LIV. IX, CHAP. IX
maître de Bordeaux el força ces princes aussi orgueUieux qu'insensés à courber leurs (êtes, à Texemple de leur i>ùre , devant lui et devant ses armes. Mais il crut dangereux de soulever dans ces pays éloignée les ûmes des hommes en remettant le duché en d'autres mains qu'en celles des princes héréditaires ; il crut que le partage de ce pays serait tout aussi dangereux pour la sûreté de Tempire. Il remit en conséquence le duché au prince Hunald, soit que celui-ci se fût décidé le premier à recon* naître sa suzeraineté et celle de Tcmpirc, soit qu'il crût devoir donner la préférence au frérc atné sur le cadet* Karl flt un pas de plus , car Hunald ^dut lui jurer fidélité à lui el à ses fils Karlmann etPippin, sans qu'il fût fait mention d'un roi. Mais bien que Karl eût amené faci* lement un accommodement avec l'empire, sa décision n'était pas propre à opérer une récon* ciliation entre les frères ennemis : on tint trop peu de compte des réclamations de Ilatto. Cette discussion fraternelle se changea en haine fraternelle, et Hatto , poussé peul-élre par cette haine à des actes d'imprévoyance, suc« comba sous la puissance supérieure de Hu* nald ; il eut à souffrir un sort déplorable que lui imposa la cruauté de son frère.
En Bourgogne, d'autre part, les mesures que Karl avait prises précédemment pour ce pays peuvent avoir non étoufTé, mais augmenté le mécontentement. Il parait qu'il y eut réellement des scénps de désordre , et que ses Icules et ses fidèles furent plus d'une fois forcés à la fuite; car la ville de Lyon, que trois ans auparavant il avait remise à ses fidèles, n'élait plus au pouvoir de ceux-ci. Karl jugea donc convenable de revenir celte fois encore d'Aquitaine en Bourgogne pour faire sentir de nouveau sa puissance aux récalcitrans et les contraindre sinon à une plus grande fidélité, du moins à une plus complète obéissance. Il conquit Lyon et descendit ensuite le Rhône; il soumit Arles et Marseille, et partout il vendit les biens à l'enchère, ne ménageant pas même les ecclésiastiques, parce qu'ils partageaient les dispositions des mècontens,parce que peut-être ils les avaient entretenues et alimentées. Il remit la puissance entre les mains de ses leutes et de ses fidèles et les enrichit par de nouveaux trésors -, puis il revint sur les bords du Rhin.
Mais à peine Karl avait- il abandonné cette partie méridionalo do l'empire pour accourir
au delà du Rhin et repousser les Saxons , qui, comptant sur son absence, avaient fait une nouvelle incursion sur le territoire frank, qu'un nouveau danger le menaça et le força d'entreprendre une expédition dans cette con-trée.
Le calife Achem avait nommé un nouveau gouverneur d'Espagne, Abd-el-Melek. Celuici, pour complaire à son maître et pour effacer la honte dont les Musulmans s'étaient couverts sous son prédécesseur Abd-er-Rhaman, avait résolu aussitôt une nouvelle incursion dans la Gaule , et dès l'an 734 , il fit une tentative. Mais l'armée des Musulmans avait essuyé une si grande perte dans les gorges des Pyrénées, par les habitans chrétiens du pays, que cette première tentative échoua complètement. L'an* née suivante toutefois, les Musulmans vinrent en Gaule avec de nouvelles forces , se rendirent maîtres des côtes méridionales jusque vers les bouches du Rhône et firent de Nar*^ lionne le foyer de leur puissance pour se ha^* sarder de là à de plus vastes entreprises. L'apparition de Karl en Aquitaine avait vraisemblablement retenu leurs épées dans le fourreau , parce qu'ils se rappelaient le héros de Poitiers ^ mais pour cela même Karl peut avoir regardé comme doublement nécessaire l'union des duchés d'Aquitaine aussi bien que la complète soumission de la Bourgogne et de tous les pays situés entre le Rhône et les Pyrénées, ou des frontières de l'empire des Langobards *, el en conséquence cette expédition, faite par lui en descendant le Rhône jusqu'au bord de la mer, avait eu dans cet état de choses un excellent motif. Il n-'est pas invraisemblable non plus que pendant cette campagne Karl fit alliance avec Luitprand, roi des Langobards , en partie pour rassurer ce prince au sujet de celle entreprise, en partie pour s'assurer en cas de besoin la coopération des Langobards contre l'ennemi du nom chritien. Et en effet Karl sut gagner le vieux roi et lui envoya , à ce que raconte l'historien des Langobards, son propre fils Pippin , et désira que ce roi , selon un ancien usage qui semblait être passé des Romains aux Langobards, coupât solennellement à ce fils sa première barbe. Luitprand se rendit à ses désirs , et par là , selon cette coutume , s'établirent des rapports d'amitié et presque de parenté entre sa maison royale et la maison du prince des Franksj et ces
fi34
rapports peuvent avoir amené des intelligences entre Karl et Luitprand. D'après ce même historien , Luitprand se prépara bientôt après à marcher avec toutes ses forces au secours du prince des Franks contre les Sarrasins.
Mais la conduite de Karl en Bourgogne et surtout dans la partie méridionale de ce pays avait soulevé de nouvelles passions. Les ventes à Tencan quil avait fait faire dans les villes ne furent pas facilement oubliées. Ce qui exerça une influence plus fâcheuse, c'est qu'il donna des possessions territoriales à ses fldèles et transforma ses leutes en ses propres vassaux, et que lui , l'Austrasicn Teulsch , donna les hautes fonctions ecclésiastiques et temporelles aux hommes austrasiens ou teutschs : car bien que les hommes de cette contrée descendissent en partie des Teutschs, ils étaient depuis longtemps devenus étrangers à leur ancienne patrie , ils parlaient une autre langue^ vivaient selon les mœurs gallo-romaines , et, tomme Pavaient fait les anciens Romains , ils se trouvèrent amenés par là à regarder les Teutschs comme des barbares. La conduite des fonctionnaires teutschs , soit comme ducs ou comtes, soit comme détenteurs des bénéfices et dignités ecclésiastiques, put être souvent assez dure et assez arrogante à regard de celte race amollie par une nouvelle civilisation. Le mécontentement fut donc grand, et plus Karl parut puissant, plus le ressentiment eut de force. En conséquence, aussitôt que Karl fut éloigné de nouveau, les mécontcns, parmi lesquels on nomme un duc Maurontus , allèrent si loin dans leur aveuglement, que sans tenir compte de Texempîe d'Eudo, ils firent alliance avec les Musulmans. Comme les Musulmans n'avaient attendu que Téloignement de Karl pour éclater de nouveau contre les Franks, ils acceptèrent volontiers cette alliance; ils passèrent le Rhône et conquirent Arles les armes à la main *, Avignon leur fut livré par la trahison de Maurontus et de ses amis. Mais les chrétiens égarés se virent bientôt frappés des malheurs que devaitenlratner une tellcalliance. A peine les Musulmans eurent-ils pris pied sur la rive gauche du Rhône que, sans ménager le sacré ni le profane , ils s'étendirent vers le sud et vers le nord, et tout le pays depuis Lyon jusqu'à Marseille éprouva d'horribles ravages; en même temps ils remplirent l'autre rive du fleuve de sang et d'atrocités, et leur cavale-
rie légère fit au loin des courses dans rintériear de la Gaule. La crainte et la terreur s'emparèrent des âmes des hommes, l'imagination fut profondément frappée : on vit partout ces troupes errantes, même sur les points où elles n'étaient pas , et les fables pieuses ont Irouvô dans ces temps d'agitations plus d'une occasion de martyre et de miracle.
Ce fut cette situation dangereuse qui , dès l'an 737, rappela Karl-Martell dans la Gaule méridionale. Il envoya en avant avec une armée son frère Hildebrand et d'autres ducs et comtes. Les Bourguignons , éclairés désormais d'une effrayante manière sur Tespèrance qu'ils avaient placée dans les Sarrasins enflammés de fureur , revinrent bien vite à la loyauté pour apaiser la colère du prince des Franks et pour se délivrer d'un roi odieux. Les Musulmans reculèrent devant cette armée; mais Hildebrand ne put reprendre Avignon. Pendant ce temps Karl arriva lui-même avec de nouvelles troupes. Aussitôt une nouvelle attaque fut dirigée contre la ville avec toutes les forces et tous les moyens dont on put disposer; les murs furent renversés, et l'armée , enflammée et animée par le désir de la vengeance , s'y précipita. Un horrible massacre punit les Musulmans des crimes qu'ils avaient commis, et un grand incendie, qui consuma cette malheureuse ville par hasard ou à dessein, mil le comble à la victoire et à la destruction.
Après ce succès, Karl passa le Rhône avec son armée et pénétra dans le territoire des Musulmans, qu'on appelait toujours encore la Gaule gothique. Il chassa devant lui les Sarrasins jusqu'à Narbonne; mais il trouva cette ville bien fortifiée, occupée par une nombreuse garnison et pourvue de toutes les munitions nécessaires. Il en commença le siège el mit en œuvre tout ce qu'on connaissait de l'art militaire; mais le succès ne répondit pas à l'attente du prince invincible en plaine campagne. Les murs de Narbonne imposèrent des limites à sa force. Le gouverneur des califes en Espagne, pour éviter les difficultés que présentait le passage des Pyrénées, envoya par mer une nouvellearmée pour dégager la ville; cette armée débarqua à l'embouchure de la rivière de Berre. Aussitôt Karl remit à son frère Hildebrand la surveillance de la ville et marcha luimême avec la plus grande partie de son armée contre les ennemis qui venaient de débarquer^