupes eurent beaucoup à souffrir des maladies, delà misère, dans un camp situé sur un sol marécageux. Cependant les villes de Lombardie avaient aussi elles-mêmes rassemblé une armée qui se mit en marche, vers Pâques 1173, pour venir délivrer la ville. L’Empereur résolut alors une dernière tentative, et fit donner un assaut le dimanche avant Pâques. Déjà les Allemands sortaient par un chemin souterrain sur la place du marché de la ville; mais la brave garnison ne perdit pas encore courage, et heureusement pour elle le chemin souterrain s’écroula; ceux qui étaient sortis furent accablés par le nombre, et les assaillants du dehors furent repoussés avec perte. Par suite, l’Empereur se vit obligé de lever le siège et de changer si promptement de position qu’il lui fallut mettre le feu à son propre camp.

On convint alors que les partis se réuniraient à Pavie pour y conclure un traité. Le cardinal d’Ostic , qui y parut au nom du pape, ne voulut pas saluer l’Empereur à cause de l’excommunication ; mais il lui témoigna son regret en lui exprimant son admiration pour ses grandes qualités. Les deux partis cependant étaient peu portés à céder quoi que ce soit de leurs prétentions. Ce qui éleva surtout le courage des Lombards, ce fut que le puissant duc Henri le Lion, sur qui l’Empereur comptait particulièrement , lui refusa son appui justement au moment des conférences. Elles furent donc rompues ; et les Lombards , choisissant l’occasion la plus favorable et placés sous la protection de la grande bannière de saint Ambroise de Milan , livrèrent à l’Empereur la bataille décisive de Lignano, 29 mai 1176. lis avaient l’avantage du nombre et de la position ; leur armée était enfermée par derrière d’un fossé, pour que la fuite devint impossible. Quand ils virent l’armée impériale sortir de son camp, ils s’avancèrent en ordre de bataille; le carocium des Milanais était au milieu , entouré de 300 jeunes gens, qui s’étaient unis à la vie à la

MAISON DE SOl'ABE.

mort pour le défendre; il y avait encore pour sa garde un bataillon de la mort, composé de 900 cavaliers, également liés entre eux par un serment à mort. La bataille commence, et bientôt une des ailes des Lombards chancelle, les rangs mêmes des Milanais sont mis en désordre. L’Empereur s’est jeté droit au milieu pour aller prendre le carocium ; la garde plie ; les Allemands redoublent de cœur, s’en emparent et foulent aux pieds tous ses drapeaux. Mais alors le bataillon de la mort se ranime et revient à la charge. Le porte-étendard de l’Empereur est renversé à ses côtés, et l’étendard lui-mèmeavec lui; cependant Frédéric combattait toujours dans un équipement éclatant, à la tète de ses troupes. Tout d’un coup il tombe avec son cheval et disparait. Alors l’épouvante et la confusion furent générales; l’armée de Frédéric essuya une défaite complète et luimème n’échappa qu’à la faveur de la nuit avec quelques leudes. Les citoyens deCôme, dans leur haine contre les Milanais à cause de leurs anciennes guerres, se firent presque tous tuer sur le champ de bataille. Deux jours l’Empereur passa pour mort , et meme l’impératrice porta son deuil. Mais il reparut à Pavie à la grande satisfaction de tous.

L’Empereur désirait maintenant la paix, et le pape Alexandre disait tout haut : <i Qu’il n’y avait rien de plus désirable pour lui-mème que d’obtenirlapaix du plus grand hérosdu monde; qu’il ne demandait qu’une chose : c’était qu’il la fit aussi avec les Lombards, et que lui-mème allait se rendre en Lombardie dans cette vue. » Les deux grands rivaux avaient appris à s’estimer mutuellement. Frédéric désirait une entrevue avec le pape et celui-ci se rendit à Venise. Son voyage ressemblait à un triomphe. On le regardait comme le sauveur de la liberté , comme le père des États italiens. Frédéric s’y rendit aussi, « et comme, suivant le récit d’un ancien historien, Dieu toucha son cœur au point de lui faire déposer tout à coup cet orgueil de lion et de le rendre doux et facile comme un agneau, il se jeta aux pieds du pape qui l’attendait sur la porte de l’église Saint- Marc, elles baisa; le pape le releva avec larmes et lui donna le baiser de paix. Et les Allemands se mirent à chanter : Gloire à toi ,

i Seigneur Dieu ! Alors l’Empereur prit le pape par la main et le conduisit dans l’église, où celuici lui donna sa bénédiction. Le jour suivant, le pape, sur la demande pressante de l’Empereur, célébra une grand’messe; et Frédéric, après avoir, comme le dernier ministre de l’Église, ouvert le chemin au saint- père à travers la foule, alla se ranger parmi les archevêques et évêques allemands et entendit dévotement la messe.

Ainsi les sentiments religieux adoucirent dans ce jour la roideur de l’Empereur sans que sa majesté en souffrit la plus petite atteinte; car, comme cette humiliation était libre de sa part, elle lui mérita l’estime de toutle monde; et comme sa conduite était équitable , sa réconciliation avec le pape fut complète et durable. Cependant on ne pouvait de suite régler tous les articles du traité avec les Lombards. Il y eut donc une suspension d’armes pour six ans. On rechercha tous les droits et toutes les sources d’où avaient pu provenir les exigences des différents partis , et les rapports des villes d’Italie avec l’Empereur et l’Empire furent de nouveau réglés ; mais il fallait du temps.

L’an 1178, l’Empereur revint en Allemagne, où il avait à régler une autre affaire toute personnelle, après s’être fait couronner roi de Bourgogne à Arles.

Henri le Lion.

Pendant que la maison deHohenstaufen avait dans la personne de l’Empereur un vaillant et actif soutien , celle des Welfs trouvait aussi dans Henri le Lion , duc de Bavière et de Saxe, un héros qui lui donnait un nouveau lustre. Car, tandis que Frédéric était occupé de ses grandes guerres contre les villes d’Italie, celui-ci étendait ses conquêtes dans le Nord par ses succès contre les Vénèdes. Henri était l’ami de jeunesse de Frédéric, et il l’égalait par son courage, par sa fermeté et par ses mœurs chevaleresques. Son extérieur aussi à lui le peignait tout entier, et la vigueur de son corps, endurci par toute espèce d’exercices

sous les armes, exprimait la fière énergie de son âme. Et, de même que Frédéric portait dans la couleur de ses cheveux et de son teint la preuve de son origine allemande, de même aussi Henri attestait par tout son extérieur que la famille des Welf était sortie du Sud. Un teint brun, des cheveux et une épaisse barbe noire, des yeux noirs animaient un beau visage, bien ouvert. — Son nom devint bientôt terrible dans le Nord. Il conquit une grande parliedu Holstein et du Mecklembourg, jusqu’en Poméranie; et comme autrefois Albert l’Ours, dans la Marche, il peupla le pays avec des paysans brabançons, flamands et allemands, et fonda des évêchés et des séminaires; plaça de tous côtés dans le pays des comtes et des juges, changea les forêts et les marais en campagnes fertiles et futainsi, tout en agrandissant sa propre puissance, le protecteur de l’agriculture dans le Nord. Lubeck, fondé en 1 \ 40, qui possédait un siège épiscopal, prit un grand développement. 11 rétablit Hambourg que les Vénèdes avaient détruit ; de sorte que ses immenses possessions s’étendaient des bords de la mer du Nord et de la mer Baltique jusque de l’autre côté du Danube, dans les montagnes du Sud, et étaient beaucoup plus grandes que les dépendances immédiates de l’Empereur ; il fonda aussi Munich en Bavière (1157).

Le but d’Henri était de réunir ses deux duchés sous une seule direction politique, et de restreindre ensuite dans tous ses domaines, autant que possible, les droits des grands, tant ecclésiastiques que laïques. Du reste on lui reproche plus d’une injustice. C’est ainsi, par exemple, que le comte Adolphe III de Holstein, qui travaillait beaucoup pour la prospérité de son pays, ayant établi des salines à Oldeslohe, Henri les détruisit en y faisant entrer de l’eau douce; parce qu’elles faisaient tort à celles qu’il avait lui-même à Lunebourg. — Comme d’ailleurs les autres princes allemands, ses voisins, étaient encore excités contre lui par la jalousie, il fit couler et placer devant son château de Brunswick un énorme lion en cuivre, pour leur faire comprendre ce qu’il avait dans la pensée. Ceux-ci comprirent son langage, et parce que chacun d’eux, pris isolément, redoutait sa puissance, ils résolurent d’arrêter

ses progrès par une grande confédération entre eux; c’étaient les archevêques de Cologne, Brême, Magdebourg ; les évêques de Ilildesheim et de Lubeck, le landgrave de Thuringe, le margrave de Brandebourg, ctquantitéde comtes et chevaliers. Mais Henri, avec la rapidité du roi des animaux dont il portait le titre, marcha contre ses ennemis, reprit Brème, mit la Thuringe à feu et à sang, ainsique l’archevêché de Magdebourg, chassa de Lubeck son évêque, Conrad, et accabla ainsi tous ses ennemis. Telles étaient les affaires du nord de l’Allemagne quand l’empereur Frédéric revint d’Italie en 1168. — Sa présence rétablit le calme et tous les partis furent obligés de se rendre chacun leurs conquêtes.

Welf était ennemi du repos; il fit ensuite un voyage dans la terre sainte, en 1172; mais à son retour de nouveaux troubles s’élevèrent, et il se porta pour adversaire contre l’Empereur; or il était redoutable. Ce prince, qui jusque-là avait été son ami , qui depuis longues années ne lui avait fait que du bien , comptait .surtout sur lui, quand après avoir levé le siège d’Alexandrie, en 1175, il rassemblait toutes ses forces pour engager une action décisive avec les Lombards. Ce fut précisément alors que Henri, que ces expéditions lointaines contrariaient, lui refusa son secours, préférant conserver ses forces pour l’agrandissement de sa propre maison. Il prétexta son âge, quoiqu’il n’eût encore que vingt-six ans, et qu’il fût plus jeune que l’empereur, et s’appuya aussi sur ses affaires qui nécessitaient sa présence dans son pays. Frédéric, espérant le gagner dans une entrevue, lui donna rendez-vous sur les frontières de l’Italie. Le duc vint, et les deux princes se rencontrèrent à Chiavenna, sur le lac de Côme. L’Empereur rappela à son ami leur alliance, leur proche parenté, son honneur, son devoir de prince; mais Henri resta inflexible. Alors l’Empereur, dans la plus grande agitation, embrassant les genoux du duc, le pria avec encore plus d’instance; tant il sentait que son secours lui était nécessaire. Henri fut louché et chercha à relever l’Empereur; mais il ne se désista pas de son refus. Là-dessus entra l’impératrice qui lui dit : « Mon cher ami, lève-toi, Dieu te viendra en aide, quand une fois tu auras puni cet

MAISON DR SOUABR.

loi

insolent (i). » L’Empereur se releva, et le duc se retira ensuite; mais Frédéric dut attribuer à son absence principalement , le malheur qu’il éprouva à Lignano. — L’Empereur ne put oublier ce refus ; et, quand après la paix de Venise, en 1178, il revint en Allemagne, et que de tous côtés il n’entendait que plaintes contre Henri, il le cita à comparaître devant une diète à Worms. Henri ne comparut pas. On lui en assigna une autre à Magdebourg, où il ne parut pas plus; et enfin, comme il ne se rendit ni à une troisième à Goslar, ni à une quatrième à Wurzbourg, l’Empereur s’établit comme juge suprême et les princes le condamnèrent à perdre toutes ses dignités et tous ses fiefs. Alors Frédéric prononça la confiscation, et ses biens furent partagés entre les autres princes. Il donna à Bernard d’Anhalt, deuxième fils d’Albert l’Ours, le duché de Saxe, mais réduit à n’ètre plus que l’ombre de ce qu’il avait été; car Frédéric avait senti le danger des trop grands duchés. La partie ouest du duché , jusqu’aux diocèses de Cologne et de Paderborn, comprenant la Marche , le Limbourg, l’Arensberg, la Westphalie, Paderborn, une partie du Ravensberg, fut donné à l’archevêque de Cologne, qui du reste ne réussit à entrer en possession que d’une partie de cette donation. Les évêques de Magdebourg, Halberstadt, Hildesheim , Paderborn , Brême , Verden et Minden , profitèrent aussi de l’occasion non-seulement de se rendre indépendants du duché ; mais aussi d’agrandir leur domaine. Ce fut le vaillant comte palatin, Otton de Wittelsbach, le fidèle compagnon de l’Empereur, qui reçut le duché de Bavière, aussi fort diminué. Les villes de Lubeck et de Ratisbonne furent déclarées villes impériales, et en Poméranie, qui alors fulréunie à l’Empire, Frédéric plaça pour ducs deux frères, Casimir et Bogislas.

Après la sentence de l’Empereur, tous les ennemis d’Henri, s’empressèrent de courir aux armes pour se faire une part dans le butin ; mais le vieux lion se défendit avec courage ; ils ne purent rien gagner sur lui et plusieurs fois même ils furent battus, jusqu’à ce que

(1) Tels sont les détails, au moins vraisemblables , de celte entrevue racontée de bien des manières.

Frédéric lui-même arrivât avec une armée. Alors le respect pour le nom de l’Empereur et la crainte que l’on avait de s’attacher à un prince mis au ban de l’Empire désarmèrent les amis du duc; il fut obligé d’abandonner ses pays héréditaires; Brunswick, sa capitale, fut assiégée; Bardevvick, une de ses places fortes, emportée; et enfin, il ne trouva même plus de sûreté derrière l’Elbe, quand la puissante ville de Lubeck se fût soumise à l’Empereur. Réduit à l’extrémité, il vint enfin, en 1181, se jeter aux pieds de l’Empereur à la diète d’Erfurt. L’humiliation d’un vieil ami et frère d’armes, dont l’orgueil était enfin brisé, arracha des larmes à Frédéric; il lui pardonna. Mais, pour donner le temps à la haine de ses ennemis de s’apaiser, il lui conseilla de quitter l’Allemagne pendant trois ans et de se retirer auprès de son beau-père le roi d’Angleterre. Ses États héréditaires de Brunswick et Lunebourg lui restèrent. Ainsi, par un arrangement admirable du sort, ce duc alla passer trois ans en exil dans un pays où sa postérité devait occuper un trône brillant. Et même sa femme, Mathilde, y mit au monde ce Guillaume, le chef de la branche de la maison de Hanovre qui règne aujourd’hui en Angleterre.

Dernières années de la vie de l’empereur Frédéric.

Ce grand exemple d’autorité donné en Allemagne ne fut pas sans influence sur les Italiens; car, quand dans l’année suivante, 1183, expirèrent les six années de trêve avec les Lombards, comme d’ailleurs l’Empereur paraissait un souverain bienveillant , ils se montrèrent très-bien disposés et signèrent la paix de Constance, qui depuis lors fut regardée comme une règle fondamentale entre l’Empereur et la haute Italie. L’Empereur y obtint de grands droits : d’établir par ses comtes deux bourgmestres choisis par les bourgeois; de renouveler leur dignité de cinq en cinq ans; d’y exercer la puissance souveraine; de tirer d’eux quelques impôts, surtout des fournitures pour son armée dans

ses expéditions en Italie; el Ions les citoyens, depuis quinze ans jusqu’à soixante, lui prêtèrent serinent de fidélité. Du reste, les bourgeois obtinrent de si grandes libertés dans l’intérieur de leurs murailles, qu’ils pouvaient y vivre conformément à leurs coutumes et à leurs lois, ou même prendre de nouvelles dispositions s’ils le jugeaient à propos; et la confédération qui existait déjà entre toutes les villes lombardes fut confirmée.

Frédéric put encore passer en Italie l’année 1184, pendant la paix. Ce fut pour la dernière fois. Et comme partout régnaient le calme et le bonheur, partout on s’efforça de lui prodiguer des marques de joie et des acclamations. Les Lombards le reçurent comme s’il n’y avait jamais eu d’inimitiés entre eux. Il fit donner à son fils Henri la couronne de fer de Lombardie, et célébra avec la plus grande pompe, à Milan , qui en avait réclamé l’honneur, le mariage de ce même Henri avec Constance, la dernière héritière des royaumes de Naples et Sicile de la famille royale normande, mariage qui donnait à la maison Hohenstaufen de nouvelles et grandes espérances; car, si la basse Italie pouvait venir en sa possession avec ce qu’elle possédait déjà dans le nord de l'Italie, presque toute la presqu’île lui serait soumise, et cette domination pourrait aussi conduire à celle de toute l’Allemagne. Telles étaient les prévisions du vieil empereur , dont le cœur était encore tout jeune pour les espérances , et bien loin dépenser que ce dernier et éclatant succès de sa belle carrière devrait être le principe de la ruine de sa maison.

Croisade de Frédéric; sa mort. 1190. — Il semble que la Providence, après avoir soulevé toute espèce de tempête contre notre héros, réservait à sa vieillesse la gloire d’une belle fin dans une entreprise sainte. Tout d’un coup était arrivée la nouvelle en Europe que Jérusalem, après la malheureuse bataille de Hittin ou Tibériade, avait été arrachée aux chrétiens par le sultan d’Égypte, Saladin. Le pape Urbain III en mourut de chagrin, et ses successeurs, Gré-

(1) Ce siège est un des plus remarquables et des plus sanglants de l’histoire. Les rois d’Angleterre et de France parurent aussi devant la ville et prirent part au siège.

goire VIII el Clément III, pressèrent instamment par leurs lettres les princes de l’Europe de marcher à la délivrance de la ville sainte.

Tous les templiers et les chevaliers de Saint- Jean l’épandus dans l’Europe, s’embarquèrent les premiers. Les Italiens se réunirent sous les ordres des archevêques de Ravennes et de Pise; de tous côtés on fit des préparatifs. Les Normands, avec toutes leurs forces; 50 vaisseaux danois et frisons; 37 de Flandre; Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre; Philippe-Auguste, roi de France et par-dessus tout l’empereur Frédéric-Barberousse, tout le monde était sur pied. L’héroïque empereur partit au mois de mai 1189 , à la tête de 150,000 hommes bien équipés. Les Grecs ayant voulu user contre lui de la même perfidie que contre Conrad III, il lespunit et ruina leursvilles. Lesultan Kilidsch Arslan de Cogni ou d’icône, en Asie Mineure, qui lui avait offert son amitié, l’ayant trahi ensuite, fut battu et perdit sa capitale. Dans toutes ces batailles, Frédéric se faisait distinguer parmi tous les autres par son héroïque vigueur; c’est ainsi qu’à travers tous les dangers, il réussit à conduire son armée sur les frontières de la Syrie; mais là était le terme de sa grande carrière. Le 10 juin 1190, quand l’armée partit de Séleucie et passait le fleuve Cydnus ou Seleph; le téméraire vieillard voulant aller rejoindre son fils Frédéric, qui conduisait l’avant-garde, et trouvant que le train allait trop lentement sur le pont, se jeta dans le fleuve avec son cheval ; mais le cours du fleuve le renversa, l’entraina, et quand on arriva à son secours, il n’avait déjà plus de vie. Il serait impossible de décrire la douleur des princes et de l’armée. La Providence, du reste, lui épargna une douleur amère; car il lui eût été trop pénible d’être témoin de l’issue malheureuse d’une si grande entreprise. L’armée allemande fut en grande partie détruite par la maladie, au siège d’Antioche, et le deuxième fils de l’Empereur, Frédéric , duc de Souabe , mourut au siège d’Acre (1) ou Ptolémaïs. Jérusalem ne put être reprise.

La ville fut prise après une longue et vigoureuse résistance ; mais la guerre et les maladies avaient tellement affaibli l’armée des croisés qu’il n’y avait plus à penser

MAISON DE SOUABE

Henri VI. 1190—1197.

Henri, l’aîné des enfants de Frédéric, qui avait été reconnu dès le vivant de son père et avait déjà eu en main l’administration de l’Empire pendant l’absence de son père, était loin de lui ressembler pour la force et la noblesse de son caractère, et la grandeur de ses pensées ; c’était au contraire un esprit étroit, souvent cruel, qui tenait son ambition pour de grands projets; toute sa passion était pour l’argent; il la laissa voir dans une occasion qui est loin de lui faire honneur. Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre, avait eu un différend avec Léopold, duc d’Autriche , dans la terre sainte, au siège d’Acre dont nous avons déjà parlé; les Allemands après la prise de la ville avaient leur quartier particulier; alors , le duc Léopold à l’égal des rois de France et d’Angleterre y avait planté la bannière allemande sur une tour; le fier Richard la fit arracher et traîner dans la boue par les Anglais. C’était pour tout le peuple allemand un affront qui méritait d être durement vengé; mais la vengeance que le duc Léopold et Henri tirèrent plus tard du roi fut bien peu noble. Richard, à son retour de la terre sainte, fut jeté parla tempête sur la côte d’Italie , près d’Aquiléja , et voulut continuer sa route à travers l’Allemagne. Mais bien qu’il fût habillé en pèlerin, il fut reconnu à Vienne à cause de ses dépenses et de l’indiscrétion de ses gens. Fait prisonnier et livré au duc qui était revenu avant lui , il fut remis par celui-ci à l’empereur Henri. Alors le pieux roi chevalier, le beau-fils d’Henri le Lion , fut tenu dans une étroite prison pendant plus d’un an à Irifels; jusqu’à ce qu’il eût comparu comme accusé, suivant toutes les formes, devant la diète de Haguenau et qu’il se fut justifié; et

à de plus grandes entreprise. Douze évêques , quarante ducs et comtes, cinq cents hommes de la haute noblesse, un grand nombre de chevaliers et une foule innombrable de peuple avaient succombé. Philippe-Auguste revint bientôt en France. Richard d’Angleterre continua la guerre avec les plus grands efforts et s’acquit la réputation du plus vaillant chevalier de son temps. Mais

même jusqu’à ce que l’Angleterre eût payé pour sa rançon un million d’écus, somme énorme pour ces temps-là. Alors seulement il fut relâché et rentra dans son royaume. A la vérité , Henri , en faisant ainsi juger Richard , agissait en conformité des droits que l’on attribuaitalors à l’Empire, droitsqui autorisaient l’Empereur à citer à son tribunal tous les rois de la chrétienté; mais la manière dont fut poursuivie cette affaire n’était pas digne d’un empereur.

Henri VI fit une paix durable avec Henri le Lion, qui à son retour d’Angleterre était devenu un nouveau sujet de guerre, et le mariage d’Henri leRoiteux, fils de ce duc avec Agnès princesse palatine , nièce de l’empereur Frédéric Ier, affermit encore la réconciliation de ces deux célèbres maisons.

Le principal but de tous ses efforts fut d’assurer à sa maison Naples et la Sicile, héritage de sa femme Constance; mais l’avarice et la cruauté qu’il fit paraître dans la poursuite de cet héritage lui aliéna de plus en plus ses nouveaux sujets et augmenta leur haine contre les Allemands. Car non-seulement il fit emporter du royaume la charge de 160 mulets en or, en argent et en bijoux des anciens rois normands, pour les faire conduire dans le château de Trifels, sur le Rhin; mais il fit crever les yeux à des grands qui s’étaient révoltés ; et pour insulter à leur malheur et aux efforts qu’ils avaient faits pour monter sur le trône et porter une couronne , il les fit asseoir dans un fauteuil de fer rouge et leur fit mettre sur la tète une couronne aussi en fer rouge. Les autres complices en furent si effrayés qu’ils se soumirent; mais celte soumission ne venait pas du cœur, et les descendants d’Henri ont payé bien chèrement sa cruauté.

Cependant il faut convenir qu’il eût dans l’idée les plus beaux projets , qui , s’ils avaient été exécutés , auraient changé toute la face de

Saladin était un adversaire sage et capable, et Richard fut enfin rappelé en Europe par les dangers de son propre royaume. Il fit la paix avec Saladin et lui laissa Jérusalem; alors il ne resta plus aux chrétiens qu’une étroite langue de terre, le long de la mer, depuis Jaffa jusqu’à Saint-Jean d’Acre.

QUATMKME ÉPOQUE. 910 — 1273.

l’Empire. Il offrait aux princes allemands de rendre leurs fiefs héréditaires, promettait de renoncer à tous les droits de l’Empereur sur les évêchés et les autres bénéfices vacants : il demandait pour ces avantages l’hérédité de la couronne impériale dans sa famille. Il promettait même de réunir Naples et la Sicile à l’Empire. Beaucoup de princes consentirent volontiers à ces propositions, qui leur parurent avantageuses; quelques-uns des plus puissants refusèrent; le pape aussi ne voulut pas y donner son consentement, et Henri se vit obligé de renvoyer l’exécution de son grand projet à des temps plus favorables. Rappelé par ses affaires dans son héritage de Sicile, il y mourut tout d’un coup, en 1 197 , à l’àge de trente-trois ans (i) , au moment où il se livrait tout entier à ses projets; car il avait même conçu la pensée d’aller conquérir l’empire grec pour préparer ainsi un succès assuré aux croisades (2).

Son fils Frédéric n’avait encore que trois ans, et les deux partis des Hohenstaufen et des Welfs se prononcèrent avec tant de force , que les premiers choisirent pour empereur Philippe, père d’Henri, et les autres Otton, deuxième fils d’Henri le Lion, prince remarquable par son courage et par sa force ; ainsi deux souverains se trouvaient à la fois en Allemagne.

Philippe deSouabe, 1197-1208, et Otton IV , 1197-1215.

Cette terrible scission fut cause que l’Allemagne fut plus de dix ans en proie aux plus grands désordres , aux rapines et aux meurtres; et ces deux princes, doués tous deux d’heureuses qualités, ne purent ni l’un ni l’autre faire le bien du pays ; tandis que tous les deux , pour gagner le pape de leur côté, firent cession d’un grand nombre de leurs droits

(1) Environ G00 ans plus tard, on a ouvert son tombeau à Païenne, et l’on a trouvé son corps très-bien conservé. Dans les traits de son visage on reconnaissait encore le caprice et la dureté.

à Innocent III , pontife habile sous lequel la puissance papale atteignit son plus haut degré. Otton IV reconnut même au pape le droit de donner l'Empire avec un plein pouvoir; et, dans une lettre qu’il lui adressa il se nomma roi des Romains par la grâce de Dieu et du pape. A cause de ces concessions et parce qu’il était Welf, Innocent le protégea de toute sa puissance; et quand Philippe eut été assassiné dans le château d’Altenbourg, auprès de Bamberg, en 1208, par Otton de Wittelsbach, neveu de celui à qui Frédéric Ier avait donné le duché de Bavière, qui voulut se venger de ce que ce prince ne lui donnait pas sa fille qu’il lui avait promise, Otton fut généralement reconnu et couronné à Rome. Mais cette amitié avec le pape ne dura pas longtemps; Otton s’aperçut qu’il avait été trop loin dans ses concessions, et qu’il ne devait pas pour son intérêt privé sacrifier tous les droits de l’Empire. Le pape lui opposa donc le jeune Frédéric, fils d’Henri, qui pendant ce temps-là avait été élevé en Sicile et dont il avait eu la tutelle depuis la mort de sa mère Constance. Frédéric se fit bientôt un gros parti, et fut couronné à Aix en 1215.

Otton, qui avait eu l’imprudence de s’allier avec Jean sans Terre contre Philippe-Auguste, ayant perdu ses forces avec ses meilleures troupes dans la malheureuse bataille de Bouvines , se vit obligé de passer les derniers jours de sa vie, abandonné et sans puissance, dans les pays héréditaires, jusqu’à sa mort en 1218.

Frédéric II. 1215-1250.

L’empereur Frédéric II, petit-fils de Frédéric, était digne de sa noble famille par ses senliments héroïques, sa volonté inflexible et l’audace de son génie, comme par sa douceur ,

(2) C’est du moins une pensée qui fut accomplie pâlies croisés conduits par Beaudoin VII, comte de Flandre, et le duc de Montferrat, en 1204. N. T.

MAISON Ï>E SOUABE

son aménité et sa majesté dont l’impression resta encore longtemps après sa mort. De plus, il recherchait la lumièrequedonnentlessciences et les arts ; il faisait même de la poésie, et on trouvait dans ses œuvres du sentiment, de la vie et de l’euphonie. Son œil perçant pénétra surtout les folies de son temps, qu’il punit souvent par une moquerie très-acérée. Il ne considérait dans tout individu que l’homme, quel qu’il fût par ailleurs , de quelque part qu’il vint, et quelle que fût sa croyance ; et si cet homme était capable, il en faisait le casqu’il méritait.

Cependant cet empereur n’a rien pu faire de grand; il fut obligé de dépenser toute son énergie dans la lutte qui s’éleva de nouveau, plus grande et plus terrible que jamais, entre le pape et l’Empire ; et l’Allemagne particulièrement n’eut guère à se louer de son empereur : parce que, plus encore que les autres Hohenstaufen, il tint ses yeux arrêtés sur l’Italie. Plus Italien qu’ Allemand par la naissance et par l’éducation, il avait, surtout à cœur son héritage du royaume des Deux-Siciles. Aussi , dans l’Allemagne ainsi négligée, les vassaux acquéraient-ils chaque jour une plus grande puissance; tandis qu’en France, la réunion de plusieurs fiefs à la couronne préparait à la puissance royale la victoire qu’elle finit par obtenir sur eux.

Trois raisons principales excitaient les papes contre Frédéric. D’abord ils ne pouvaient souffrir que ce prince possédât avec le nord de l’Italie le royaume de Naples et de Sicile; parce qu’il pouvaitainsi menacer leurs États dedeux côtés. Ensuite ils ne voulaient pas reconnaître sans restriction les grands droits que Otton leur avait concédés ; enfin , et ce qui excitait le plus leur colère, c’est que, dans la chaleur de la querelle, il lançait contre eux des sarcasmes acerbes, et cherchait à les rendre ridicules et méprisables.

Cependant ce fut une circonstance toute particulière qui donna lieu à la querelle. Frédéric, à son couronnement à Aix, s’était engagé à conduire une expédition de croisés pour la délivrance de Jérusalem , et il avait renouvelé cette promesse quand il fut couronné empereur en 1220, Mais il eut tant d’occupation dans

son héritage d’Italie, aussi bien que dans la Lombardie, dont les villes avaient repris leur insolence depuis la mort de Frédéric Ier et lui I refusaient obéissance, qu’il était toujours obligé de demander des remises au pape. Le pacifique et bienveillant Honorius III lui en accorda; car entre lui et l’Empereur , il y avait des relations d’amitié et même des inclinations de cœur. Mais le violent Grégoire IX eut bientôt renouvelé la vieille querelle entre les deux puissances, ecclésiastique et temporelle. Grégoire pressait pour la croisade. Dans l’année 1227, Frédéric, s’étant embarqué avec une flotte, revint quelques jours après, sous prétexte de maladie, et toute l’expédition fut manquée. Alors le pape s’emporta, et, sans admettre ses excuses, l’excommunia, prétendant que sa maladie n’était que feinte. Pour faire tomber toutes ces accusations par un fait, l’Empereur partit l’année suivante pour la Palestine ; mais la division n’en devint que plus forte avec le pape, qui prétendit qu’une expédition pour le service de Dieu, conduite par un excommunié, ne pouvait être qu’une mauvaise action. Et , afin que Frédéric ne pùt rien faire de grand dans la terre sainte, il envoya ordre à tous les ecclésiastiques et ordres de chevaliers qui s’y trouvaient de n’entretenir aucun rapport avec lui ; et même il fit entrer ses troupes dans les pays héréditaires de Frédéric, en Italie, et conquit une partie de l’Apulie (la Pouille).

Cependant Frédéric obtint un prompt succès dans la terre sainte. Le sultan d’Égypte, Al Kamel , soit à cause de la grande réputation dont la majesté impériale jouissait en Orient, soit par considération pour la personne même de Frédéric, soit qu’il se trouvât affaibli par des divisions domestiques, fit avec lui une suspension d’armes pour dix ans, et lui rendit Jérusalem , Bethléem et Nazareth. Alors l’Empereur entra dans la ville sainte et se rendit au tombeau ; mais le patriarche de Jérusalem et les prêtres , par soumission aux ordres du pape, ne voulurent célébrer aucun service religieux en sa présence. Il n’en fit pas moins ses dévotions et se plaça lui-même sur la tête la couronne des rois de Jérusalem ; car il avait épousé Jolanthe, fille de Jean, roi de Jérusalem, et

par conséquent acquis tous scs droits (i); puis il se hâta de revenir en Italie. Sa seule présence lui eut bientôt rendu tout ce qu’il avait perdu; le pape se vit contraint de faire la paix avec lui en 1230 et de lever l’excommunication.

Il semblait qu’un moment de calme allait maintenant reposer la vie de Frédéric; cependant une autre épreuve lui était réservée. Son propre fils Henri, qu’il avait laissé en Allemagne pour gouverner l’Empire, se révolta contre lui, vraisemblablement entraîné par l’ambition et par de mauvais conseils. Frédéric rentrait en Allemagne après quinze ans d’absence; combien, par conséquent, il dut avoir le cœur déchiré de se voir obligé de soumettre son fils par la force, de le faire prisonnier et de le conduire en prison, en Apulie, où il mourut au bout de sept ans.

A celle occasion, Frédéric tint à Mayence une grande diète de l’Empire, à laquelle assistèrent 64 princes et plusde 12,000nobles etchevalicrs. On y fit quelques lois écrites pour la paix du pays, et divers autres règlements qui prouvaient à l’Empire la grande sagesse de son souverain. Ilavaitdéjà montré avant la diète toute sa magnificence et déployé toute la richesse et le luxe des pompes de cette époque, à l’occasion de son mariage avec sa deuxième femme, Isabelle, fille du roi d’Angleterre. La royale fiancée fut reçue sur les frontières de l’Empire par une brillante escorte de chevaliers et de nobles. Par toutes les villes où elle passait, le clergé allait au-devant d’elle au son des cloches et en chantant des hymnes; et elle fut reçue dans Cologne, dont on avait pompeusement paré les rues , par dix mille bourgeois à cheval , avec des babils et des armes du plus grand éclat. Des chariots portant des orgues et ressemblant à des vaisseaux , parce qu’on avait couvert les roues et les chevaux avec des tapis de pourpre, faisaient entendredes airs harmonieux ; et toute la nuit des chœurs de jeunes filles chantèrent sous les fenêtres de la fiancée. Quatre rois, onze ducs, trente comtes et margraves, assistèrent au mariage à Worms. Frédéric chargea

(1) Ce titre de roi de Jérusalem passa de Frédéric aux rois de Naples et de Sicile.

les envoyés anglais des cadeaux les plus magnifiques; et entre autres choses précieuses et rares, il envoya au roi d’Angleterre, trois léopards qu’il avait amenés d’Orient. Il faut savoir que des léopards chargeaient l’écusson d’Angleterre.

Dès l’année suivante, il fallut que Frédéric quittât ses occupations pacifiques pour retourner en Italie, où l’appelaient des alfaires sérieuses. C’étaient les villes de Lombardie qui exigeaient sa présence; elles avaient renouvelé leur alliance et lui refusaient l’obéissance qu’il avait droit d’exiger comme empereur. Secondé de son valeureux général, le chevalier Ezelin de Romano, il conquit plusieurs villes de la confédération et battit si complètement les Milanais, en 1237, à Cor tenuova, qu’ils se seraient volontiers soumis s’il avait voulu consentir à des conditions tolérables. Mais ce prince, oubliant ce qui était arrivé à son grand-père, voulait qu’ils se rendissent à discrétion; et ces peuples qui n’avaient pas oublié, eux, les temps antérieurs, préférèrent, comme ils le disaient , mourir sous leur bouclier que de mourir par la corde, la famine et le feu. Depuis ce moment les malheurs commencent dans la vie de Frédéric; et, comme l’a dit un de nos écrivains, « il s’aliéna beaucoup de mondepar sa sévérité inexorable. » Grégoire IX, son ancien ennemi , s’éleva de nouveau contre lui , entra dans la confédération des villes, et le mit une seconde fois au ban de l’Église. Leur inimitié alla même si loin et dégénéra si hideusement en personnalité, que le pape, dans une lettre aux autres princes, comparait l’Empereur à ce monstre de l'Apocalypse qui sort de la mer, qui a la gueule remplie de blasphèmes et est de différentes couleurs comme le léopard. Frédéric répondit par un autre endroit du même livre : « Il sortit delà mer un autre cheval rouge, et le cavalier qui était dessus arracha la paix de dessus la terre, afin que les vivants s’égorgeassent les uns les autres. »

Mais, dans ce temps, une grande puissance militait en faveur du pape contre Frédéric, c’était la puissance de l’opinion publique. Le pape jeta sur l’Empereur de lourdes accusations; par exemple, de mépriser la religion et la sainte Église, et de pencher vers l’incrédu-

51 A ISO N DK SOL' A DK.

lilé des Sarrasins. Il avait employé dans la | guerre contre les villes de Lombardie dix mille | Sarrasins, et cette circonstance confirmait l’accusation du pape. En vain Frédéric assura, le plus solennellement possible, de bouche et par écrit, qu’il était un vrai chrétien et qu’il voulait vivre et mourir chrétien; en vain fit-il examiner sa religion par plusieurs évêques et donna-t-il les preuves de sa droite croyance, les inculpations du pape se répandirent déplus en plus. D’ailleurs l’esprit impertinent et mordant de Frédéric avait souvent attaqué, sans assez de respect, les choses sacrées. Sa vie non plus n’était pas pure et sans tache; elle était souillée par des excès de sensualité. Il perdit donc peu à peu sa considération, et ce fut ce qui remplit d’amertume les derniers moments de sa vie et le conduisit au tombeau.

A Grégoire IX , qui mourut presque centenaire, en 1241, succéda Innocent IV, qui fut un ennemi de l’Empereur encore plus acharné que Grégoire. Comme Frédéric était toujours puissant en Italie, et le menaçait même dans Rome, il se rendit à Gènes et de là à Lyon. Là, il renouvela, en 1243, dans une grande assemblée de l’Église , l’excommunication prononcée contre Frédéric; bien que Frédéric lui promît la paix , son amitié et satisfaction pour toutes ses plaintes , et que son envoyé, Thadée de Suessa, parla de la manière la plus forte en faveur de son maître. Le pape alla même jusqu’à prononcer la déposition de l’Empereur de tous ses États et de toutes ses dignités.

Quand les bulles d’excommunication se furent répandues en Allemagne, plusieurs des princes ecclésiastiques s’en servirent pour exciter encore davantage les esprits contre lui , et firentchoisir pour empereur à sa place, à Würzbourg, en 1246, le landgrave de Thuringe, Henri Raspon. Mais cet antagoniste ne put obtenir aucune considération et mourut dès l’année suivante. Cependant, comme Frédéric restait en Italie, embarrassé de continuelles guerres, les princes ecclésiastiques élurent un autre empereur qu’ils lui opposèrent ; ce fut le comte Guillaume de Hollande, âgédevingt ans, qui, avant de pouvoir commander des chevaliers, fut fait solennellement chevalier ; car il

n’était encore qu’éeuyer. — Le plus grand désordre régnait en Allemagne comme en Italie. « Quand l’empereur Frédéric fut mis au ban de l’Église, dit un ancien historien, les voleurs se réjouirent et se félicitèrentdu butin qui leur était offert. Les socs de charrues furent changés en glaives et les faux en lances. Personne ne marchait sans porter avec lui son briquet et sa pierre, afin de pouvoir jeter aussitôt le feu et l’incendie. >

En Italie la guerre continuait toujours sans aucune décision, surtout avec les villes de Lombardie. Les armes de l’Empereur furent à la vérité souvent heureuses , mais son génie s’affaiblissait chaque jour , et de temps en temps aussi sa fortune l’abandonna. C’est ainsi qu’en 1249, son propre fils Enzius , qu’il avait fait roi de Sicile, le plus chevaleresque et le plus beau de ses enfants, fut pris par les Polonais, dans un combat malheureux près de Fossalta. Les bourgeois, exaspérés, refusèrent toute espèce de rançon pour le fils du roi et le condamnèrent à une prison perpétuelle, dans laquelle il passa vingt-deux ans; il survécut à tous les fils et petits-fils de Frédéric , qui périrent tous par le poison , par l’épée ou par le bourreau.

Outre les cruels soucis que le malheur de son fils devait causer à l’Empereur, il lui était encore réservé, dans ses dernières années, de voir son vieil ami, Pierre Desvignes, son chancelier, à qui il avait confié les affaires les plus importantes de son empire, soupçonné et accusé d’avoir attenté à la vie de son maître par le poison. Ce qui du moins est donné comme certain par Mathieu de Paris, c’est que le médecin de Pierre offrit comme médecine à l’Empereur, une boisson empoisonnée que celui-ci refusa de prendre, parce qu’il avait conçu quelques soupçons. Le chancelier fut jeté en prison et on lui creva les yeux ; mais il se tua lui-même en se frappant la tête contre les murs. Pierre fut-il coupable; ou bien n’y eut-il contre lui que des apparences qu’il ne pu faire disparaître, c’est ce que ne permet pas de prononcer l’insuffisance des détails ; mais l’Empereur ne survécut pas longtemps à ces douloureux événements. Il mourut en 1250, entre les bras de son fils Manfred , dans le château de

FiorcnlinooudeFirenzuola, sur la Ruhr, à l’âge de cinquante six ans.

Si après avoir parcouru toutes les phases orageuses de la vie de cet empereur, nous reportons un regard sur ses belles qualités, sur tout ce que son génie a fait de beau et de grand, sur tout ce qu’il a fait pour les sciences et les lumières dans ses pays héréditaires (Naples), nous serons pénétrés d’une profonde tristesse en voyant que tout a disparu comme un fantôme fugitif et sans laisser aucune trace ; mais surtout en voyant que Frédéric a négligé de régner surles Allemands par l’amour et la confiance. Depuis Charlemagne et Alfred d’Angleterre, aucun prince n’avait montré autant d’amour et de zèle pour la civilisation que Frédéric II. Il réunit à sa cour, comme autrefois Charlemagne, les génies les plus distingués de son temps. Il laissa un grand nombre d’ouvrages grecs, surtout ceux d’Aristote, traduits par lui d’arabe en latin , et rassembla une bibliothèque très-considérable pour son temps, qu’il composa à force de recherches dans ses propres États, eten Syrie, pendant le séjour qu’il y fit ; mais il dut aussi plusieurs ouvrages à ses relations avec les princes arabes. En outre, il n’était pas jaloux de ses trésors et il les communiquait volontiers ; par exemple, il fit cadeau à l’université de Bologne, quoique cette ville fût presque continuellement son ennemie, des ouvrages d’Aristote avec un petit mot de sa part fort flatteur et fort encourageant.

Un monument remarquable de son beau génie c’est le code qu’il fit rédiger par Pierre Desvignes pour son royaume de Naples et de Sicile. Comme un grand et vrai législateur, il ne se laissa pas dominer par l’idée de vouloir faire absolument quelque chose de nouveau; mais il bâtit sur ce qu’on avait déjà, employa ce qui lui semblait bon et comme il le trouvait bon pour obtenir le but qu’il se proposait; de sorte qu’il composa ainsi un tout qui lui mit en main toute la force nécessaire pour jeter les fondements du bonheur vrai et durable de son peu-

(1) Sur le pont du Vullurne, ù Capoue, était la statue de l’empereur Frédéric II, avec beaucoup d’autres, et elle y fut conservée jusqu’au temps des dernières guerres, qu’elle fut victime du vandalisme. Cependant la tête

pie. Malheureusement, les tempêtes qui suivirent dans le dernier temps de sa vie et de l’époque suivante n’ont pas permis que ce grand œuvre obtînt tous les développements qu’il pouvait avoir.

Frédéric avait des connaissances comme peu d’hommes en ont. Il comprenait le grec, le latin, l’italien, lefrançais, l’allemand et l’arabe. Parmi les sciences , il aimait surtout celle de la nature, et un ouvrage qu’il fit sur l’art de chasser les oiseaux montre qu’il était maître en cet exercice ; car il y laisse voir la plus scrupuleuse et la plus profonde recherche, nonseulement sur le genre de vie , sur la nourriture, la maladie, la société et toute la nature des oiseaux , mais aussi sur la construction intérieure et extérieure de leur corps. Le désir de connaître l’histoire naturelle eut la plus grande influence en faveur de la médecine. Les médecins durent avant toute chose étudier l’anatomie; il leur fallut approfondir la science d’Hippocrate et de Galien, et il ne leur fut pas permis d’exercer leur art avant d’avoir reçu un témoignage honorable de la faculté de Salerne ou de Naples, et même avant d’avoir subi une épreuve devant un tribunal des hommes de l’art.

F rédéric fonda l’université de Naples en 1 224, et favorisa beaucoup l’université de Salerne. Il y eut encore dans ces deux villes, grâce à son zèle, les premières collections d’objets d’art , qui malheureusement disparurent dans la tourmente de l’époque suivante (1).

Comme de Charlemagne, on raconte de Frédéric II combien les rois de l’Orient étaient empressés pour lui, et que, pour preuve de leur amitié , ils lui envoyaient en présent les plus précieux produits des arts. C’est ainsi que le sultan d’Égypte lui fit cadeau d’une lente d’un travail admirable, dans laquelle, par des ressorts cachés , le soleil et la lune parcouraient un arc de cercle et donnaient les différentes heures du jour et de la nuit avec la plus grande exactitude.

de l’empereur a été gravée d’après cette statue sur un anneau, et c’est d’après cet anneau qu’a été fait te magnifique tableau de l’empereur dans l’histoire des Ilolienslaufen par F. de Raumer.

MAISON DE SOUABE

A la cour de l’Empereur , il y eut souvent des concours où le vainqueur était couronné, et Frédéric y brillait comme poêle. Il a même inventé plusieurs mesures de vers fort difficiles, et il les a remplies avec succès. Son grand juge étailPierre Desvignes, celui qui travailla le livre des lois et a aussi fait le plus ancien sonnet de la langue italienne. Dans ces jeux, les esprits s’excitaient, s’échauffaient de toutes leurs forces en la présence de l’Empereur, et prenaient leur essor en toute liberté.

Son mérite était si bien reconnu , qu’il voyait sans aucune jalousie les hommes les plus distingués autour lui ; ce qui d’ailleurs est la preuve d’une vraie grandeur. Ses ennemis, même les plus acharnés, n’ont pu lui refuser leur admiration pour ses grandes qualités. Son extérieur aussi inspirait et commandait le respect. Comme son grand-père, il était blond, mais il n’était pas si grand; seulement il avait une belle et forte constitution, et il était extrêmement adroit dans tous les exercices corporels. Son front, son nez, sa bouche, portaient une empreinte de finesse, de sévérité que nous admirons dans les ouvrages des Grecs, et que nous appelons à cause d’eux visages grecs; son œil exprimait la plus agréable sérénité , mais , dans les occasions sérieuses, de la gravité et de la sévérité. Aussi une douceur mélangée de sévérité fut-elle le caractère distinctif de cet empereur dans toute sa vie.

Sa mort jeta l’Italie dans le désordre et l’Allemagne dans un plus grand encore. En Allemagne, il y eut de nouveau deux empereurs, trône contre trône. Tandis que le parti ennemi des Ilohenstaufen reconnaissait et soutenait Guillaume de Hollande, ceux-ci avaient à leur tète Conrad, fils de Frédéric , déjà élu roi des Romains du vivant de son père.

Avant de raconter l’histoire de ces deux antagonistes, il sera utile de jeter un coup d’œil sur l’est et le nord-est de l’Allemagne.

Les Allemands s’étendent avec le christianisme dans le pays des Slaves. — L’Europe fut vers ce temps menacée à l’est par un ennemi terrible, aussi redoutable que l’avaient été antérieurement les Huns. C’étaient les Mongols , qui dans l’année 1206 envahirent toute l’Asie sous Schinghiskhan et sous ses fils, et péné-

trèrent jusqu’en Moravie et en Silésie. En 1241 ils gagnèrent une grande bataille à Liegnilz contre les Silésiens, commandés par Henri II, qui périt lui-même en combattant comme un vaillant chevalier, et qui , par la vigueur avec laquelle il disputa la victoire à l’ennemi , lui ôta le désir de pénétrer plus avant vers l’ouest. Ils se tournèrent alors vers la Hongrie. Ainsi Henri le Pieux sauva l’Europe par sa défaite même. Cependant une partie de sa noblesse avait succombé , Breslau avait été pillée et ses environs ravagés.

Dans ce péril, Frédéric sentit bien quel était son devoir comme premier prince chrétien , et il demanda aux autres rois, avec beaucoup d’instance, de prompts secours contre l’ennemi commun ; mais il y avait trop de désordre. Partout sa voix retentit et ne fut pas entendue. — Pour la Silésie et la Hongrie, le résultat de l’invasion des Mongols fut que quantité de paysans allemands allèrent peupler ces pays ravagés , etqu’ainsi il y eut depuis lors, dans la basse Silésie, une population plutôt allemande que slave. Il y eut encore plusieurs autres pays voisins qui, dans ce temps, furent occupés et peuplés par les Allemands ; ce sont les côtes de la mer Baltique, la Prusse, la Livonie, l’Esthonie et la Courlande. Dès la fin du douzième siècle , il y avait à Axkælle , près de Riga d’aujourd’hui , une église fondée par Meinhard , chanoine du couvent de Segcberl , qui fut bien tôt après érigée en évêché par le pape Clément III. C’est de ce point que le christianisme se répandit dans le pays. Mais bientôt la puissance temporelle vint en aide aces efforts pacifiques. La résistance des païens de Livonie porta le pape Célestin III à faire prêcher une croisade contre eux; et alors une foule d'hommes du nord de l’Allemagne se jetèrent sur ces pays. Il se forma un ordre religieux de chevaliers , sous le nom de chevaliers de l’épée ; et avec la foi chrétienne s’étendit aussi la domination de l’ordre sur la Livonie , l’Esthonie et la Courlande. Les indigènes qui survécurent aux sanglants combats de cette guerre furent soumis à une dure servitude, qui de nos jours seulement a été un peu adoucie par l’empereur Alexandre. De même en Prusse , la puissance du glaive y établissait avec le christianisme la

domination allemande. Vers l’an 1208, un moine du couvent de Kolwitz, en Poméranie, nommé Christian , passa la Vistulc et prêcha l’Évangile aux Prussiens encore païens. Mais en ayant été nommé évêque par le pape, il voulut y établir un gouvernement ecclésiastique; et alors commença contre lui une lutte dans laquelle les chevaliers de l’épée , le duc de Breslau , Henri le Barbu, et beaucoup d’autres guerriers des pays voisins, s’empressèrent de venir porter secours au nouvel évêque. Cependant il n’y eut rien de bien décidé jusqu’à ce que levêque, d’après le conseil du duc Henri , appelât l’ordre teu tonique. Ce fut l’an 1229, que le premier grand maître, Herman Salza, entra en Prusse avec 28 chevaliers au plus et 100 valets; il commença fort sagement son œuvre par bâtir des places fortes, dont la première fut Thorn, sur laVistule, qui servait de porte pour entrer dans le pays, puis Culm, Mareinverder, Elbing Braunsberg, etc... Leur domination s’étendait même déjà en Livonie, quand les chevaliers de l’épée, après une grande défaite essuyée en Lithuanie contre ces peuples, l’an 1273, vinrent encore s’unir et se confondre avec l’ordre leu tonique; et en 1253, d’après le conseil d’Ottocar, roi de Bohème, qui avait fait avec eux une croisade contre les Prussiens , ils bâtirent aussi la ville encore aujourd’hui capitaledupays qu’ils appelèrent Kœnigsberg pour en faire hommage au roi. L’heureuse position de cette ville la fit bientôt fleurir par le commerce, et les paysans se trouvèrent dans une position beaucoup plus favorable que chez leurs voisins les Livoniens; parce que leurs redevances et leurs impôts étaient plus modérés, et que l’esclavage proprement dit ne pesait que sur quelques individus, comme punition d’une défection.

Si nous ajoutons à cela toutes les émigrations qui antérieurement firent peupler les pays vé~ nèdes, le Brandebourg, le Mecklembourg et la Poméranie; et si nous considérons le nombre des villes florissantes qui furent fondées dans ce temps par des citoyens allemands , alors nous ferons tentés d’appeler le douzième et le treizième siècle , l’époque de la migration des Allemands vers le nord-est, de même qu’on a appelé le quatrième et le cinquième siècle après J. -G.,

l’époque des migrations des peuples vers le sudouest. Si nous comptons en outre ces milliers d’Allemands qui , dans le même temps, se croisèrent pour marcher sur l’Orient, tous ceux qui passèrent en Italie avec la maison des Ilohenstaufen ; alors nous serons étonnés de la grande population qui devait se trouver en Allemagne, et nous ne pourrons plus certainement appeler, avec beaucoup d’au très historiens une époque où il y a tant de vie, une époque de misère, de servitude et de désolation.

Si alors l’empereur Frédéric avait bien connu la force de l’Allemagne, et s’il avait su la rendre encore plus puissante par l’union, il aurait pu réunir à l’empire d’Allemagne tout l’est et le nord de l’Europe. Mais il avait ses vues uniquement tournées sur l’Italie et il y consomma ses forces sans aucun fruit.

Guillaume de Hollande, 1247—1256, et Conrad IV, 1250-1254.

Cependant Conrad était plus occupé de ses pays héréditaires que de l’Allemagne. Il passa en Italie dès l’année 1251, laissant en Allemagne sa femme, qui l’année suivante mit au monde le malheureux Conradin. Conrad, mis au ban de l’Église, comme son père, conquit cependant Naples; mais il rendit les habitants ses plus irréconciliables ennemis, en faisant mettre une bride au cheval qui se trouvait sur la place publique et qui était l’emblème de la ville. Il mourut quelques années après, en 1254, et quelques instants avant sa mort, il disait : « Malheureux que je suis, pourquoi mes parents ne m’ont-ils mis au monde que pour m’exposer à tant de maux. L’Église , qui aurait dû avoir pour mon père et pour moi un cœur maternel, n’a été qu’une marâtre; et cet empire, qui a toujours été florissant depuis la naissance de Jésus-Christ jusqu’à nos jours, tombe maintenant et tend à sa ruine. » — U avait prédit trop vrai pour sa famille, et il fut le dernier roi des Hohcnstaufen. Frédéric II avait laissé à la vérité un deuxième fils, Henri, de son mariage avec Isabelle, un troisième,

MAISON DU SOUAIiE.

Manfred, de Blanka qu’il avait prise en Italie, et deux petits-fils de son malheureux aîné, Henri ; mais ils moururent tous à la fleur de l’àgc, presque dans le même temps; de sorte qu’à la mort de Conrad IV il ne restait de toute la famille des Hohenstaufen que le malheureux Conradin et son frère Manfred. Nous verrons le sort de ces deux princes dans le chapitre suivant.

Le roi Guillaume ne vécut que quelques années après Conrad , et même si peu considéré qu’un simple bourgeois à Utrecht osa lui jeter une pierre dans la rue, et que sa femme fut pillée sur la grande route par un gentilhomme. En 1256, ayant voulu marcher contre les Frisons, la glace se brisa sous lui, tandis qu’il traversait des marais près de Medenblick ; et il y resta enfoncé avec son cheval. C’est là qu’il futtué par les Frisons, bien qu’il leur offrit une grosse somme d’argent pour sauver sa vie. Après sa mort, les désordres furent encore plus grands qu’ils n’avaient été auparavant.

L’Interrègne. 1256—1273.

Après la mort de Conrad IV et de Guillaume de Hollande, aucun prince allemand ne voulait accepter la couronne impériale; si ce n’est peut-être Ottocar, roi de Bohême, dont on n’était pas très-désireux. Chacun d’eux aimait bien mieux s’occuper à fortifier et agrandir ses pays héréditaires que de prendre sur soi la charge de rétablir l’ordre et la paix dans ces contrées devenues presque barbares , et de renoncer à tous ses intérêts pour consacrer toutes ses forces au bien général. Alors les princes électeurs conçurent l’idée indigne de prendre un étranger pour empereur. Encore ne furentils pas d’accord sur le choix; les uns élurent un Anglais, le comte Édouard de Cornouailles, frère du roi Henri III ; et les autres prirent en Espagne Alphonse, roi de Castille, qu’on appelait le Sage à cause de ses grandes connaissances astronomiques, mais qui ne savait pas même gouverner son propre royaume. Tous les

deux avaient offert beaucoup d’argent aux électeurs, et Richard vint, dit-on, en Allemagne avec trente-deux voitures attelées chacune de huit chevaux; déplus il apporta un tonneau qui contenait trois muids remplis de sterlings (il possédait dansleCornouailles de riches mines d’étain, les seules danslc monde alors ; et c’est pour cela qu’il était si riche ) ; avec de pareilles armes il eut bientôt conquis les cœurs, et fut solennellement sacré à Aix. Il revint bientôt après en Angleterre, accompagné d’un grand nombre d’Allemands les plus distingués. Mais en Angleterre, où l’orgueil national est poussé jusqu’au ridicule, il ne fut pas traité autrement qu’un autre grand personnage du pays. Les Allemands qui l’accompagnaient en furent si molestés, qu’ils revinrent aussitôt par mécontentement. Richard passa encore trois fois en Allemagne depuis ce moment, mais chaque fois pour peu de temps. Quant à Alphonse, il n’y vint jamais. Le désordre et la violence pouvaient donc facilement, dans une pareille époque, étendre leurs ravages de jour en jour; les petits princes, les comtes, les chevaliers et les villes étaient continuellement en guerre les uns contre les autres; de sorte que les hommes désireux de la justice et de la tranquillité soupiraient de toute leur âme après un empereur qui pût les protéger et les mettre à couvert.

Conrad de Souabe, fils de l’empereur Conrad IV, le dernier rejeton de la famille des Hohenstaufen, fut dans ce temps victime du sort le plus triste. Il fut appelé Conradin ou le jeune Conrad, surnom que lui avaient donné les Italiens, parce qu’il succomba encore dans l’àge tendre. Ce jeune prince, après la mort de son père, avait été élevé en Bavière, et plus tard en Souabe, où il possédait encore quelques petites propriétés; tandis que son oncle Manfred, d’abord en qualité de régent, et plus tard avec le titre même de roi, administrait ses États héréditaires de Naples et de Sicile. Cependant le duc d’Anjou, appelé parle pape Clément IV, l’ennemi irréconciliable des Iiohenstaufen, s’était mis en route en 1265, accompagné d’une nombreuse suite de chevaliers français, trop heureux de trouver celte occasion de faire du butin. Le roi Manfred, qui avait eu

le malheur de perdre par une tcmpêle sa flolle avec laquelle il voulait prévenir le débarquement des Français, ayant été battu à Bénévent, le 20 février 1200, par la trahison d’une partie de ses vassaux qui l’abandonnèrent, préféra une mort héroïque à une vie ignominieuse passée dans la captivité ; il se précipita donc au milieu des ennemis et y trouva la mort. Ses enfants furent jetés dans les fers jusqu’à la fin de leurs jours.

Quand le jeune Conrad fut plus grand, quand il put penser à ces beaux pays qui lui appartenaient et dont une seule ville était plus riche que toutes ses possessions en Allemagne, il sentit revivre en lui toute l’audace de ses aïeux et il résolut de chasser le ravisseur de son héritage. Il partit en 1208 avec son jeune ami le prince Frédéric de Bade; de fidèles chevaliers allemands l’accompagnèrent, et les nombreux partisans des Gibelins en Italie accoururent en foule auprès de lui. Les Romains , malgré le pape Clément qui avait appelé les Français, le conduisirent en triomphe dans leur ville; mais bientôt son adversaire se présenta à sa rencontre à la tête d’une puissante armée dans la basse Italie, auprès de Tagliacozzo. La fortune se déclara d’abord en sa faveur, l’ennemi fut mis en fuite; mais, dans la poursuite, son armée se mit en désordre et se hâta trop de piller le camp des partisans de Charles; car en ce moment survint l’arrière-garde française, qui tomba sur les pillards. Son armée fut tout entière taillée en pièce, et Conrad s’enfuit avec .son ami Frédéric vers la mer, après avoir longtemps combattu comme un vaillant chevalier. Déjà ils avaient monté un vaisseau à Astura pour fuir à Dise, quand ils furent atteints, faits prisonniers et amenés à Charles d’Anjou. Et telle fut l’impudence, la perfidie et la cruauté de Charles qu’il traita le jeune Conradin de révolté, se disant lui-même le roi légitime, et fit décapiter les deux princes âgés de 10 ans, sur la place du marché à Naples, le 28 octobre 1208 (î).

Avec le malheureux Conradin finit la puissante maison des Hohenstaufen ; et ces posses-

(1) Conradin, avant d’être exécuté, avait cédé ses droits à Constance, fille de Manfred , et c’est elle qui a vengé les Hohenstaufen ; car, en qualité de femme de

sions mêmes que Frédéric Ier avait pensé devoir élever sa maison au plus haut degré de gloire, lurent la cause de sa ruine. Ses biens en Souabe furent tellement morcelés, qu’il n’y eut presque pas de pays en Allemagne qui eût autant de maîtres que celui-ci. Le duché n’ayant pas été rétabli , les états du pays dépendirent depuis lors immédiatement de l’Empire. Non-seulement les évêques, les comtes et les grands seigneurs, mais la petite noblesse, les villes, les couvents , même de simples paysans auparavant vassaux et sujets du duc, devinrent alors libres ; cependant ils n’avaient pas cette franchise isolément, comme les grands seigneurs, ce n’était que le corps entier des états de Souabe dont ils étaient membres qui en jouissait. L’Empereur en tirait de grands revenus, et l’administration de ces possessions impériales fut confiée à des intendants ; de sorte que désormais en Souabe , au lieu de ducs , il n’y eut plus que des intendants impériaux. Le duché de Souabe contenait l’Helvétie ou la Suisse , l’Alsace et la Souabe, qui furent divisées en cantons. Ces dispositions furent prises sous le régne suivant , celui de l’empereur Rodolphe.

Fin des anciens duchés el commencement de la polygarchie en Allemagne.

Le sort du duché de Souabe nous reporte naturellement aux graves circonstances qui ont amené, particulièrement dans l’intérieur de l’Allemagne, la ruine des duchés primitifs. Les commencements remontent, comme nous l’avons déjà vu, à la déposition de Henri le Lion, i 180. Si les bornes de celle histoire et son plan ne permettent pas de suivre toutes les maisons princières qui sont sorties des ruines des anciens duchés, nous pouvons du moins jeter un coup d’œil général sur ces événements au moment où ils se présentent.

Pierre d’Aragon, elle a favorisé l’horrible complot connu sous le nom de Vêpres Siciliennes , par lequel Charles d’Anjou futchassé de Sicile en 1282.

MAISON DE SOUADE.

1. Le duché de Saxe avait déjà perdu l'important margraviat de Brandebourg, qui avait été donné à Albert l’Ours. Ce margrave reçut tous les droits d’un duc en temps de guerre et de plus celui d’électeur, en sa qualité d’archichambellan. 11 est vrai que son lîls Bernard réunit après lui le duché de Saxe; mais il n’eut qu’un territoire sans importance, encore fut-il divisé en deux parties entre les deux maisons qui se formèrent: celle de Lauenbourg et celle de Wittenberg , qui se disputèrent longtemps la jouissance de la charge de grand-maréchal. La querelle ne fut vidée que sous Charles IV en faveur de la branche de Wittenberg.

L’autorité ducale de l’archevêque de Cologne dans l’ouest de la Saxe ne put non plus recouvrer son importance. Les seigneurs de sa juridiction se rendirent successivement indépendants, comme l’exemple en avait été donné, principalement par les princes ecclésiastiques de l’ancien duché. En outre, l’archevêque de Brême devint possesseur du comté de Stade; dans le Ditmarsch, les paysans formèrent euxmêmes la principale autorité du pays ; le comte d’Oldenbourg refusa de faire partie du duché; l’importante ville de Lubeck fut déclarée ville libre impériale, par Frédéric II, et à la célèbre diète de Mayence, en 1233, l’Empereur ayant donné à la maison Welf une nouvelle puissance en rendant les duchés de Brunswick et de Lunebourg, l’héritage d’Otton l’Enfant, immédiats de l’Empire , cette puissante famille ne voulut plus reconnaître aucun droit sur elle à la maison de Saxe-Anhalt. La Thuringe en avait été détachée déjà depuis longtemps; elle avait eu des comtes particuliers depuis que la maison de Saxe était parvenue à l’Empire, je veux parler du nord et du sud de la Thuringe, qui appartinrent ensuite au vaillant margrave Ekkard de Meissen. Sous les llohenstaufen, le margraviat fut remplacé par un landgraviat. Les landgraves résidaient à Eisenach et dans le château deWartbourg. Leur puissance s’étendit, moyennant quelques acquisitions allodiales , sur la Hesse et les villes de Munden, Cassel, Marbourg, etc., et même jusqu’aux bords du Rhin. Telle était la puissance du landgrave de Thuringe, Louis V, l’époux de sainte Élisabeth, au commencement du treizième siècle. Avec Henri

Raspon , qui mourut sans enfants, s’éteignit la ligne masculine de la maison de Thuringe. La ligne féminine se disputa son héritage, et deux descendants se firent la guerre pendant sept ans; enfin, en 1264, le fief de Thuringe fut attribué à Olton l'illustre de Meissen; mais les biens allodiaux, et surtout la Hesse, échurent à un autre Henri, fils de Sophie, douairière de Brabant; Henri de Meissen est la souche de la maison de Saxe actuelle , et Henri de Hesse , celle de la maison du landgrave de Hesse.

Dans le nord de l’Allemagne , les comtes de Holstein avaient des comtés immédiats; le Mecklembourg , qui appartenait aux comtes de Schéwrin pour une partie, et pour l’autre à des princes Obolrites , était devenu fief immédiat de l’Empire , de même que le duché de Poméranie.

2. Le duché de Bavière , quand il passa de la maison des Welfs à celle de Wittelsbach, n’avait plus que le nom de l’ancien duché. Déjà sous les empereurs saxons, la Carinthie, l’Autriche et la Styrie , depuis 1136 , étaient séparées de la Bavière. Olton de Wittelsbach gouverna son duché avec plus de vigueur à la vérité que Bernard de Saxe ; mais les évêques n’en échappèrent pas moins à sa suzeraineté ; Ratisbonne devint ville impériale; et au sud de la Bavière , le comte d’Andeclis, en sa qualité d’héritier de la maison des comtes de Dachau, hérita du litre de duc de Méran , que cette maison avait pris d’une langue de terre sur les côtes de Dalmatie , l’étendit à toutes ses propriétés de Franconie, et réclama pour cette raison son indépendance. En 1248 s’éteignit aussi la maison d’Andeelis. Une grande partie de ses possessions passa à une maison de Souabe, celle des llohenzollern , aux burgraves de Nuremberg ; et elles servirent de commencement aux duchés d’Ansbach et de Baireuth.

Cependant la maison de Wittelsbach , outre l’acquisition du duché de Bavière , en fit encore une autre extrêmement importante, celle du comté palatin du Rhin, 1227, par le mariage d’Otton l’illustre avec la palatine héritière de la maison Welf. Mais cette puissance s’évanouit encore par le morcellement, après la mort de Louis le Sévère, en 1292. Son fils aîné,

Rodolphe, reçut le palatinat du Rhin, et Louis, le plus jeune , reçut le duché. Le comte palatin du Rhin possédait le titre de grand écuyer tranchant, et par conséquent la première voix au collège électoral des princes laïques. La Bavière disputa à la Bohème la fonction d’archi-échanson qu’Henri le Lion et son père, qui possédaient deux duchés, avaient été obligés d’abandonner, et qui plus tard fut perdue pour toujours.

L’archi-oflice tombait peu à peu au pouvoir de ceux qui avaient le droit d’élection , depuis que l’institution primitive qui appelait les principales souches des peuples de l’Empire à y prendre part avait changé. A l’élection d’Otton Ier il se trouvait cinq peuples principaux : Lorrains, Francs, Souabes , Bavarois et Saxons. Quand Olton de Saxe eut été choisi, les quatre autres peuples s’arrogèrent lès fonctions d’archi chancelier, archi - échanson , grand écuyer tranchant, grand maréchal. Au moment de l’élection d’Otton III, le partage n’est déjà plus le même. A l’élection de Conrad II paraissent sept peuples ; parce que la Lorraine était partagée en deux parties, et que la Carinthie avait été adjointe. Mais à celle de Lothaire de Saxe , les Lorrains et les Carinthiens ne paraissent plus ; parce que ceux-ci s’étaient détachés de l’Empire et que les autres ne se trouvèrent qu’un instant avec les principaux peuples. Dans les premiers temps , les ducs n’avaient point ce droit électif, si positif et si exclusif. Tous les princes, toute la foule même prenait part à la nomination du roi ; successivement , à mesure que l’élection prit une forme plus déterminée, le droit électif se trouva de plus en plus lié à l’archi-oflice et passa même à d’autres princes avec la dignité.

Ainsi Conrad III dédommagea le margrave Albert l’Ours de la perte du duché de Saxe par l’abandon en sa faveur de la charge d’archichancelier qu’il possédait en qualité de Hohenstaufen ; et les Ilohcnstaufen au contraire reçurent la charge de grand écuyer tranchant , quand les restes du duché de Franconie passèrent à leur maison. Cette fonction fut alors attachée au palatinat du Rhin; et de même qu’anciennement le duc de Franconie avait été le premier parmi les princes laïques , ainsi le

comte palatin eut la première voix des princes laïques. Nous avons vu plus haut comment la dignité d’archi -échanson était passée des Welfs à la maison de Bohême; quant à celle d’archi-maréchal , elle resta constamment dans la maison de Saxe. La voix de la Bohème fut longtemps contestée, parce que les Allemands ne voulaient pas reconnaître un droit électif à un prince slave; et c’est pour cela qu’au temps où nous en sommes , le collège n’avait proprement que six voix : trois voix ecclésiastiques , celles des archevêques de Mayence , de Trêves et de Cologne, qui, protégés par l’influence des papes, avaient su s’élever ainsi au premier degré de l’Empire ; et trois voix laïques, celles des ducs de Saxe, de Brandebourg et du Palatinat.

Jetons maintenant un coup d’œil sur les autres duchés.

3. En Souabe , nous avons vu qu’à la chute des Hohenstaufen tous leurs droits disparurent ; leurs riches propriétés avaient été dissipées dans les derniers temps, et Conradin, au moment de son expédition d’Italie, abandonna le reste de ses possessions à la maison de Bavière. Alors on se demande naturellement quel était donc désormais en Souabe le personnage le plus important. C’était le comte de Wurtemberg, qui avait déjà choisi sa résidence à Stutlgard. Plus tard les riches comtes de Bade , sortis de la maison de Hochberg , acquirent le Brisgau de la maison Zæhringienne. C’était le commencement de la famille de Bade. Une autre portion de l’héritage de Zæhringen, qui se trouvait en Suisse, échut aux comtes de Kybourg , et après eux aux comtes de Habsbourg, qui lui durent leur importance. Nous avons déjà dit un mot plus haut des comtes de Hohenzollern , burgraves de Nuremberg.

4. En Franconie, le duché n’existait plus depuis l’extinction de la maison salique ; il avait été partagé entre les seigneurs tant ecclésiastiques que laïques ; car les Hohenstaufen , que l’on a appelés ducs de Franconie , n’avaient point l’autorité des anciens ducs : seulement, comme ils étaient les plus puissants seigneurs de Franconie et propriétaires du comté palatin , ils jouirent d’une partie de l’autorité ducale ; dans ce sens que des comtes et des

MAISON DE SOUABE

chevaliers qui dépendaient d’eux comme vassaux, reconnurent leur autorité comme celle des anciens ducs. A la Gn de cette époque, outre les puissants comtes palatins sur le Rhin, on trouve dans l’ancien pays de Franconieles landgraves de Hesse, qui en possédaient une partie, les comtes de Nassau, l’évèque de Wurzbourg et d’autres.

Le titre de comte palatin disparait en Allemagne, il ne reste que les comtes palatins du Rhin ; celui de burgrave au contraire commence à paraître et prend son rang immédiatement au-dessous de celui de roi.

S. Quant à ce qui regarde la Lorraine , elle se divise en deux. La haute Lorraine vint sous les comtes d’Alsace ; et la basse Lorraine échut aux comtes de Louvain ; mais ils n’avaient pas toute la Lorraine , et pour celte raison ils étaient aussi appelés comtes de Brabant, beaucoup d’autres comtes s’étaient aussi rendus immédiats ; tels que ceux de Hollande , de Séelande, de Frise, de Juliers, de Clèves, de Gueldres, de Luxembourg, etc.

Tous les princes commencent à se regarder comme vassaux non-seulement pour les pays dont ils n’avaient que l’administration, mais même pour leurs pays héréditaires , qu’ils gouvernaient en leur propre nom. La vassalité reçoit un autre sens; et ce n’est plus pour sa propriété, mais pour sa dignité que le prince est tenu à l’hommage par l’investiture. Comme d’ailleurs les princes s’étaient élevés à la souveraineté dans leurs pays , quoiqu’ils n’en prissent pas le titre, tous les souverains dans le pays étaient donc vassaux.

Comptons maintenant tous les États qui se trouvaient dans l’Empire, bien qu’on ne puisse guère les donner exactement , à cause de la confusion qui se trouve dans les dépendances de quelques-uns d’entre eux.

L’empire d’Allemagne comptait à cette époque six archevêchés. Celui de Mayence, le plus considérable , qui avait quatorze évêchés sous sa juridiction : Worms , Spire , Strasbourg , Constance , Coire , Ausbourg , Eichstadt , Wurtzbourg, Olmutz, Prague, Halberstadt , Hildesheim , Paderborn et Verden; celui de Cologne, cinq évêchés: Liège, Utrecht, Munster , Paderborn et Minden ; Trêves, trois évê-

chés : Metz, Toul et Verdun; Magdebourg, cinq évêchés : Brandebourg, Havelbcrg, Naumbourg , Mersebourg et Meisscn ; Brème , trois évêchés : Oldenbourg plus tard Lubeck , Mecklembourg plus tard Schwérin et Ratzbourg ; enûn Salzbourg , cinq évêchés : Ratisbonne , Passau , Freisingen, Rrixen et Gurk. Il y avait en outre , Bamberg , qui relevait du pape immédiatement , et Cambrai , de l’archevêché de Reims. Il y avait donc en tout trente-sept évêchés et six archevêchés. De plus, il y avait bien soixante-dix prélats, abbés ou abbesses et trois ordres religieux , et par conséquent plus de cent États ecclésiastiques.

Les États laïques étaient : quatre électeurs , si nous comptons celui de Bohême, parmi lesquels un roi, un duc, un comte palatin et un margrave ; six grands-ducs : ceux de Bavière, d’Autriche, de Carinthie, de Brunswick, de Lorraine, deBrabant-Limbourg; environ trente comtes avec le titre de princes, parmi lesquels les uns avaient le titre de duc , les autres de margrave, landgrave, burgrave; environ soixante villes impériales , dont plusieurs cependant n’avaient pas tous les droits de ville impériale. En tout, environ cent États laïques: enfin plus de deux cents membres de l’Empire tant ecclésiastiques que laïques.

Du reste , la juridiction de l’Empire avait perdu sur certains points à la fin de l’interrègne; par exemple, elle n’avait plus sa suzeraineté sur le Danemarck , la Hongrie et la Pologne ; la Bourgogne s’était en grande partie séparée ; la couronne de Lombardie fut détachée pendant l’interrègne, et celle impériale même fut tout à fait déconsidérée. La Prusse seulement lui avait été rattachée.

C’est ici le moment de s’arrêter un peu pour jeter un coup d’œil sur les traits principaux du moyen âge; car tout ce qu’on a dit de bien et de mal sur le caractère barbare et pourtant admirable de celte époque se rapportera parfaitement au moment auquel nous sommes arrivés.

LE MOYEN AGE

LE MOYEN AGE

La Noblesse et la Chevalerie.

On a aussi appelé le moyen âge le temps de la chevalerie; et en cflél, c’est elle qui donna à cette époque son [dus grand éclat. Après que le système féodal se fut répandu sur toute l’Allemagne, comme nous l’avons déjà montré, la noblesse prit sa place à la tète de la nation. Ce fut elle qui avec ses gens se chargea principalement des guerres; elle ne combattait qu’à cheval et couverte d’une pesante armure de fer; mais le guerrier était si bien exercé avec elle depuis l’enfance, qu’il pouvait , malgré ce fardeau, remuer ses membres avec aisance et vigueur. Un cavalier ainsi équipé était infiniment supérieur à celui qui servait à pied et était mal armé. Aussi, bientôt ne compta-l-on plus une armée que par le nombre de ses cavaliers. Pour conserver un pareil privilège, la noblesse avait besoin d’une éducation tout à fait guerrière. « Les enfants qui naissent pages, dit un ancien écrivain , apprennent à monter à cheval avant d’apprendre à parler. Leurs chevaux peuvent courir à leur fantaisie, et le cavalier n’en reste pas moins solidement assis. Ils portent la longue lance de leur maitre après lui. Endurcis au froid et au chaud , aucun travail ne peut les accabler. Porter ses armes est pour les Allemands une chose aussi facile que de porter ses propres membres ; aussi c’est quelque chose d’étonnant et presque incroyable que leur adresse pour conduire un cheval , tirer leurs flèches, et se servir de la lance, du bouclier et de l’épée.

Cette direction exclusive vers le développement des forces corporelles, cet oubli complet des occupations intellectuelles, qui ne commencèrent que dans les siècles suivants à devenir la partie principale de l’éducation , auraient pu jeter cette génération dans une profonde barbarie, si l’heureuse nature des peuples allemands et le développement des magnifiques institutions de la chevalerie n’avaient apporté un puissant contre-poids. Mais pour comprendre les détails, il est nécessaire de connaître

plus exactement les institutions du moyen âge.

Les différentes conditions sociales sont distinguées surtout par le service militaire depuis Henri Ier; car il tend depuis lors à devenir un service de cavalerie, jusqu’à ce que peu à peu il tombât entièrement entre les mains de la noblesse qui le fit avec ses gens; de sorte que l’honneur militaire appartint exclusivement à cette condition. Elle se partagea en deux classes : les semper-freies , toujours libres, et les miltel- frétés , libres médiats; les premiers, qui antérieurement formaient seuls la noblesse et qui sont appelés ingenui dans les livres de droit de ce temps, étaient la noblesse immédiate , qui après la destruction des duchés primitifs, sauva son indépendance de tout prince et ne fut soumise qu’à l’Empire. Le haut clergé en faisait partie ; mais à la différence avec la noblesse laïque, que celle-ci s’acquérait par la naissance et celle-là par la fonction.

La deuxième classe était composée des hommes médiats; c’étaient : 1° ces hommes libres qui primitivement par leurs propriétés étaient tenus à un service à cheval, mais qui ne purent se dégager de l’autorité des princes et furent obligés de les suivre à la guerre; 2° ceux qui se trouvèrent employés par la haute noblesse de l’Empire et servirent à cheval sous ses ordres avec le titre de milites minores. Ces hommes médiats prétendirent bientôt à des titres de noblesse, depuis surtout que Conrad II leur eut donné plus d’importance et de considération en rendant les plus petits fiefs héréditaires. Ainsi se formèrent peu à peu la haute et la basse noblesse.

Pour ces deux degrés on exigea sévèrement la descendance de parents nobles; en cas de mésalliance, les enfants suivaient la pire condition. Cependant le roi conservait toujours le droit de pouvoir élever un sujet à cette condition.

La noblesse devint donc une classe distinguée de l’autre du moment où l’art de la guerre fut entièrement basé sur la cavalerie; et dans ce sens, la chevalerie exista sous les empereurs saxons et saliques. Mais ce n’est qu’au douzième sièclequ’elle forma une institution particulière

LE MOYEN AGE

qui servit de liaison entre la haute et la basse noblesse, puisqu’elle réunit pardes vœux militaires et religieux, sous une discipline particulière, aussi bien les sernpcr-freics que les mittel-freies. Les croisades donnèrent à la chevalerie un nouvel et plus sublime élan; ce fut au service de Dieu et du Rédempteur que la vaillante épée des chevaliers put obtenir la plus grande gloire du monde. L’objet pour lequel on alla combattre se trouvant bien loin sous d’autres climats, l’imagination en était d’autant plus excitée; et les récits de ceux qui revenaient de ces contrées orientales étaient on ne peut plus propres adonner des couleurs encore plus vives aux tableaux qu’on s’en formait. Aussi ces temps furent-ils animés par un enthousiasme si audacieux, si fanatique, qu’aucune entreprise ne paraissait trop diflicile et qu’il y eut des actions héroïques que nous ne pourrions plus regarder aujourd’hui que comme les rêves d’un poëte. Trois ordres religieux de chevaliers qui ne durent leur existence qu’aux expéditions des croisés, attachèrent particulièrement les guerriers à la cause de la chrétienté par un vœu solennel. D’abord les templiers, qui ne furent originairement que burnou de quelques chevaliers français qui voulurent protéger le voyage des pèlerins dans les lieux saints ; ils faisaient les trois vœux des religieux : d’obéissance, de pauvreté et de chasteté, et en ajoutaient un quatrième tout à fait militaire, celui de protéger les voyageurs, stratus publlcas custodire. Baudoin II , roi de Jérusalem, leur concéda une partie de son palais, à côté du temple de Salomon ; et c’est de là qu’ils prirent le nom de Templiers. Deux ans après les chevaliers de l’Hôpital se consacrèrent au soin des pèlerins malades; bientôt on les appela chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, du nom de leur fondateur Jean le Baptiseur. Leurs vœux étaient tout à fait religieux. Les chevaliers teutoniques vinrent plus tard.

Ces exemples eurent une grande influence sur tout le septentrion; car l’union entre les individus de même condition en devenant plus intime donna naissance à la chevalerie, au milieu du douzième siècle, qui forma un grand corps auquel on ne pouvait arriver qu’en passant par certains degrés; mais exempt des vœux

religieux de chasteté et de pauvreté , quoique avec toute la consécration de la religion.

Ainsi, toute l’éducation de la noblesse se rattachait donc au but unique de devenir chevalier en passant par les différents degrés. Aussitôt qu’un garçon était d’âge à se passer des soins de la maison paternelle, il était attaché à un chevalier estimé et ami, en qualité de page; plus tard, quand il avait été armé et avait reçu une épée, il le servait comme écuyer et le prenait pour modèle le reste de sa vie. Il accompagnait son maître à toute heure, dans toutes ses actions, dans toutes ses parties de chasse, de fête, de tournois, comme aussi dans les plus mauvais pas de la bataille. Son premier devoir était le plus fidèle attachement à son maître, et la vigilance pour sa sûreté. S’il pouvait lui sauver la vie dans le feu d’une bataille, en le couvrant de son bouclier et le défendant avec son épée, sa réputation était portée au plus haut degré qu’un jeune noble pût alors obtenir. Ainsi , la fidélité devenait la première vertu; et comme elle était exercée tous les jours, à toutes les heures , elle s’imprimait profondément dans les jeunes cœurs ou même elle croissait avec eux. Après plusieurs années glorieusement passées comme écuyer (ordinairement à l’âge de vingt et un ans), le jeune homme était admis à devenir le compagnon d’armes et l’égal du chevalier par une cérémonie consacrée par la religion. On choisissait volontiers pour cela un jour solennel, une grande fête, le sacre d’un roi ou quelque autre occasion semblable; de sorte que souvent on recevait grand nombre de chevaliers à la fois. On s’y préparait par le jeûne et la prière; et après que le jeune homme avait reçu les sacrements, il recevait de la main d’un chevalier ou d’une femme de distinction des éperons, une cuirasse et des gantelets. Alors il se jetait à genoux , et un des chevaliers , souvent même un roi ou un prince, lui donnait trois coups sur l’épaule avec une épée nue; après quoi il s’engageait solennellement par serment à remplir toute sa vie les devoirs d’un digne et fidèle chevalier; de nedire que la vérité, de défendre la justice, de n’employer son épée que pour la défense de la religion, de la veuve et de l’orphelin, de l’innocent persécuté, et surtout

LF- MOYEN AGE.

contre les incrédules; puis il recevait un casque, un bouclier, une lance, une épée (f). Ainsi, au moment du plus grand enthousiasme du jeune homme, un serment solennel l’engageait de nouveau par une loi inviolable, pour toute sa vie, à la pratique de toutes les vertus de l’homme : de la loyauté, de la justice et delà reliqion-, et comme l’honneur était l’expression de toutes ses vertus et en même temps leur récompense, l’honneur fut comme une brillante étoile proposée au jeune chevalier, sur laquelle il devait toujours avoir les yeux fixés, sans la perdre de vue jusqu’à son dernier soupir. — Cette consécration solennelle del’homme par la chevalerie était prisée si haut que le comte Guillaume de Hollande, comme nous l’avons vu dans son histoire , ne put devenir roi avant d’avoir été fait chevalier.

La prérogative du chevalier était de se trouver faire partie d’un corps où l’on ne pouvait entrer que par une réception spéciale , de pouvoir lui-même recevoir d’autres chevaliers , et plus tard de prendre part aux tournois qui furent importés de France en Allemagne, dans le douzième siècle. Ces jeux eurent la plus grande influence sur l’éducation de la noblesse; car, comme tout homme dont l’honneur et la bonne réputation étaient tachés ne pouvait en faire partie, et que d’un autre côté toutes les pensées, toutes les vues des enfants et des jeunes gens étaient depuis le premier âge tendues vers ces fêtes et vers la haute réputation qu’elles donnaient, alors la chevalerie devint l’asile de l’honneur et de la morale et une école pour l’exercice de t outes les vertus d’un héros. Aussi, cette époque rend-elle un haut témoignage de ce principe : que, pour répandre l’amour de la vertu dans une génération , il ne faut pas tant des leçons raisonnées que des exemples et de grands motifs qui donnent l’impulsion.

Tel est le jour sous lequel doit se présenter à nous l’idée et le but de la chevalerie dans ses plus beaux moments; car bien qu’un système ne puisse être tellement bien exprimé par

(1) Le tableau que nous venons de donner de la marche suivie pour armer un chevalier, est très-complet et peut servir de règle ; mais il faut remarquer que tout jeune allemand n’avait pas l’occasion de servir un clie-

l’cxécution, que l’on puisse dire: ici ou là, il est tout entier; bien que, même dans les plus beaux jours de la chevalerie, des traits de barbarie aient encore paru de temps en temps, cependant on ne peut nier qu’un grand nombre de belles pensées, qui faisaient la base de cette institution, ne se soient introduites dans la vie commune.

Et c’est déjà quelque chose de grand , qui sous le rapport moral place le moyen âge audessus des Grecs et des Romains, qu’un si beau système ait pu seulement être embrassé, honoré et aimé de toute la chaleur de leur âme par tant de milliers d’hommes.

Les Villes.

Tandis que la noblesse du peuple allemand prenait une constitution pleine de vigueur et se servait de son épée pour l’honneur de la foi et de la patrie, les bourgeois, dans les villes, travaillaient à leur bien-être avec constance et activité. Les villes d’Allemagne, pendant celte époque, se développaient considérablement; le nombre de leurs habitants se multipliait tous les jours comme leurs richesses , et la source de tout ce travail, c’était le commerce. Les croisades avaient eu aussi pour lui la plus salutaire influence. L’esprit des grandes entreprises était éveillé; les marchandises précieuses des pays du Sud arrivaient en abondance en Europe; les villes maritimes d’Italie, particulièrement Venise , Gènes etPise, amenaient les marchandises du Levant et les faisaient passer en Allemagne, comme les autres produits d’Italie, par les anciennes voies de commerce et par les passages des Alpes; de là, elles se répandaient par les grandes routes et les fleuves, et ce qui n’était pas dépensé dans le pays même était conduit plus loin jusqu’aux bords de la mer du Nord eide la mer Baltique.

valier particulier, et aussi que quiconque n’avait pas une existence indépendante, assurée, ne pouvait devenir chevalier.

LE MOYEN AC,E

Tout ce qui maintenant arrive par mer dans les villes du Nord venait alors par terre à travers l’Allemagne; et, comme à ce commerce si étendu se joignait encore les produits dus à l’Allemagne et à son activité, les anciennes villes impériales étaient dans l’état le plus florissant. Ausbourg, Strasbourg, Ratisbonne, Nuremberg, Bamberg, Worms, Spire et Mayence, dans le sud de l’Allemagne ; au nord, Cologne, Erfurt, Brunswick, Lunebourg, Hambourg, Brème et Lubeck, et beaucoup d’autres, élevaient leurs murailles et leurs tours orgueilleuses, et une population nombreuse et active s’agitait dans leurs rues. Bientôt leurs richesses leur fournirent les moyens d’acheter leur indépendance des princes particuliers; car, comme dans ces temps anciens les droits des seigneurs n’étaient pas aussi productifs qu’ aujourd’hui , elles n’eurent pas de trop grosses sommes à payer pour leur liberté et devinrent facilement villes libres impériales.

Cette marche cependant ne s’opéra que lentement et n’eut pas partout le même succès. Le premier pas fut fait dans le dixième siècle, quand Henri Ier encouragea la multiplication des villes et favorisa leur bien-être intérieur; alors aussi les villes épiscopales du Sud et de l’Ouest, d’après les institutions des anciennes villes romaines , parvinrent à l’immunité, et l’autorité du comte fut remplacée par celle d’un intendant épiscopal. A leur exemple, un grand nombre d’autres villes obtinrent aussi un intendant impérial et échappèrent ainsi à la juridiction du seigneur.

Plus tard, les villes allèrent plus loin et voulurent sortir de l’immunité pour se gouverner par elles-mêmes ; car les intendants, en leur qualité de juges remplaçant les comtes, prirent leurs assesseurs parmi les conseillers municipaux, qui, avant le douzième siècle, s’appelaient cives (dans une acception plus distinguée) et s’appelèrent plus tard, à l’instar des villes lombardes, consules , conseillers, bourgmestres. Or ces familles, parmi lesquelles on prit habituellement ces conseillers, formèrent une noblesse urbaine et furent appelées patriciennes. Et ce conseil étant chargé de l’administration des biens de la commune et de la police de la ville, il est facile de comprendre

quelle influence il dut prendre ; comment il sut rendre son administration indépendante; comment il sut l’étendre à toutes les aflaircs delà ville, soit dans l’intérieur, soit au dehors; comment enfin les bourgmestres ne laissèrent rien à faire à l’intendant. Bientôt celui-ci dut se trouver heureux quand on lui laissait l’administration de la justice; encore le conseil municipal ne manquait-il pas de moyens de se l’arroger à lui-même, quand il le jugeait à propos.

L’autorité ne resta cependant pas aux seuls conseillers ; mais les associations d’ouvriers , les corps de métiers et confréries eurent aussi une grande part dans le gouvernement. Cette autorité tirait sa force de l’activité de la fabrication et de îa prospérité du commerce, et appuyait ses prétentions sur ses intérêts dans la ville; du reste, on peut juger de sa puissance par ses luttes souvent victorieuses contre les familles patriciennes dans un grand nombre de villes.

Il ne manquait plus enfin que de chasser de la ville cet intendant qui avait eu autrefois toute l’autorité; c’est ce qui arriva, ici plus tôt, là plus tard, par la force ou par un marché, ou par d’autres moyens, à tous les intendants, soit qu’ils appartinssent à l’Empereur, ou à un évêque, ou à des princes. Partout où la seigneurie resta maîtresse, les villes restèrent seigneuriales, et partout ailleurs elles devinrent villes libres impériales.

Alors il devenait essentiel pour chacune de ces villes de pouvoir conserver les droits qu’elle s’était acquis; aussi celles qui n’étaient pas fortifiées avant l’immunité le furent bientôt ensuite. Cependant les fortifications étaient souvent bien mauvaises; puisque nous savons qu’Ausbourg, et Ulm, au quatorzième siècle, n’étaient encore entourées que de palissades. Mais la vie active des villes et l’augmentation des ressources leur fournirent bientôt tous les moyens que l’art de la guerre comportait alors.

Les villes cherchèrent encore à agrandir leur puissance en s’appropriant des domaines tout autour de leur enceinte et en s’agrégeant les gens du faubourg ou de la banlieue. Nombre d’hommes libres et même de familles de cheva-

liers s’empressèrent de placer des métayers dans leurs biens et de se retirer dans les villes, où ils trouvaient abri et protection certaine; quelques-uns même, sans changer leur demeure, reçurent le droit de bourgeois moyennant soumission aux charges, surtout celles de la défense de la ville. Ainsi se constituèrent libres un grand nombre de communes qui par là se trouvaient membres immédiats de l'Empire. Et naturellement les empereurs eurent tout intérêt à favoriser cette tendance, afin d’opposer les nouveaux Etats libres comme contre-poids à la trop grande puissance des seigneurs; il n’y eut que les llohenstaufen, qui, en haine des orgueilleuses villes de Lombardie, méconnurent ce principe. Car la puissance des villes ne pouvait être dangereuse aux empereurs; parce qu’elles avaient continuellement besoin de la protection impériale contre la noblesse. D’un autre côté, les villes ne pouvaient rien avoir à souffrir de l’arbitraire d’un despotisme impérial, et elles favorisèrent par conséquent de toutes leurs forces le gouvernement des empereurs.

Cette position que prirent les villes d’Allemagne, de lutter contre les princes, soit laïques, soit ecclésiastiques, les amena nécessairement à se donner une constitution militaire et à diriger l’organisation intérieure vers ce but; et ce fut un pas fort important pour elles.

Car si le commerce et le gain eussent été l’unique but des efforts des bourgeois dans les villes, bientôt elles auraient été en proie à tous les maux qui arrivent nécessairement quand l’âme est tout entière perdue dans des efforts matériels; les bourgeois seraient devenus timides et lâches et n’auraient placé la liberté et leur orgueil que dans la cupidité des biens terrestres. Mais alors, dans ces temps où régnait le droit du plus fort, elles avaient contre elles toute la noblesse de la nation : princes, comtes et chevaliers aussi bien que les évêques et les abbés, tous jetaient sur elles un œil d’autant plus avide qu’elles étaient plus riches, et ils épiaient toutes leurs actions dans l’attente d’une occasion de renverser leur liberté.

Si ces villes voulaient ne pas succomber devant tant d’ennemis, il fallait vivre les armes à la main et nourrir dans sa poitrine ce courage

mâle qui est le bouclier de la liberté. Voici un ancien tableau des patriciens de Nuremberg:

« Les meubles de leurs maisons sont presque tous en argent ou en or. Mais rien ne frappe les yeux comme les épées, harnais, massues et chevaux qu’ils exposent comme le plus grand témoignage de leur noblesse et de l’ancienneté de leur famille. D’ailleurs tout simple citoyen a aussi lui ses armes en bon état dans sa maison ; et au premier mouvement, il est prêt à s’en revêtir pour se rendre sur la place du ralliement. » Toutes les dispositions intérieures de la ville étaient pour la guerre : les bourgeois étaient partagés en corps de métiers, suivant leur industrie et leur demeure; et quand la ville était en danger, tous les différents corps de métiers se réunissaient, chacun sur sa place et sous sa bannière particulière, parlaient ensemble pour la guerre et combattaient ensemble. C’élail une belle union dont le nœud était resserré par la guerre et par les travaux de la paix, et l’émulation entre les différents corps a plus d’une fois donné la victoire à une ville au moment du danger. Les bourgeois des villes en général, ne perdaient pas le temps de leur vie à des riens ni à des frivolités et ne restaient pas renfermés dans leurs maisons, au sein de la mollesse d’une vie sédentaire; mais ils étaient vraiment hommes, d’âme, de corps et d’indépendance. Malgré leurs richesses, malgré les dépenses extraordinaires qu’ils croyaient nécessaires pour les grands jours de fêle, dans ces temps anciens et meilleurs que ceux d’aujourd’hui, leur vie quotidienne était simple et mesurée sans être gâtée par le besoin des jouissances artificielles. Aussi leur corps conservail-il sa vigueur, et leur bien-être se perpétuait ; car la source et la garantie du bien-être n’est pas tant dans les riches acquisitions que dans la modération qui apprend à conserver ce que l’on a acquis, t Si les Allemands sont riches, dit l’italien Machiavel dans son ouvrage intitulé Ritralti délia Alamagna , c’est qu’ils vivent comme des pauvres. 11 leur suffit d’avoir du pain, delà viande en abondanceet une chambre pour se mettre à l’abri du froid. Ainsi peu d’or sort de leur pays et il en entre beaucoup plus par les marchandises qu’ils fabriquent euxmêmes. La force de l’Allemagne est dans ses

LE MOYEN AOE.

villes libres; elles sont le nerf des provinces, car chez elles il y a or et ordre. »

Fédération des villes. — Pendant ce temps de gloire de la bourgeoisie, beaucoup de villes d’Allemagne s’allièrent ensemble pour la protection de la liberté, de l’indépendance et du commerce. Ainsi , dès l’année 1254, soixante villes dans le sud de l’Allemagne, sous le nom de ligue rhénane, firent une alliance offensive et défensive et s’opposèrent avec énergie aux prétentions de la noblesse. Plus tard vint la ligue des villes de Souabe, qui fut aussi trèsforte.

Mais la plus grande ligue de toutes était la Hanse. Dès le commencement du moyen âge , les villes commerçantes d’Allemagne avaient fait des alliances dans les grandes villes de commerce des autres pays, et y avaient des dépôts et des comptoirs. Ces comptoirs prirent le nom de Hanse, vraisemblablement du mot liansa qui signifie impôt de la douane (confondu plus tard avec le mot italien ansaria ) ; or, un grand nombre de ces Hanses s’étant réunies entre elles dans les pays étrangers, formèrent la Hanse générale qu’on appela Hanse teu tonique. De très-bonne heure nous trouvons dans Londres des Hanses allemandes; celles de Cologne, Hambourg, Lubeck, Brême et autres villes ; et peut-être leur réunion fut-elle la principale cause de la ligue même. Mais le traité de commerce conclu entre Lubeck et Hambours

en 1241, qu’on regarde généralement comme la cause première , eut aussi une grande influence; ces deux villes étaient convenues entre elles d’équiper des vaisseaux et de placer des hommes armés, pour surveiller les routes entre la Irave et l’Elbe et toutes les eaux par lesquelles elles envoyaient leurs marchandises a la mer et les protéger contre tout brigandage. Bientôt d’autres villes se joignirent à l’alliance , et dès 1 an 1500, elle comptait déjà soixante villes depuis le bas Rhin jusqu’en Prusse et en Livonie ; plus lard elle en compta cent , et au milieu du quatorzième siècle, on trouve le nom de la Hanse répandu partout. La Hanse comptait en Allemagne, outre Lubeck et Hambourg, Brème, Stade, Kiel, Wismar, Bostock, Stralsund, Greifswalde, Stellin , Ivolberg, Stargard , Salzwedel, Magdebourg, Brunswick, Hildes-

heim, Hanovre, Lunebourg, Osnabrück, Munster, Coesfeld, Dortmund, Soest, Wésel, Duisbourg , Cologne , et beaucoup d’autres, et hors de l’Allemagne, Thorn, Dantzig, Kœnigsberg, Riga, Bével, Narva, Calmar, Whisby, Stockholm , etc. Elles accaparaient tout le commerce de la mer Baltique et la plus grande partie de celui de la mer du Nord , et avaient quatre entrepôts : à Nowgorod en Russie, à Bergen en Norwége , à Bruges en Flandre et à Londres. Le but de ces comptoirs était de donner le plus grand développement possible au commerce. Ils tiraient du Nord les bois pour la construction des vaisseaux, le chanvre, le lin, le goudron, les pelleteries, les poissons fumés et salés dont la consommation était extrême à cause de la rigueur des jeûnes dans la catholicité. Elles étaient pour ainsi dire seules à faire la pèche du hareng. Elles liraient d’Angleterre l’étain, la laine et les toiles qu’on apportait toutes brutes et qu’elles faisaient peindre et préparer en Allemagne. Bruges était à cette époque une des villes de commerce les plus importantes et avait un entrepôt des marchandises d’Asie, d’Italie et de l’Europe septentrionale que les villes anséatiques faisaient passer de là dans le nord de l’Europe ; des épices de toutes sortes, des soieries, des marchandises d’or et d’argent, des fruits du Sud, etc. Ce commerce avait la plus bienfaisante influence sur le débit des produits de l’Allemagne, les toiles, les draps, les métaux, les graines, les farines, la bière, le vin du Rhin et le pastel dont on fit un si grand usage avant l’emploi de l’indigo, et quantité d’autres qui trouvaient au moyen de la Hanse des débouchés dans les pays étrangers. Faut-il s’étonner maintenant que la ligue, avec de si belles sources de richesses, fût plus puissante et plus riche que les royaumes du Nord. Quand elle voulait réunir toutes ses forces, elle pouvait équiper des flottes entières et des armées, sans que pour cela un grand nombre de villes fussent obligées de se réunir, et son amitié était recherchée. Elle força Philippe IV, roi de France, d’empêcher tout commerce avec les Anglais sur les côtes de France, et réduisit l’Angleterre à acheter la paix pour la somme de 10,000 liv. sterling. En 1369, elle conquit Copenhague et Helsingor,

la clef du Sund ; elle disposait presque par son influence de la couronne de Danemarck, tant elle tenait les royaumes du Nord surtout dans sa dépendance; Lubeck s’enorgueillissait d’étre à la tète d’une pareille alliance. Elle se partageait en quatre classes : l°la Hanse vénède dont Lubeck était particulièrement le chef-lieu; 2° la westphalienne avec Cologne à sa tète (Cologne rivalisait avec Lubeck pour la préséance; elleavait un grand commerce maritime et fonda dans Londres la célèbre maison allemande; mais son commerce tomba beaucoup quand Dortrecht reçut un droit de douane); 5° la Hanse saxonne, chef-lieu Brunswick, et 4° la prussienne et livonienne, avec Dantzig pour capitale.

Nombre de documents attestent la grandeur et la population de ces villes, justement dans ces temps où dominait avec fureur le droit du plus fort. Au quatorzième siècle, par exemple, Aix avait 19,826 hommes en état de porter les armes; Strasbourg, 20,000 hommes armés; Nuremberg, 52,000 bourgeois et tous les ans

4.000 naissances. Dans une révolte des bourgeois de Lubeck, le conseil arma tout seul

5.000 négociants et leurs serviteurs. En 1580, à son plus beau moment , elle avait 50 à 60,000 hommes armés et une population de 200,000 habitants. Outre ces grandes villes que nous venons de nommer et bien d’autres , l’Allemagne était couverte d’une foule d’autres villes de moyenne grandeur, qui toutes prospéraient par leurs richesses et leur grande population , et qui maintenant ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles furent ; comme par exemple beaucoup de villes impériales de Souabe. Ænéas Sylvius parle encore au quinzième siècle avec grande admiration des richesses des villes allemandes, bien que déjà leur éclat eût commencé à s’obscurcir. « Les rois d’Écosse, dit-il, envieraient la demeure d’un modeste bourgeois de Nuremberg. Y a-t-il chez vous une seule auberge où l’on ne boive pas dans l’argent? Quelle femme, je ne dis pas une femme de distinction, mais une simple bourgeoise, qui ne soit parée d’or? Que dirai-je de ces chaînes qui pendent au cou des hommes, des brides des chevaux, qui sont de l’or le plus pur, et des éperons et des fourreaux , qui son t couverts de pierres précieuses. »

Outre le commerce, les mines que l’on découvrit successivement furent la source de l’abondance de ces métaux précieux en Allemagne. Dans l’année 1477, par exemple, le duc Albert de Saxe dîna dans la ville de Schnéeberg dans les montagnesdu Harz , sur un bloc d’argent massif dont on tira ensuite quatre cent quintaux d’argent.

Les Paysans.

L’accroissement et la puissance des villes allemandes fut un des principaux motifs des paysans pour recouvrer leur liberté ; car chez ces hommes de peine, qui ne devaient labourer leurs terres que pour un maître et sous l’oppression de la servitude, l’amour de la liberté et de l’indépendance se réveilla aussi à la vue de l’état florissant des villes libres , et ce désir une fois réveillé ne se reposa plus que le fardeau tout entier n’ait été secoué. Ce n’est pas cependant que cette tendance générale des paysans vers la liberté doive être attribuée à une seule cause; au contraire, des raisons de toute espèce ont concouru, soit plus tôt, soit plus tard, les unes d’une façon, les autres d’une autre, à donner l’indépendance et des propriétés foncières à des particuliers, aune famille ou à toute une commune; et les croisades ont eu pour cela les plus importantes influences.

D’après un bref du pape, tout serf qui prenait la croix pour se rendre à la terre sainte , devait être mis en liberté par son maître; et des milliers partirent et devinrent libres. D'autres fois le seigneur, en partant pour la croisade, animé d’un zèle religieux, donnait la liberté à ses serfs , ou bien il ne revenait pas ; et s’il n’avaitpoint d’héritier proche, pendanlledésordrc delà contestation héréditaire, beaucoup de ses serviteurs, fidèles jusque-là, se rendaient indépendants; et celte façon de s’affranchir était très-facile à suivre, quand ils appartenaient à un noble et qu’ils étaient proches d’une grande ville. Ils se mettaient sous sa protection et se retiraient dans ses murs ou restaient dans leur

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héritage, seulement ils s’appelaient alors pfalilburger, ou bourgeois du faubourg; et si le seigneur voulait les forcer au service qu’ils lui devaient, il avait affaire à toute une ville puissante ou même à toute la ligue dont elle faisait partie.

On ne peut nier à la vérité qu’ alors plus d’une ville dans son orgueil fut injuste à l’égard du noble, son voisin, en prenant sans aucun motif ses sujets sous sa protection; mais c’est qu’elle n’avait pas oublié les injustices qu’elle avait éprouvées de la part de ce même noble ou de ses ancêtres; or toute injustice en provoque une autre; ou bien c’est qu’elle était en querelle avec lui , et qu’elle croyait légitime tout moyen de lui nuire. Quand donc les seigneurs se virent en danger de perdre ainsi leurs sujets les uns après les autres, s’ils avaient voulu les conserver par la force, ils préférèrent leur donner d’eux-mêmes laliberté en stipulant quelques services plus légers et des revenus fixes pour chaque année. Beaucoup d’entre eux eurent assez de bon sens pour voir à la clarté des lumières de l’époque qu’il était aussi honorable et en même temps plus lucratif pour eux d’avoir leurs champs cultivés par des travailleurs libres, qui, dans le sentiment qu’ils travailleraient pour eux et pour leurs descendants, s’empresseraient d’employer toutes les forces de leur esprit et du corps pour un ouvrage qu’ils ne faisaient avant que par force et comme esclaves. Ainsi s’embellit peu à peu la condition des paysans.

Arts et Sciences.

Sitôt que l’homme est arrivé à un certain degré de bien-être où il n’est plus absorbé par l’inquiétude pour les objets de première nécessité , alors il tourne toutes les forces de son âme vers le beau , vers ce qui peut donner un plus beau lustre à sa vie; il se livre à ces connaissances qui exigent toute l’indépendance de l’esprit. Ainsi les villes avec leurs richesses toujours croissantes durent être bientôt le berceau des arts et des sciences , et les croisades

n’y contribuèrent pas peu par l’élan et l’enthousiasme qu’elles excitèrent dans tous les esprits. Des idées nouvelles, immenses, extraordinaires, se répandirent par tout lemonde , agrandirent le domaine de l’intelligence et la remplirent d’images qu’on eut besoin de rendre dignement par les arts. Quand nous n’aurions d’autre preuve de la magnificence du moyen âge que la vue des œuvres de l’art qu’il nous a laissés, nous aurions encore bien plus qu’il ne faut pour réfuter ceux qui le représentent comme un temps d’ignorance, de barbarie et de calamité. Un temps d’ignorance et de calamité aurait-il pu produire des œuvres tels que les flèches de Strasbourg, Vienne et Ulm; tels que les cathédrales de Cologne, Magdebourg, Spire, Fribourg et tant d’autres églises en Allemagne et dans les Pays-Bas? Car les arts ne prospèrent qu’au sein de la liberté et de l’abondance.

Nous avons pris nos exemples dans l’architecture, parce qu’en effet il n’est pas d’art qui caractérise comme celui-ci le génie allemand. Ce qu’on a appelé l’architecture gothique, et qu’on aurait dû appeler plutôt du nom général de la nation, architecture teutonique, est la plus audacieuse et la plus magnifique pensée produite par l’enthousiasme religieux dans une âme profondément naturelle, et exécutée avec la plus admirable perfection dans les plus petits détails. Il semble que le cœur s’agrandit , que la poitrine se dilate dans la contemplation desiextraordinairesconstructions;quel’homme se perd, s’oublie lui-même en présence de tant de grandeur; que l’esprit, arraché aux petitesses de la terre , est emporté vers le ciel avec ces hardis édifices. Mais c’est là précisément le signe qui caractérise la grandeur dans les ouvrages de la nature, comme dans ceux des hommes. Puis , quand l’œil , après s’être remis de cette première et accablante impression , s’applique aux détails, il ne trouve pas une seule pierre dans tout cet immense ouvrage qui ait été placée dans sa forme brute. Mais chacune porte le travail de l’art qui la fait participer à l’embellissement du tout. On pourrait presque dire , comme dans l’œuvre de la création, où il n’est pas un brin d’herbe qui n’ait sa beauté et sa parure, de même qu’avec des

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millions d’autres qui lui ressemblent, ce brin d’herbe concourt, avec les arbres, les rochers et les mers, à former le riche et magnifique tableau de la nature; ainsi ces œuvres de l’industrie allemande réunissaient l’exactitude dans les détails avec la sublimité de l’ensemble, dans une concordance et une perfection qu’aucun autre peuple n’a pu égaler jusqu’à présent.

C’est la gloire de notre peuple et de cette époque, d’avoir exécuté ces prodigieux ouvrages avec tant de patience et de courage, sans s'effrayer des dépenses; tandis que les générations qui ont suivi ont épuisé leurs forces de toute façon, sans qu’il en soit rien resté pour la terre.

Qu’il nous suffise de remarquer sans trop de détails que la flèche de Strasbourg a 594 pieds; c’est la plus haute qui soit en Europe. Ce fut l’évêque Werner qui fit jeter les fondements de l’église, l’an 1015, et elle ne fut achevée qu’en 1276. Plus tard l’architecte Erwin de Stcinbach donna le plan de la flèche, qui ne fut commencée qu’en 1277 et achevée par l’architecte Jean llulz de Cologne, l’an 1459; de sorte qu’on y travailla 424 ans. Quant à la cathédrale de Cologne, qui est peut-être encore plus grandiose dans son genre, ni l’église, ni la flèche ne sont terminées, quoiqu’on y ait travaillé 250 ans. (Elle fut commencée par l’archevêque Conrad de Hochsledt en 1248.) Il ne faut donc pas s’étonner de voir des milliers de gravures ciselées sur les pierres de l’édifice.

Pour comprendre une entreprise si gigantesque que celle de tous ces chefs-d’œuvre d’architecture exécutés sur un même plan, il faut que nous sachions que celui qui se trouvait à la tète des travaux n’était pas un entrepreneur comme ceux de nos jours, qui voient leurs ouvriers, tantôt bons, tantôt mauvais, changer à chaque instant. C’était le chef d’une association de maçons répandue par toute l’Europe, bien disciplinée, etdontles ouvriers étaient retenus par la religion et l’esprit de corps. Dès le temps des Romains, les associations de ma-

(1) Depuis 1681 que Strasbourg est passé sous la domination française, les relations des autres huttes ou maisons de justice de l’Allemague cessèrent peu ù peu avec la principale maison qui était dans cette ville; et

çons étaient très-répandues; les restes se conservèrent surtout dans les couvents, où ils s’occupèrent particulièrement de la construction des églises et créèrent ce style sublime de l’architecture chrétienne. Des ouvriers non engagés par des vœux furent aussi admis dans l’association ; et quand dans le onzième siècle l’énergie des monastères se perdit dans les délices apportés par les richesses, les ouvriers laïques prirent peu à peu le dessus et représentèrent la plus grande partie de la corporation; et c’est par eux que furent exécutés ces grands ouvrages. Ils eurent des signes mystérieux par lesquels la société des gens d’art se distinguait de celle des simples ouvriers. Chaque corporation avait ses patrons dont elle prenait le nom, et sitôt qu’il y avait un grand ouvrage à exécuter, les ouvriers se rassemblaient de tous les pays. Ainsi répandirent-ils dans presque tout le monde chrétien le bienfait de leur art. Ces importantes associations reçurent des empereurs et des rois leurs lettres d’affranchissement, et même le droit de se rendre eux-mêmes la justice entre eux. C’était le grand maître qui la rendait. Sur la place du chantier où se commençait un de ces ouvrages séculaires, ils élevaient ordinairement (liulte) une petite maison en bois , bien décorée en dedans. Là siégeait le chef des travaux sous un dais , le glaive de la justice à la main pour rendre ses jugements.

La maison de justice de Strasbourg, élevée pour bâtir la flèche, prit un degré d’importance tout particulier. Elle devint ^bientôt la plus distinguée de l’Allemagne; on consulta ses décisions et souvent même d’autres (Indien) maisons de justice lui demandèrent conseil ou même sa décision pour certaines difficultés (î). I Mais la noble pensée qui avait porté à ces associations disparut avec le moyen âge. On ne vit plus de ces grandes entreprises d’architecture ; les ouvriers se répandirent de tous côtés; l étal de guerre épuisa toutes les ressources des empires, qui ne purent plusenlrepren-

les contestations au sujet de la supériorité d’autres maisons de justice provoquèrent le décret impérial de l’an 1751 , qui mit fin aux privilèges des artistes sur les simples ouvriers.

Lli MOYEN AGE.

dre rien de grand pour les arts, comme l’histoire nous le fera voir plus tard.

La peinture fut aussi exercée avec un grand zèle pour la décoration des églises et des auWes lieux saints, et elle a laissé dans nos anciennes villes d’Allemagne quantité de magnifiques ouvrages. Le pinceau allemand est grave , chaste et moral comme le peuple lui-même, et plein d’expression. Les figures qui représentent des saints apôtres, des évêques, des hommes ou des femmes pieuses, au moment de la prière et d’une sainte méditation expriment une sublimité de pensée et une profondeur de sentiment qu’on rechercherait vainement chez d’autres peuples; quoique ceux-ci souvent l’emportent par le poli, la plénitude des coloris et par la vérité de la représentation. Les Allemands prouvent encore dans leurs tableaux le soin qu’ils apportent à tous leurs ouvrages; les plus petits ornements de la muraille ou du mobilier ne leur paraissent point indignes de leur application pour être représentés avec fidélité et vérité. Cependant ce n’est qu’un peu plus tard que la peinture atteignit son plus haut degré ; les noms les plus célèbres de l’école allemande ou flamande , car c’est le même genre, appartiennent aux quinzième et seizième siècles, bien que nous ayons de magnifiques tableaux faits pour les églises suides sujets religieux qui remontent plus haut et dont nous ne connaissons pas les auteurs. Ces peintres les plus célèbres sont : Jean Van Eyck, de Bruges, mort en 1441, qui passa pour l’inventeur de la peinture à l’huile; son compatriote Jean Hemling; Martin Schaun de Culenbach, de Franconie; Michel Wohlgemuth, de Nuremberg , et par-dessus tout Albert Durer, aussi de Nuremberg, né en 1471, mort en 1528, dont tous les ouvrages sont caractérisés par le génie et une haute pensée; enfin Lucas Kranach, né en 1470, morL en 1553.

Un troisième art du moyen âge qui florissait principalement sous la maison de Souabe, est la poésie. Elle tira aussi elle sa force de vie de l’enthousiasme qu’inspiraient les croisades, et fut très en honneur parmi les grands et parmi le peuple. Les chantres célèbres qui savaient exalter les cœurs en célébrant dans leurs vers les grandes actions des anciens héros; ceux

qui pouvaient les émouvoir par les doux sentiments de leurs plaintes aussi bien que ceux qui savaient les égayer par l’esprit de leurs plaisanteries, étaient applaudis dans toutes les fêtes , et étaient comblés de présents à la cour de l’Empereur, par les princes et les comtes, et dans les villes qu’ils parcouraient; de temps en temps il y avait des concours à l’exemple des chevaliers qui combattaient pour le prix des armes, et les chansons les plus enthousiastes retentissaient devant une assemblée composée de juges choisis et connaisseurs. Parmi les plus célèbres poètes et chansonniers de ce temps sont Henri de Veldeck, vers l’an 1170, Wolfram de Eschenbacli , llartmam d’Aue , Henri de Ofterdingen , Klingsor le Hongrois, Gollfried de Strasbourg , Walther de Vogelweide et Conrad deWurzbourg; l’Empereur, les princes, les nobles, les chevaliers se livraient aussi eux-mêmes à la poésie. Tous les Iiohenstaufen depuis Frédéric Ier nous ont laissé des poésies ; plus tard le margrave Otton , le duc Henri de Breslau, Henri l’illustre de Meissen , le duc Jean de Brabant, le comte Rodolphe de Nuenbourg , Kraft de Toggenbourg, et beaucoup d’autres se sont également appliqués à cet art. Une des plus grandes et des plus belles poésies allemandes , est la chanson des nibcllungen , qui bien que mise au jour à une autre époque, fut alors réunie en un tout et prit une autre forme ; poésie aussi noble et sublime qu’aimable et touchante; de sorte qu’on peut réellement la comparer aux chants d’Homère. Le grand Hcldenbuch , livre des héros, qui ne date aussi que de la maison de Souabe, contient les plus magnifiques poésies; et vers l’an 1300, un conseiller de Zurich, Rudger de Manesse, recueillit les poésies de cent quarante minnesœnger .

Celte époque fut peut-être inférieure pour les sciences à celles qui l’ont suivie; parce que les sciences sont le fruit d’une sérieuse méditation et d’une longue expérience, et que chaque âge peut bâtir sur les travaux qu’il a déjà trouvés ; tandis que l’art est plutôt le produit de la nature, l’œuvre d’un heureux enthousiasme, et moins le résultat de l’enseignement que celui d’une impression réveillée dans une époque d’excitation. Cependant les sciences

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ne furent point méprisées et furent au contraire fortement encouragées par les empereurs Ilohenstaufen. Quand l’cvêque Otton de Freisingcn livra sa chronique à l’empereur Frédéric Ier, ce prince lui répondit : « C’est avec le plus grand plaisir que je reçois cette chronique où tu as mis en ordre et au grand jour ce qui était ohscur et caché; si les fatigues de la guerre me laissent quelque loisir, sa lecture me récréera en même temps qu’elle me donnera une excellente règle de conduite en mettant sous mes yeux les grandes actions des empereurs. » Nous avons déjà vu dans la vie de Frédéric II combien il favorisait les sciences; et bien que tous ses soins fussent particulièrement consacrés à ses États d’Italie et à leurs universités, il s’en fit cependant ressentir un contre-coup en Allemagne, où nous voyons clairement tout en mouvement dans les sciences comme dans les arts. Aucune époque du moyen âge ne peut entrer en comparaison avec celle des Hohenslaufen , et l’on ne peut douter que le génie de Frédéric II n’ait eu aussi chez nous d’heureux résultats.

Le Clergé elles Couvents.

La science fut conservée dans le moyen âge particulièrement par le clergé ; et d’ailleurs son état d’indépendance et à l’abri du besoin semblait l’y destiner. On est habitué à regarder les couvents comme un foyer de paresse et d’ignorance, d’hypocrisie et de licence, enfin comme le repaire de tous les crimes; c’est une injustice, c’est confondre la chose même avec l’abus, c’est déverser du mépris et des injures sur l’origine et le but d’une institution, parce qu’après de grands changements survenus dans le monde elle n’est plus à sa place. Mais au temps où la force brutale dominait sur le monde et sur chaque individu, les couvents furent un asile pour des milliers d’hommes qui y trouvaient non-seulement la tranquillité après laquelle ils soupiraient, mais aussi le loisir de se livrer à ces occupations calmes et contemplatives de l’esprit qui produisent peu à peu la

science. Sans les couvents, nous n’aurions presque rien de tous ces trésors de l’ancienne littérature qu’ils nous ont conservés, et même notre histoire ne remonterait qu’à quelques années plus haut que nous. Avant l’invention de l’imprimerie, il était si difficile de multiplier les exemplaires d’un ouvrage, que sans celle patience admirable de tant de moines qui consacraient leur vie dans les couvents à peindre et travailler avec le plus grand zèle des ouvrages entiers, nous aurions presque tout perdu ce qui a été écrit sur nos premiers temps et sur le moyen âge; d’ailleurs presque tous les historiens de ce temps faisaient partie du clergé. Leurs ouvrages sont désignés dans ce livre au commencement de l’époque, et si nous les lisons, nous admirerons autant que nous estimerons le clergé du moyen âge.

Il faut cependant avouer que l’esprit belliqueux de cette époque ne fut pas sans influence sur les mœurs d’un grand nombre de ses membres. L’archevêque de Mayence, Christian, qui fut toujours à la tète des armées de Frédéric Ier dans ses nombreuses expéditions d’Italie, et qui entre autres conduisit le siège d’Ancône, défendue avec tant d’opiniâtreté, en 1174, était un aussi vaillant guerrier qu’habile homme d’Etat. Il connaissait six langues, l’allemand, le latin, le français, le flamand, le grec et le lombard. Quand il était à l’autel comme prêtre, il représentait avec toute la dignité du pontife; mais quand il était sur son cheval, il y était aussi ferme que le premier écuyer; sous la soutane violette, il portait un harnais de fer ; sur la tète , un casque doré et une massue triangulaire à la main. On raconte que , dans les différentes batailles auxquelles il assista, il tua neuf ennemis de sa propre main.

Les couvents, sur lesquels nous avons déjà présenté une considération importante, méritent cependant un regard plus attentif. Ils durent leur commencement à cet esprit pieux qui, prisant les biens du ciel infiniment au-dessus de ceux de la terre, s’efforce, par le renoncement à soi-même, par la pénitence et la mortification des sens, de se rendre digne le plus possible du bonheur d’une vie pure. Ceux qui sentirent en eux cessentimcntscherchèrentd’a-

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bord à fuir le tumulte du monde, en se retirant dans des lieux déserts; et ce n’est que quand ils s’y trouvèrent réunis en grand nombre qu’ils convinrent de s’établir en communauté et de continuer ensemble les mêmes mortifications.

C’est ainsi que saint Antoine et saint Pacôme fondèrent les premiers couvents dans les déserts de la haute Égypte , au milieu du quatrième siècle, l’eu à peu on suivit leurs exemples dans d’autres contrées, et saint Atlianase fonda en Europe le premier couvent avec des moines qu’il avait amenés d’Égypte à Rome.

Au milieu du sixième siècle (515), saint Benoit, en fondant le couvent du montCassin, lui donna une nouvelle règle qui, ayant été ensuite adoptée partout, changea les institutions de tous les couvents; de sorte que sa maison , bâtie d’ailleurs sur le sommet d’une montagne, dans le plus beau pays du monde, peut être regardée comme le modèle de toutes les autres. Elle a subsisté 500 ans, et plus de trente papes, une foulede cardinaux, d’évêques et d’ecclésiastiques du premier rang sont sortis de l’ordre des bénédictins. Partout on vit s’élever des couvents, tant parce que des moines laborieux s’établissaient dans des lieux incultes, les défrichaient et se créaient ainsi un droit sur le fonds, que parce que les rois, les princes, le haut clergé, les familles nobles faisaient bâtir des couvents pour se rendre agréables à Dieu, et gratifiaient les moines de la maison et des terres. Des couvents s’élevèrent même dans les villes, ou bien des villages et des villes même se formèrent autour d’eux. L’enthousiasme qu’excitait la vie monastique et les donations que recevait chacun de ces monastères sont inimaginables : le seul couvent d’Ebersberg, en Autriche, reçut jusqu’à deux cent vingt-huit donations. On croyait ne pouvoir faire un meilleur emploi des biens de la terre que d’en gratifier un couvent; et les moines avaient bien soin de maintenir celte croyance. De sages économies et des achats avantageux augmentèrent encore ces biens, particulièrement à l’occasion des croisades. Les nobles qui n’avaient pas à leur disposition les fonds nécessaires pour cette expédition lointaine, vendaient leurs biens ou les enga-

geaient; et quand ils ne revenaient pas, ou quand ils ne pouvaient acquitter la dette, le bien restait entre les mains du couvent. Plus tard, sous le règne de la violence, beaucoup d’hommes libres se donnèrent aux couvents corps et biens, pour jouir de leur proteclion. Enfin, ces couvents ne purent souffrir que les frères qui mouraient dans la maison aliénassent une partie de leur héritage en faveur de leurs frères ou parents, et ils en obtinrent du pape, au treizième siècle, une défense formelle; en sorte que la succession tout entière dut de ■ puis lors rester au couvent : et même ils concédèrent le titre de moine ou de nonne à des personnes riches dont ils voulaient avoir l’héritage, leur permettant du reste de vivre hors du couvent comme avant. En réfléchissant à tous ces moyens, il est facile de comprendre comment les couvents ont pu obtenir de si grandes possessions. L’exemple était attrayant; aussi leur nombre augmenta d’une manière incroyable. Saint Bernard de Clairvaux, qui vivait du temps des deuxgrandcscroisades, fonda lui seul cent soixante couvents; certaines villes en avaient jusqu’à cent.

Le nombre des postulants pour être admis était extraordinaire; chez les uns c’était la vraie impulsion de leur âme, chez d’autres c’était pour y trouver les premiers besoins de la vie, d’autres enfin y étaient engagés ou même contraints par leurs parents. Il est vrai que , pour remédier à cet abus, les lois de l’Église défendirent expressément d’admettre à faire des vœux celui qui aurait été forcé par la violence ou par la prison ; plus tard on exigea un an d’épreuve avant de donner l’habit, et enfin, quatorze ans d’âge pour les garçons et douze ans pour les filles, avant qu’ils pussent faire des vœux. Mais c’était encore trop tôt, et certainement des milliers durent faire des vœux sans savoir ce qu’ils faisaient. Plusieurs ordres exigèrent un âge plus avancé.

Les occupations des frères dans les couvents devaient être, d’après la règle de saint Benoit : les travaux des champs, les sciences, l’instruction de la jeunesse , la copie des livres, le soin des malades, les exercices de la prière et du service de Dieu. Le genre de vie était trèsdur, le vêlement très-simple et la nourriture

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réduite au pur nécessaire; souvent des jeûnes. Plus tard, d’autres ordres qui , prenant celte même règle pour hase, voulurent encore en augmenter la sévérité, imposèrent à leurs religieux les plus dures mortifications, les veilles, les jeûnes et la discipline. Un des plus sévères fut celui des chartreux, fondé en 1084 par un Allemand, saint Bruno, avant chanoine de Reims, dans une vallée au milieu d’arides rochers, près de Grenoble. Leur habillement n’était pas seulement un tissu rude et de crin, sur la peau nue, comme dans la plupart des autres ordres; mais la règle ordonnait expressément que ce fût piquant. De plus, ils marchaient toujours la tète et les pieds nus, sans bas ni chaussures.

Ils jeûnaient trois fois la semaine, et pendant le carême ils ne prenaient que du pain et de l’eau ; les corps gras, le beurre, l’huile, etc., étaient tout à fait prohibés. Les offices religieux n’étaient interrompus ni le jour ni la nuit; l’isolement et le silence augmentaient encore la dureté de la vie. Qui pourrait croire que, malgré toute la sévérité de celte règle, à peine deux siècles après, il comptât deux cent onze couvents. Ces faits peuvent bien prouver que dans ce temps l’esprit monastique, loin d’être en opposition avec les mœurs, était au contraire une nécessité; mais les abus qui vinrentplus tard par concupiscence et par le changement d’idée dans les populations, ne doivent pas changer le jugement de l’histoire sur l’origine de ces institutions.

Le premier personnage d’un couvent, celui à qui on devait une aveugle obéissance, était l’abbé; au-dessous de luiétaitle prieur, puis le doyen, l’hôtelier, l’économe, le chantre, etc. Dans un couvent de nonnes , il y avait les mêmes dignités au dessous de l’abbésse. Cependant tout couvent de femmes avait un prieur pour le service de Dieu, la prédication et la confession , etc. , et toutes les fonctions que ne peut remplir une femme. Il y avait encore dans les couvents les frères lais, qui n’ayant pas fait des vœux parfaits de moine, s’occupaient des affaires extérieures, afin que ceux qui étaient au dedans du cloître n’eussent aucune raison d’en sortir.

Dans le principe , les couvents étaient , d’a-

près les canons ecclésiastiques , sous la juridiction de l’évêque ou de l’archevêque du diocèse. L’abbé était sacré par eux; ils donnaient leur autorisation à la fondation d’un couvent, aux donations et aux ventes et achats de terres, etc. Mais l’ambition et le désir de l’indépendance se glissèrent peu à peu même dans les cloîtres; ils voulurent bientôt ne dépendre que du pape, et les papes ne virent pas avec déplaisir que leur action immédiate allait de celte manière prendre un grand accroissement. C’était entièrement le même mouvement que pour l’autorité temporelle: car en Allemagne et en Italie, les villes cherchaient à secouer le joug des princes et à se placer sous l’action immédiate de l’Empereur. Les couvents tombèrent aussi peu à peu en opposition avec les curés et les desservants des paroisses. Au commencement , ils ne s’occupaient aucunement des fonctions du prêtre à l’égard des fidèles. Bientôt un grand nombre d’entre eux vinrent s’adresser aux couvents, pour se confesser ou se faire baptiser, etc. Les curés s’en plaignirent et plusieurs papes défendirent même ces empiétements dans les paroisses. Mais, avec le laps des temps, des évêques et des papes plus faciles leur laissèrent prendre plus de liberté; de sorte que plus tard ils exercèrent les fonctions du curé dans un grand rayon autour de leur maison.

Ce qui hâta encore le développement de leur puissance, ce fut la réunion des monastères, qui, avant le dixième siècle n’étaient, que des établissements isolés en congrégations appartenant à différents ordres principaux : tels que celui de Cluny, en Bourgogne, qui fut fondé l’an 910 par saint Odon ; celui des Camaldules, par saint Romuald, en 1018; celui des Chartreux, en 1086, celui des Citeaux, 1098; celui des Prémontrés, 1122, etc. Ils avaient tous une maison-mère qui était un centre commun et avait la direction générale. Chaque couvent envoyait ses représentants aux assemblées qui se tenaient dans cette maison pour délibérer et statuer sur les affaires de la communauté. L’abbé de la maison principale était chargé del’exécution des règlements, de visiter tous les couvents, d’y mettre l’ordre, et il remplissait ainsi tous les droits épiscopaux.

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Ces congrégationsétaient réellement de trèspuissantes associations et donnaient à l’état religieux une nouvelle vigueur et un nouvel éclat. Au commencement du douzième siècle , par conséquent deux cents ans après sa fondation, l’abbaye de Cluny comptait plus de deux mille autres couvcntsqui en dépendaient. Son abbé avait tous les droits d’un évêque; il n’établissait dans tous les autres couvents que des prieurs qu’il prenait parmi les moines de la maison-mère; lui-même était élu par eux. Ils étaient au nombre de quatre cent soixante à Cluny; et telle était l’immensité de l’établissement, que pas un de ces moines ne fut obligé dequitter sa chambre et qu’aucune dessalles employées pour les exercices ordinaires nechangea d’usage , quand ce magnifique couvent reçut , en l’année 1245, le pape Innocent IV avec grand nombre de cardinaux et d’évêques, le roi de France, sa mère, sa sœur et son frère, l’empereur de Constantinople et les enfants des rois de Castille et d’Aragon, et chacun de ces princes avec toute sa cour. L’ordre des Prémontrés, fondé par saint Norbert de Xante à Prémontré auprès de Laon, comptait, quatrevingts ans après sa fondation , vingt-quatre provinciaux, mille abbés, trois cents prieurs et cinq cents couvents de femmes. (Norbert étant devenu archevêque de Magdebourg, avait introduit sa règle à Magdebourg, Havelberg, Brandenbourg , etc., et avait ainsi répandu son ordre jusqu’en Bohême et en Silésie.)

En opposition de ces ordres si riches , qui portaient dans leurs richesses mêmes le germe du relâchement et de la dégénération , furent fondés , au commencement du treizième siècle, les ordres des frères quêteurs, dont la première loi était de ne pouvoir acquérir aucune propriété foncière hors de leur couvent et de ne vivre que d’aumônes. Ainsi, ils ne pouvaient jamais être troublés par la poursuite des biens temporels dans la pratique du renoncement à soi-même, de l’humilité et de la mortification; trois vertus essentielles à ces nouveaux ordres. François d’Assise, en Italie, fonda l’ordre des Franciscains en 1210, et Dominique Gu tzmann, Espagnol de naissance, celui des Dominicains, 1225; c’est ce Gutzmann qui fut ensuite chargé par le pape de l’inquisition.

En 1258, les carmélites, dont la maison principale avait été originairement en Orient sur le mont Carmel, passèrent en Europe; et, vers ce même temps, sous le pontificat de Grégoire IX, ils prirent la règle de saint Augustin et fondèrent l’ordre des Augustins. Tous ces ordres se répandirent à la fois avec la plus grande rapidité; mais dès le siècle suivant ils commencèrent à déchoir. Ainsi le corps du clergé se trouvait partagé en deux grandes branches, le clergé des couvents et le clergé séculier. A la vérité ces deux branches se réunissaient toutes les deux dans leur chef suprême , le pape, qui était comme la tète du corps entier. Cependant cette division n’était pas avantageuse pour l’Église. Des rivalités, des jalousies , des contestations en naquirent. La surveillance des évêques aurait pu maintenir les couvents dans une plus grande discipline. Saint Bernard de Clairvaux (monastère dépendant de l’ordre de Cileaux , seul ordre qui reconnût la juridiction de l’évêque) écrivait sur ce sujet : « Le pape peut à la vérité, en vertu de sa toute-puissance, soustraire un évêque à la juridiction de son archevêque et un abbé à celle de l’évêque ; mais c’est toujours un malheur, parce que le seul résultat c’est que la juridiction des évêques est un peu plus restreinte, tandis qu’il n’y a plus de frein pour les couvents. Ils n’ont plus de surveillance, plus de peur qui les retienne; et, de celle façon , le bel édifice de la hiérarchie est miné par le fondement. Sous des extérieurs d’humilité se montre l’orgueil des abbés; ils dépouillent les églises pour acheter leur indépendance de l’évêque, et ils se libèrent ainsi pour échapper à l’obéissance qui devrait être leur plus bel ornement. Ce désir de s’approcher du pape le plus possible rompt tous les liens de la hiérarchie. »

Le cours des siècles nous fait voir comment ces institutions, quoique enfantées par les nécessités de l’époque, qui, si elles avaient été tenues dans de justes bornes, auraient pu continuer de remplir leur but primitif, celui de satisfaire aux besoins du présent , dégénérèrent dès que leurs efforts se portèrent vers les biens temporels, et que leur nombre fut tellement exagéré qu’il devint dix fois et cent fois

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trop grand. Comment , en ell'et , aurail-on eu sous la main tant d’âmes enthousiasmées et dégoûtées du monde pour désirer la vie du cloître et soupirer après elle. Des milliers s y trouvaient enchaînés pour toujours contre leur volonté ou du moins sans leur volonté, ou bien encore mus par «les motifs indignes. Ces moines, qui formaient la majorité, étaient un germe de perdition pour tout le couvent. De la, ces cris multipliés de plus en plus forts contre les moines dégénérés , contre leur vie passée dans la volupté, dans la licence et tous les crimes. La vénération qui entourait avant cet état de piété et de méditation , disparut de plus en plus. Les bourgeois des villes, qui auparavant s’empressaient d’offrir leurs cadeaux pour bâtir et bénéficier des couvents dans l’intérieur de leurs murailles , devinrent leurs ennemis, quand ils les virent empiéter de tous côtés et s’arroger entre autres droits la franchise de tout impôt d’entrée, non-seulement pour eux, mais aussi pour leurs ouvriers et leurs mercenaires. Entre les princes et la noblesse d’un côté, et les moines de l’autre, il y avait aussi rivalité, guerre et représailles injustes. Les couvents étaient obligés, pour être à l’abri hors de leurs murs et pour exercer leurs droits d’établissement libre qui ne dépendait que de l’Empire, d’agréer un protecteur pris le plus souvent parmi les plus puissants des nobles du canton et de lui payer pour cela un impôt considérable. Mais il s’élevait souvent des querelles entre le couvent et le protecteur lui-même, et plus d’une fois le couvent fut durement opprimé par celui qui devait prendre sa défense. Souvent même la querelle était dans l’intérieur du cloître; c’étaient les moines qui se révoltaient contre leurs supérieurs, ou les frères lais contre les frères eloitrés , et alors le sang et le meurtre souillaient ces murs consacrés à la paix. Tel est le sort de toute institution humaine, dès qu’elle sort des limites qui lui sont assignées par sa destination.

Cependant nous devons ajouter comme observation , que cette dégénération si hideuse de l’état monacal appartient bien moins au temps des Hohenslaufen qu’aux siècles suivants, dans lesquels on voit clairement toutes les institutions du moyen âge courir à leur ruine.

Le droit du plus fort, administration de la justice , tribunaux secrets.

Après tout ce que nous avons dit sur le moyen âge, il nous reste encore à parler de ce dont on lui fait le plus de reproches, de l’abus de la force pour faire valoir des droits ou même pour nuire sans aucune espèce de droits. On appelle ce temps celui du droit du plus fort (faustrecht, droit du poing) ; parce que tout se décidait par la violence et que la force tenait lieu de droit. Chaque prince avait sa place forte, chaque chevalier son château fort, souvent placé sur un rocher inabordable , chaque ville avait ses remparts; et de ce lieu de sûreté , chacun bravait son adversaire avec audace, même contre toute justice, jusqu’à ce qu’il eût été forcé de se rendre ou ruiné de fond en comble. La voix du juge n’était point écoutée, pas même celle de l’Empereur ; de sorte qu’il arrivait souvent que pendant que l’Empire était dans une profonde paix avec ses voisins , il était déchiré au dedans par des dissensions violentes , soit entre grands seigneurs, soit entre simples chevaliers, sur tous les points de son territoire; et que, même dans les temps réputés les plus ordinaires , des milliers d’Allemands périssaient victimes de la guerre. Un pareil état nous parait horrible, et nous ne comprenons pas comment la sécurité et la gaieté pouvaient encore trouver place dans quelques âmes. Puisque, disons-nous, la force brute régnait seule partout, les hommes tranquilles, les hommes pacifiques devaient vivre continuellement dans des inquiétudes et des transes de la mort. Cependant un jugement si sévère ne serait point celui d’un homme qui aurait étudié le génie de l’époque, et une observation plus approfondie adoucirait beaucoup les couleurs si hideuses de ce tableau.

Le noble vivait sous les armes et se tenait toujours prêt à repousser la force par la force; en sorte que, s’il était attaqué, il ne sortait pas pour cela de son état naturel ; souvent même c’était pour lui une bonne occasion qui le faisait sortir de l’engourdissement. C’était une épreuve qu’il devait soutenir pour sa gloire; et , de même que pour l’honneur , souvent dans

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les tournois il rompait une lance avec ses meilleurs amis, de même, dans les querelles les plus sérieuses, au beau temps de la chevalerie, toujours l’honneur était l’étoile qui le conduisait. Ce n’était point avec la même animosité et la haine qui depuis ont excité les ennemis qu’ils marchaient l’un contre l’autre; ce n’était souvent qu’un jeu d’armes plus sérieux dans lequel les adversaires mesuraient leurs forces à la vie, à la mort. C’était un jugement de Dieu, une manière publique et énergique de vider une querelle que la raison ne pouvait plus l’aire cesser, et celte décision semblait la voix du bon droit.

Nous avons déjà vu plus haut que les villes étaient redevables aux guerres continuelles des princes et des nobles de cette excitation qui avait produit le développement de leurs forces et avait réuni en elles l’activité industrielle à une vertu mâle et au sentiment de l’honneur civique; car, en effet, les hauts sentiments de l’âme naissent du déploiement de touteson énergie. Dans sa ville, le bourgeois vivait en sécurité, plein de confiance dans le courage de ses compatriotes; quand il était en voyage, il avait ses armes pour se défendre, et autant que possible il se faisait accompagner d’une suite nombreuse.

Le paysan devait souffrir certainement le plus de ces guerres, et sa condition devait être la plus déplorable pendant cette époque. La lutte devait avoir lieu le plus souvent sur son propre domaine et détruire ses moissons; tandis que lui-même était sans armes et n’avait pas même le droit d’en porter ; indigne qu’il était de cet honneur, à moins qu’il ne fût un homme libre. Mais aussi il trouvait une protection dans le point d’honneur de la chevalerie qui ne permettait point d’offenser des hommes sans armes, et une grande compensation dans l’exemption qu’il avait pour ses enfants, qui n’étaient tenus à aucun service militaire. D’ailleurs les maux de la guerre étaient circonscrits dans un bien plus petit cercle et laissaient bien moins de traces que de nos jours ; car qu’étaient toutes ces petites misères en comparaison des maux inexprimables qui accompagnent aujourd’hui une grande guerre?

Nous tomberions encore dans une grande

erreur, si nous voulions croire que dans le temps du droit du poignet il n’y avait aucun autre droit, aucune justice, aucun tribunal, et que tout était conduit par le caprice; puisque au contraire le droit de la force s’appliquait plutôt à l’exécution de la condamnation, conformément à l’esprit du siècle. Mais, pour mieux comprendre, il nous faut remonter au premier mode judiciaire admis chez les Allemands et en suivre tout le développement dans le moyen âge.

Le mode judiciaire allemand, comme tout autre qui a pour but de procurer aux citoyens l’ordre et le bien-être, reposait sur le principe que la paix doit régner parmi tous les membres de la communauté. Ainsi , contre quiconque a rompu la paix par le meurtre, l’incendie, le pillage, etc. (disait la nature aux Allemands qui voulaient la justice et une prompte justice) , il n’y a point de plainte à porter devant un tribunal ; mais celui qui a souffert peut user de représailles jusqu’à ce que l’adversaire l’ait satisfait par son argent ou par toute autre réconciliation. Ainsi c’est l’ancien droit de l’homme libre qui sert de fondement au droit de représaille (fehderecht , droit de guerre). Celui qui avait rompu la paix pouvait être ensuite attaqué lui-même au moment même, c’est-à-dire le même jour ; et , plus tard, lorsque le code fut mieux réglé, il fallait faire annoncer la punition au moins trois jours à l’avance. Mais si l’agresseur offrait réparation d’honneur et de droits, c’est-à-dire une juste restitution, alors il n’y avait plus lieu à poursuivre la justice par les armes.

Du temps des anciens Germains, alors que toute justice reposait immédiatement sur l’ensemble des hommes libres, il n’y avait aucune autre justice que celle du peuple , exercée par le comte ou graf avec les communes de son district, par le centgrave et par 1 edekan à la tète des communes de leur juridiction. Régulièrement, chaque juge tenait ses séances publiques à certaines époques de l’année (c’était le plus souvent le mardi, et à cause de cela ce jour est appelé en allemand dienstag, jour de justice). Tout accusé était obligé de comparaître; les plaintes étaient portées et le juge consultait la commune; ce quelle faisait déclarer par un

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crieur nommé par le juge, était un jugement reconnu par tout le monde. La commune fondait une jurisprudence qui devenait loi poulies autres cas semblables, et tout homme libre prenait part à cette législation. Charlemagne introduisit des échevins (schoffe) , dont la fonction était d’assister à toutes les séances de la justice pour rappeler les anciens usages. Si le condamné refusait d’obéir au jugement, le juge devait se mettre à la tète de toute la commune pour le faire exécuter. Ainsi tout cet état judiciaire reposait d’abord sur l’égalité entreles individus et sur le lien delà commune. Charlemagne sut maintenir l’ordre par sa main puissante et empêcher que chacun se fit justice à lui-même. Sous son règne, on ne vit aucune guerre particulière; mais bientôt après lui et Louis le Débonnaire, ses enfants donnèrent en grand l’exemple de la violence; puis sous les autres Carlovingiens, le comte perdit toute son autorité, comme homme de justice, et avec elle disparut aussi de plus en plus celle de la commune. C’est qu’en elTet, d’un côté le clergé, les couvents, la haute noblesse, avec les gens de leur dépendance, commencèrent à se faire donner des privilèges qui les arrachaient à la juridiction ordinaire des communes et en même temps les exemptaient du devoir de poursuivre celui qui désobéissait à ce jugement; tandis que, d’un autre côté, l’égalité nécessaire pour cette justice des communes était rompue par la prépondérance que prirent les princes, les comtes et les seigneurs. Alors une puissance supérieure, celle du duc, devint nécessaire pour rétablir la force des jugements. Dès que les premiers empereurs de la maison de Saxe, Henri et Otton, eurent établi des ducs et leur eurent donné leur véritable position, la justice fut aussi plus forte et mieux faite; parce qu’ils pouvaient, au moyen de leurs levées sur toute l’étendue de leur duché et parmi leur propre dépendance, faire respecter autant qu’il était convenable leurs arrêtés.

Il est vrai que les premiers empereurs saliques s’efforcèrent bientôt de renverser la puissance ducale, afin d’étendre l’influence immédiate de l’Empereur, mais l’ordre et la justice trouvèrent un grand appui dans l’autorité pui ssante dont fut rëvêlue celle maison. Ce-

pendant le long et malheureux règne de Henri IV, qui fut continuellement en guerre avec les Saxons, avec ses rivaux à l’Empire, et enfin avec ses propres enfants, abandonna encore une fois la justice en proie à la violence.

Ce n’est pas que la plupart des empereurs Hohenstaulén n’aient eu par eux-mêmes assez de puissance et de considération pour rétablir l’ordre; mais toute leur énergie étant tournée vers l’Italie, l’Allemagne put se livrer à toute son inclination qui portait les particuliers à se faire justice eux-mêmes; d’autant plus que la puissance des ducs avait été complètement détruite par la puissance jalouse des empereurs et nommément de Frédéric Ier. Les empereurs cherchèrent donc à se placer plus immédiatement à la tête de la justice, à faire valoir leur autorité par leurs princes et leurs comtes. Frédéric 1er établit la paix du pays (Landfriedc), à la fin do l’année 1187, et Frédéric II la rétablit en 123o. Mais déjà il y avait un trop grand désordre dans les prétentions et dans les possessions des princes et des seigneurs, qui, par conséquent étaient continuellement en guerre pour vider leurs différends; ces guerres prirent même une forme plus régulière par l’ordonnance de Frédéric Ier qui exigea que la déclaration précédât de trois jours la prise d’armes ; car ainsi chaque cavalier put trouver moyen de se mettre égalementà l’abri de la juridiction de son supérieur. Après cette loi , la désobéissance à la justice et les guerres particulières, qui auparavant, grâce à la vigueur de nos institutions, n’arrivaient que par exception , devinrent un état régulier. L’esprit de désordre profita du moment de l’interrègne pour imposer partout sa domination. D’ailleurs cet esprit chevaleresque, encore plein d’honneur et de vertu sous les llohenstaufen, disparaissait de plus en plus pour faire place à une violence brute et toujours plus oppressive.

La plupart des empereurs dont nous verrons l’histoire dans la deuxième partie se sont efforcés de dominer ce mal. Rodolphe de Habsbourg fit reconnaître la trêve du Seigneur dans plusieurs diètes et s’efforça d’en faire garantir le respect par une association de différents pays limitrophes, par exemple : la Weslphalic , la

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basse Saxe, la Thuringe, la Hesse, la Bavière el la Souabe. C’était en effet un nouveau moyen de rendre à la justice sa force; puisque l’autorité des comtes, des ducs et même celle des empereurs avait successivement perdu sa puissance. Mais dans un pays partagé en tant de petits souverains, ces alliances prêtaient beaucoup à l’esprit de parti et par conséquent aux injustices. Les hommes puissants et les chevaliers, surtout dans le sud de l’Allemagne, en profitèrent pour faire la guerre aux villes qui étaient devenues puissantes et s’étaient aussi liguées entre elles. Plus tard survinrent des dissensions au sujet d’élections à l’Empire et d’héritages dans plusieurs provinces, la Marche, le Lunebourg, la liesse, le Tyrol, etc..., pendant lesquelles, la noblesse se rendit importante et put s’arroger le droit de justice. En vain l’empereur Winceslas et ses successeurs voulurent-ils réunir toutes ces différentes associations qui garantissaient la paix du pays en une seule alliance qui aurait été une (rcichsfriede) paix de l’Empire, et reprendre ainsi l’autorité suprême, ce ne fut qu’à la fin du quinzième siècle quand la noblesse fut obligée de céder à la puissance des seigneurs (landeslierren) , et surtout quand la force de la chevalerie se trouva écrasée par les progrès d’une nouvelle époque; ce ne fut qu’ alors seulement que l’empereur Maximilien put obtenir une (reiclisfrialc) paix de l’Empire , et ensuite établir la justice sur des bases solides eL durables.

Principaux caractères des formes judiciaires eldes lois du moyen âge. — Primitivement ce n’était que dans les comtés que se trouvait une juridiction supérieure, qui, au nom du roi, ou sous la bannière royale, pouvait statuer sur les propriétés, sur les corps et la vie. Dans les cent gravials (qu’on appelait dans la basse Saxe et la Westphalie gogericlites , il n’y avait que la petite juridiction. Les nobles (semperfreies) n’y étaient pas soumis, car pendant tout le moyen âge on voit régner le principe: que toulhomme dans quelque rang qu’il soit placé, ne peut être jugé que par des égaux; de sorte que celui de rendre la justice commune aux premiers comme aux derniers citoyens resta en Allemagne la base de toute administration judiciaire.

L’Empereur nepouvait rendre aucun jugement qui ne fût approuvé par les princes et les seigneurs; et parmi les paysans, parmi les citadins, parmi les gens de la vassalité, de la dépendance, un jugement ne pouvait jamais être rendu arbitrairement par aucun seigneur el par aucune autorité ; il fallait l’approbation des communes. Ainsi la justice était la propriété vivante du peuple; et le code sortait de lui, formé par l’usage et la coutume. On redoutait même les lois écrites, parce qu’alors la justice serait tombée entre les mains des jurisconsultes. Le clergé seul était régi par des lois écrites et presque en tout par le droit romain. Dans les endroits où il se trouvait quelque chose d’écrit, des privilèges, des principes de jurisprudence, des droits pour une ville, pour un pays, c’était si peu de chose , que bien loin d’y trouver des lois qui fussent, comme on pourrait le croire, des sources de droit, elles étaient plutôt un témoignage qui attestait que le droit vivait dans le peuple.

Le premier recueil de droit allemand fut fait, de 1215 à 1218, par un gentilhomme saxon, Epke, ou Eike de Repgow, et fut connu sous le nom de Miroir de Saxe ( Sachsenspiegel ) : ce n’était qu’un travail particulier; mais comme ce recueil était plus complet que ce qu on appelait les lois, et que, comme témoignage du droit en vigueur, il avait la même valeur, il fut peu à peu admis par tout le monde, particulièrement auxquatorzième et quinzième siècles. L’auteur qui ne connaissait rien du droit romain, n’y a donc rien puisé ni pour la forme ni pour le fond ; mais ceux qui retouchèrent cette œuvre, y mélangèrent du droit romain et du droit canon. C’est de là qu’on a formé le Schwabenspicyel , miroir de Souabe, et le Kuiserrechl, droit impérial, qui traite particulièrement du système féodal.

Le droit romain fut introduit en Allemagne par le clergé qui s’en servit longtemps avant que les villes l’eussent adopté ; c’est-à-dire, avant le quinzième siècle. Le goût pour l’antiquité romaine se réveilla alors et fil rechercher les livres de droit romain surtout dans les universités; et l’on commença alors, pour les cas douteux, à recourir aux décisions des docteurs des universités comme à des juges supérieurs.

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Nous verrons dans le cours de l’histoire quelle influence eut sur l’Allemagne celte introduction du droit romain.

Avant de terminer notre description de l’étal judiciaire du moyen âge nous allons examiner un de ses plus remarquables tribunaux, celui de la vchm onfemgerichl (1) (tribunal exécutif) , qui se forma en Westphalie et jette un grand jour sur la justice de l'époque. Nous avertissons en même temps que nous serons obligé d’anticiper un peu sur l’époque qui va suivre.

En Westphalie, la juridiction des princes et des seigneurs était toujours basée sur les gogcrichles ou centgraves, et même l’ancien tribunal du graf (ou comte) s’était aussi toujours conservé , quoique lacéré dans ses attributions comme tribunal suprême du roi. Les hommes de la haute noblesse et les anciens propriétaires, restés libres sans jamais avoir accepté de liefs ou de seigneurs suzerains, pouvaient seuls être choisis pour ministres de cette justice (schœffes); et à cause de cela ils étaient appelés ministres libres, ou francs juges, freischœffes de même que le tribunal s’appela tribunal libre ( freigericlUe ).

De même que les droits des freigerichtes se rattachaient aux droits primitifs de l’ancienne juridiction des comtés, ceux de sthullicrr se rattachèrent aussi aux freisthules, cours libres; car on appelle sthullicrr tout prince, seigneur, comte, chevalier, ville, etc., qui possédait comme seigneur justicier une juridiction qui ne dépendait que de l’Empereur. Le sthulherr devait principalement veiller à ce que la justice fût bien faite. Il créait à celle fin un freigrave, qui recevait ensuite l’investiture de sa charge des empereurs ou des ducs , et depuis la chute de Henri le Lion , de l’archevêque de Cologne, héritier du duché de Westphalie. Le freigrave était au sthulherr, ce qu’est le juge ou seigneur justicier; mais les freischœffes n’étaient pas les serviteurs du juge, ils représentaient l’ancienne commune, et le freigrave n’était que le président , qui mettait l’ordre dans la séance. Tous les freischœffes présents avaient droit à prendre

(1) Voir l’excellent ouvrage île Wigand sur la fème de Westphalie. Hamm, 1825.

part au jugement; ils ne pouvaient pas être au-dessous de sept, et s’ils étaient trop nombreux pour y prendre une part immédiate, ils étaient auditeurs ; plus tard, dans les plus beaux temps de ce tribunal , on en comptait jusqu’à cent et même mille pour des affaires importantes. Déplus, tout freigrave avait ses fronboles (huissiers), qui étaient pour le servir et ne prenaient aucune part au jugement.

La freisthule supérieure (tribunal supérieur) était à Dortmund; soit parce que la ville était libre et ne reconnaissait aucun Sthulherr (seigneur justicier) au-dessus d’elle, soit à cause de l’ancienneté ou de la réputation de son tribunal, soit peut-être par un ancien privilège obtenu sous Charlemagne. Tous les freigraves se réunissaient à Dortmund chaque année en un chapitre général, arrêtaient les principes du droit ( Weisthumer) , inspectaient les jugements des Freigerichtes, et les confirmaient ou les cassaient lorsqu’il y avait appel. Comme ces tribunaux tiraient leur origine de ceux des anciens comtes , il est aisé d’en induire que les contestations ordinaires, les affaires civiles, étaient dans leurs attributions aussi bien que les affaires pénales qui présupposent un crime. Cependant cette dernière partie, d’ailleurs la plus importante, y rentra plus particulièrement et le temps ne fit que confirmer cette spécialité; parce que les violences exercées par tout le monde exigèrent toute leur puissance pour mettre un frein à cette tendance brutale à attaquerla propriété, la vie et l’honneur d’autrui. Puis, comme ils jugeaient au nom de l’Empereur avec droit de vie et de mort, ils crurent bientôt, que, pour les affaires criminelles, leur juridiction pouvait s’étendre au delà de la Westphalie à tous les cas qui leur étaient soumis; d’autant plus qu’il n’y avait pas, pour ainsi dire d’autre tribunal dans l’Empire, ayant une sanct ion , dont on pût obtenir justice contre un coupable. De telle sorte qu’à la fin, il n’y eut plus aucune affaire contentieuse, même purement civile, qui n’en pût ressortir, si le condamné refusait de rendre à son accusateur droit et honneur ; car c’était alors un crime contre la sainteté de la justice

Ainsi se répandit la puissance des freigcriclitcs, dans les quatorzième et quinzième siècles,

par toute l’Allemagne et même en Prusse et en Livonie; mais un grave inconvénient, c’est que toutes les plaintes, même celles (les pays les plus éloignés , devaient être apportées devant une freîslhule de Westphalie, et l’accusé devait comparaître sur la terre de Westphalie, ou en terme de justice, sur la terre rouge. Il ne pouvait y avoir de freîslhule hors de Westphalie, et l’empereur Wenceslas ayant essayé d’en établir une en Bohême, les freigraves déclarèrent que tous ceux qui en feraient partie encourraient par cela même la peine de mort. Ainsi donc primitivement ce n’était que des Westphaliens et même des hommes nés freischœffes ou sthulfreies qui pouvaient faire partie du tribunal; mais au treizième siècle, s’introduisit l’usage d’admettre au nombre des schœffes d’autres hommes libres, irréprochables et honorables; et de même que la juridiction s’était étendue sur toute l’Allemagne, tout Allemand libre put devenir schoeffe, et les princes et les comtes, les chevaliers, les bourgeois, s’empressèrent de briguer cet honneur, pour avoir part aux privilèges des schœffes. Un frcischœffe ne pouvait être jugé que par une freigerichte , et sa parole et son serment avaient un grand poids. Aussi était-on très-sévère pour le choix des freischœffes. Il fallait que le postulant fût né libre et de bonne famille , qu’il ne fût souillé par aucune mauvaise action , qu’il jouit de tous ses droits et enfin que deux freischœffes se portassent caution pour lui. La réception ne pouvait se faire qu’en Westphalie; l’Empereur lui-même devait se rendre sur la terre rouge pour se faire recevoir frcischœffe. Ils avaient entre eux un ancien signal secret et un salut particulier pour se reconnaître; pour celle raison et peut-être à cause de leur connaissance du droit, on les appela initiés; de sorte que re- ; cevoir quelqu’un schœwffe , c’était le faire initié (wissend, sachant). Les empereurs mêmes étaient soumis à cette récept ion ; et Sigismond fut admis au nombre des initiés en grande solennité à la freisthule de Dortmund, l’an 1429. Nous pouvons considérer ces cours de justice de Westphalie, dans ce brillant moment où tous les princes et chevaliers voulaient être freischœffes, comme une importante association , dont les ramifications se répandirent par toute

l’Allemagne et qui suppléa au défaut de sanêtion de tous les autres tribunaux pour opposer une barrière à la brutale violence du crime. Un serment solennel liait tous les associés, et ils ne pouvaient pas même le déclarer en confession ; les ecclésiastiques ne pouvaient être admis.

Primitivement , les non initiés ne comparaissaient pas de suite devant la cour secrète , mais devant l’ancien tribunal des communes (des echteding) , qui du reste était formé par les mêmes personnes ; seulement les formes étaient moins sévères et tout le monde pouvait y assister. Si l’accusé ne comparaissait pas , on le citait devant la cour secrète , ainsi appelée , parce que les initiés seuls y assistaient. Un non initié qui s’y serait introduit était aussitôt pendu. Ainsi ce nom de cour secrète voulait dire close, fermée aux autres, plutôt que signifier un redoutable secret qui aurait rougi de paraître au grand jour. Il n’est donc pas vrai de dire que les freigerichtes tenaient leurs assemblées dans les ombres de la nuit , au sein des forêts et dans le creux des rochers ou des souterrains; car, si quelques exemples peuvent être cités, ce n’est que plus tard, quand ces cours eurent dégénéré. Mais primitivement le palais de justice du graf é tait Xemalplatze (I) , le plus souvent sur une montagne ou une colline d’où l’on pouvait dominer la plaine, à l’ombre d’un tilleul et à la lumière du soleil. Le freigrave siégeait sur un fauteuil ; devant lui était une épée dont la poignée était en croix, pour marquer la haute juridiction de la cour, et une corde (wgd) , pour marquer le droit de vie et de mort. Puis , le graf ouvrait la séance , c’est-à-dire qu’il appelait les schœffes autour de lui et plaçait les parties autour du tribunal; elles devaient être sans armes ni armures, la tête découverte. Sitôt que le juge annonçait que la séance était ouverte, tout bruit cessait, et les fronboles (huissiers) criaient : Silence , une fois , deux fois , trois fois ! De ce moment régnait un profond silence ; toute parole, toute récrimination eût été une atteinte à la paix du

(1) On se rappelle <pie les malplatzes étaient les lieux où se tenaient, sous Charlemagne, tes assemblées de mai et de septembre.

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tribunal. L’accusé, qui devait être sans armes, s’avançait accompagné de ses cautions (eideshclferri) , s’il en avait. Le juge lui représentait les plaintes élevées contre lui. S’il prononçait sur la croix de l’épée le serment de purge légale, il était libre. « Il prend, dit un ancien livre de jurisprudence, un denier (creuzpfennig) le jette aux pieds du graf, se retourne et part. L’attaquer ensuite, tous les hommes libres le savent bien, c’est rompre la paix du roi. » — Telle était l’ancienne procédure avec les schœffes; parce qu’ils jouissaient de certains privilèges et d’une grande réputation d’attachement à la vérité et à l’honneur. Pour d’autres parties que des schœffes, et plus lard pour tout le monde, cette marche si simple et si juste devint tout autre; car on trouve dans d’autres livres de jurisprudence que l’accusateur pouvait détruire la valeur du serment de l’accusé par trois cautions (eideshelfern) qui juraient avec lui , et l’accusé devait alors en opposer six ; si l’accusateur en fournissait quatorze, l’accusé en devait fournir vingt et une, et c’était le plus haut degré de conviction. Si l’accusé avouait son crime, ou était convaincu par le serment du plaignant et de ses cautions; alors les schœffcs prononçaient la sentence. Si elle portait la peine de mort, il était aussitôt pendu à l’arbre le plus voisin. Les plus petites punitions étaient l’exil et l’amende.

Si l’accusé ne comparaissait pas devant le tribunal après trois sommations, et s’il ne pouvait, dans un délai fixé, donner les raisons de sa non-présence, il était considéré comme ayant avoué son crime ou comme un homme qui méprise la paix et la justice et se place hors de ses règles. Alors la féme ou la sentence de la freigerichte était prononcée contre lui, c’està-dire sa condamnation; c’est pour cela qu’on les appela les femgerichte.

La sentence du graf était terrible :

« Comme a été accusé , poursuivi et jugé par moi N.. , qui s’écrit , etc. , que j’ai fait mander et convoquer à cause de ses méfaits et qui s’est si endurci dans son mal, qu’il ne veut obéir ni à l’honneur, ni à la justice, et méprise le plus haut tribunal du saint-empire, je le condamne de toute la force et puissance royale, comme il est juste et comme l’exige le ban royal (Iconigs-

bann). Je lui ôte tous les droits à la justice et à la liberté qu’il avait depuis son baptême ; je le mets au ban du roi et le voue à toutes les plus grandes agitations. Je lui défends les quatre éléments que Dieu a donnés aux hommes et qu’il a créés pour eux; je le déclare hors la loi, sans droit, sans paix , sans honneur, sans sûreté; je le donne pour pervers, pour condamné, pour perdu ; de sorte qu’on peut se conduire, agir envers lui comme envers un homme condamné et maudit. Qu’il soit désormais tenu pour indigne; qu’il ne jouisse d’aucune justice, d’aucun droit, d’aucune liberté dans aucun château et aucune ville, excepté dans les lieux sacrés. Je maudis sa chair et son sang; qu’il ne repose jamais sur la terre; qu’il soit emporté par les vents; que les corneilles, les corbeaux , les oiseaux de proie le poursuivent dans l’air et le déchirent. Je dévoue son cou à la corde {râpe) , son corps aux oiseaux de proie; mais que le Dieu de bonté prenne son âme. »

Suivant quelques usages, le graf devait prononcer trois fois ces paroles et cracher à chaque fois; les schœffcs devaient en faire autant, et de même aussi quand il y avait jugement contradictoire. Ensuite le freigrave reprenait la parole et disait : « J’enjoins à tous rois, princes, seigneurs, chevaliers, écuyers, à tous freigraves , frcischœ/fcs et à tous ceux qui appartiennent au saint-empire, d’aider de toute leur puissance à l’exécution sur le corps de cet homme maudit, comme l’exige le tribunal secret du saint-empire, et que rien au monde ne puisse arrêter, ni l’amour, ni la douleur, ni l’amitié , ni la parenté. »

L’homme condamné par la féme ( l’arrêt du tribunal secret ) était dans la même position que le condamné à mort qui n’attend que l’exécution. Celui qui le recevait , ou même l’avertissait, était aussitôt cité devant le tribunal du freigrave. Ceux qui prenaient part au jugement étaient tenus, par un serment terrible et sous peine de mort, de cacher la féme, c’cst-à-diro de ne faire connaître l’arrêt qui avait été prononcé à qui que ce soit autre qu’un initié. Le condamné fût-il un père, un frère, on ne devait pas l’avertir.

De plus, tout initié à qui on faisait connaître

le jugement légalement, était tenu d’aider à r.on exécution. On donnait ordinairement à l’accusateur une lettre revêtue du sceau du freigrave avec sept schœffes pour poursuivre le coupable; mais d’ailleurs le serinent de trois schœffcs suffisait pour rendre la féme authentique. Quelque part que le condamné fût trouvé, dans sa maison ou dans la rue, ou au milieu d’une forêt, si les ministres du tribunal secret pouvaient s’emparer de sa personne, il était pendu à l’arbre ou au pieu le plus proche. Pour prouver qu’il avait été mis à mort en exécution de la féme et non par des voleurs, on laissait sur lui tout ce qu’il avait, et on piquait un couteau à côté de lui : bien plus , tous les schœffes du tribunal secret avaient le droit, quand ils prenaient un malfaiteur en ilagrant délit, de le pendre sans jugement à l’arbre le plus voisin, sur la place même; pourvu que, conformément à la loi de l’honneur, ils ne prissent rien de ce qui se trouvait sur lui et qu’ils laissassent la marque de la féme.

Nous sommes dans l’étonnement quand nous pensons à cette puissance terrible des schœffes , et nous comprenons comment les plus merveilleux récits devaient courir parmi le peuple, sur ce tribunal secret dont le nom seul prêtait tant à l’imagination, sur ces assemblées de nuit , sur ces usages mystérieux pour la réception des initiés, pour le prononcé du jugement, et pour sa poursuite et son exécution. La vérité historique seule est déjà pleine de merveilleux. Une association de milliers d’hommes répandus par toute l’Allemagne depuis le plus haut degré jusqu’au plus bas, pourvu que ce fussent des hommes libres ( nous avons des exemples qui montrent que des hommes du commun, mais libres, des ouvriers, des bourgeois avaient été revêtus de la dignité des freigraves et que les princes et les chevaliers ne rougissaient pas de siéger comme schœffes sous

(1) Nous ajouterons que régulièrement la sommation se faisait par deux schœffes qui étaient porteurs de la lettre du freigrave. S’ils ne pouvaient rencontrer l’accusé , parce qu’il se trouvait dans une ville ou dans un château, où ils ne pouvaient entrer, ils faisaient la sommation de nuit : ils piquaient la lettre avec un denier royal ( keenig-pfenning ) dans un panneau de la grande porte du château, y coupaient trois petits copeaux qu’ils

leur présidence), une pareille société, dont les membres se connaissaient par des signes secrets et étaient engagés par un serment solennel à se soutenir mutuellement, qui jugeait et punissait au nom de l’Empereur eide l’Empire, et atteignait le coupable dans quelque coin qu’il se retirât, ne fût-ce qu’après des années, sans que personne pût en demander raison, pourvu que l’épouvantable couteau désignât le coup qui avait frappé; une pareille alliance, dis-je, quelle force ne devait-elle pas avoir contre les méchants, et quelle forte garantie pour la paix et la justice dans l’Empire? Le prince et le chevalier qui pouvaient facilement braver la condamnation impériale , et derrière leurs murailles , braver l’Empereur lui-même, tremblaient quand, pendant le silence de la nuit, la voix des freischœffcs retentissait aux portes de leur château, et quand un freigrave les sommait de comparaître sur la terre rouge, dans un ancien malplatze , sous un tilleul ou sur le bord d’un ancien ruisseau (1).

Cent exemples irréfragables de princes, de comtes, de chevaliers, de bourgeois, considérés dans leur ville, qui périrent delà main des schœffes, en exécution de l’arrêt du tribunal secret, pourraient prouver que la puissance de ces freigerichtes n’était point insignifiante, ni une pure imagination grossie par la peur.

Une pareille puissance entre les mains des hommes, sans aucun moyen desurveillance, ni publicité , ni défense, ne pouvait pas durer longtemps sans abus. Il ne pouvait manquer d’arriver, avec le grand développement de la société, que des membres indignes ne fussent reçus, et se servissent de la puissance qu’ils avaient pour satisfaire leurs passions et leurs vengeances.

Dès la fin du quinzième siècle, des plaintes sérieuses s’élevèrent de tous les côtés dans

portaient au freigrave, comme témoignage de la sommation faite , et criaient à la sentinelle , qu’ils avaient fiché dans la porte une lettre pour son maître. — Si l’accusé était un homme sans domicile et qu’on ne pouvait rencontrer , on le sommait sur quatre carrefours; c’est-à-dire qu’on piquait une lettre de sommation sur les quatre points cardinaux avec la petite monnaie royale à chaque lettre.

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l’Empire, surtout de la part des ecclésiastiques, contre ces freigericktes ; et bien plus encore, quand l’esprit d’une nouvelle époque se déclara tout à fait contre eux, s’appuyant sur quelques faits particuliers. La puissance des grands propriétaires s’était agrandie et fortifiée, et ils ne pouvaient souffrir que leurs sujets fussent jugés par des étrangers, quoique ces tribunaux descendissent originairement de l’Empereur. Des princes, des villes et des chevaliers, se liguèrent contre les cours de Westphalie; et ce ne fut que quand la paix fut

(1) Au seizième siècle, l’association combattait pour ses droits ; au dix-septième la lutte durait encore, mais plus faible et seulement en Westphalie. Au dix-huitième siècle, il n’y avait plus que quelques traces, quelques ruines du passé ; cependant son souvenir et ses signes vivent toujours parmi les paysans en certaines provinces de Westphalie qui étaient dans le domaine d’une freigerichte. A Gehmen , dans le pays de Munster, la freigerichte ne fut arrachée que par la législation française

i établie pour toujours, quand une nouvelle chambre de justice, avec une nouvelle législalion pénale furent admises; quand la science du droit prit la place de la connaissance de | certains usages, quand les crimes contre la paix du pays et contre l’obéissance à l’autorité ! eurent disparu; ce ne fut qu’alors seulement que la puissance des tribunaux secrets s’éteignit, sans aucune annulation formelle, mais d’elle-même, peu à peu; en sorte qu’il serait aussi difficile d’assigner la dernière année de son existence que la première (i).

de 1811; et même quelques paysans libres qui ont fait le serment de Schœlïes s’assemblent encore tous les ans dans une preisthule, et l’on n’a pu réussir à leur faire déclarer le signe secret. La principale marque est dans les lettres S. S. G. G. , qui veulent dire stock (bâton), s tien (pierre), gras (herbe), g rein (pleurs) ; mais on n’a pu encore découvrir la signification mystique de ces mots.

Depuis Rodolphe de Habsbourg jusqu’à Charles V.

Les sources historiques sont bien moins riches que pour le temps des Hohenstaufen ; ce sont plutôt des espèces de chroniques particulières que des histoires universelles qui embrassent l’ensemble des événements; en outre, la plupart sont en latin. Nous signalerons d’abord les livres où l’on trouve l’histoire générale sous forme de chroniques et d’annales, et dans lesquels l’histoire d’Allemagne n’entre que pour une portion. Les principaux sont :

1, La chronique composée par Hermann, moine d’Altaich , et connu sous le nom de Henricus Stère , de 1147 à 1500.

2. Annales Colmarienses de 1211—1505, dans le recueil d’Urstisius.

5. La chronique de Mathias de Neuenbourg jusqu’à 1555, continuée par Albert de Strasbourg (Albertus Argenlinensis), jusqu’à 1578; dans Urstisius.

4. La chronique de Jean Vitoduraraus de 1215—1548; dans Eccard.

5. Une revue du monde ( Cosmodromium) , jusqu’en 1418, parGobelinus Persona, diacre à Birkefeld; dans Ed. Meibom.

6. Une chronique jusqu’en 1420, par Dietric Engelhusen d’Eimbeck ; dans Leibnitz et Menken.

7. Une chronique jusqu’à 1422, par André , curé de Ratisbonne.

8. Une chronique jusqu’à 1470, par AVerner Rolewink de Laer, continuée par Jean Lindker jusqu’en 1514 ; dans Pistorius.

9. Une chroniquejusqu’à 1455, par Hermann Korner, domin. à Lubeck ; dans Eccard.

10. Une chroniquejusqu’à 1492, par Hartmann Schédel , médecin à Nuremberg ; elle est imprimée séparément.

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