‹ Histoire d'Allemagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'année 1838;Chapitre 54 sur 116 · CINQ III KM F. KPOQUK · texte numérisé non relu

CINQ III KM F. KPOQUK

L’Empereur n’était pas un souverain qui pût porter les princes allemands à mettre plus d’importance aux affaires publiques; à peine même pouvait-il se faire respecter parmi ses propres sujets. La noblesse autrichienne ne craignait pas d’envoyer des lettres de provocation à son suzerain, et Vienne même se révolta contre lui. Son frère Albert voyait avec plaisir ces désordres et attisait sans cesse le feu ; à tel point que l’empereur Frédéric se vit assiégé avec sa femme et son fils Maximilien, âgé de deux ans, par ses propres sujets dans le château de Vienne, en 1402. Un simple bourgeois nommé llolzer s’était mis à la tète des révoltés et s’était fait donner le titre de bourgmestre; le duc Albert vint lui-même à Vienne pour conduire le siège du château. On creusa un fossé tout autour et on tira contre ses murailles.

Celte fois l’Empereur se montra ferme et résolu ; il encouragea sa petite garnison composée seulement de quatre cents hommes à la plus vigoureuse défense et cria tout haut de dessus le mur : « Je veux défendre ce poste jusqu’à ce qu’il devienne mon tombeau. » — Les princes allemands ne purent voir avec indifférence l’état d’abandon de leur empereur ; ils se rassemblèrent pour le délivrer. George Podiebrad, roi de Bohème , arriva au plus vite avec ses troupes, rendit la liberté à Frédéric et ménagea une paix entre lui et son frère. Cependant l’Empereur fut obligé de lui abandonner la basse Autriche et Vienne pour huit ans. Albert mourut l’année suivante, après avoir tiré la punition méritée du bourgmestre llolzer qui voulut de nouveau l’engager à trahir l’Empereur ; llolzer fut écartelé vif.

La voix de l’Empereur ne fut pas mieux écoutée dans l’empire d’Allemagne que dans ses Etats héréditaires. Frédéric le Victorieux, comte palatin du Rhin, qui avait agrandi le Palatinat d’un tiers par le bonheur de ses armes, se voyant mis au ban de l’Empire par Frédéric, fit bâtir à son château de Heidelberg une forte tour qu’il appela trutz Kaiser (nargue de l’Empereur). Dans le même moment, ce comte palatin avait encore l’insolence de prendre publiquement sous sa protection Diether, archevêque de Mayence, que le pape Pie II

avait déposé et excommunié, comme chef du parti allemand qui cherchait à restreindre les droits pontificaux. L’empereur Frédéric voulut donc faire exécuter la sentence du pape et envoya au margrave Albert de Brandebourg et au comte Ulric de Wurtemberg, comme aux premiers sujets de l’Empire , le ban de guerre contre le comte palatin et ses alliés. Mais la guerre ne fut heureuse ni pour l’un ni pour l’autre. L’armée du duc de Wurtemberg fut mise dans une complète déroute , en 1462, par le comte palatin auprès du village de Seckenheim; Ulric même fut fait prisonnier avec le margrave de Bade. Dans la même année , le duc Louis de Bavière , allié du comte palatin , remporta une victoire non moins décisive sur Albert de Brandebourg, près du village de Giengen, en Souabe, et s’empara de la bannière impériale. ( Plus tard l’archevêque Diether se soumit de lui-même à la sentence du pape et abandonna l’archevêché à celui qu’il avait nommé pour le remplacer, Adolphe de Nassau.)

Une autre guerre célèbre qui s’éleva sous le règne de Frédéric III, fut celle que firent quantité de princes et seigneurs conduits par Albert, margrave de Brandebourg, que nous venons déjà de nommer, et qui à cause de sa force et de sa beauté sous les armes était appelé l’Achille allemand, contre Nuremberg, ville de Franconie. Nuremberg était alors une des plus florissantes et des plus puissantes villes de toute l’Allemagne. La haine qui existait depuis longtemps entre les bourgeois libres et les chevaliers éclata donc, en 1449, et souleva une grande guerre. Dix-sept des plus grands princes de l’Empire, les électeurs de Brandebourg et de Mayence, Guillaume de Saxe, Olton de Bavière, Albert d’Autriche, se déclarèrent contre la ville. D’un autre côté soixantedouze villes étaient liées avec Nuremberg, et les Suisses envoyèrent huit cents hommes. Dans cette guerre de dévastation , qui tomba plus particulièrement sur les paysans, deux cents villages furent brûlés pendant les huit ans qu’elle dura; huit fois la noblesse remporta la victoire; mais en mars 1456, l’armée du margrave fut complètement battue près de Pillereut , sur l’étang de la ville. Les Suisses contri-

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huèrent surtout à la victoire; et le margrave, qui vit bien alors que la force des princes ne pouvait rien contre les retranchements et les richesses des villes, consentit à une paix avec Nuremberg (i).

L’alliance la plus importante sous le règne de Frédéric fut celle qu’il noua avec la maison de Bourgogne et qui fut le fondement de la grandeur de celle d’Autriche.

Le duc de Bourgogne. — Charles le Téméraire était un des princes de son temps les plus riches et les plus considérés. Il régnait sur ces belles contrées situées à l’embouchure du Rhin et de l’Escaut, généralement appelées les Pays- Bas, et plus haut sur le comté et le duché de Bourgogne. Son esprit orgueilleux et entreprenant, toujours occupé de grands projets, élevait ses prétentions peut-être même jusqu’à la couronne impériale ; aussi vit-il avec plaisir que l’empereur Frédéric désirait marier son fils Maximilien avec Marie, sa fille unique et l’héritière des beaux États de Bourgogne. Mais ayant remarqué que l’Empereur ne voulait jamais lui sacrifier la succession à l’Empire, il demanda du moins le titre de roi , de même que déjà antérieurement un empereur avait donné ce titre au duc de Bohème, conservant toutefois sa dépendance de l’Empire. Pour traiter cette aflaire, ils concertèrent tous les deux une entrevue à Trêves, l’an 1275. Le duc y parut avec une magnificence plus qu’impériale, tandis que Frédéric , qui , à cause du désordre qui régnait dans ses États héréditaires, était toujours dans le besoin , paraissait à côté de lui dans un état même misérable. 11 dut en souffrir , et sans doute aussi qu’il ne vit pas avec plaisir l’esprit orgueilleux et l’impertinence du duc. Car celui-ci se tenait si sûr de la dignité royale, qu’il avait apporté avec lui les joyaux pour son couronnement et fait faire les préparatifs pour une grande fête. Combien alors dut-il être étonné quand il vit l’Empe-

(1) Cette guerre a été chantée par Jean Rosenplut, appelé le satirique, un peintre en armoirie de Nuremberg. On y trouve pour ainsi dire tout vivant l’esprit guerrier et audacieux des villes impériales, et il ne manque aucune pointe a la moquerie au sujet de la fuite des princes. — Un poète bas-allemand de ce temps ra-

reur, sans l’avoir couronné, sans même avoir pris congé de lui , quitter tout d’un coup Trêves, sous le froid prétexte que sa présence était devenue nécessaire à Cologne pour apaiser les dissensions entre l’archevêque et son chapitre. Le duc partit de Trêves aussi lui-même, mais plein de colère et rien moins que porté à donner sa fille à la maison d’Autriche. Cette entrevue cependant ne resta pas sans résultat. Charles avait pris en affection le jeune fils de l’Empereur, prince chevalier et maître dans toute espèce d’exercices; de sorte qu’à son retour il en fit le portrait à sa fille sous de si belles couleurs, et il laissa des traces si profondes dans son cœur que, sans avoir vu Maximilien, elle conserva depuis lors pour lui une secrète inclination; et même, plus tard, elle s’engagea avec lui par une lettre sur le simple tableau de son père.

La querelle entre Rupert, archevêque de Cologne, et son chapitre, en était venue à un tel degré que celui-ci s’était retiré dans la ville de Neuss, où il était en pleine révolte. L’archevêque demanda du secours à Charles le Téméraire , qui s’empressa de saisir une pareille occasion, se considérant peut-être déjà comme prince du Rhin ; et il arriva devant Neuss avec une armée de soixante mille hommes. Mais la ville se défendit avec le plus grand courage et une grande gloire. Le duc resta onze mois devant ses murs, livra cinquante-six assauts, perdit plus de quinze mille hommes; et enfin comme l’empereur Frédéric arrivait au secours de la ville avec une armée impériale et que neuf assauts qu’il avait fait donner en un jour n’avaient pu amener aucun résultat, il fut heureux de pouvoir, par l’entremise du pape, faire un accommodement qui, s’il ne lui donnait aucun avantage, au moins sauvait son honneur. Neuss se rendit, mais seulement pour l’apparence; car il en partit le jour même de son entrée et il remit la ville entre les mains du

conte les événements mémorables de la guerre de Soest, en l’an 144Î , où Diétricb , archevêque de Cologne , à la têle de soixante-dix mille hommes, parmi lesquels étaient même des mercenaires hussites , attaqua la ville de Soest, et fut enfin obligé de se retirer honteusement.

légat du pape, qui devait la conserver jusqu’à la fin de la contestation entre l’archevêque et son chapitre.

Bientôt après l’inquiet duc se tourna contre Réné, duc de Lorraine, dont il aurait volontiers réuni les États aux siens. Il conquit Nancy, sa capitale, se fit prêter serment et alla ensuite porter ses armes contre les Suisses, afin de faire respecter sa domination depuis les sources du Rhin jusqu’à son embouchure. En vain les Suisses lui représentèrent-ils que tout leur pays ne valait pas les harnais de ses chevaux, il entra chez eux, et il se tenait si sûr de la victoire, qu’il fit pendre aux arbres la garnison suisse de Granson qu’il avait prise. Alors les Suisses marchèrent à sa rencontre et tirèrent une dure vengeance de cette cruauté. Quoique trois fois moins nombreux que l’ennemi, ils battirent son armée dans une bataille sanglante près de Granson , et s’emparèrent de son camp rempli de toutes sortes de provisions de guerre et de trésors innombrables (î).

Il s’enfuit du champ de bataille accompagné de cinq cavaliers seulement. Plein de colère alors, il prépara une deuxième expédition et marcha contre eux une deuxième fois, dans cette même année 1476, à la tète de soixante mille hommes. Les deux armées se rencontrèrent près de Morat. Jean de Hallwyl commandait l’armée des fédérés. Quand ils se jetèrent à genoux avant la bataille, comme leurs pères avaient coutume de faire, et pendant qu’ils priaient, un nuage, qui jusque-là avait tenu un épais voile sur tout le ciel, se fendit tout à coup et les rayons sereins du soleil se répandirent sur l’armée en prières. Ce fut pour eux

(1) Pour donner une idée des richesses de cet orgueilleux duc, on peut citer ici les principaux articles du butin fait par les Suisses. Dans sa tente, qui était décorée en dehors d’écussons en or et en perles, ils trouvèrent : le fauteuil d’or sur lequel il siégail dans les solennités , son chapeau ducal en velours jaune et paré des plus précieuses pierres et perles, l’ordre de la Toison d’or que son père avait institué, le sceau de Bourgogne en or massif pesant une livre , le chapelet en or de son père, dont des pierres précieuses formaient les grains, un petit reliquaire, un livre de prières très-précieux, etc . La salle à manger était remplie de vases, d’assiettes et de plats en or et en argent, et quatre cents petites cais-

un vrai message envoyé du ciel et un pronostic certain de la victoire; ils marchèrent en elFel avec tant de confiance à l’ennemi que rien ne put leur résister ; et bientôt vingt mille Bourguignons couvraient le champ de bataille. Leurs os furent rassemblés et on forma avec eux une colonne près de Morat portant celle inscription : « Souvenir laissé par l’armée du puissant duc de Bourgogne. »

L’année suivante, 1477, dans une bataille sanglante livrée près de Nancy, le 3 janvier, par un temps très-froid , le duc trouva enfin le terme de sa carrière de guerre. L’armée réunie de Lorraine et de Suisse mit la sienne dans une complète déroute, et le duc, qui s’était perdu dans la chaleur de la bataille, après avoir combattu comme un brave chevalier, d’une manière digne de son sang, ne fut retrouvé que le soir du jour suivant , caché sous des morts et presque méconnaissable.

Sa mort donna au rusé Louis XI l’espoir d’acquérir ces beaux et nouveaux États , et il employa tous les moyens afin d’obtenir Marie, l’héritière de Bourgogne pour son fils aîné ; mais les Flamands avaient une antipathie pour tout cequi étaitFrançais ; et quand les envoyés de l’empereur Frédéric se présentèrent, montrant, au grand étonnement de tous, une lettre de la propre main de leur princesse et un anneau que Marie avait envoyé à l’archiduc Maximilien, tout le peuple fut ravi de joie, et Marie déclara publiquement et avec liberté: qu’elle l’avait en elfet choisi pour époux, et qu’elle n’en voulait pas d’autre. Alors Maximilien partit lui-même pour les Pays-Bas , et

ses de voyage qui contenaient les étoffes les plus précieuses d’or, d’argent et de soie, que ies guerriers vendirent pour quelques sous (groschen). Les pâturages suisses furent semés d’or. La plus précieuse des pierres du duc, un diamant gros comme une deini-noix, qui valait à lui seul une province entière , fut trouvé par un Suisse au milieu du chemin et vendu un florin. Plus lard, le pape Jules II l’acheta des habitants de Berne pour 20,000 ducals, et c’est encore aujourd’hui la plus belle pierre de la couronne papale. Un deuxième diamant pris dans le camp du duc se trouve à la courounc de France (il se nomme le Sanci, et un troisième est dans le trésor impérial de Vienne.

FRÉDÉRIC III

épousa Marie de Bourgogne. Il eut bientôt l’occasion de montrer sa valeur et son génie à ses nouveaux sujets, dans les guerres avec le roi de France; car celui-ci, tenant ce jeune prince pour un adversaire peu redoutable, et se confiant sur sa supériorité, s’était emparé par la force des armes de plusieurs portions du royaume de Bourgogne. Maximilien se défendit courageusement, battit son ambitieux ennemi à Guinegat, en 1479; cl il lui aurait sûrement repris toutes les parties de son héritage de Bourgogne, s’il n’avait eu le malheur de perdre sa femme, sa chère Marie, en 1482. Elle mourut d’une chute de cheval en poursuivant des hérons. Depuis lors les Flamands se refroidirent et se lassèrent d’une guerre si longue; de sorte que Maximilien se vit obligé de laisser son héritage de Bourgogne entre les mains des Français.

Dans cette guerre, Maximilien n’avait pu tirer aucun secours de son père, l’empereur Frédéric, qui était étroitement pressé dans ses propres États, tant par les Turcs qui vinrent porter la guerre jusqu’en Carinthie et Carniole et même dans le pays de Salzhourg, que par Mathias, roi de Hongrie. Ce prince prit même Vienne, et l’empire germanique, dans l’engourdissement de tout sentiment d’honneur, ne put qu’avec la plus grande peine et après plusieurs tentatives inutiles, être entraîné à faire quelque effort en faveur de son empereur. Ce ne fut que quelques années seulement avant sa mort, en 1490, qu’il obtint la délivrance de ses pays héréditaires à la mort du roi Mathias , par un accommodement qu’il fit avec VVladislas, son successeur. Les dernières années delà vie de cet empereur, furent les plus belles et lui assurèrent enfin , après de nombreuses fatigues, un calme qu’il avait bien mérité par ses intentions toujours portées vers le bien. Il mourut le 19 août 1493, après cinquante-quatre ans de règne.

Frédéric fut le dernier empereur qui reçut dans Rome même la couronne impériale; ce fut le 19 mars 1452.

Sous le règne de Frédéric III, un pays voisin, conquis et peuplé par des Allemands , et qui plus tard se trouva encore plus intimement lié avec l’empire germanique, le pays des cheva-

liers prussiens, passa sous la suzeraineté des Polonais. Nous allons reprendre plus haut les faits principaux. Nous avons déjà vu que, sous l’empereur Frédéric II, les chevaliers de l’ordre teutonique étaient passés en Prusse el avaient établi une domination sous laquelle les villes et les campagnes devinrent bientôt florissantes.

Cet état de prospérité y dura jusqu’au quinzième siècle. Les villes de commerce, Danzig, Thorn et Elbing, parvinrent à un tel point de puissance, que Danzig entre autres, au rapport d’Ænéas Silvius, pouvait mettre cinquante mille hommes en campagne. Dans ce temps-là encore, racontent les chroniques, un paysan qui donna l’hospitalité à Conrad de Jungingen, grand maître de l’ordre, vers l’an 1400, plaça autour de sa table douze tonneaux pour sièges , dont onze étaient tous remplis d’or et le douzième à moitié seulement. Il les offrit même en cadeau au grand maître; et celui-ci lui commanda d’emplir le douzième afin qu’on pût dire qu’il y avait en Prusse un paysan qui possédait douze tonneaux pleins d’or.

Mais la décadence de l’ordre commença sous ce même grand maître. Il était devenu trop riche; la mollesse et les vices affaiblirent la force des chevaliers ; leurs injustices et leurs oppressions soulevèrent le peuple contre leur domination; et quand les rois polonais, dont la puissance grandissait tous les jours , s’élevèrent contre l’ordre, il fit voir combien sa force avait dégénéré. Les chevaliers furent complètement battus dans une grande bataille près de Tannenberg par le roi Wladislas Jagellon. A la vérité, ils obtinrent des conditions supportables par la première paix de Thorn , en 1416; mais le mal était fait. Survinrent en outre des divisions intestines; les états et les villes du pays s’unirent ensemble contre les chevaliers el choisirent pour protecteur, en 1454, le roi de Pologne, Casimir III. Après douze ans de guerre, l’ordre fut obligé d’abandonner à la Pologne, en 1460, par sa deuxième paix de Thorn, une partie du pays avec Ulm , Marienbourg, Elbing et d’autres villes, et de reconnaître pour le reste la suzeraineté de la couronne de Pologne. Dans cette guerre désastreuse, le pays avait souffert plus qu’on ne peut

exprimer; de vingt et nn mille gros villages, il n’en subsistait plus que trois mille, et l’ordre n’était plus que l’ombre de ce qu’il était auparavant.

Maximilien IBr. 1493—1519.

L’Europe, dans le siècle qui vient de s’écouler, s’était mûrie pour de grandes réformes qui devaient, une fois toutes leurs conséquences obtenues, changer complètement l’état des peuples. L’invention de la poudre avait déjà tellement changé l’art de la guerre, que ce changement entraîna la ruine de la chevalerie qui régna sur tout le moyen âge, pendant des siècles. Avec l’art de l’imprimerie réunie à l’invention du papier de lin , qui créa un nouveau moyen de communiquer ses idées, on pouvait agir sur les esprits d’un bout de l’Europe à l’autre avec la rapidité de l’éclair. La découverte d’un nouveau monde et d’un chemin par mer pour aller aux Indes orientales avait changé toute la marche du commerce; de sorte que toute la puissance qu’il entraîne avec lui avait été transportée à des peuples qui jusque-là étaient à peine connus parmi les autres. La politique enfin, qui alors commençait, venant particulièrement de France et d’Italie, prenait une forme toute nouvelle. Elle sacrifia la fidélité pour sa parole à l’intérêt; l’intérêt devint depuis lors la loi fondamentale pour les alliances ou les inimitiés des États. Et ainsi dans les relations des peuples entre eux une autre loi gouvernait celle qui est reçue dans les rapports entre individus.

On peut dire de l’empereur Maximilien , que dans cette époque de fermentation , grosse de nouvelles productions, il fut placé comme une image vivante du temps passé en opposition avec les nouvelles formes de l’époque actuelle pour représenter encore une fois et pour la dernière la chevalerie dans tout son beau. De même que la chevalerie dans ses grandes institutions était aussi élevée qu’aimable , ainsi , Maximilien réunissait l’audace, la ténacité et

la fierté de l’âme à une douceur d’enfant. De même que la brûlante imagination du moyen âge entraînait aux hasards les plus extraordinaires et les plus prodigieux; ainsi, les entreprises de Maximilien étaient marquées du sceau de la chevalerie par leur témérité, leur caractère d’enthousiasme et aventureux, qui se montrait dans les grands comme dans les petits. Une de ses plus chères occupations était la chasse du chamois , parce quelle est la plus audacieuse , et souvent il se hasardait dans des positions si dangereuses que ses amis tremblaient pour sa vie ; mais il se jouait avec ces dangers comme avec ceux des combats, soit lorsqu’il luttait avec le lion qu’il terrassait de sa propre main , soit lorsque, dans une bataille avec l’ennemi, il renversait à ses pieds une foule d’adversaires.

Malgré ses occupations, Maximilien trouva encore du temps pour les sciences et les arts, et il acquit tant de connaissances qu’elles auraient étonné même dans un homme uniquement livré à l’élude ; il parlait toutes les langues alors usitées en Europe; il laissa même plusieurs ouvrages en allemand ; il apprit l’art de forger des armes ; il aima les savants et les artistes, et il fut si affable, si spirituel, si aimable dans le commerce social que l’on croyait voir en lui, dans toutes ses actions le type du vrai chevalier. Son extérieur répondait parfaitement à ce tableau ; il était grand et fort , et avait une apparence tout à fait royale. Dans sa jeunesse, des cheveux blonds tombaient en boucles sur ses épaules , ses yeux bleus et pleins de feu exprimaient la bonté, et un front élevé, un nez aquilin achevaient de donner aux traits de son visage un air de grandeur. Maximilien tenait celte vivacité de caractère de sa mère Eléonore de Portugal, princesse douée d’un grand cœur et qui mourut malheureusement trop tôt; elle avait à peine trente ans. Il faut aussi dire à la gloire de son père qu’il montra la plus grande sollicitude pour former son enfance et sa jeunesse, qu’il lui donna un trèsbon maître et de très-bonnes instructions.

Le début de Maximilien dans sa carrière est l’exorde d’un poème. L’amour et l’honneur l’appellent jeune encore sur le champ de bataille, et il résiste avec gloire contre le perfide

MAXIMILIEN 1er.

Louis XI, prince exercé à loutes les ruses : mais dans le cours de sa carrière, il n’eut pas toujours le même succès qu’au commencement. Le temps était passé où l’audace téméraire et chevaleresque entraînait nécessairement après elle d’heureux résultats. Ce n’était plus cet ancien temps dans lequel, avec des vassaux levés en toute hâte, on se jetait dans le pays ennemi, on massacraiL les prisonniers, et après une campagne glorieuse chacun rentrait chez soi ; il fallait alors avoir une armée soldée. Ce n’était plus le temps où la supériorité du génie et la force individuelle assuraient le succès des grandes entreprises; mais c’était la richesse et les secours extérieurs qu’on pouvait avoir qui décidaient de tout ; et ce valeureux et généreux empereur qui , à une époque antérieure , aurait été un des plus puissants princes parmi ses prédécesseurs , se trouva ainsi sous le rapport du succès au-dessous des rusés rois de France et d’Espagne, qui calculaient tout avec sang-froid. Il 11e comprenait point comme eux l’emploi des moyens extérieurs et surtout de l’argent ; il dépensait étourdiment de grosses sommes qui ensuite lui manquaient dans l’occasion ; aussi ses armées se débandaient , faute de solde (i).

Ces observations donnent l’explication de la vie de Maximilien et de la contradiction dans laquelle il a vécu avec son siècle; du reste, fidèle à l’ancien et honorable but de la dignité impériale, il s’efforça continuellement de maintenir l’ordre et la paix autant que possible dans l’Europe , moins par la force des armes que par la voix de la raison, de soutenir la dignité de l’Eglise, et enfin de réunir les forces de tous les peuples chrétiens contre leurs ennemis communs , les Turcs. Il réussit en effet à rendre à la dignité impériale plus de considération qu’elle n’en avait eu depuis des siècles ; même

(1) Maximilien montra l’inclination de son cœur dès sa plus tendre enfance. Un jour que son père lui offrit une assiette de fruits et une bourse remplie d’or; il garda pour lui les fruits et distribua l’or à ses serviteurs.

« Ce sera un dissipateur, » dit le père en soupirant.

« Je ne veux pas , dit Maximilien , être le roi de l’or;

» mais du peuple et de tous ceux qui possèdent l’or. »

Cet esprit de dissipation ne lui fit pas toujours I1011-

il alla jusqu’à concevoir l’audacieuse pensée d’obtenir aussi la couronne papale, et de réunir ainsi en sa personne, pour le bien et la paix du monde, les deux plus hautes dignités de la chrétienté. Ce n’est point une fiction; mais des documents , des lettres particulières de l’Empereur, témoignent que, dans une grave maladie du pape Jules II, l’année 1511, il fit des démarches sérieuses pour se faire élire pape au cas de mort; mais le pape revint à la santé. Si l’on considère en effet bien attentivement l’état actuel du monde, on trouvera que la pensée de l’Empereur n’était pas aussi hasardée , aussi impossible qu’elle a pu sembler à la première vue. D’abord, le grand obstacle qu’aurait pu apporter son mariage était levé, puisqu’il venait de perdre sa deuxième femme Bianka. Mais ici , Maximilien , comme dans toutes les autres tentatives de sa vie, n’avait pas assez calculé toute l’importance des moyens extérieurs. L’idée était trop belle à côté d’un moyen si petit ; et c’est ainsi que presque toutes ses entreprises n’eurent que peu de succès, comme l histoire de sa vie va nous le montrer.

Affaires de Maximilien hors de l’Allemagne. — Presque toutes eurent rapport à l’Italie. C’est là que les rois de France, dont la puissance était extrêmement agrandie par l’expulsion des Anglais de tout le territoire, et par la réunion à la couronne des grands fiefs de Bourgogne, de Bretagne , de Provence et d’Anjou , poursuivaient avec d’autant plus de zèle le projet de profiter des divisions de ce pays pour le retirer à la suzeraineté impériale et le soumettre à leur propre puissance autant que possible.

En conséquence, Charles VIII chercha à faire revivre le droit de la maison d’Anjou sur le royaume de Naples , où régnait une ligne colla-

neur. — Quand il se présenta pour son mariage avec Marie de Bourgogne , il était vêtu si mesquinement que Marie fut obligée de lui faire faire des habits pour qu’il parût d’une manière digne d’elle. — Déjà fiancé à Anne de Bretagne, il ne put aller terminer le mariage faute de 2,000 écus. — Il épousa Blanche Sforce , fille bâtarde, pour avoir 500 ducats. — Enfin il se mit â la solde de Henri VIII sur la fin de son règne. N. T.

térale do la maison royale d’Aragon. 11 entra tout d’un coup en Italie avec son armée , et en peu de temps il eut conquis Naples (1495). Des canons de bronze que l’on traînait à la suite de l’armée avec des chevaux, eurent le plus heureux résultat. Auparavant, on n’avait que des canons de fer qui ne pouvaient être mis en usage que dans les sièges.

Cependant, les Italiens s’étant un peu remis de leur effroi, amis et ennemis se réunirent contre les Français ; l’Empereur, le pape et le roi d’Aragon , Ferdinand le Catholique, promirent leurs secours; de sorte que le roi de France se vit forcé d’abandonner sa conquête aussi promptement qu’il l’avait faite. Ce fut aussi dans cette circonstance que l’empereur Maximilieu concerta l’important mariage de son fils Philippe, qui possédait déjà les Pays-Bas, avec Jeanne, fille du roi d’Espagne. Ce Philippe était le lils de Marie de Bourgogne , et du mariage de Philippe avec Jeanne d’Espagne naquit l’empereur Charles-Quint , qui réunit la moitié de l’Europe sous sa domination.

Mais les Français ne se laissèrent pas effrayer par le peu de succès de leurs premières tentatives sur l’Italie. Le successeur de Charles VIII, Louis XII, voulut conquérir le Milanais puisque l’on n’avait pas été heureux pour Naples. Il appuyait ses prétentions sur un ancien traité de famille avec la maison de Visconti et attaqua le duc d’alors, Louis le More, aidé des Vénitiens, à qui il promit une partie du butin. Il eut bientôt conquis tout le duché , l’an 1500, et le malheureux duc termina sa vie dans une prison de France après dix ans de captivité. Alors le roi tourna ses vues de nouveau sur Naples , s’unit avec Ferdinand d’Aragon , et ils se partagèrent tous les deux ce royaume sur lequel aucun d’eux n’avait de droits. Dans cette circonstance Louis XII put éprouver qu’un trompeur trouve toujours un plus rusé que lui-même; car bientôt le roi d’Espagne chassa les Français des États de Naples avec l’épée de son général Gonzalve de Cordoue et retint le royaume pour lui seul.

L’Empereur n’aurait pas dû souffrir que les autres peuples disposassent ainsi à leur gré de l’Italie. Ce malheureux pays qui ne pouvait pas se maintenir indépendant, aurait pu du moins,

sous la protection impériale, se trouvera l’abri des caprices des étrangers. Et en effet, Maximilien aurait volontiers fait valoir ses anciens droits de suzeraineté ; mais l’Empire ne le soutenant pas , sa puissance était trop restreinte. U lui fallut donc laisser le roi Louis eu possession du Milanais, à la condition seulement qu’il consentirait, par déférence pour la dignité impériale, à ne posséder le duché que comme fief de l’Empire.

Tandis que les Français s’établissaient en Italie, Maximilien faisait une nouvelle tentative, la dernière qui fut faite , de remettre les Suisses sous la domination de l’Empire ; encore une fois la haine des nobles, surtout en Souabe, s’enflamma contre les paysans suisses. Une querelle insignifiante du gouvernement autrichien dans le Tyrol avec les Grisons fédérés en fut l’occasion ; mais la raison principale fut que les Suisses étaient alliés avec les rois de I* rance et leur prêtaient secours dans leurs expéditions en Italie, ce qui était regardé comme une lésion des droits de l’Empire ; car ils étaient toujours considérés comme en faisant partie. Cependant la guerre qu’on fit avec eux cette année 1499, fut honteuse pour l’Allemagne. La noblesse de Souabe fut battue et fort maltraitée dans plusieurs combats. Une grande et brillante armée impériale que Maximilien rassembla lui-même à Constance fut obligée de revenir sans avoir rien fait aux passages des montagnes du pays de Berne ; la répugnance des princes pour une guerre si dangereuse, dans des montagnes où ils avaient déjà essuyé plusieurs défaites , réduisit l’Empereur à cette nécessité. Et le grand maréchal de Maximilien, le comte de Furstenberg , qui devait conduire l’armée des princes du Rhin à travers l’Alsace jusqu’à Bàle , fut surpris , battu par les Suisses à Dorneck , et perdit tout son camp avec trois mille morts. Alors on fut obligé de faire la paix et de laisser aux Suisses leur indépendance, quoiqu’il n’eût pas été formellement exprimé qu’ils n’appartenaient point à l’Empire. Bientôt après les villes de Bàle et de Schallouse, qui jusqu’alors avaient été des villes impériales, entrèrent dans la confédération suisse.

Maximilien trouva bientôt des occupations en Italie. Aucune ville alors dans celte contrée

MAXIMILIEN Ier.

n’était florissante comme celle des Vénitiens. Par leur grand commerce dans tout le monde, ils avaient acquis d’immenses richesses, soumis peu a peu a leur domination une grande partie de la haute Italie, et ils agrandissaient chaque jour leur puissance. Mais leur insolence excita la haine de leurs puissants voisins , qui d’ailleurs prétendaient avoir des droits sur différentes parties de leur territoire; car presque tout ce qu’ils possédaient dans la haute Italie avait autrefois appartenu à l’Empire, et d’autres portions aux États de l’Église ; dans la basse Italie , ils s’étaient approprié certaines possessions sur lesquelles Ferdinand le Catholique avait de justes prétentions , comme roi de Naples ; enfin la Francedésirait beaucoup s’emparer de certains lieux limitrophes du Milanais. De là vint, en 1508, la fameuse ligue entre 1 Espagne, la France, le belliqueux pape Jules II et l’Empereur contre la république de ^ enise , connue sous le nom de ligue de Cambrai , qui semblait devoir accabler du premier coup cette république quoique riche, mais pourtant incomparable à une pareille puissance. Si cette grande alliance est la première de ce genre qui paraisse dans l’histoire des nouveaux États européens, elle est aussi l’image de la plupart de celles qui suivirent et un miroir, pour ainsi dire, qui reflète toute l’instabilité des rapports politiques de ces États , depuis que l’égoïsme et l’intérêt propre de chacun en formait la base, sans aucune ancre qui put rattacher les peuples à la dignité morale. Elle se dissipa comme une fumée , dès que les chances de succès parurent incertaines, et elle fut un objet de dérision pour toute l’Europe ; car ces adroits républicains surent si bien diviser les confédérés en faisant briller à leurs yeux des avantages particuliers , que d’amis qu ils étaient, ils devinrent ennemis et qu’euxmèmes sortirent sans échec de celte lutte contre les plus grandes puissances.

L histoire raconte de l’empereur Maximilien, qu’il fut très-fidèle avec ses alliés et qu’il tint beaucoup à l’honneur de sa parole. Louis XII s’était hâté de paraître le premier sur le champ de bataille, c’est-à-dire dès l’an 1509, et de conquérir en quelques semaines la portion qui lui avait été assignée comme part de butin ; et

quand Maximilien arriva ensuite avec son armée, emportant dilîérentes places les unes après les autres, les Vénitiens envoyèrent auprès de lui demander la paix et lui offrirent de restituer tout cequi avait appartenu à la maison d’Autriche ou à l’Empire, lui donnant ainsi l’occasion de faire avec eux un traité fort avantageux; mais il ne le fit pas parce que les puissances liguées s’étaient engagées solennellement à ne consentir aucune paix particulière. Les autres n’étaient pas si consciencieux. Ferdinand le Catholique ayant sa part dans l’intérieur de la basse Italie, ne prit aucune part à la lutte ; et le pape Jules II se retira même de la ligue par haine des Français et fit alliance avec les Vénitiens; Ferdinand le Catholique en fit autant bientôt après , et tous les trois appelèrent leur alliance la Sainte-Ligue. Les Français furent chassés du Milanais. Alors ceux-ci changèrent promptement leurs plans ; leurs premiers calculs se trouvant déjoués, ils firent alliance avec les Vénitiens jusque-là leurs ennemis; tandis qu au contraire, le roi d’Espagne se ligua contre eux avec l’Empereur et Henri Mil, roi d’Angleterre. Ainsi dans l’espace de quelques années les inimitiés avaient été remplacées par des alliances , et l’on était revenu encore à la guerre. L’Espagne , par exemple, d’ennemie était devenue alliée et de nouveau ennemie de Venise; et dans tout ce jeu de la mauvaise foi , la ruse était prise pour la sagesse et la voix de la conscience n’était comptée pour rien.

Ce nouveau calcul des Français ne leur fut pas avantageux , car ils furent entièrement chasses d Italie par la bataille de Novarre (1515) , dans laquelle les Suisses avaient combattu contre eux , et dans leur propre pays , vivement poursuivis par l’empereur Maximilien et par les Anglais conduits par leur roi Henri VIII , ils essuyèrent encore cette même année la défaite de Guinegate, qui, à cause de la déroute précipitée des Français, fut appelée Journée des Éperons; de sorte que Louis XII fut obligé de renoncer pour quelque temps à ses droits sur le Milanais. L’empereur Maximilien donna le Milanais à Maximilien Sforee, fils de Louis le More , à litre de fief de l’Empire.

Mais il n’en fut pas longtemps possesseur. Quand Louis XII mourut, en 1515, il eut pour successeur un jeune prince rempli de témérité et d’ambition, François 1er, qui, pour commencer son règne par une action d’éclat, se jeta celle même année sur l’Italie et reprit Milan. Les Suisses qui vinrent au secours de la ville, ayant inconsidérément engagé une bataille furent vaincus à Marignan , après deux jours d’une lutte acharnée; c’est la première bataille qu’ils aient complètement perdue.

L’empereur Maximilien passa encore l’année suivante en Italie et assiégea Milan ; mais déjà son grand âge et tant d’efforts infructueux le faisaient pencher vers la paix ; de plus, son armée se dissipa bientôt et disparut entièrement parle défaut de solde. Dans un accommodement fait à Bruxelles , en 1516, il accorda le duché de Milan au roi de France, et il rendit, ce qui lui fut peut-être encore le plus sensible, l’importante place de Vérone à la république de Venise qu’il haïssait.

Ainsi se termina, après différentes espèces de chances, cette guerre d’Italie où l’Empereur avait épuisé ses meilleures forces. Cette lutte l’avait empêché de poursuivre le bien de l’Empire comme son génie chevaleresque l’y portait, c’est-à-dire de combattre les Turcs et de les chasser d’Europe, s’il était possible. Cette pensée lui était chère , et elle était sans cesse sous ses yeux; aussi quelques mois avant sa mort, dans une dernière diète qu’il tint à Augsbourg, il s’exprima avec beaucoup de chaleur dans une proposition qui fut faite aux États pour une guerre contre les Turcs ; mais ce temps d’ambition et de petites passions n’était pas propre à accueillir de pareilles pensées.

Parmi les dispositions que Maximilien prit par rapport aux relations extérieures de l’Allemagne , la plus remarquable est celle qui renouvela l’ancienne union de la Bohême et de la Hongrie. Il avait eu , du mariage de son fils Philippe avec Jeanne d’Espagne, outre le prince qui fut plus tard Charles -Quint, encore un

(1) Celte paix fut appelée paix publique profane. Elle défendait les défis sous peine du ban et d’une grosse

autre petit-fils, Ferdinand Ier; en 1515, il maria ce prince à la fille de Wladislas , roi de Hongrie, et posa ainsi la première base pour la réunion immédiate de la Bohème et de la Hongrie avec les pays autrichiens.

La paix du pays établie par Maximilien. 1 495. — L’empereur Maximilien a été le bienfaiteur de l’Allemagne par une foule d’institutions, soit comme objet d’administration , soit pour la législation. Il avait trop de bon sens pour ne pas sentir le besoin urgent pour l’Allemagne d’avoir un ordre légal. Déjà son père Frédéric avait cherché à l’introduire; mais la grossièreté de son époque et sa propre faiblesse l’avaient empêché de réussir. Sous son gouvernement, l’état de guerre (fclulewesen) régnait généralement et d’une manière si terrible, que les dernières professions mêmes se livraient à ses fureurs. C’est ainsi que, dans l’année 1471 , les cordonniers de Leipzig envoyèrent à l’université de cette ville une déclaration de guerre; plus tard, les boulangers du comte Louis palatin et ceux du margrave de Bade en envoyèrent une à plusieurs villes de Souabe ; et bien d’autres exemples.

Maximilien prit tellement à cœur de rétablir la paix, qu’il travailla pour elle deux jours sans interruption, dans une diète de Worms; de sorte que cette paix du pays que déjà souvent on avait tenté d’introduire fut alors enfin, 7 août, établie pour toujours avec une chambre de justice (i) chargée de son maintien et de vider par les voies légales toutes les querelles des Etals de l’Empire , qui habituellement se réglaient par la force des armes ; car pour faire disparaître tout abus de la force, il fallait que la loi fût pleine de sévérité, et qu’il y eut un haut tribunal auquel les princes mêmes fussent soumis. Cette chambre de justice (la chambre impériale) se composait d’un premier président ou grand juge qui remplaçait l’Empereur , de quatre présidents et de cinquante assesseurs. L’Empereur l’institua à Francfort après la clôture de la diète de Worms, en 1495, et donna à Frédéric, comte de Zollern , le sceptre ou le bâton de grand juge, en grande solennité,

amende, et la chambre impériale fui le tribunal établi pour sa sanction (Courtalon). N. T.

l’IN DU MOYEN AGE.

comme au premier qui exerça celle l'onction (î).

A celte année 1495 semble donc finir l’époque du droit du plus fort; car bien qu’il parut encoredepuis de temps en tempsquelques guerres particulières, cependant elles ne peuvent être considérées que comme de rares exceptions , tandis qu’ auparavant habituellement chacun se faisait justice à soi-mème ; le règne du droit avait donc pris le dessus, et si nous suivons par la pensée dans tous leurs détails les résultats importants de cette nouvelle direction du gouvernement pour les mitoyennes comme pour les plus basses conditions du peuple, sur lesquels l’histoire dans tous les temps ne donne presque rien parce que la vie des hommes y passe inaperçue, n’ayant point un grand but, alors nous regarderons cette année comme une des plus importantes pour notre histoire, et nous reconnaîtrons l’empereur Maximilien pour un des plus grands bienfaiteurs de notre pays.

Afin de rétablir l’ordre plus sûrement, et pour que les arrêts de la chambre impériale trouvassent l’appui d’une puissance qui les fit exécuter par tout l’Empire, l’Allemagne fut, en 1512, partagée en dix cercles dont chacun d’eux, comme faisant un tout particulier, avait ses administrateurs, aussi bien que ses institutions particulières pour la paix comme pour la guerre. Déjà avant il y avait six cercles : ceux de Bavière, de Souabe, de Franconie, du Rhin, de Westphalie et de la basse Saxe; en 1512 on y ajouta le cercle électoral qui contenait les quatre électorats du Rhin ; le cercle de haute Saxe qui contenait la Saxe et le Brandebourg, celui d’Autriche et celui de Bourgogne. Outre ces dispositions, la patrie doit encore à l’empereur Maximilien une nouvelle et meilleure organisation militaire qui distribuait la force de guerre dans chaque cercle, et enfin l’introduction des postes.

11 voulut profiter de l’occasion de la diète d’Augsbourg, en 1518, pour tâcher de faire nommer roi des Romains son petit-fils , déjà roi d’Espagne; mais il ne put obtenir alors ce

(1) De Francfort le tribunal fut plus lard transporté à Spire et de là à Welzlar, en 1693.

qu’il désirait , parce que le pape et une partie des princes électeurs conçurent des craintes de la trop grande puissance du roi qu’on proposait. Maximilien quitta la diète fort contrarié et malade; il mourut, pendant le voyage, à Wcls dans la haute Autriche, le 12 janvier 1519, à l’âge de cinquante-neuf ans; et il fut, conformément à ses désirs, enterré sous la pierre de l’autel de l’église de Neustadt à côté de sa mère Eléonore qu’il affectionnait beaucoup. — On raconte que depuis plusieurs années il faisait conduire son cercueil avec lui; car de même que dans la force de l’âge et le feu de la jeunesse, il avait mille fois affronté la mort, ainsi dans les dernières années de sa vie, la vit -il approcher avec confiance et piété.

FIN DU MOYEN AGE

Nous avons déjà eu l’occasion dans les chapitres précédents de considérer quelques importants changements par lesquels notre peuple était arrivé successivement à maturité, pendant le siècle qui vient de passer. Le moyen âge disparut avec Maximilien, son dernier représentant; une nouvelle époque dont le germe était jeté depuis longtemps grandissait déplus en plus. Nous allons jeter un coup d’œil sur les signes qui la caractérisent , et sur les grandes inventions qui ont le plus contribué à la produire.

Invention de la poudre. La noblesse. L’état militaire. — On ne peut fixer positivement où et quand a été inventée la poudre à canon; il parait vraisemblable qu’elle fut apportée en Europe par les Arabes, et que ceux-ci l’avaient reçue des Chinois qui la connurent de fort bonne heure. Mais elle n’était pas alors employée à la guerre et on ne pouvait par conséquent l’appeler poudre à canon. Ce ne fut que vers l’année 1550 qu’on lui donna cet usage, et l’on attribue cette découverte à un moine allemand, Berthold Schwarz. Il avait, racontet-on, broyé un mélange de salpêtre, de soufre

cl de charbon dans un mortier; par hasard une étincelle tomba dessus, enflamma le tout et lit sauter en l’air avec une grande force la pierre avec laquelle les matières avaient été pilées. Cet accident lit naître la pensée d’un grand mortier en bronze qu’on emploierait à la guerre pour lancer contre uneville ennemie des pierres et des boulets, et ainsi fut inventée la grosse artillerie dont l’usage était assez généralement répandu dès l’an 1400. La première fois qu’on parle de cette grosse artillerie, c’est en 1346 à la bataille de Crécy entre les Français et les Anglais. Quant aux armes à feu qu’un seul homme pouvait porter avec lui, les arquebuses, elles ne parurent qu’un peu plus tard; cependant on en parle déjà dans une chronique de 1381 , où l’on dit que la ville d’Augsbourg avait coutume de fournir dans la guerre des villes contre la noblesse trente arquebusiers (î).

Cette nouvelle invention d’armes devait changer complètement le genre de guerre et la tactique militaire. Anciennement on ne combattait que de près, homme contre homme, la lance ou l’épée à la main, de sorte que la force individuelle , l’exercice, la dextérité et le courage décidaient la victoire. Quand une des armées ne prenait pas la fuite de bonne heure par lâcheté , la bataille ne se décidait pas avant que le champ ne fût couvert d’une grande partie des combattants : les batailles étaient sanglantes et décisives; mais depuis que dans la bataille le principal de l’action s’exécute de loin; depuis que le guerrier ne voit pas son adversaire face à face et qu’il doit laisser à la fortune de régler si sa balle contribuera au succès de l’action , ou si elle ira se perdre dans l’espace; depuis que le soldat est devenu de plus en plus une simple machine employée aux calculs du général dont l’habileté et le génie peuvent tout pour la décision; depuis lors , dis-je , la chevalerie se trouva anéantie. En effet, elle s’appuyait sur le plus grand défi) Ces arquebuses n’étaient autre chose que des tubes creux auxquels on mettait le feu par une lumière, comme aux canons; mais comme il était long et difficile de se servir de cette arme, et surtout comme il était difficile de tirer juste, les Allemands inventèrent en 1551, à

veloppemcnt de la force personnelle, et elle donnait à l’individu une telle supériorité, que toute une troupe de fantassins ne pouvait résister à un chevalier harnaché de toutes pièces, monté sur un cheval bien bardé de fer; tandis que maintenant l’homme le plus lâche peut renverser de loin avec son arquebuse le plus valeureux chevalier. Longtemps la noblesse récrimina avec la plus grande amertume contre celte nouvelle arme perfide et sans honneur. Enfin, comme elle prit le dessus, le chevalier fut obligé de disparaître du champ de bataille.

Ce n’est pas cependant que ce changement s’opérât tout d’un coup; car longtemps encore après l’invention des armes à feu, quand les arquebusiers ne composaient qu’une très-petite portion de l’armée et que la grosse artillerie ne pouvait être employée qu’aux sièges; les cavaliers équipés comme anciennement restèrent toujours l’élite de l’armée, et la noblesse conserva son éducation militaire. Les tournois étaient toujours ses grandes fêtes où les nobles apprenaient à jouer avec le danger; et toutes les défenses des papes et des conciles, qui trouvaient ces jeux trop dangereux, car souvent on courait l’un contre l’autre avec des lances très-affilées, et toutes les punitions de l’Eglise contre ceux qui y prirent part , par exemple la privation de la sépulture en terre sainte pour celui qui mourait dans un tournois, rien ne put arracher de leurs cœurs cette passion pour ces fêtes. Cependant il n’existe presque pas de famille princière en Allemagne qui, au quinzième siècle encore, n’eût perdu quelqu’un de ses membres dans de pareils combats. On raconte du margrave Albert de Brandebourg , surnommé l’Achille d’Allemagne, qu’il avait ainsi combattu jusqu’à dix-sept fois avec une lance aiguisée, et même que l’empereur Maximilien l’avait osé plusieurs fois. Ainsi Fugger, l’historien de la maison d’Autriche, raconte comment à la diète de Worms, 1495,

Nuremberg , l’arquebuse à rouet dans laquelle l’étincelle était produite et apportée à la lumière au moyen d’une roue qui venait frapper contre un caillou tenu par un chien; cette invention fut perfectionnée en France et donna le fusil que nous avons aujourd’hui.

FIN 1)1’ MO Vli N AGE.

un chevalier français, Claudius Barre , se présenta et délia toute la nation allemande de soutenir avec lui un combat singulier. L’empereur Maximilien ne voulut point céder à un autre l’honneur de combattre pour son peuple , et il vainquit le chevalier français avec l’épée, la course à la lance n’ayant rien pu décider.

l)e même que cet empereur fut proprement le dernier empereur chevalier et que son époque termina le moyen âge , ainsi retrouve-t-on encore dans quelques-uns de ses contemporains, par exemple, dans Gotz de Berlichingen , François de Sickingen et Ulric de Hutte , tout l’ancien éclat de la chevalerie en opposition avec les nouveautés de l’époque qu’ils combattirent jusqu’à la mort. L’esprit de la chevalerie se montra même encore , dans ces temps avancés , parmi les ecclésiastiques. Quand Frédéric III marcha contre Charles le Téméraire, pour délivrer Neuss, le vaillant évêque de Munster, comte de Schwarzbourg , fut le premier à la tète d’une armée rassemblée en Westphalie , dans les Pays-Bas et dans la basse Saxe, et il montra une fureur martiale plus grande encore que celle du général impérial, le margrave Albert, l’Achille du Brandebourg ; il nourrissait même l’espérance de rencontrer le fier duc de Bourgogne dans la bataille et de combattre avec lui ; mais, comme au lieu d’en venir à une bataille, on signa une suspension d’armes , pendant laquelle les Westphaliens en vinrent à une sanglante lutte avec les Picards du duc, l’archevêque qui ne put obtenir de réparation pour l’affront qu’avait essuyé son armée, provoqua le duc Charles même à un combat singulier. L’empereur Frédéric empêcha le combat. L’armée décida que ce n’était point le margrave Albert, mais bien l’archevêque de Munster qui avait mérité dans cette campagne le nom d’Achille allemand.

Cependant la tactique militaire subissait chaque jour des changements plus importants: à la place des anciennes levées du ban on introduisit des troupes soldées, et ainsi l’état militaire devint tout à fait étranger aux bourgeois. Anciennement, l’intendant impérial chargé de l’administration civile était en même temps le commandant militaire dans la ville et devait faire la guerre , il en était de même

des conseillers et des employés des princes; toutes les administrations du pays étaient dirigées par un même esprit, par une même force ; mais alors on les sépara et le service militaire devint une condition , l’état militaire.

La plaie la plus funeste dans ces temps , c’étaient les mercenaires que les princes employaient pour la guerre et qu’ils ne pouvaient conserver pendant la paix ; alors ils devenaient des fléaux pour leurs pays, parce qu’ils n’avaient ni le désir ni la possibilité de reprendre des occupations civiles. La chronique de Sébastien Franc se plaint amèrement à ce sujet. « Les lansquenets, dit-elle, sont une fâcheuse race et jamais utile ; quand ils ne sont pas enrôlés, ils parcourent le pays cherchant et demandant partout la guerre et les calamités. C’est une race infidèle et perdue, dont les œuvres sont les meurtres et les brigandages, les incendies, les jeux, les ivrogneries et les blasphèmes ; une race qui fait de sang-froid des veuves et des orphelins, et même n’a de joie que dans le malheur d’autrui, ne s’entretient que des pertes des autres, et aussi bien après la guerre que pendant la guerre, est un fléau pour les paysans. Malheureusement nous en sommes venus à une époque où dès qu’un homme s’est fait lansquenet, dès qu’il a une fois prononcé le serment et porté la lance sur son épaule, dès lors il ne peut plus travailler un seul jour de sa vie. Auparavant chaque prince combattait avec son propre peuple, quand il y avait une raison de guerre; mais aujourd’hui qu’on trouve à acheter de ces gens oisifs, on va au combat avec des milliers d’hommes , chacun veut surpasser son adversaire par le nombre de ses soldats et la grandeur de ses préparatifs; de sorte que maintenant une guerre a plus coûté pour les préparatifs et pour l’enrôlemeut de pareils gens , qu’il n’en coûtait autrefois pour la terminer. Sans cette espèce de gens, il y aurait beaucoup moins de guerres, et un prince avec autant de centaines d’hommes qu’il en faut de milliers aujourd’hui, pourrait obtenir de bien plus grands résultats ; car cette race, comme celle des hommes pervers, ne demande que la prolongation de la guerre, et serait désolée de

voir les affaires bien marcher et amener la paix ; c’est ce qui fait que le pays est épuisé et que ni le prince ni le paysan n’ont d’argent. »

Cette même chronique fait une distinction très-exacte et très-digne entre ces troupes mercenaires qui servaient quiconque leur payait leur solde, et les guerriers qui combattaient pour la patrie. « Les sujets, dit-elle, qui font la guerre par devoir d’obéissance à leur seigneur, et qui, sitôt qu’elle est terminée, viennent reprendre leurs travaux , ceux-là je ne les appelle pas lansquenets (1), mais bien hommes de guerre. »

Du reste, ces lansquenets si décriés à cause de leur licence étaient d’excellents guerriers dans la bataille. Armés de lances longues de dix-huit pieds , garantis par un casque et une cuirasse, ils semblaient un mur inébranlable, et leurs lances en arrêt faisaient un rempart inabordable; aussi les Français appelaient-ils hérisson cet ordre de bataille. L’empereur Maximilien donna à leurs bataillons encore plus de mobilité en leur apprenant un savant ordre de bataille qui leur permettait d’ouvrir et fermer leurs rangs à volonté. Ils éclipsèrent la réputation des Suisses, et brisèrent cette puissance supérieure de la cavalerie des chevaliers dont déjà l’infanterie hussite et suisse avait affaibli la réputation, et qui alors fut complètement anéantie.

Invention de l’imprimerie. — Une invention aussi importante pour les affaires de la paix que l’avait été pour la guerre l’invention de la poudre , fut celle de l’imprimerie. C’est encore un produit de la sagacité allemande , dû non plus à un heureux hasard , mais aux combinaisons d’une profonde réflexion, qui marcha de degré en degré vers la perfection.

Déjà antérieurement on taillait du bois conformément à un modèle de peinture , et on le reproduisait par l’impression ; de là vint l’idée de graver aussi des lettres , puis une page ,

(1) Le mot allemand lanz-knecht est un terme de mépris et signifie valet de lalance. Knecht valet, garçon.

(2) La croyance répandue que Gernsheiin était un

puis le livre entier, en plaçant chaque page sur une table particulière. Quoique cette opération fût infiniment plus pénible que l’écriture, encore pouvait-on, avec ces tables, imprimer autant d’exemplaires qu’on voulait et tirer ainsi un dédommagement de ses peines. Cependant ce travail pouvait cire beaucoup facilité; c’était l’idée de Jean Guttenberg, qui naquit à Mayence, en 1401, d’une ancienne famille noble; il appliqua donc toute la force de son génie sur l’idée de tailler des caractères isolés d’égale grandeur au bout de petits bâtons, de les réunir pour former et imprimer des mots, de les déranger ensuite et de les employer de nouveau à imprimer la seconde page. Après plusieurs essais , il réussit. Alors il s’associa avec quelques autres hommes de sa ville natale, un orfèvre, Jean Faust et Pierre Schœffer de Gernsheim (2). Cette société perfectionna l’invention et découvrit ce qui lui manquait encore : un mélange particulier de métal et d’argile, une presse, du noir pour l’impression ; découvertes nécessaires pour entreprendre l’impression d’un livre. On commença par la Bible. Mais l’inventeur ne jouit pas du fruit de son travail, comme il l’avait si bien mérité. L’orfévre Faust qui lui avait avancé de l’argent fit saisir tous ses instruments par un arrêt de la justice , et le fit exclure de la société. Ainsi l’inventeur de l’art le plus important de nos temps modernes se vit obligé de recourir aux bienfaits de l’électeur de Mayence pour prolonger son existence; il mourut en 1468.

Faust et ses associés achevèrent donc pour l’année 1457 l’impression de leur premier livre , c’était les psaumes en latin; et peu après, en 1462 , celle de toute la Bible. Il y eut dès lors une si grande différence dans les prix d’un pareil ouvrage avec celui de l’écriture, qu’une Bible écrite, que l’on payait jusqu’à 400 et 500 florins, fut donnée pour 30; et ce prix est encore incomparablement plus élevé que celui que nous avons , depuis que l’art s’est répandu

ecclésiastique est fausse, le mot d eclericus qu’on trouve accolé à son nom veut dire simplement calligraphc ou qui écrit des livres.

FIN DU MOYEN AGE

et perfectionné. Et c’est là le grand avantage de cette invention, c’est que la lumière de la science, qui élève l’homme à un plus haut degré d’intelligence, ne resta plus désormais la propriété d’un petit nombre d’individus, et put devenir un bien commun pour tout le peuple. C’est pourquoi l’art de l’imprimerie eut la plus grande influence sur les progrès de la race humaine; car la loi de ce progrès que l’on peut facilement déduire de toutes les histoires jusqu’à nos jours, c’est que la civilisation et les lumières intellectuelles tendent à répandre sur un cercle de plus en plus grand et à embrasser un nombre d’hommes toujours plus considérable. Si l’on ose quelquefois contester qu’en masse nous soyons montés à un plus haut degré dans les sciences et les arts que certains peuples anciens ou du moyen âge , du moins on ne pourra jamais nier que chez nous la civilisation ne soit bien plus générale; et l’imprimerie a été le grand véhicule qui l’a répandue parmi le peuple.

L’invention du papier de lin qui avait été faite déjà antérieurement fut d’une grande importance pour les résultats extraordinaires de l’imprimerie. D’abord on employa le parchemin, mais il était trop cher et trop épais; ensuite on prit du papier de coton; mais il avait trop peu de durée. Le papier de lin , probablement aussi une invention allemande, parait pour la première fois dans une chronique de Kaufbeuren, en 4318. Quelle brillante lumière et quelle rapide divulgation des nouvelles et des pensées , n’a pas assurées à toute l’Europe cette branche d’industrie, depuis que le papier

est devenu si commode pour le commerce et à si vil prix ?

Nous terminerons nos considérations générales sur l’époque qui finit par quelques mots sur les suites de la découverte de l’Amérique et d’un chemin aux Indes par mer. A la vérité ces découvertes ne sont pas dues à notre pays , mais elles ont eu sur lui la plus grande influence; non-seulement en étendant de beaucoup le cercle d’idées pour tous les hommes , mais aussi en déplaçant le commerce. Jusquelà les produits de l’Inde , dont l’Europe faisait chaque année une énorme consommation , lui venaient par différents chemins à travers l’Asie jusqu’à la Méditerranée, et là ils étaient reçus particulièrement par les États d’Italie et introduits plus avant dans le pays. Ils traversaient l’Allemagne pour aller vers le nord , comme nous l’avons déjà dit; mais les Portugais, après avoir découvert ce chemin par mer autour de l’Afrique, purent, à cause des grands bénéfices que leur otfraient les transports par mer, arracher bientôt aux autres peuples tout le commerce de l’Inde. Venise et les autres villes d’Italie tombèrent peu à peu, et l’Allemagne en sentit bientôt le contre-coup. Son commerce s’affaiblit à mesure que celui des Portugais et des Espagnols augmentait ; et dans cette catastrophe fut aussi entraînée l’alliancede la Hanse, quoiqu’elle embrassât beaucoup d’autres branches de commerce. Les villes d’Allemagne ne purent plus, depuis le seizième siècle, se maintenir dans leur état degrandeur eide richesses; et par là fut encore donné aux princes un moyen d’assurer leur domination sur elles.

Depuis Charles V jusqu’à la paix de Westphalie.

L’invention de l’imprimerie encourage la composition et la propagation des ouvrages historiques ; leur nombre s’accroît depuis lors chaque siècle. En même temps on voit percer partout l’amour des recherches scientifiques et le goût pour les anciens auteurs qu’on avait négligés.

Écrivains qui ont traité l’histoire générale de cette époque.

1. Paul Jovius , né à Corne , 1482 , et mort en 1552 , évêque de Nucérie. Historia sui temporis, de 1494 jusqu’à 1526.

2. Jacq.-Aug. de Thou , né à Paris, 1553, mort en 1617, président du parlement et bibliothécaire de Henri IV; homme érudit et estimé. Également Historia sui temporis, 1543 à 1605.

3. Jean Genesius de Sepulvéda , Espagnol, historien de Charles V, né en 1491, mort en 1572. De rebus gestis Caroli V. Colon. 1657.

4. On peut encore nommer parmi les historiens espagnols : Pierre Salazar, Prudent de Sandoval , Alphonse de Ulloa et Antoine de Vera Zunnigaet.

5. Parmi les Italiens : Louis Dolce , Jean-Baptiste et Adriani Grégoire Leti.

6. Quelques écrits particuliers, généralement importants pour le temps de Charles V, ont été recueillis au nombre de 62, en deux volumes , par Simon Schard;

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