‹ Histoire d'Allemagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'année 1838;Chapitre 85 sur 116 · OBSERVATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS GÉNÉRALES

prospérité étaient perclus pour toujours; et pour m’exprimer comme un de nos écrivains, on lit sur les fronts des citoyens qu’ils sont des hommes de peine et de fatigue. Une foule de villes se virent réduites, les unes de bon gré, les autres forcées par la nécessité de l’époque, à se soumettre aux princes. C’est ainsi que l’évêque Christophe de Gahlen devint maître de Munster, en 1661 ; l’électeur de Mayence de la ville d’Erfurt, en 1664; l’électeur de Brandebourg de Magdebourg, en 1666; et le duc de Brunswick de Brunswick, en 1671 ; et celles qui conservèrent encore leur nom de villes libres, dans quelle misère et quelle indigence n’ont-elles pas langui pour arriver jusqu’à nos jours , où elles ont perdu ce privilège !

La noblesse avait aussi perdu tout son lustre. Depuis qu’elle ne formait plus spécialement l’état militaire et que ce n’étaient plus uniquement ses chevaliers qui donnaient à la nation toute sa gloire ; depuis qu’elle avait quitté son indépendance pour s’attacher à la cour , ou qu’elle consumait toutes ses forces dans une vie oisive et sans but ; depuis que le désir d’imiter les mœurs et le langage des étrangers avait substitué la mollesse et les belles manières à son ancienne énergie; depuis lors la noblesse perdit toute son importance. Ainsi étaient éclipsés deux des plus importants corps de la nation , qui avaient surtout contribué à donner au moyen âge, malgré ses grands défauts , un caractère de vigueur, de grandeur et de merveilleux.

De même dans les autres contrées de l’Europe, de semblables changements pendant les derniers siècles avaient effacé tout ce qui caractérisait le moyen âge pour y substituer un nouvel ordre de choses. Mais au moins partout ailleurs on trouvait une compensation dans la richesse et la prospérité du commerce ; parce qu’il porte toujours avec lui le sentiment et la jouissance du bien-être et favorise le développement de toutes les forces ; tandis que l’Allemagne était privée de cette ressource. La part que quelques-unes de ces villes prenaient au commerce du monde ne pouvait établir une balance; et d’un autre côté, au lieu de s’en tenir à cette simplicité de vie, surtout nécessaire à un peuple d’agriculteurs, et de s’oppo-

ser ainsi à l’appauvrissement successif, on se laissa aller de plus en plus au luxe, et l’on lit passer aux nations étrangères , pour les marchandises exotiques, tous les fruits de l’agriculture et de l’industrie qui avaient coûté tant de sueurs. Quelque riche que fût le sol de notre patrie et quelle que fût la diversité de ses produits , il ne pouvait rivaliser contre tant d’objets précieux qui étaient importés de toutes les parties du monde. Mais quand une fois l’amour du luxe et des plaisirs des sens a pris le dessus, il ne connaît plus ni mesure ni frein.

Cependant ce mal ne vint pas de notre nature même, il nous fut inspiré par les étrangers que nous voulûmes imiter , même dans leur dégénération. Les voyages hors de l’Allemagne et surtout en France et à Paris; l’imitation des modes et des mœurs des Français et même de leur immoralité; l’introduction dans le sein des premières familles de Français et de Françaises pour l’éducation des enfants, le mépris de sa propre langue, l’enthousiasme pour celte philosophie étrangère, si superficielle et d’ailleurs si propre à détourner l’homme de ses devoirs, de sa religion, des arts et des sciences, toutes ces raisons, dis-je, répandirent le mal d’abord parmi les premiers membres de la société et plus tard dans tous ses rangs, et eurent sur la période que nous allons parcourir la plus fâcheuse influence.

Cependant nous ne pouvons nier que nos rapports avec les peuples étrangers n’aient beaucoup contribué à répandre la civilisation dans notre pays; et il est surtout impossible de méconnaître dans l’histoire moderne la tendance, entre les différents peuples chrétiens, à des relalionsdeplus en plus intimes, qui aident encore leurs progrès. Tous les peuples aujourd’hui se font remarquer par cet esprit avide de connaissances, qui est à la recherche de tout ce qu’il y a de mieux dans le cercle des acquisitions intellectuelles pour se l’approprier ensuite. Mais le progrès universel est devenu particulièrement le but de tous les elforls de notre nation , et la forme même de notre gouvernement les favorise encore. Car, chez les autres peuples, qui composent chacun un royaume homogène, souvent ce que la capitale a trouvé beau et bon a été irpposé à i’ad-

miration (les provinces; de sorte que le progrès se trouva lié peu à peu à certaines formes et ne puL être exempt de partialité. En Allemagne au contraire les sciences et les arts ont marché indépendants ; les grands États comme les petits ont rivalisé d’encouragements; aucune ville, aucun individu n’a pu imposer une loi ; il n’y a eu aucune acception de personnes, et tout ce qui porte en soi une valeur réelle peut être sûr d’être tôt ou lard reconnu. Aussi notre peuple est-il arrivé plus loin que tous les autres dans les sciences. Cependant c’est précisément le point où l’erreur est le plus à craindre. Rien n’est plus difficile à l’homme que de marcher droit sans dévier d’un côté ou d’un autre ; rien ne lui est plus difficile que d’unir la civilisation avec la sévérité morale et religieuse; un esprit avide de tout ce qui a une valeur, quelque part qu’il se trouve, avec la constance et la fidélité dans ses principes; enfin l’indépendance de l’esprit avec le renoncement à soi-même et la soumission. Le véritable terme moyen doit donc être le but de tous les efforts des individus comme des peuples. La période que nous allons suivre nous montrera comment notre peuple a approché de ce but ou s’en est écarté, et nous mettra surtout sous les yeux, par de grands tableaux, toutes les vicissitudes auxquelles l’humanité est soumise.

Cette vicissitude se montre particulièrement dans nos relations avec les étrangers : près des jours de prospérité et de paix, sont des jours de détresse , et même jusqu’à présent ces derniers ont été les plus nombreux. A aucune époque notre histoire n’a offert autant de malheurs que pendant le long règne de Louis XIV; et jamais aussi notre politique n’a montré tant de faiblesse que contre ses efforts ambitieux. Les arts de la paix commençaient un peu à se réveiller pendant le moment de calme qui suivit sa mort jusqu’à la guerre de la succession d’Autriche; mais le germe fut arrêté dans son développement par les bouleversements de cette lutte et surtout par ceux de la guerre de sept ans. L’espace de vingt-cinq ans, depuis cette guerre jusqu’à la révolution française, est le plus long calme que nous ayons eu; et pendant ce temps les arts prirent une telle vie et

un tel mouvement, que le même intervalle de vingt-cinq ans que durèrent les nouvelles tempêtes qui suivirent la révolution française a bien pu arrêter leur marche, mais non les étouller. Puisse l’état de paix dont nous jouissons aujourd’hui durer longtemps , guérir toutes les blessures de la patrie et permettre le parlait développement des peuples allemands !

L’empereur Ferdinand III vécut encore neuf ans après la paix de Westphalie et gouverna avec douceur et sagesse, et jusqu’à sa mort la paix de l’Allemagne ne fut plus troublée. Il avait décidé les princes allemands à choisir son fils Ferdinand pour son successeur à l’Empire, quand malheureusement ce jeune homme qui donnait les plus belles espérances et sur qui tous les yeux se reposaient avec sécurité, mourut en 1654 de la petite vérole. Alors le père fut obligé de recommencer ses brigues en faveur de son deuxième fils , Léopold , qui était loin de son frère pour la capacité; mais il mourut le 2 avril 1657, avant que le résultat désiré ne fût complètement obtenu.

Léopold Ier. 1658 — 1705.

Le choix du nouvel empereur souffrit des difficultés, parce que la France voulait profiler du moment pour s’emparer de l’Empire auquel elle aspirait depuis longtemps. Elle réussit en effet à gagner les princes électeurs des bords du Rhin; mais tout le reste de l’Allemagne sentit quel déshonneur et quel malheur ce serait pour elle, et arrêta définitivement son choix sur Léopold, archiduc d’Autriche, qui accepta, le 18 juin 1658, à Francfort. Cependant le cardinal Mazarin, ministre de France, avait déjà formé une ligue qui, sous le nom d’union du Rhin, tendait positivement à la destruction delà maison d’Autriche, quoiqu’elle n’eût pour but apparent que la conservation de la paix de Westphalie. Les partisans de l’union étaient la France, la Suède, Mayence, Cologne, le palalinat de Neubourg, Hesse-Cassel, et les trois ducs de Brunswick-Lunebourg : étrange

LÉOPOLD Ier ET LOUIS XIV.

alliance de princes catholiques avec des protestants et les Suédois, qui venaient de se faire la guerre les uns aux autres. Du reste, un écrivain du temps, plein d’idées et très-profond, nous découvre quelle était l’intention de la France dans cette alliance et dans toute sa conduite avec l’Allemagne. « Au lieu d’employer la force ouverte, comme dans la guerre de trente ans, il parut plus expédient à la France de tenir dans ses liens quelques princes allemands, et surtout ceux du bord du Rhin , par une union ou, si l’on veut, par un subside annuel, et surtout de paraître porter grand intérêt aux affaires d’Allemagne ; afin que les princes pussent croire que l’amitié de la France leur serait une protection plus sûre que celle de l’Empereur et que les lois de l’Empire. Cette voie pour arriver à détruire la liberté allemande était directe et toute frayée, et, comme chacun peut en juger, n’était pas mal imaginée. »

La France prouva bientôt qu’elle n’attendait que l’occasion d’étendre, pour saisir sa proie, cette même main qu’elle avait offerte comme amie. Le long règne de Léopold est presque tout entier rempli par des guerres avec la France et son prince orgueilleux, Louis XIV ; et presque tout le temps le sang a coulé d’une manière effrayante dans notre malheureuse patrie. Léopold, prince débonnaire et religieux, mais inactif et peu clairvoyant, n’était pas un adversaire à opposer à Louis XIV, qui réunissait la finesse à une ambition sans bornes et à une insolente fierté. La France poursuivait dès lors avec constance et fermeté son but de reculer ses frontières jusqu’au Rhin et de réunir ainsi à sa puissance les Pays-Ras espagnols qui, sous le nom de cercle de Bourgogne, appartenaient à l’empire d’Allemagne , la Lorraine, la partie de l’Alsace qu’elle n’occupait pas, et, autant que possible, tous les pays situés sur la rive gauche du fleuve. Le roi aussi bien que tout le peuple nourrissait ces idées d’agrandissement, et ce serait une grande erreur de croire que cette idée n’a été mise au jour que de notre temps, par l’esprit révolutionnaire et emporté de quelques têtes. Dès le temps de Louis XIV, les écrivains exprimaient tout haut le mot de conquête ; et un d’eux , un certain

d’Aubry, écrivait cette pensée, nouvelle alors, mais qui fut répétée depuis et même presque portée à son exécution : que l’empire de Germanie, l’ancien empire romain , tel que le posséda Charlemagne, appartenait à son roi et à ses descendants. Et l’abbé Colbert, dans un discours au roi au nom du clergé français, disait entre autres choses : « O roi ! toi qui donnes des lois à la mer aussi bien qu’au continent, qui lances, quand il te plaît, la foudre sur les rives africaines, toi qui abaisses l’orgueil des peuples, et quand tu le veux, forces leurs souverains de reconnaître à genoux la puissance de ton sceptre et d’implorer ta miséricorde , etc. » Tel était le langage que tenait , en 1068 , à la face de toute l’Europe, un État qui devait cependant plus tard l’emporter sur tous les autres par sa modération et ses lumières.

Louis XIV donc, mettant en avant d’anciens droits , commença ses conquêtes dans les Pays- Bas. Les Espagnols réclamèrent pour leur cercle de Bourgogne le secours des autres cercles; mais personne ne remua : les uns par indifférence, les autres par peur, d’autres enfin, ô honte! corrompus par l’argent de France. Ce fut un des fruits de l’union du Rhin. Les Pays- Bas ainsi abandonnés tombèrent bientôt entre les mains du roi, et, par la paix d’Aix-la-Chapelle ( 1668), les Espagnols se virent obligés d’abandonner toute une lisière de places sur la frontière pour conserver une partie du pays.

De plus, dans l’année 1672 , la France fit en Hollande l’invasion la plus injuste, et si elle eût réussi, elle aurait pu imposer des lois aux deux mers de l’Europe. Ce danger n’émut pas plus les princes d’Allemagne que le premier; ils le contemplaient d’un œil tranquille, et même l’électeur de Cologne et le vaillant évêque de Munster, Bernard de Gahlen, un des premiers hommes de ce temps, firent alliance avec la France. Il n’y eut que l’électeur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume, connu aussi sous le nom du grand électeur, qui comprit bien les relations qui existaient entre les peuples et qui sentit la nécessité de ne pas laisser rompre l’équilibre européen. 11 lit donc des préparatifs pour mettre en bon état de défense ses Élals de

SEPTIÈME ÉPOQUE. JG48 — 1838.

Westphalic , limitrophes du théâtre de la guerre; car, par l’arrangement définitif de l’héritage de Juliers, en 1030, il avait reçu le duché de Clèves et les comtés de Marck et de Ravensberg; et le prince palatin de Neubourg, les duchés de Juliers et de Berg. — Frédéric- Guillaume décida même l’empereur Léopold à prendre des mesures pour arrêter les tentatives de conquêtes des Français ; et tous les deux levèrent, en 1072, une armée qu’ils mirent en campagne, sous les ordres du commandant en chef impérial, Montecuculli ; mais la coopération des Autrichiens fut presque nulle , parce que le conseiller intime de l’Empereur, le prince de Lobkowitz, gagné par la France, arrêtait toutes les entreprises importantes des généraux. Le prince électeur vit donc sa belle armée poursuivie çà et là, décimée par la faim et par la maladie; et pour éviter la ruine totale de ses États de Westphalie, il fit la paix avec les Français, en 1073, dans son camp de Vossen auprès de Louvain. Ce n’est qu’ainsi qu’il put les arrêter , encore fut-il obligé de leur abandonner, comme limites, les châteaux de Wésel et de Rees, qu’ils voulurent occuper jusqu’à la pacification générale.

Alors enfin l’Empereur commença à mettre un peu plus d’importance à la guerre, parce que le prince Lobkowitz avait été éloigné ; mais il avait perdu ses meilleurs alliés. Montecuculli eut quelques avantages dans le bas Rhin, et entre autres il prit Bonn ; mais dans le haut Rhin et dans la Franconie, les Français redoublèrent leurs ravages et surtout dans le Palalinat, qui dès lors était le théâtre le plus sanglant de la guerre, comme il l’a encore été depuis et en a conservé des monuments éternels. Alors, comme ils avaient attaqué l’Empire même, les princes se levèrent enfin contre eux , et l’électeur de Brandebourg renouvela son alliance avec Léopold. L’Autriche se fit distinguer par son activité et par sa fermeté dans cette occasion, à la diète de Ratisbonne. On discutait longuement sur la guerre sans rien conclure; l’Autriche ayant découvert que l’envoyé français à la diète intriguait tantôt auprès de l’un des princes, tantôt auprès de l’autre pour les tromper, elle lui fit donner ordre, sans autres formalités, de quitter Ralis-

bonne dans trois fois vingt-quatre heures, et son départ fut suivi au bout de quelques jours d’une déclaration de guerre de la part de l’Empire.

La guerre eut des chances variées, mais cependant au total à l’avantage des Français; parce que leurs généraux avaient le talent de se porter sur le territoire allemand, tandis que ceux de la confédération manquaient d’activité et d’unité. Afin d’occuper dans son propre pays le plus puissant défenseur de la confédération , le prince électeur de Brandebourg, Louis XIV avait fait alliance avec les Suédois, en 1074, en leur faisant voir quels grands avantages ils pourraient retirer d’une invasion dans la Marche, ils s’y jetèrent donc et le pays fut fort maltraité; mais l’électeur ne voulut pas abandonner le Rhin , tant que sa présence fut nécessaire, et ce ne fut qu’en juin 1073 qu’il partit à marches forcées pour venir au secours de ses États.

Bataille de Ferbellin. 28 juin 1073. — Ni amis, ni ennemis ne l’attendaient, quand il arriva sur l’Elbe, à Magdebourg; il traversa la ville de nuit et continua sa route, sans s’arrêter, jusqu’à l’armée des Suédois qui le croyaient encore en France. Ceux-ci aussitôt se replièrent pour chercher à se réunir; mais il les poursuivit et les atteignit le 28 juin à Ferbellin. Il n’avait que sa cavalerie avec lui, car l’infanterie n’avait pu le suivre; cependant il résolut d’attaquer l’ennemi dans sa position, malgré ses généraux qui voulaient qu’on attendit l’infanterie. Frédéric, qui regardait comme perdue chaque heure de retard, fit donner l’attaque et eut le plus heureux succès. Les Suédois, qui depuis la guerre de trente ans passaient pour invincibles, furent complètement battus et s’enfuirent dans le plus grand désordre vers leur Poméranie. Frédéric- Guillaume les y suivit, et fit la conquête d’une partie de la province.

Cet électeur peut être considéré comme le fondateur de la grandeur prussienne, et ses successeurs ne firent que bâtir sur les fondements qu'il avait posés. Il agissait toujours d’après lui-même, et nous le retrouverons plus d’une fois faisant respecter la puissance de son petit État, non plus comme les autres

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