LIV. IX
ei rëlablît les anciennes limiles et les anciennes relations. Il est singulier que les écrivains ne parlent d'aucune expédition du prince des Franks contre un peuple qui jadis avait été le premier réuni à Tempire, contre les Thuringiens , et cependant il est ù peine douteux que les Thuringiens n'aient été réunis de nouveau à Fenipire des Franks, soit déjà par Pippin, soit du moins à Tépoquc où nous sommes arrivés.
En cflét depuis que le duc Raduir, par sa lutte contre les Franks, Tan 640, avait gagné rindépendance des Thuringiens à Tégard de Tempire , les Thuringiens ont presque entièrement disparu de Thisloire. Le désir bien naturel de conserver désormais ce beau pays dans la corrélation des événcmens a donné lieu à beaucoup de tentatives pour rattacher Çà et là un ûl capable de conduire à quelque certitude -, mais ces tentatives ont été vaines et n'ont amené qu'une certitude , à savoir que tout est incertain. On ne peut Taire de l'ancien Hétan un duc des Thuringiens ; il ne sert par ses opinions païennes qu'à donner de l'éclat à la vie de sainte Bilihild. Ce Gozbert auprès duquel saint Kilian vint à Wurtzbourg n'avait peut-être aucune espèce de lien avec le peuple thuringien, et l'opinion qu'il était petit-flIs de Raduir ne s*appuie pas sur des bases bien solides. Un prince, Théotbald, dont il est également fait mention, trouve diflicilement une place après Gozbert \ mais celui-ci doit avoir eu de sa femme Geilana ou Gisèle, contre laquelle , parce qu'elle était veuve de son frère, la colère de saint Kilian s'était enflammée, comme la colère de saint Corbinian contre la belle Bilitrude, un fils appelé Ilethan ou Heden qui succéda à son père dans la dignité ducale. Un diplôme de l'an 704, dont on n'a rarement et peut-être jamais révoqué en doute Taûthenticité , augmente encore l'obscurité; car un homme illustre, Heden, a donné, d'après ce diplôme, de concert avec sa femme Théodruda, à l'évêquc Wiliibrord des biens imporlans dont les noms rappellent des villes et des villages de Thuringe, particulièrement Arnstadt, MQhibcrg, Miinchen, et le fils de cet Ilcdcn , Thuringo, confirme la donation de son père. On conçoit que cet Heden ait été considéré comme fils de Gozbert et comme duc de Thuringe; mais on conçoit moins comment un duc de Thuringe
CHAP. VI
est arrivé à faire à un évoque d'Utrecht des donations à une telle dislance et à une époque si incertaine. Une circonstance qui contribue encore à obscurcir ce fait, c'est que dans la souscription on compte par les années du règne du glorieux roi Childebert. Bien plus, il est difilcile de concevoir comment un prince a pu dater de cette manière. Si donc ce diplôme n'est pas seulement authentique, mais si de plus il a été réellement donné par Heden, duc des Thuringiens, il est difficile de repousser la conjecture quePippin d'Herstall, malgré le silence des chroniques , fit la guerre contre les Thuringiens, et que la for-^ tune dans cette expédition lui fut plus favo« rable que dans ses entreprises contre les Souabes \ il est diflicile de ne pas supposer que Pippin décida le duc Heden à faire des libéralités à son ami Wiliibrord.
La position et les rapports des Thuringiens y ont peut-être contribué. En effet ils étaient pour ainsi dire à l'avanl-garde du monde germanique, contre les peuples slaves ; ce monde dut auxThuringiens,dansleTeutschlandcen(ral,ce qu'il dut aux Bavarois dans leTeutschland méridional. Le roi ou duc Radulf, il est vrai , après avoir conquis son indépendance de l'empire des Franks, avait fait la paix et des traités avec les peuples slaves-, mais d'après la marche des choses humaines, il n'est pas vraisemblable que ces traités aient été longtemps en vigueur. Bien plus, les Slaves, comme dans les temps antérieurs et dans les temps suivans, se tinrent probablement à celte époque constamment sous les armes contre les peuples du Teulschland ^ il se peut en même temps que les Saxons ne soient pas restés tranquilles de ce côté: peu importe qu'antérieurement déjà ils aient été ou non en possession des montagnes du Hartz. Au nord, comme à l'occident, ils voyaient des dangers pour ce qu'ils avaient de plus saint ; et de même que, profitant dans leur pressentiment du trouble de Tempire des Franks, ils s'avancèrent contre le Rhin, de même ils peuvent être tombés sur le flanc des Thuringiens, en sortant des montagnes du Hartz, landis que les Thuringiens cherchaient à se défendre contre les Slaves. Dans le fait, il s'élève vers ce temps des plaintes sur les maux que la Thuringe eut à souffrir de la part des païens et sur les grandes dévastations qui désolèrent ce beau pays. Il serait donc possible que les
Timringiens, épuisés dans une double lutte si opiniâtre, se fussent Tatigués de leur indépendance et aient résisté avec moins d'opiniâtreté au nom frank et à la suzeraineté franke que dans les jours meilleurs du duc Radulf. Il serait possible que Hedcn eût fait avec Pippin une convention par laquelle il entra en communication avec Wiliibrord et avec ses compagnons ; mais il serait possible aussi que par cette alliance mémo il eût réveillé l'ancienne Jalousie de son peuple et causé une nouvelle confusion.
Car dans le temps où Karl, prince des ï'ranks, commença ses entreprises contre les peuples teutschs, il n'y avait plus de duc en Thuringe -, du moins on n'en voit pas ûgurer. D'autre part, un écrivain qui n'était pas éloigne de celle époque assure qu'après Texlinction de la domination royale en Thuringe, beaucoup de comtes de ce peuple s'éclipsèrent devant la dangereuse prépondérance deThéotbald et de Hcden, qui avaient pris sur eux une puissance désastreuse, et se trouvèrent enveloppés de tant de maux que le commun peuple se soumit aux Saxons. Et lorsque cessa le gouvernement de ducs religieux, la religion chrétienne perdit aussi sa puissance \ de faux frères s'introduisirent et séduisirent le peuple. Quelque peu intelligibles que soient ces paroles, quelque faible lumière qu'elles jettent sur la véritable situation des choses en Thuringe^ il en résulte pourtant sans doute que l'état de la Thuringe était trop agité, qu'on ne pouvait y penser aux armes et à la résistance et que le plus grand besoin du peuple était d'obtenir une meilleure organisation de la vie sociale. Mais KarU le prince des Franks, ne pouvait regarder celte organisation comme possible que si elle était établie par TÉglise ; il put aussi ne la regarder comme possible que si le paganisme, dont les usages se conservaicnl encore sur divers points occupés par les Saxons , était entièrement détruit , et si tous les chréliens étaient réunis aux mêmes usages, sous un seul chef, c'est-àdire aux usages roinains et sous le pape de Rome, dont la considêralion était déjà fondée dans le nord et dans le sud duTeutschIand. Sa prudence sut découvrir Thomme qui, par son zèle , son courage , sa persévérance , ses connaissances et son éloquence, était en état de 'acquitter de celte grande mission. Cet homme
lui fut envoyé pèut-èlre par un heureux destin. C'était TAnglo-Saxon Wynfrilh ou Winfrid, qui , sous son nom de nu)ine Boniface , est devenu si célèbre parmi les peuples teutschs» Dès son enfance, destiné aux choses divines par les relations de la maison paternelle, il avait pris pour l'avenir l'habit religieux de saint Benott; et dans deux couvons, par ses travaux et par son zèle , il avait formé son esprit sous la direction d'abbés intelligens. Il s'était nourri de méditations sur les choses sacrées; sa piété, des mœurs pures et uno conduite adroite lui avaient valu la considé* ration et le respect de ses frères en religion aussi bien que du peuple, des illustres aussi bien que du vulgaire. Mais devenu homme, il ne se contenta pas de ce qui avait fait la joie de son adolescence : le pays de sa jeunesse ne présentait pas les difficultés que son esprit con«sacré à Dieu aspirait à vaincre, parce qu'il sentait en lui la force de les vaincre ; il voulut quitter son père et sa mère, et tout ce qui d'ordinaire est si cher aux hommes, pour trouver chez l'étranger ce que demandait son cœur et pour satisfaire ses désirs. Ce prêtre se rendit donc dans le Teutschland, où il y avait encore beaucoup à faire et où la lice était ouverte aux martyrs. A son arrivée à Ulrecht, Tan 716, Ratbod venait de reconquérir la Frise occidentale, et dans sa carrière il n'avait pas ménagé les élablissemens chrétiens.^ infrid revint donc dans sa patrie, forcé peut-être parles ordres de Ratbod, connaissant toutefois par l'évêque Wiliibrord la position où se trouvaient l'empire des Franks et Karl , prince de cet empire. Il se peut également que des conventions formelles aient été faites. Pour cette même raison, comme, à cette époque, Wibert, son maître et abbé de son couvent de Nultchel, vint à mourir, il ne prit pas sa place, mais il se tint prêt 6 remplir sa destination. Après que Karl eut remporté la victoire sur ses ennemis et que la ville de Cologne se fut rendue, Boniface accourut sur le continent avec une suite nombreuse de frères de son ordre , également bien disposés, et avec des lettres do recommandation de son évêque Daniel. Son projet était de se rendre aussitôt à Rome, où Wiliibrord avait été envoyé par Pippin, où pour celle même raison Winfrid put être envoyé par Wiliibrord. Sur sa roule à travers l'empire des Franks, il fut sans doute protégé