LIV. IX, CHAP. IX
remenl à cesser promptement la lutte : des mou- ^emens inquiets en Bourgogne et une nouvelle tentative que firent les Frisons pour venger sur les Franksles désastres que ceux-ci leur avaient fait éprouver.
Les partages précédens de Tempire des Franks avaient si souvent rappelé aux Bourguignons leur ancienne indépendance , qu'ils n'avaient pas encore perdu la pensée de la rétablir. Leur réunion postérieure aux Neustriens leur avait fait peut-être négliger celte pensée, parce que ayant en commun avec ceux-ci la langue et les mœurs romaines , ils voyaient en face d'eux les Teutschs Austrasiens dans une position menaçante ^ mais rentière dégradation de la race royale des Mérovingiens et la réunion de toutes les parties de Tempire des Franks sous la puissance du maire du palais d'Austrasie peuvent avoir réveillé en eux les anciens souvenirs, et la position des peuples germaniques à l'égard des peuples sarrasins fit naître peut-être l'espérance de regagner l'indépendance par la force des circonstances. L'expédition dévastatrice du lieutenant arabe Ambesab, dont nous avons parlé plus haut, avait sans doute excité l'esprit des hommes, et l'alliance d'Eudo avec le prince sarrasin, qui devait aider les deux pays à reconquérir leur indépendance, avait aussi montré aux Bourguignons le chemin qu'ils devaient suivre pour arriver à leur but. Il se peut donc qu'ils aient refusé de revenir h l'armée lorsque Karl, l'an 731, marcha sur la Loire contre Eudo et ses alliés, car ils tenaient en secret pour Eudo et pour Munuza *, il se peut aussi qu'ils aient pris des mesures pour profiler des circonstances favorables: mais la marche rapide des événemens déjoua tous leurs projets et trompa toutes leurs espérances. La terrible bataille de Poitiers donna à Karl une plus grande liberté d'action, et il ne manqua pas de faire subir aux Bourguignons récalcitrans un dur châtiment. En revenant de poursuivre les Sarrasins fugitifs, il se dirigea avec son armée victorieuse vers la Bourgogne. Les Bourguignons étaient étourdis par celte grande action décisive ; ils n'étaient pas en état de résister ù un tel ennemi. Il y avait sans doute aussi parmi eux des discordes et de ces hommes qui courent au-devant de la fortune et qui savent se Joindre comme fidèles aux puissans qui ont aussi des moyens de récompenser la trahison ; de plus
Karl attaqua d'un côté où ils ne Tattendaieni pas. Il se fit donc probablement qu'il ne rencontra aucune résistance en Bourgogne; mais il enleva leurs possessions aux Bourguignons qui avaient perdu ou trompé sa confiance, et & l'exemple des anciens rois , mais avec un plut grand arbitraire , il les donna à ses leutes , hommes dont il avait éprouvé la fidélité dans la guerre comme dans la paix. Ces fidèles , qui sans aucun doute étaient en majeure partie Austrasiens et dont les possessions furent désormais attachées de la manière la plus étroite au maintien de sa domination dans ce pays, furent établis par lui dans les dignités de l'Église comme dans les dignités temporelles, et il leur confia la surveillance et l'administration de la Bourgogne. La ville la plus importante elle-même du pays, Lyon, fut remise par lui aux mains de ses fidèles en récompense de leurs services et pour consoliderses propres intérêts. Il crut avoir suffisamment pourvu de celle manière à la sûreté du pays.
Il sortit donc de Bourgogne avec son armée et descendit le Rhin pour aller au-devant des Frisons. Dans l'espérance, à cequ'il paraît, que le séjour de Karl dans la Gaule méridionale durerait longtemps et lui enlèverait beaucoup de force, les Frisons s'étaient soulevés de nouveau sous la conduite de leur vaillant prince Poppo. Vraisemblablement ils s'étaient remis en possession de la Frise occidentale, et peul-êtrc aussi avaient-ils commis des brigandages dans les pays du Rhin , car un ancien écrivain remarque qu'ils avaient renouvelé la guerre d'une manière très-cruelle 5 mais on ncconnaîl pas l'histoire decelleguerre. On ne peut douter que les Frisons ne se soient retirés et n'aient [échappé à Karl*, il est vraisemblable aussi que volontairement ou forcés par les armes de Karl , ils évacuèrent encore une fois la partie occidentale de leur pays, qui avait élé si longtemps au pouvoir des Franks. Enfin il peut être certain que le duc Poppo trouva la mort dans le combat livré aux Franks et que ce malheur en entraîna d'autres pour les Frisons ; mais on conçoit moins les auîres événemens, qui ne sont pas raconlés, mais seulement indiqués par les écrivains. Karl en effet, dit-on, combattit les Frisons sur terre et sur mer; il s'avança sur la mer avec une flotte et attaqua une île des Frisons, Westrachia ou Austrachia (1). Campé sur la
rivière de Borden, il battit le duc Poppo, mit | en fuite Tarmée des Frisons , détruisit par le feu le bois où ils adoraient leurs idoles, soumit tout le pays des Frisons, puis ramena son armée victorieuse, chargée de pillage et de bulin. On prétend que tous ces exploits furent Tœuvre d'une campagne, Tan 734. Bien que Tarmée de Karl ne fût pas composée de mercenaires ou de soldats recrutés , il put facilement terminer d'une manière victorieuse une ielle campagne; il est cependant invraisemblable qu'il ait été possible au prince des Franks de réunir, d'armer, d'exercer en si peu de temps une flotte , puisqu'alors il n'avait pas encore été question pour les Franks de vaisseaux et de combat sur mer (2). Il se pourrait donc que la guerre contre les Frisons eût duré plusieurs années et que les écrivains eussent réuni en un seul bloc ce qui en réalité était séparé ', on peut également admettre en général que les armées ne se mettaient pas toujours en marche lorsqu'une expédition était indiquée, mais que Karl ne faisait que se porter tantôt A l'armée envoyée à l'ouest, tantôt à une autre armée envoyée vers Test, et certainement on lui a attribué tout ce que firent ses généraux. Dans le fait, d'anciens écrivains ont déjà indiqué deux expéditions contre les Frisons, dont Tune doit avoir eu lieu l'an 734 , et l'autre l'an 736. L'histoire des temps suivans prouve aussi que les Frisons ji'étaient nullement domptés. En général Karl peut avoir senti assez souvent que dans l'état DÛ se trouvait la Gaule méridionale, il ne pouvait assurer autre chose que la tranquillité des peuples du Teutschland méridional et central*, et cette tranquillité , en mettant de côté la (erreur de son nom et son génie militaire , à qui la devait-il , si ce n'est à l'armée de pN^tres , de moines et de religieuses à laquelle Bonifuce imposa un ordre et une discipline si sévères, qui jetait la lutte dans les esprits pour introduire l'union dans la vie et éloigner des hommes les projets de l'ambifion, de la gloire et la passion du pillage, et qui ne laissait pas même se former en résolution et arriver à l'action les plus nobles et les plus belles pensées de liberté et de patrie. Les princes et les chefs, en s'accoulumant de plus en plus à tourner leurs regards vers Rome et à attendre les ordres du siège apostolique, no perdirent pas sans doute lo souvenir des
Jours anciens et ne devinrent pas indifférent au but que leurs pères s'étaient efforcés d'atteindre avec tant d'énergie; mais leur dépendance envers un prêtre étranger diminua pourtant la honte de leur dépendance envers un prince étranger , et l'épée ne fut tirée que pour se mettre en sûreté contre les païens et les infidèles , ou, sur Tordre de ce prince étranger, pour consolider sa puissance sur d'autres {peuples et par là sur eux-mêmes. Cette disposition du peuple teutsch, qui résulta nëcessairementd'une nouvelle organisation ecclésiastique, maintint l'empire du prince et assura à la maison de Pippin la grandeur dont elle était fière. Par là même cette maison (lit engagée à la plus grande reconnaissance envers le siège apostolique de Rome et envers ses envoyés ; mais il eût été difficile qu'un seul et véritable peuple teutsch se formât si l'empire des Franks n'avait été maintenu , si la maison de Pippin n'avait acquis cette grandeur ; et par conséquent il se fût formé difficilement si le siège apostolique et le zèle de ses envoyés n'avaient attiré la plus grande considération.
Il paraît que Karl n'avait quitté si vite la Frise que parce qu'une nouvelle expédition avait été nécessaire dans la Gaule méridionale. Il réunit aussitôt après son retour les officiers et les vassaux de l'empire, de même que vraisemblablement il les avait rassemblés chaque année, selon les anciens usages, pour leur soumettre la situation de Tempiro dans cette contrée; rexpédition fut résolue, et Karl la commença Tan 735. L'Aquitaine et la Bourgogne exigeaient sa présence et ses forces.
£n Aquitaine en effet , son ancien ennemi et son allié Eudo était mort et avait laissé deux fils, Ilunald et Halto. Ces deux frères se mirent aussitôt en possession du duché comme d'un Étal indépendant; mais le partage suscita entre eux des querelles funestes. Deux choses parurent nécessiter une expédition aux yeux de Karl et des Franks Auslrasiens: d'abord les deux frères ne tenaient aucun compte de la suzeraineté de l'empire des Franks, que pourtant leur père avait reconnue ; ensuite une discorde de cette espèce sur les frontières des Sarrasins ouvrait l'empire à ceux-ci et mettait en danger toute la domination frankc. Karl accourut donc sur la Loire, passa ce fleuve, parcourut le duché d'Aquitaine , repoussa les deux frères ennemis au deU de la Garonne , se rendit