RÉUNIONS A LA FRANCE
princes d’Allemagne, mais avec l’autorité d’un des autres souverains de l’Europe. C’était la preuve qu’il jetait les fondements d’un nouveau royaume, qu’il voulait que son peuple ne fût inférieur à aucun des autres et même qu’il jouît parmi eux d’une certaine considération.
Dans l’année 1075, le vieil et habile général Montecuculli reçut une deuxième fois l’ordre de se rendre sur le Itliin, et la fortune des armes lui devint plus favorable. Il eut pour adversaire le célèbre général français vicomte de Turenne, un des plus grands hommes de son temps. Ils s’approchèrent tous les deux avec précaution, car ils se connaissaient déjà. Turenne avait choisi un lieu très-convenable pour livrer bataille, où tout lui semblait avantageux, c’était près du village de Salsbach, non loin d’Oppenheim, quand en s’avançant au-devant de l’ennemi pour reconnaître les lieux et disposer son armée, un boulet de canon l’emporta de dessus son cheval. Sa mort effraya son armée elle prit aussitôt la fuite et fit même de grandes pertes dans cette déroute.
Cependant on n’avait pas beaucoup gagné. Les Français, pour chasser les impériaux de leur pays, eurent recours au plus extrême moyen. Comme ils ne pouvaient garder toutes les provinces de la frontière par leurs armes, ils voulurent les défendre par la dévastation. L’année suivante donc , ils se mirent à ravager tous les pays voisins de la Saar avec tant de fureur, que dans l’espace de plus de quatorze milles on ne voyait que des incendies et des champs déserts. Alors les armées allemandes, ne pouvant rester dans un pays affamé, furent obligées de rentrer, et les malheureux habitants de se retirer dans les forêts , où le plus grand nombre mourut de faim et de misère.
Paix de Nimègue, 1678 et 1679. — Tous les yeux se portaient avec la plus grande inquiétude sur les conférences de paix qui se tenaient à Nimègue. Les Français se hâtaient, à ce qu’il semblait, de conclure cette paix, dut-elle leur être désavantageuse ; parce qu’ils avaient trop d’ennemis sur les bras. Mais ils ont toujours été très-habiles à diviser leurs adversaires. Ils réussirent en effet à écarter, par des offres avantageuses, les Hollandais pour
qui principalement la guerre avait été entreprise et qui étaient redevables de leur salut à l’Empire. Ils firent leur paix en particulier et reçurent la citadelle de Maestricht. Les Espagnols, qui firent ensuite leur paix, furent obligés de payer, comme en bien d’autres circonstances, ce qu’on avait abandonné aux Hollandais. Ils durent par conséquent céder une grande étendue de territoire dans les Pays- Bas avec toute la Franche-Comté. Enfin l’Empereur, qui ne voulait pas faire la guerre seul, fut obligé d’abandonner l’importante citadelle de Fribourg dans le Brisgau. Ainsi, l’électeur de Brandebourg qui avait conquis presque toute la Poméranie sur les Suédois et espérait une paix avantageuse, abandonné de tout le monde, même par les Pays-Bas pour qui il avait combattu et qui lui refusèrent leur secours, fut contraint de restituer presque toutes ses conquêtes. A celte conférence de Nimègue on put facilement remarquer la prépondérance de la France sur l’Europe, même par son langage ; car, lorsque, trente ans avant, dans les conférences de Munster et d’Osnabruck, quelques envoyés seulement connaissaient la langue française, alors à Nimègue tout le monde parlait français. Cependant les articles furent rédigés en latin.
Réunions à la France.
Les provinces opprimées commencèrent enfin à respirer en liberté et à jouir des douceurs de la paix, quand l’insatiable ambition des Français se fut satisfaite. Mais notre ennemi était , au sein même de la paix , toujours trèshabile à poursuivre sa proie. Un membre du parlement de Metz, Rolland de Revaulx, exposa au roi un plan d’après lequel il pouvait étendre sa domination bien plus loin dans le haut Rhin, tout en respectant les articles de la paix de Westphalie, par un simple commentaire des mots employés : L’Alsace et les autres terrains lui seront cédés avec toutes leurs dé-
pétulances. Il n’y avait donc plus <ju’à rechercher les terrains et les lieux qui avaient fait partie de cette dépendance dans les temps reculés, cl il n’était pas difficile d’en trouver qu’on pouvait occuper sous ce prétexte. La proposition d’abord n’eut pas de suites, mais on y revint plus tard; et pour se donner une apparence de justice, on forma, en 1680, quatre conseils, sous le nom de chambres de réunions, à Metz, Dornick, Brissac et Besançon ; elles devaient rechercher quels terrains et quels peuples pouvaient encore appartenir au roi d’après les expressions que nous avons citées plus haut. Il est facile de penser que les juges ne manquèrent pas aux découvertes; on fouilla partout pour trouver de quoi se satisfaire. Le couvent de Weissenbourg, par exemple, quoique situé hors de l’Alsace, fut attribué au roi comme lui appartenant d’après les droits du roi Dagobert qui l’avait fondé plus de mille ans auparavant. Et l’acquisition de Weissenbourg lui servit encore de prétexte pour réclamer Cermesheim , qui avait autrefois appartenu à Weissenbourg.
De cette manière ces quatre chambres eurent bientôt conquis à leur maître Deux-Ponts, Sarrebruck (Sarre-Louis), Veldenz, Sponnheim, Mumppelgarde , Lauterbourg et beaucoup d’autres lieux isolés, et particulièrement plusieurs villes libres en Alsace , entre autres surtout Strasbourg. Cependant elles n’avaient pas été désignées dans le traité de Westphalie; car, l’Autriche n’avait pu faire cession que de son héritage en Alsace.
Les princes et les seigneurs, dont les propriétés devaient tout d’un coup changer d’état civil et d’allemandes devenir françaises, élevèrent tout haut des plaintes. L’Empereur fit des représentations; et Louis, pour sauver au moins les apparences, car c’était là son grand talent, et en même temps pour fermer la bouche à ses adversaires, promit d’examiner leurs prétentions et convoqua un congrès à Francfort. D’abord, chacun voulut occuper la citadelle de Strasbourg; parce que c’était le point le plus important et qu’elle était regardée comme la clef du haut Rhin. Charles-Quint la considérait comme d’une telle importance qu’il disait « que si Vienne et Strasbourg étaient égale-
ment menacés, il commencerait par sauver Strasbourg. » Mais au mois de septembre 1681, quelques régiments français se réunirent en secret sous les murs de la ville et l’enveloppèrent tout d’un coup, lorsqu’elle s’y attendait le moins. Le lendemain, le ministre de la guerre, Louvois, le confident du roi, parut avec une armée et une artillerie de siège, et somma les citoyens de se rendre avec les plus fortes menaces. N’étant pas préparés à une attaque, ils se rendirent et ouvrirent leurs portes. Aussitôt les Français s’emparèrent de l’hôtel de ville, désarmèrent les bourgeois et peu après Louis XIV fit son entrée en grande pompe, comme en triomphe, avec toute sa suite.
Les conférences de Francfort n’apportèrent du reste aucun changement dans les plans du roi ; ses envoyés esquivèrent avec adresse toute discussion sérieuse sur les recherches faites , et maintinrent toujours leurs principes ; ce fut même à ces conférences qu’ils firent pour la première fois usage de leur langue dans les affaires de diplomatie. Jusqu’alors , comme aux autres peuples, leurs pièces, leurs titres, et tous leurs écrits étaient en latin ; mais à Francfort ils furent faits en français, et toutes les représentations de la part de l’Empereur furent inutiles ; on ne reçut jamais que cette réponse brève et sévère : « C’est l’ordre de notre roi. » Il fallut céder; et c’est ainsi que s’est établi pour tous les autres peuples l’usage deparler français quand ils traitent avec la France. Les hommes à grandes vues prévirent dèslors les dangersqui pouvaient découler de cet u âge, et jugèrent que l’imitation du langage et des mœurs du peuple voisin préparaient peu à peu et de loin sa domination.
Les disputes des différents envoyés entre eux suffiraient pour faire comprendre combien leurs réclamations contre les usurpations de Louis devaient être faibles et peu dignes; car à Francfort s’élevèrent encore ces vieilles et pitoyables disputes de prééminence, dont la folie surpasse toute croyance, qui dépensèrent un temps précieux pendant lequel les Français se fortifièrent de plus en plus dans leur usurpation. Cependant l’Autriche réussit à faire une alliance avec plusieurs princes pour re-