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étaient fort communs parmi les ecclésiastiques; et comme ils étaient les esclaves de leurs propres passions, ils se rendirent aussi dépendants des princes de la terre par leur amour pourles biens temporels, en recevant d’eux des liefs à litre de vassaux. Alors, Hildebrand résolut de mettre la cognée à la racine du mal , animé qu’il était d’un feu dévorant pour la liberté de l’Église et pour la moralité de l’État ecclésiastique.
Il porta d’abord tout son zèle, et cela avec beaucoup de raison, contre la vénalité des emplois ecclésiastiques, que l’on appelait le crime de simonie, et que l’on regardait comme une faute contre l’Esprit saint; sans doute par ressemblance avec ce qui est raconté dans les actes des apôtres, vers. 8, 18, 24, au sujet de Simon le magicien , qui voulut acheter les dons du Saint-Esprit à prix d’argent. On peut juger de la puissance morale et de la supériorité du génie de Hildebrand, par l’histoire d’un archevêque de France, accusé de simonie, qui avait eu l’adresse de gagner ses accusateurs par de l’argent. Hildebrand, comme le déclare le récit d’unevieille chronique, se porta pourjuge dans celle affaire en sa qualité de légat du pape. L’archevêque s’avança avec insolence au milieu de l’assemblée et dit : « Où sont donc mes accusateurs ? Que celui qui veut me faire condamner ose s’avancer. » Alors les plaignants, gagnés d’avance, se turent. Mais Hildebrand se tourna vers lui et lui dit : « Crois-tu que le Saint-Esprit n’est qu’un avec le Père et le Fils? — Oui, je le crois, répondit l’archevêque. — Eh bien, dis donc : Gloire au Père, au Fils cl au Saint-Esprit ! » Puis il le fixa d’un regard si pénétrant que l’archevêque sentit peser sur sa conscience toute l’énormité de sa faute; il ne put jamais prononcer ces paroles el au Saint- Esprit , quoiqu’il essayât plusieurs fois. Cet accident fulregardé commeun jugement de Dieu. L’archevêque tomba aux pieds de son juge, se reconnut coupable de simonie et digne d’être dépouillé de la dignité de prêtre; et aussitôt après cet aveu il prononça d’une voix claire ces mêmes paroles et au Saint-Esprit. Cet exemple eut une telle puissance sur les autres membres du clergé, que vingt-sept curés et plusieurs évêques abandonnèrent leurs fonctions avant
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d’être accusés, parce qu’ils les avaient achetées à prix d’argent.
Pour que le clergé devint encore plus indépendant de la puissance temporelle, il fallait qu’avant tout le chef de l’Église ne fût plus soumis à l’empereur pour son élection , seulement à un vote libre. Mais il venait justement d’en être décidé autrement ; puisque Henri III s’était fait promettre par les Romains de ne reconnaître aucun pape sans l’approbation impériale: et en eflêt, sous cet empereur, Hildebrand n’aurait pu facilement exécuter son dessein. Mais quand il vit que le nouvel empereur était un jeune enfant, il profila de l’occasion el il rappela alors que, dans l’année 1039, sous le pape Nicolas II, on avait rendu une loi par laquelle tout pape devait être élu librement par les cardinaux, et l’empereur n’avait le droit de la confirmation qu’autant qu’il aurait reçu ce droit de la chaire apostolique. Ainsi tout était changé ; loin que le pape fût dépendant de l’empereur, c’était la dignité impériale qui dépendait du pape.
Hildebrand ayant ainsi tout disposé et tout préparé, pendant qu’il n’était encore que chancelier de la cour de Rome, fut ensuite lui-même choisi pour pape, en d075, et prit le nom de Grégoire VIL Henri, qui déjà gouvernait l’Empire, envoya à Rome un homme affidé, le comte Eberhard, demander raison aux Romains de ce qu’ils avaient élu un pape sans lui demander son approbation. Grégoire, qui ne voulait pas alors commencer la guerre avec l’empereur, lit répondre pour s’excuser que le peuple l’avait forcé d’accepter cette dignité pontificale ; mais qu’il n’avait pas encore été sacré et qu’il ne le serait pas avant d’avoir obtenu l’approbation de l’empereur et des princes allemands.
Henri se contenta de cette excuse et le pape fut confirmé. Mais l’empereur montra dans cette occasion , que sa haine passionnée contre les Saxons, l’avait aveuglé jusqu’au point de ne pas lui laisser voir combien s’était affermie dans Rome l’idée d’abaisser la domination impériale , pour élever à sa place la puissance ecclésiastique sur tout le monde.
Grégoire commença à se faire connaître par de nouvelles el très-sévères lois contre la simonie. 11 voulut , à l’exemple de ses prcdéces-
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seurs et des pères de l’Église, que le prêtre se consacrât tout entier au service divin et qu’il ne fût pas enchaîné aux biens de la terre par le lien du mariage. Il est vrai que cette défense trouva de la part des ecclésiastiques, tant en llalie qu’en France, en Allemagne et dans Ions les autres pays, une forte opposition au commencement; car beaucoup d’entre eux et surtout dans le bas clergé étaient mariés. Mais Grégoire eut dans le peuple même un appui pour faire exécuter sa loi. Le peuple, excité contre les prêtres mariés, les força à se séparer de leurs femmes, souvent même par d’extrêmes mauvais traitements; cependant il fallut bien un siècle pour que le célibat fut complètement établi dans le clergé. Ceci fut de la plus haute importance pour l’exécution des grands plans de Grégoire; car les ecclésiastiques, dans toute la chrétienté, une fois dégagés de toute inquiétude pour leur maison et leurs enfants, et indépendants des princes temporels, étaient alors autant de milliers de zélés serviteurs acquis au pape, qui n’écoutaient que son ordre et contribuaient fortement à l’affermissement de la domination de l’Église sur toute puissance temporelle. Mais pour avoir de tels serviteurs, il fallait qu’ils fussent encore plus libres et qu’ils ne reçussent en aucune façon leurs bénéfices des princes temporels , à titre de fief. Cependant, de même que les vassaux laïques recevaient un étendard pour marque de leur vasselage; ainsi les évêques et les autres grands dignitaires ecclésiastiques devaient-ils recevoir des princes un anneau et une boulette, c’est ce qu’on appelait l’investiture. Grégoire donc défendit aussi aux ecclésiastiques de recevoir l’investiture delà main des grands; ils ne devaient leur reconnaissance pour leur élévation, disait-il, qu’au saint-siège, et le pape seul devait recevoir leur serment d’obéissance; principe qui donnait au pape la suzeraineté du tiers de toutes les propriétés dans les contrées catholiques.
Tel est donc le commencement de cette discussion longue et acharnée au sujet des investitures, et surtout de cette lutte entre l’empereur et le pape, l’empire et l’Église ; lutte qui peu à peu affaiblit et ébranla ces deux puissances. Nous avons déjà dit plus haut qu’une coo-
pération pacifique du pape et de l’empereur aurait été une base solide du bonheur des peuples ; mais on en était venu alors à une époque, où cesdeux puissances cherchaient uniquement à s’élever l’une au-dessus de l’autre; car, si le pape voulait dominer sur tous les princes et les rois , non plus seulement dans les affaires spirituelles, mais aussi dans les affaires temporelles, arracher ou donner les couronnes à son gré; souvent aussi l’empereur de son côté ne voulut pas reconnaître l’autorité du pape dans des cas justes et raisonnables et crut pouvoir régner par la pointe de son épée, même sur les choses invisibles et spirituelles et sur la conscience des hommes. — Ainsi se brouillèrent ces deux puissances dont l’accord devait vivifier le monde. Dans cette lutte d’un siècle et demi, après les plus grands bouleversements dans l’Allemagne et dans l’Italie, la dignité impériale perdit son vieil éclat et sa puissance ; tandis que le chef de l’Église devint indépendant de toute autorité étrangère. De grands hommes se trouvèrent en présence et dépensèrent les uns contre les autres leur énergie et leurs forces, qu’ils auraient mieux employées pour le bien de la société : mais cette lutte entrait elle-même dans le plan de l’histoire du monde et elle aménagé des développements qui sans cela n’auraient pu survenir.
Grégoire avançait toujours plus loin dans ses principes. Non content d’avoir soustrait l’Eglise et tous ses biens à la domination temporelle, il déclara alors solennellement que l’empereur, les rois et les princes avec toute leur puissance étaient soumis au pape. Ses lettres particulières expriment aussi ces principes : « Le monde, dit-il dans une, est réglé par deux lumières : par le soleil, la plus grande, cl par la lune, la plus petite. Ainsi , la puissance apostolique représente le soleil, et la puissance royale, la lune. Car, comme la lune reçoit la lumière du soleil; ainsi l’empereur, les rois et les princes reçoivent leur autorité du pape, et celui-ci ne la tient que de Dieu ; donc la puissance de la chaire de Rome est plus grande que la puissance des trônes , et le roi doit soumission cl obéissance au pape. — Si les apôtres peuvent lier et délier dans le ciel, à plus forte raison peuventils sur la terre donner ou prendre suivant qu’il
MAISON DE ÎRANCONIE.
osl avantageux, empire, royauté, principauté, comté et toute espèce de biens. Et s’ils ont été établis connue souverains juges sur le spirituel, combien plus doivent-ils l'ctrc sur le temporel. Si enfin ils ont le droit de commander aux anges , qui certainement sont au-dessus des plus grands souverains, à combien plus forte raison devront-ils avoir le droit de juger les pauvres serviteurs de ces anges. — Or , le pape est le successeur des apôtres, le successeur de saint Pierre sur sa chaire, il est le vicaire du Christ, et par conséquent au-dessus de tout. »
Grégoire résolut de faire valoir ces principes d’abord contre l’empereur lui-même, comme le premier des rois ; afin de montrer par là sa puissance à toute la terre. D’ailleurs Henri vivant en dissension avec ses sujets avait en réalité une puissance plus restreinte que les autres rois; et comme son nom était plus grand, la victoire sur lui devait avoir plus d’éclat; enfin , la conduite passionnée de ce prince dans ses entreprises pouvait lui donner facilement un prétexte. De tous les côtés arrivaient à Rome des plaintes contre l’empereur, et les Saxons vinrent y joindre les leurs de ce qu’il retenait toujours leurs princes prisonniers. Le pape fit donc signifier à l’empereur qu’il eût à se présenter à Rome devant, le synode, le carême prochain, pour se disculper des crimes dont on le chargeait; qu’autrement il serait aussitôt rejeté du sein de l’Église par l’excommunication apostolique. Henri ressentit plus de colère que de crainte de cette menace; car la force invisible de l’excommunication papale n’avait été jusque-là que peu éprouvée. Il rassembla les évêques d’Allemagne à Worms, en janvier de l’année 1076 , et y fit prononcer contre le pape, avec autant de précipitation que de haine, la sentence même dont celui-ci l’avait menacé, c’est-à-dire sa déposition. Ensuite il lui écrivit une lettre dont voici le contenu : « Henri roi, non par la violence, mais par la sainte volonté de Dieu, à Hildebrand, je ne dirai pas pape, mais faux moine. — Tu as mérité ce salut par le désordre que tu as apporté dans toute l’Église. Tu as foulé aux pieds les ministres de la sainte Église, comme des esclaves qui ne savent pas ce que fait leur maître, et c’est en les écrasant que tu as gagné la faveur du bas peuple. Nous
l’avons souffert longtemps, parce qu’il était de notre devoir de conserver l’honneur du saintsiège; mais tu as pris notre retenue pour de la crainte, et tu as poussé l’audace jusqu’à l’élever au-dessus de la dignité royale, que nous avons reçue de Dieu , et à nous menacer de nous arracher notre autorité, comme si nous la tenions de toi ; tes menées sont montées jusqu’à la ruse et la tromperie et sont maudites; lu as gagné la faveur par l’argent, la force des armes par la faveur, et par cette force la chaire de paix du haut de laquelle tu as précipité la paix même; puisque toi, créature subalterne, tu t’es élevé contre ce qui était établi. Saint Pierre, le vrai pape, dit lui-même: « Craignez Dieu, honorez le roi ! » Mais toi , comme tu ne crains pas Dieu, tu ne m’honores pas, moi, son délégué. Descends donc, excommunié, va subir dans les prisons notre jugement et celui de tous les évêques ! Descends de cette chaire des apôtres que tu as usurpée; un autre que toi montera sur cette chaire de saint Pierre, et il ne couvrira pas son orgueil de la parole de Dieu. Moi Henri, roi par la grâce de Dieu, et tous nos évêques nous te disons : Descends , descends. »
Alors le pape tint aussi lui un concile et ne parla plus seulement d’excommunication pour Henri ; mais il prononça sa déposition en ces termes : « Au nom du Dieu tout-puissant, je défends au roi Henri, fils de l’empereur Henri, qui s’est élevé contre l’Église avec un orgueil inouï, de gouverner l’empire d’Allemagne et d’Italie; je délie tous les chrétiens du serment qu’ils lui ont prêté ou qu’ils pourront lui prêter , et je défends à tous de le servir en qualité de roi; et comme occupant ta place, saint Pierre ! je le lie avec les chaînes de la malédiction , pour apprendre à tous les peuples que tu es la pierre sur laquelle le fils de Dieu a fondé son Église. »
Quand Henri , à Pâques de l’année 1076 , reçut à Utreclit la nouvelle de son excommunication, il fil aussitôt lancer de son côté par le violent Guillaume, évêque d’Utrecht , un anathème contre le pape; et les évêques de Lombardie, ennemis de Grégoire, renouvelèrent cet anathème dansun concile rassemblé à Pavie sous la présidence de Wiberl , l’archevêque de ltavennes. L’impression que fit cet événement si
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extraordinaire varia suivant les différentes clispositionsdes esprits. Les Saxons s’en réjouirent, parce que leur affaire devint celle de l’Église; et saint Pierre! devint depuis lors leur cri de guerre habituel. Cependant les partis se prononçaient par tout l’empire, c’est-à-dire que partout on se déclarait ou pour le pape ou pour le roi. C’était une époquegrosse de dissensions; et la haine régnait par tout le monde. Si le roi avait été un homme irréprochable, s’il avait eu celle grandeur d’âme qui enchaîne et domine les cœurs, il n’eût pu être renversé parla vertu d’une simple parole ; car celle parole n’avait de force que dans l’opinion publique. Mais alors , il avait de nombreux et d’adroits ennemis; car son insolence, après sa victoire sur les Saxons, avait encore augmenté leur nombre. Aussi plus de la moitié des princes allemands se rassemblèrent-ils à Tribur, sur le Rhin, pour s’occuper d’y choisir un nouvel Empereur. Henri se hâta d’arriver dans le voisinage, à Oppenheim ; mais malgré ses prières et ses promesses, il n’obtint qu’un retard d’un an et l’on décida : qu’on prierait le pape de venir à Augsbourgen février de la prochaine année pour examiner à fond cette affaire et que, si Henri pendant ce laps de temps ne s’était pas fait relever de son interdit, on procéderait sans retard à un nouveau choix. Il devait dans l’intervalle vivre à Spire comme un simple particulier , sans aucun des insignes de la dignité impériale et sans se mêler d’aucune affaire du gouvernement.
Henri à Canosse. 1077. — Dans cette position désespérée, Henri prit une résolution tout à fait inattendue. Tourmenté au sujet de cette diète d’Augsbourg , où ses ennemis devaient être en majorité, et par conséquent de laquelle il ne pouvait attendre aucune bonne décision, il se mit lui-même en route pour l’Italie, accompagné de sa femme et d’un seul homme de confiance, presque obligé de mendier pour sa nourriture, et n’ignorant pas que tous les passages entre l’Allemagne et l’Italie étaient occupés par les princes, il pénétra par la Savoie , où il reçut de sa belle-mère , la margravesse de Suze, une petite suite. Or, c’était l’hiver, et même un hiver si rigoureux que le Rhin fut gelé très-fort depuis la Saint-Martin jusqu’au 1er avril. Ainsi le voyage par-dessus des monta
gnes couvertes de neige et de glace dut être hérissé de bien des difficultés et des dangers. L’impératrice fut obligée de se faire glisser dans une peau de bœuf à travers les roules glacées et escarpées du mont Cenis, par des guides du pays qu’on louait pour un pareil service. — Enfin il arriva en Italie, cl à son grand étonnement il fut reçu avec joie; caron avait répandu le bruit que l’empereur arrivait pour abaisser l’orgueilleux pape par la force de son épée. Depuis longtemps la haute Italie nourrissait de la haineconlre le pontife parce que les grands séculiers étaient choqués de scs nouvelles dispositions et que parmi les ecclésiastiques, un grand nombre étaient devenus ses ennemis à cause de ses lois contre la simonie et le mariage des prêtres. D’ailleurs beaucoup d’Italiens, entre autres, l’archevêque de Milan et celui de Ravennes, étaient interdits. Si donc Henri ne se fût pas laissé abattre par ce qu’il avait éprouvé en Allemagne , il aurait pu se faire promptement en Italie un assez grand parti pour braver son adversaire. Mais il n’avait alors dans l’esprit que des pensées de réconciliation. Le pape était justement en route pour l’Allemagne et se rendait pour présider, à la diète d’Augsbourg, au jugement de l’empereur.
Quand il apprit l’arrivée subite de Henri en Italie, ne sachant pas encore ce qu’il avait à craindre ou à espérer de sa part, il dévia un peu de sa route pour gagner le château de Canosse et demander un asile à la comtesse Mathilde, fille héritière du riche margrave Boniface de Toscane et zélée partisan de la chaire romaine; puisque même elle venait de lui faire une donation secrète de tous ses biens. Mathilde était la plus puissante princesse d’Italie; elle régnait en Toscane et en Lombardie comme une reine, et se faisait remarquer autant par son génie et sa fermeté que par sa crainte de Dieu et sa chasteté. Elle combattit pendant trente ans avec toute sa puissance pour l’élévation de la chaire pontificale , car elle avait embrassé cette idée de toute la force de son caractère, d’autant plus que les rigides principes de Grégoire VU étaient tout à fait d’accord avec la rigidité de sa vertu. — Elle était mariée avec Gozelon, duc de basse Lor-
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raine; mais ils vivaient séparés, parce que leurs principes étaient tout différents; car tandis qu’en Italie, où elle régnait sur les grandes possessions de son père et de sa mère , elle travaillait pour le parti de Grégoire, son mari combattait en Allemagne pour l’empereur.
Henri s’adressa donc à la princesse Mathilde, afin qu’elle parlât en sa faveur à Grégoire. Celui-ci, au commencement, ne voulait entendre à aucune réconciliation, et il renvoyait tout à la diète d’Augsbourg. Enfin, après s’ètre longtemps fait prier, il permit qu’Hcnri entrât dans le château, en habit de pénitent, avec une chemise de crin et les pieds nus. Aussitôt qu’il eût passé le seuil delà porte de ce château entouré d’une triple muraille , elle fut fermée sur lui ; sa suite fut obligée de rester dehors et lui d’avancer tout seul au milieu de la cour. C’était au mois de janvier du rigoureux hiver de l’année 1077. Pendant trois jours l’empereur fut obligé d’attendre dans la cour depuis le matin jusqu’au soir, à jeun et pieds nus. Tout le monde dans le château était touché; Grégoire lui-même écrivit dans une let tre que les témoins l’avaient fortement blâmé et disaient que sa conduite avait plutôt l’apparence de la cruauté d’un tyran que d’une rigueur apostolique. La comtesse Mathilde pleurait à chaudes larmes, et Henri n’avait encore obtenu que de pouvoir au moins être relâché. Enfin le quatrième jour , le pape le fit venir devant lui et le délivra de son interdit ; encore Henri dut-il consentir à de dures conditions. Il lui fallut promettre de se trouver au lieu et au jour que le pape lui fixerait, pour apprendre s’il resterait roi ou non , et s’abstenir en attendant de tous les insignes de la royauté et de l’exercice de la puissance royale.
Henri et ses antagonistes.
Henri sortit deCanosse, couvert de bonté et la vengeance dans le cœur; et aussitôt les Italiens, qui remarquèrent en lui ces dispositions, se rassemblèrent autour de lui. C’étaient ses anciens amis, en grande partie encore soumis à
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l’excommunication; il passa donc l’hiver avec eux. Alors, pour la première fois, son œil pénétrant découvrit que la puissance du pape n’était nulle part aussi faible que dans ce pays de dissension et du vénal égoïsme, et que tout homme qui comprendrait seulement l’art de se faire des créatures avec de l’argent, des promesses et des ruses, serait sûr de s’y faire un parti considérable pour le servir contre la cour de Rome. Le prestige d’épouvante que lui avait imposé la puissance de Rome, se dissipa; son ancien courage lui revint, et à partir de ce moment il commença avec l’épée aussi bien qu’avec la parole une guerre qu’il soutint pendant trente ans, avec la plus grande habileté et la plus grande constance, et dans laquelle il eut souvent des succès très-marqués, bientôt cependant ceux des princes d’Allemagne qui étaient contre lui, profitèrent de son absence pour tenir, au mois de mars 1077, une diète à Forscheimet pour lui opposer un antagoniste: ce fut Rodolphe, duc de Souabe. Alors l’Allemagne se divisa de nouveau en deux camps bien tranchés ; car Henri y avait aussi un puissant parti, surtout dans les villes et dans le clergé, mécontent des ordonnances du pape Grégoire. Il repassa donc en Allemagne; la guerre et les cruautés qui l’accompagnent recommencèrent , plus horribles qu’aucun tableau qu’on en pourrait faire; et pendant trois ans elle désola nos plus belles provinces. Rodolphe fut obligé d’abandonner la Souabe et de se retirer en Saxe; car le peuple saxon et le vaillant Olton de Nordheim étaient ses meilleurs appuis. Henri donna le duché de Souabe et sa fille Agnès à l’audacieux et ambitieux comte de Ruren, Frédéric; celui-ci s’empressa aussitôt de transporter l’habitation qui avait donné son nom à sa maison du village de Buren, au pied du Slaufen , sur la crête même de la montagne et y fil construire le château de Ilohenslaufcn. Tel fut le commencement de la grandeur de cette maison; mais aussi ce fut une cause d’inimitié entre les Hohenstaufcn et les autresgran des maisons du voisinage. Car beaucoup envièrent le bonheur de cette famille et croyaient avoir plus de droit qu’elle au duché de Souabe. Depuis ce moment les Hohenstaufcn furent des alliés fidèles pour la maison salique.
Grégoire se conduisit d’une manière tout à fait équivoque dans cette guerre des deux prétendants à l’empire, comme s’il eût été ravi de voir la désolation de l’Allemagne et la puissance temporelle épuiser ses propres forces contre elle-même; car au lieu d’appuyer les Saxons et leur roi Rodolphe de toute la puissance de son autorité pour assurer à leur parti une prompte victoire, il ne reconnut aucun des deux rois; mais il leur promettait toujours de venir en Allemagne et de se poser comme arbitre de leur différend. « Il n’arriva rien de tout cela, dit Brunon qui fut l’historien de cette guerre, si ce n’est que des légats du pape vinrent dans les deux camps, et promettant la faveur du pape tantôt à Henri, tantôt aux Saxons, tirèrent des deux partis autant d’argent que possible , suivant la coutume des Romains. » Les Saxons se plaignirent de cette duplicité du pape, etils lui écrivirent, entre autres choses: « Tous nos maux ne nous seraient point arrivés et eussent été bien moindres , si, dans votre route, vous n’eussiez pas penché tantôt à droite, tantôt à gauche. Par obéissance à notre pasteur, nous nous sommes jetés dans la gueule du loup ; et si maintenant notre pasteur nous abandonne, nous sommes les plus malheureux des hommes. » Mais ces reproches , quelque fondés qu’ils fussent, n’eurentpas plus d’influence sur le pape pour lui faire prendre une décision que la bataille de Melrichstadt, en Thuringe, 1078, qui resta incertaine entre les deux prétendants ; tandis que , dès que Rodolphe, en 1080, eût obtenu des succès marqués au village de Flacheim, près Mulhausen , aussitôt il se déclara pour lui, lui envoya même une couronne (î) et de nouveau excommunia Henri, dans un synode, à Rome. Pour y répondre, Henri assembla un autre synode à Mayence, composé de dix-neuf archevêques et évêques de son parti qui refusèrent alors obéissance au pape. Cette décision fut appuyée par un autre synode tenu à Brixen, par cinquante évêques italiens, qui élurent pour anti-pape, sous le nom de Clément III, Wibert, archevêque excommunié de Ravennes. Alors il y eut deux
(1) La couronne portait cette célèbre inscription : Petra dédit Petro Peints diadema Rttdo/plio.
empereurs et deux papes; et la victoire pencha pendant quelque temps du côté de Henri.
Cependant, dans cette même année 1080, dans une troisième bataille sur les bords de l’Elsler, en Saxe, non loin de Géra, la valeur d’Otlon de Nordheim, qui se montrait tout à fait un général du premier mérite, lui fit éprouver une perle sérieuse; mais heureusement que Rodolphe lui-même fut blessé à mort dans la bataille et mourut le jour suivant. Il avait perdu la main droite, et Godefroy , duc de basse Lorraine (Godefroy de Bouillon , le conquérant du sacré tombeau) , lui avait enfoncé la pointe du drapeau impérial dans le bas-ventre, disent quelques récits postérieurs. Quand on rapporta au roi Rodolphe sa main coupée, il adressa aux évêques qui l’entouraient des paroles de repentance : a Voyez, leur dit-il, c’est précisément cette main avec laquelle j’avais juré fidélité au roi Henri. » On crut reconnaître dans sa mort un jugement de Dieu, et le parti de Henri en grossit d’autant plus. Il put alors entreprendre une expédition en Italie, contre son violent ennemi. Il vint donc devant Rome et l’assiégea trois fois pendant trois années consécutives. Il réduisit Grégoire à une telle extrémité, qu’il le força de se renfermer dans le château Saint- Ange, où il fut même assiégé par les Romains; mais, pour s’humilier et suivre en quelque point l’exemple que lui avait donné Henri , à Canosse, Grégoire avait l’àine trop fière et la volonté trop inflexible. Henri lui offrit de se réconcilier, s’il voulait le couronner; il répondit avec fermeté, qu’il ne pourrait faire un accommodement avec lui qu’ autant qu’il aurait auparavant fait une réparation à Dieu et à l’Église. Alors Henri fut obligé de se faire couronner avec sa femme par l’anti-pape Clément, à Pâques 1084; puis il sortit de l’Italie. Cependant, le pape continua d’être assiégé par les Romains dans le château Saint-Ange , jusqu’à ccqu’il fùtdélivré par Robert Guiscard son ami, duc de Normandie, qui régnait dans la basse Italie. Ce héros s’empara de la ville, la pilla, la brûla, vint prendre le vieux et inflexible pape, qui, même au sein du malheur, ne voulait renoncer à aucune de ses grandes prétentions, et l’amena dans la basse Italie, où il mourut à Salerne l’année suivante. Somparli choisit Vie-
MAISON DE FRANCONIE
tor pour lui succéder; mais il n’avait ni le génie, ni la force de Grégoire. Aussi Clément III se soutint-il avec lui, et même il eut toujours la principale autorité dans Rome.
Alors des jours de bonheur et de calme semblèrent se lever pour l’empereur Henri. Le successeur de Rodolphe de Souabe, Hermann de Luxembourg, que les princes avaient élu pour deuxième antagoniste, ne put se soutenir et se démit de lui-même de sa dignité, enlOS7; un troisième, Egbert de Thuringe, qui s’efforça aussi lui de parvenir à la couronne, mourut assassiné; et les Saxons, las d’une guerre éternelle, après la mort d’Otton de Nordheim, et après celle de l’irréconciliable Burchard, évêque de Halberstadt, qui fut tué par ses propres paroissiens, lorsqu’il cherchait aies soulever pour la vingtième fois, se soumirent d’eux-mêmes à l’Empereur, que d’ailleurs ses nombreux malheurs avaient adouci. Cependant le sort lui réservait encore de plus dures épreuves. Il devait voir, dans les dernières années de sa vie , ses fils, gagnés par le pape, se soulever contre lui : Conrad en 1093, et, après sa mort, arrivée en MOI, son frère Henri. Les deux successeurs de Victor, Urbain et Pascal, avaient renouvelé l’excommunication lancée contre Henri, et c’est alors que le fils déclara qu’il ne pouvait vivre en communauté avec un homme tranquille malgré son excommunication. Bien plus, quand l’Empereur se rendit à une grande diète tenue à Mayence, se confiant sur une réconciliation avec son fils, appuyée par des serments, il fut désarmé par ruse et trahison , arrêté prisonnier, forcé de se dépouiller des insignes de la royauté, et enfin, de renoncer à l’Empire par acte authentique, le 31 décembre 1105, à Ingelheim. Puis ce fils dénaturé fit renouveler son élection par les princes rassemblés à Mayence et il prit les rênes du gouvernement.
Cependant le vieil empereur trouva l’occasion de s’enfuir d’Ingelheim , et, le cœur navré de douleur, il se retira auprès de son ami Otbert, évêque de Liège. Ce prélat et Henri, duc de Lorraine, rassemblèrent une armée en son nom, battirent ce fils dénaturé qui poursuivait son père, près de Viset, lorsqu’il voulait passer la Meuse. Mais l’Empereur finit bientôt après, à Liège, une vie surchargée de
fatigues et de chagrins, le 7 août 1106. Le nombre de batailles qu’il livra pendant sa vie prouve jusqu’à quel point elle dut être agitée; car on en compte 65 tant en Allemagne qu’en Italie.
L’évêque de Liège rendit à l’empereur les honneurs de la sépulture; mais la haine des partis alla jusqu’à faire déterrer son cadavre, qui fut porté à Spire où il resta non enterré pendant cinq ans, dans un cercueil en pierre placé dans une chapelle écartée et non consacrée; jusqu’à ce qu’enfin, dans l’année 1111 , le pape Pascal leva l’excommunication lancée contre lui. Alors il fut enterré plus magnifiquement que tout autre empereur.
Henri V. 1106-1123.
Quoique Henri se fût déclaré contre son père de son vivant, il n’en agit pas moins d’après ses principes quand il fut monté sur le trône. Malgré les lois du pape, il donna les investitures avec l’anneau et la crosse; parce que, comme il le déclara au pape, ses ancêtres avaient exercé ce droit sans interruption pendant 300 ans depuis Charlemagne, sous soixante-trois papes; et, dès le commencement de l’année 1110, il passa en Italie avec une armée formidable de trente mille cavaliers, sans compter les valets et l’infanterie, pour s’y faire couronner empereur, et même, en cas de besoin, soutenir ses droits avec son épée. Il était un ennemi plus redoutable que son père; car il savait employer avec la force la ruse et l’hypocrisie. Le pape Pascal lui fit alors une proposition qui aurait tout d’un coup vidé la querelle, si elle avait pu être exécutée. Il lui offrait « de reprendre tous les biens que les empereurs avaient donnés à l’Église, villes, duchés, comtés, monnaies, péages, fermes, châteaux, puisqu’il fondait sur ces biens ses prétentions sur les investitures ; l’Église se contenterait des cadeaux des simples fidèles, delà dime et des offrandes; car, ajouta-t-il dans cet écrit, il est défendu aux
ecclésiastiques, aussi bien par lus lois de Dieu que par les lois del’Église, de s’occuper des affaires temporelles; ils ne doivent même jamais venir à la cour, si ce n’est pour protéger un opprimé; tandis que, dans l’Église romaine, les évêques et les abbés sont tellement préoccupés par les affaires temporelles, que les serviteurs de l’autel sont devenus les serviteurs de la cour.
Cette proposition pouvait être fort sérieuse de la part du pape; car c’était un homme extrêmement sévère dans ses principes, qui pensait peut-être pouvoir, de celle manière, remédier à la dégénération du clergé et le ramener à sa première destination. Mais Henri vil du premier coup d’œil que les ecclésiastiques, surtout ceux qui par leurs biens avaient été élevés à la dignité de princes de l’Empire, ne pourraient jamais consentir à une pareille restitution; ainsi il promit de renoncer à l’investiture, si le pape voulait ordonner aux évêques de rendre tous les biens qu’ils auraient reçus des empereurs depuis Charlemagne et ses successeurs. II entra dans Rome, où un traité solennel entre lui et le pape devait être conclu au milieu d’une nombreuse assemblée d’évêques, dans l’église de Saint-Pierre, et être suivi de son couronnement immédiatement après. Mais quand on en vint aux conditions, il s’éleva de la part des évêques d’Allemagne et d’Italie la plus forte opposition et une longue dispute. Au milieu du désordre un des chevaliers allemands s’écria : « A quoi bon tant de fracas? Il vous suflit de savoir que notre maître, l’empereur, veut être couronné comme l’ont été avant lui, et Charlemagne, et Louis, et les autres. » Le pape répondit encore une fois qu’il ne le pouvait pas avant que Henri eut renoncé par un serment solennel à ses droits d’investiture. Alors Henri, sur les conseils de son chancelier Adalbert et de Burchard, évêque de Munster, appela sa garde et fit prisonniers le pape et les cardinaux. Les Romains, furieuxdecette violence, attaquèrent le lendemain les Allemands campés autour de l’éi>lise Saint-Pierre. Aussitôt le roi saute àclie-
val, s’élance témérairement en bas des degrés de marbre de l’église sur la foule et perce cinq Romains de sa lance. Mais blessé lui-même, il
tomba de cheval. Olton, comte de Milan , lui sauva la vie au prix de la sienne même, en lui donnant promptement son propre cheval; il fut pris par les Romains et mis en pièces. Un combat meurtrier continua tout le jour ; jusqu’à ce que vers le soir, le roi lui-même excita ses troupes à une dernière et audacieuse tentative. Alors les Romains essuyèrent une terrible défaite et furent refoulés en partie dans le Tibre et en partie dans la cité; le quartier Léon et celui de l’église Saint-Pierre restèrent entre les mains des Allemands. Cependant l’empereur ne tarda pas à l’abandonner emmenant avec lui ses prisonniers, pour ravager les environs de Rome. Les Romains, réduits à la plus extrême nécessité, supplièrent instamment le pape de faire la paix avec l’empereur. Le pape, qui avait déjà 01 jours de prison, consentit facilement à un accommodement. 11 accorda que l’empereur conserverait le droit d’investiture avec l’anneau et la crosse, et il promit en même temps de ne lancer jamais aucune excommunication au sujet de ce qui s’était passé. Le traité fut juré par douze cardinaux, et par douze princes au nom de l’empereur; puis Henri fut solennellement couronné empereur dans l’église de Saint-Pierre par Pascal, le 15avril 11 ll.Maisà peine les Allemands étaientils hors de Rome que tout le clergé blâma fortement le pape , et le força d’assembler un concile à Latran , qui prononça l'excommunication des traités faits entre lui et le roi, comme ayant été extorqués par la violence; car, d’après la parole même du pape, ils ne pouvaient plus soumettre Henri à une excommunication. La querelle recommença donc et elle dura encore plus de dix ans sous les papes suivants , Gélase II et Calixte II. Tant que Pascal vécut, Henri à la vérité n’encourut jamais l’excommunication de l’Église; mais les légats du pape et grand nombre de hauts personnages du clergé, en lançant contre lui le ban d’cxcommunication dans leurs églises, donnèrent par là lieu à de nouvelles divisions et de nouvelles agitations. Une grande partie des princes de l’Empire refusa l’obéissance à l’empereur. Ce fut le règne de l’arbitraire, des brigandages, du pillage et du meurtre. Les plus fidèles alliés du roi furent les Hohenstaufen ; aussi éleva-l-ii en-
MAISON DK FRANCONIE.
core leur maison. Dès que le premier due Frédéric à qui son père avait donné son fief, le duché de Souabe, mourut, il transféra ce duché à son fils ainé Frédéric; et, plus tard, il donna aussi celui de Franconie à son deuxième fils Conrad. Il maria la veuve du duc Frédéric, sa sœur Agnès, au margrave d’ Autriche, Léopold, de la maison de Babenberg, le père de ce Léopold , qui devint ensuite duc de Bavière, et jeta aussi les fondements de Vienne, dans les environs du lieu où était Vindobona. Ainsi l’empereur reprit le dessus dans le sud de l’Allemagne. Dans le nord, au contraire, il ne pouvait y obtenir une autorité durable; et celui qui y travaillait avec le plus de zèle contre lui, celui qui excitait les autres princes contre lui, c’était Adalbert qui lui devait l’ archiépiscopal de Mayence, qui auparavant avait été son chancelier et même lui avait donné le conseil de faire le pape captif, mais qui alors était son irréconciliable ennemi. Le foyer de la révolte était encore, comme sous son père, en Saxe. L’empereur y entra donc l’an 1145, avec une puissante armée, et il fut complètement battu par les princes saxons, à la bataille de Welfesholze près d’Eisleben. Une expédition qu’il fit en Italie, en 1116, le mita la vérité en possession des biens de la comtesse Mathilde qui était morte l’année précédente, après en avoir renouvelé la donation à l’Église romaine, et lui donna même pour quelque temps la supériorité dans Rome; mais aussi l’excommunication de l’Église fut lancée contre lui en 1118 par le pape Gélase, et confirmée par son successeur Calixte IL L’objet principal du démêlé était toujours le droit d’investiture.
Enfin, en 1122, les deux partis, las de batailler, conclurent, dans une diète tenue à Worms, un traité solennel dans lequel ils se firent de mutuelles concessions. L’empereur consentit au libre choix des évêques et abbés par le clergé, et renonça aux investitures avec l’anneau et la crosse, comme témoignage de la juridiction ecclésiastique; mais d’un autre côté les choix ne pouvaient se faire qu’en la présence du roi ou de son plénipotentiaire; dans le cas d’incertitude ou de scission entre les électeurs , il avait voix décisive; et enfin il
devait, au sujet des biens temporels, donner l’investiture du fief avec le sceptre. La consécration ecclésiastique de l’évêque élu, devait avoir lieu en Allemagne après l’investiture avec le sceptre; mais en Italie elle devait précéder.
Après qu’on eut fait une lecture publique des clauses, le légat du pape donna à l’empereur le baiser de paix et ensuite la communion. Les hommes de paix se réjouirent extrêmement de celte réconciliation. Des deux côtés on se sépara avec des témoignages infinis de joie, disent les chroniques du temps.
L’empereur ne régna plus que quelques années après; en paix avec l’Église, à la vérité, mais non sans être tourmenté par des agitations dans l’empire, qui était devenu un théâtre de violence et de dévastation, et désolé par le fer et le feu. La trêve sacrée du Seigneur n’était plus observée, malgré les serments, et la guerre continuait ses fureurs, même les jours de fête. L’empereur Henri mourut tout d’un coup d’un cancer à Utrecht, en 4125, à l’âge de 44 ans; il fut surpris au moment où il s’occupait le plus vivement d’affermir la puissance impériale, afin de pouvoir agir avec énergie contre les révoltés. Il mourut sans enfants, et en lui finit la maison impériale de Saxe. La plus grande partie de ses biens héréditaires passèrent à ses neveux, les ducs Henri et Conrad de Hohcnstanfen. — Henri ne sut point se concilier l’amour de ses contemporains. Il était dominateur, sévère, souvent même cruel. D’un autre côté, on ne peut nier qu’il eut de grandes qualités : activité, audace, constance dans le malheur et un esprit trèsadroit. L’affermissement de l’autorité impériale contre tous ses ennemis, lui parut toujours la lâche principale de sa vie. Il fut enterré «à Spire avec ses ancêtres.
Première Croisade. 109G— 1099.
Tandis que les deux empereurs Henri IV et Henri V étaient engagés dans une violente lutte avec les papes, cent mille chrétiens, à la voix
de l’Église et entraînés par leur propre enthousiasme, abandonnaient leur pays pour aller arracher aux infidèles le tombeau du Sauveur cl la terre qui le porta.
Déjà, depuis les temps les plus anciens, c’était un pieux usage d’aller en pèlerinage dans ce pays de bénédiction, prier dans ces lieux saints, se baigner dans l’eau du Jourdain qui avait été consacré par le baptême de Jésus. Le premier empereur romain qui se soumit au christianisme, Constantin le Grand, et sa mère Hélène, firent nettoyer et parer les lieux saints, en Palestine, et déblayer le sacré tombeau qui était couvert de terre, au pied du mont Golgotha; puis ils firent élever une haute voûte sur de superbes colonnes et construire à grands frais un magnifique sépulcre; enfin, à l’orient de ce caveau, un temple plus grand et plus pompeux encore. Constantin fêta la trentième année de son règne, à laquelle il était alors arrivé, parla consécration de ce temple; et la pieuse Hélène qui, quoique dans un âge avancé, se rendit dans ce même temps en pèlerinage à la Terre-Sainte, fit construire une église à Bethléem, dans le lieu de la naissance du Rédempteur, et une autre sur le sommet de la montagne des Oliviers.
Depuis ce temps, les pèlerinages à la Terre- Sainte devinrent plus fréquents; et même, quand le pays tomba sous la domination des Arabes, dans le septième siècle, les pèlerins ne furent pas inquiétés. Les Arabes profilèrent des avantages que leur valaient les visites de tant d’étrangers, et se gardèrent bien d’inquiéter le patriarche de Jérusalem non plus que les simples fidèles.
Mais quand, dans l’année 1073, les Turcs sedjoucides, peuple sauvage et barbare, se furent emparés de ce pays; alors arrivèrent en Europe plaintes sur plaintes sur les cruels tourments exercés contre les pieux voyageurs, et sur les profanations révoltantes commises dans les Lieux-Saints.
Dans l’année 1094, se présenta devant lepape Urbain II un ermite, nommé Pierre d’Amiens, qui revenait d’un pèlerinage en Palestine. 11 était chargé d’une supplique de la part du patriarche de Jérusalem, et il faisait une peinture Irès-touchantedes souffrances inouïes qu’avaient
à endurer les chrétiens qui y habitaient, aussi Itien que les pèlerins qui s’y rendaient. Le pape encouragea son zèle, et l’envoya avec des lettres de recommandation à tous les princes de la chrétienté pour disposer les esprits à cette grande entreprise. Les discours enthousiastes de Pierre, le feu qui brillait dans ses yeux creux, sa figure maigre et décharnée sur laquelle étaient peintes les souffrances qu’il avait endurées, firent la plus profonde impression. Et partout où il passait, grands et petits étaient pris d’un pareil enthousiasme.
En outre, dans l’année 1095, le pape convoqua à Plaisance, en Italie, un grand concile et ensuite un deuxième à Clermont, en France, auquel assistèrent douze archevêques, deux cent vingt-cinq évêques, quatre cents abbés et une grande quantité de princes et de chevaliers. Quand Pierre l’Hermite et le pape y entrèrent, et de leurs paroles de feu appelèrent les peuples à la délivrance du sacré tombeau, alors mille voix s’écrièrent : Diex el volt, Dieu le veut ! Dieu le veut! Et quand le discours fut fini, Adémar, évêque du Puy, le premier s’adressant au pape, se jeta à ses pieds et lui demanda la permission d’aller à la guerre sainte. Beaucoup d’ecclésiastiques et de laïques suivirent son exemple ; et pour témoigner leur consécration à la pieuse entreprise, ils s’attachèrent une croix rouge sur l’épaule droite. Le jour de réunion pour la grande expédition fut fixé au 15 août 1096.
Il se réunit une foule innombrable d’Italiens, de Français, de Lorrains el particulièrement de Normands, qui tenaient de leurs ancêtres leur ardeur héroïque et leur amour pour les expéditions lointaines et aventureuses. — Ce ne furent pas seulement les chevaliers et les nobles qui se mirent en mouvement, mais aussi tout le pays. Car, comme alors un joug très-lourd pesait sur les serfs, un grand nombre profilèrent de l’occasion pour le secouer; le pape avait déclaré que quiconque prendrait la sainte croix serait par là même sacré et qu’il serait rendu à la liberté. Quant à l’Allemagne, tout entière occupée de scs dissensions avec elle-même et avec le pape, elle ne prit que très-peu de part à ce mouvement. — Dès le commencement du printemps, Pierre l’Hermite était parti avec
MAISON HE FKANCONIK.
une troupe qui n’avait pu attendre le jour fixé, secondé d’un chevalier , Walther sans Avoir. Mais ces croisés n’avaient point de discipline et n’étaient pas même bien armés; de sorte qu’avant même qu’ils fussent arrivés en Asie la plus grande partie avait été massacrée par les Bulgares et les Hongrois, à cause de leurs pillages; et ceux qui purent y parvenir, sous la conduite de Pierre et de Walther, furent si mal reçus par les Turcs, sitôt qu’ils eurent mis le pied sur leur territoire, que Pierre d’Amiens fut obligé de rentrer dans sa patrie avec quelques hommes seulement et dans le plus piteux état: son armée avait été presque entièrement anéantie. Une deuxième troupe, plus barbare encore, commença ses travaux pour la croix du Christ en massacrant les Juifs dans toutes les villes du Rhin ; si bien que, dans Mayence seule, il en périt plus de neuf cents. Cet exemple peut prouver la haine que ces peuples portaient alors aux Juifs, haine que tous ceux-ci avaient soulevée au plus haut degré par leurs grandes usures et par les richesses qu’ils avaient acquises. Du reste, ces hordes de croisés, comme plusieurs autres, n’allèrent pas plus loin que la Hongrie.
Des commencements si malheureux auraient pu facilement abattre le courage pour de nouvelles tentatives, si l’on n’avait pas su que ces premières troupes étaient composées en partie de la lie du peuple, et que la prudence, l’expérience et le génie manquaient à leurs chefs. Au jour fixé, au milieu de l’été, il se rassembla donc une superbe armée bien ordonnée, bien équipée, etle ISaoût 1090, elle se mit en marche. Aucun roi ne se trouva présent pour prendre le commandement d’une pareille multitude ; mais parmi les princes et les nobles, se faisait remarquer par toute espèce de vertus héroïques un duc de basse Lorraine que l’on appela de son château, Godefroy de Bouillon, et qui plus d’une fois avait combattu dans l’armée de Henri IV. Ce fut lui qu’on choisit pour commander cette armée de 90,000 hommes, et il se mit en route par la Hongrie et le territoire de l’empereur grec; tandis que d’autres princes partirent par l’Italie et Constantinople. Il conduisit son armée dans l’ordre le plus admirable à travers ces pays oii déjà tant de croisés avaient trouvé
la mort, opéra sa réunion avec les autres princes, et, au printemps 1097, il entra sur le territoire des Turcs. L’armée réunie montait à plus de 300,000 combattants, et avec les femmes, les enfants, les valets, elle montait certainement à un demi-million. Mais elle eut à combattre un ennemi très-belliqueux, très-fin et très-adroit dans les Sedjoucides, et des obstacles encore plus grands dans les déserts, où les Turcs avaient détruit tout ce qui aurait pu leur être de quelque soulagement, et dans les fatigues du voyage pour traverser les immenses contrées depuis l’Asie-Mineure jusqu’à la Palestine. La faim et la maladie enlevaient chaque jour une foule d’hommes et de chevaux. Les plus braves mêmes commençaient à se décourager, et sans le génie de Godefroy et sa fermeté héroïque, cette expédition aurait eu peut-être une fin aussi malheureuse que les précédentes.
Enfin , en mai 1099, ceux qui avaient échappé à tant de dangers purent mettre le pied sur la Terre-Sainte, et le G juillet ils aperçurent du haut d’une montagne auprès d’Emmaiis, l’objet de leurs désirs, Jérusalem! Un cri de joie sans fin remplit les airs, et des larmes de joie coulèrent de tous les yeux. A peine Godefroy putil arrêter leur ardeur et les empêcher de se précipiter follement et en désordre sur les murs de la ville. La conquête n’en était pas facile, et la garnison en était beaucoup plus nombreuse que les Croisés eux-mêmes; car à peine 40,000 survivaient-ils alors. Ce ne fut qu’avec la plus grande peine qu’on put fabriquer des machines de guerre et des échelles, parce qu’il n’y avait point de bois dans le pays, et le premier assaut général n’eut lieu que le 14 juillet. Il fut sans succès : la garnison de la ville combattit avec beaucoup de courage; mais le jour suivant les Chrétiens revinrent à l’assaut, et Godefroy fut un des premiers à sauter de sa tour sur la muraille ennemie. Son épée fraya le chemin aux autres. Bientôt la muraille fut escaladée de tous côtés , les portes forcées , et toute l’armée se précipita dans la ville. Des flots de sang coulèrent; et, dans la première fureur, leur épée massacra tout ce qui avait vie dans la ville, de sorte que peu d’habitants échappèrent. Puis, quand leurs sens furent remis, ces guerriers essuyèrent le sang qui dé-
gouttait deleurs armes, et marchèrent en foule, la tète et les pieds nus, vers les Lieux-Saints. Et la ville qui retentissait encore de l’elfroyahle cri des mourants entendit tout d’un coup les prières et les hymnes de gloire adressés au Très-Haut.
Ensuite on s’occupa de choisir un roi pour le nouveau royaume de Jérusalem , et Godefroy de Bouillon parut à tous le plus digne. Mais il refusa de porter une couronne dans les lieux où le Sauveur n’en avait porté qu’une d’épines, et ne prit que le nom de défenseur du sacré tombeau. Cependant, quelques années plus tard, l’an Tl 00, après sa mort, son frère Baudoin prit le titre de roi.
Les autres croisades qui eurent lieu plus lard pour alfermir la domination chrétienne en Palestine, et auxquelles nos empereurs allemands prirent part, entreront naturellement dans notre histoire.
Lolhaire empereur saxon. 1125—1157.
L’extinction de la maison de Franconie aurait encore été une occasion pour les princes allemands, s’ils avaient voulu devenir seigneurs souverains et indépendants, de ne placer aucun empereur au-dessus d’eux ; mais une pareille pensée était loin de leur esprit; ils aimaient bien mieux obéira un d’entre eux, qu’ils auraient eux-mèmes élevé au plus haut degré d’honneur, que de voir la patrie divisée en quantité de petits royaumes.
Les divers peuples d’Allemagne se réunirent donc de nouveau dans les environs de Mayence, sur les bords du Rhin ; et dix princes choisis dans chacune des quatre souches principales, Saxons, Francs, Bavarois et Souabes, se rassemblèrent dans Mayence pour un premier choix. Il n’y eut plus alors que trois candidats ; ce furent, Frédéric duc de Souabe, le puissant et vaillant Hohenstaufen , Lolhaire de Saxe, et Léopold d’Autriche. Les deux derniers prièrent humblement et avec larmes de leur épargner un si lourd fardeau ; Frédéric
au contraire, dans l’orgueil de ses pensées, croyait que le trône ne pouvait appartenir à aucun autre qu’à lui , et même cette prétention se laissait assez voir sur son visage. Alors l’archevêque de Mayence Adelhert, par lui-même peu porté pour les Hohenstaufen , demanda aux trois candidats si chacun d’eux était prêt à se soumettre de bon gré à celui qu’on aurait choisi. Les deux autres consentirent; mais Frédéric hésita et sortit de l’assemblée sous prétexte d’aller demander conseil à ses amis. Cette conduite déplut beaucoup aux princes, et d’après les instigations d’ Adelhert, Lothaire de Saxe fut choisi contre sa propre volonté.
Mais bientôt la haine des puissants ducs de Hohenstaufen, Frédéric de Saxe et Conrad de Franconie, éclata, et pendant presque tout le règne du nouveau roi, les belles contrées de Souabe, de Franconie et d’Alsace en furent les tristes et malheureuses victimes, jusqu’à ce qu’ enfin les deux ducs se vissent forcés de se soumettre à la puissance impériale. Dans cette lutte, Lothaire, pour fortifier son parti, eut recours à un moyen qui devint la cause de cent ans d’agitations et de désolation. Il maria sa fille unique Gertrude à Henri le Superbe, duc de Bavière, prince déjà puissant, de la maison des Welfs, et lui donna le duché de Saxe outre celui de Bavière. C’est le premier exemple de la réunion de deux duchés sur la même tète. De plus , il reçut à titre de fief, du consentement du pape, et sous la condition de retour à l’Église romaine après la mort d’Henri, le riche héritage de la princesse Mathilde en Italie; de sorte que la domination d’Henri s’étendait depuis l’Elbe jusque bien loin de l’autre côté des Alpes, et qu’elle était plus grande que celle de l’Empereur même. Tels furent les commencements de la rivalité entre les Welfs et les Hohenstaufen; ces derniers furent appelés Veiblingcn du nom d’un de leurs châteaux sur la Rems , et plus tard Gibelins par les Italiens. Pendant un siècle, le nom de Welfs et de Gibelins retentit de l’Etna et du Vésuve jusqu’aux côtes de la mer Baltique et de la mer du Nord. Le règne même de Lothaire fut tellement troublé par ses luttes avec les Hohenstaufen et par ses expéditions en Italie, que de toutes les belles espérances que l’on avait courues de son caractère chevaleres-
MAISON DE SOU A DE
que, prudent et pieux, il n’y en eut aucune qui se réalisa.
Lolhaire tomba malade dans sa dernière expédition d’Italie, qui fut d’ailleurs très-glorieuse, en 1157, et mourut à son retour, dans le village de Breitenwang entre l'Inn elle Lech, au milieu des bois sauvages du Tyrol; son corps fut enterré en Saxe, dans le couvent de Ivonigsluller qu’il avait lui-même fondé.
Si les deux grandes maisons princières des Welfs et des Gibelins attirèrent tous les regards sur elles, une troisième, qui commença sous ce règne, méritait cependant aussi quelque attention. Lolhaire avait donné le margraviat du nord de la Saxe, qui comprenait alors la Vieille-Marche d’aujourd’hui, à Albert l’Ours, de la maison d’Anhalt, un des hommes les plus remarquables de son temps. Celui-ci conquit sur les Vénèdes la Moyenne-Marche, l’Ucker- Marche, la Marche de Priegnilz, et enfin la ville de Brandenbourg. Ensuite, afin d’exciter dans les Marches une activité et une industrie utiles au pays, il fit venir de Flandre une grande quantité d’agriculteurs. Il peut donc être regardé comme le fondateur de la Marche de Brandebourg; c’est aussi sous lui, au milieu du douzième siècle , que le nom de Berlin parut pour la première fois, et commença par conséquent vers le même temps que Léopold d’Autriche jetait les fondements devienne.