LIV. IX, CHAP. X
du d'oblenir pour la religion chrétienne ei pour la puissance de TÉglise ce que les circonstances semblaient en partie demander et en partie assurer. Mais ce qui ne souffre aucun doute, c'est que les intérêts delà maison de Pippin, au milieu des dé veloppemens des relations, se conrondaient si intimement et sous tant de points avec le maintien du siège apostolique que les papes étaient certainement autorisés & compter en cas de danger extérieur sur le secours de la maison dePippin.
Si Ton réfléchit à toutes ces relations, on peut en tirer les résultats suivans : tous les princes temporels pouvaient rejeter dans le vague le but qu'ils voulaient atteindre, et chercher à conserver ou h acquérir autant de pays qu'ils pourraient en gagner ou en soumettre. Mais les papes nepouvaientquedésirer voir se prolonger rétat incertain de l'Italie à la faveur duquel ils s'étaient élevés si haut et dans lequel seulement ils pouvaient Irouver une pcrsi)ective de puissance plus haute encore dans l'Eglise. Ils devaient vouloir que la domination impériale en Italie, paralysée comme elle l'était, fût maintenue de nom; que les Langobards ne périssent pas et ne devinssent pas plus forts, et qu'il régnât des relations hostiles entre les Franks et les Langobards, afin qu'eux-mêmes, les papes, pussent en cas de nécessité trouver un refuge et un secours à leur proximité; mais Us ne pouvaient vouloir probablement que les Franks vinssent en Italie renverser le royaume des Langobardsetélcndreleur domination sur cette contrée, parceque nécessairement il devait nattre de là pour le siège apostolique un danger plus grand que celui dont les Langobards les menaçaient.
Dans cet état de choses et dans cette politique des papes qui ressortait de leur position, Talliance du prince Frank Karl avec Luitprand, roidesLaigobards, dutassurément leur sembler dangereuse. En conséquence on peut conjecturer avec raison que le pape Grégoire III ne resta pas sans influence sur les actes de rébellion des deux ducs de Bénévent et de Spoléte , mais qu'il réveilla d'anciennes discordes pour rompre Tamitié nouvellement formée entre Luitprand et Karl^ et empêcher qu'elle ne fût consolidée par une entreprise commune. Et dans le fait, lorsque Luitprand tourna ses armes contre ces deux princes révoltés, il se révéla une alliance fnaQÎfeste ^nlr^ Rome et ce» princes ; et jon«
! que enfln on en vint aux armes, les troupes romaines se réunirent effectivement avec le duc Thrasamund de Spoléte contre les troupes du roi Luitprand. Mais les affaires prirent bientôt pour Rome et pour le pape une tournure bien dangereuse. Le pape avait peut-être espéré que les Langobards, qui jusqu'alors n'avaient pas étéenétatde chasser entiérementles troupes romaines d'Italie, de conquérir ou de conserver Rome et Ravenne, seraient désormais d'autant moins victorieux que deux duchés étaient ligués avec les Romains contre le roi et que celle défection faisait attendre une désunion plus grande encore. Le roi toutefois fut vain-* queur : les guerriers Langobards pénétrèrent dans le duché de Rome ; plusieurs villes furent conquises; Rome elle-même ne fut pas épar^ gnéc, et bien que les murailles relevées à la hâte eussent contenu les armes des Langobards, la partie de la ville située en dehors des murs n'échappa point au pillage et à la destruction. L'Église même de Saint-Pierre sur le Vatican, qui avait été épargnée par les Golhs hérétiques, qui avait vu Thumilité de Luitprand, n'échap-^ pa point au pillage et aux souillures.
Dans ce danger toujours croissant, ilneres-* tait au pape d'autre ressource que de chercher un refuge auprès du seul homme dont il pouvaitencore espérerdu secours, auprès duprince des Franks. L'an 736 le pape écrivit une lettre au sous-roi Karl (1). Dans cette lettre, il faisait le tableau du danger pressant qui s'étendait sur Rome et sur le siège apostolique ; il suppliait le prince de lui accorder une prompte assistance : c'était parce que le pape avait cherché un appui auprès de Karl que les Langobards voulaient le tourmenter et l'opprimer. Kari se trouvait dans la Bourgogne méridionale; le pape pouvait donc regarder comme une chose facile une expédition de ce prince au delà des Alpes. Mais Karl, qui tenait compte des relations de l'empire des Franks et qui jusqu'alors s'était vu forcé decourirdu sud au nord et du nord au sud, ne pouvait absolument se décider à une campagne au delà des Alpes ; il ne pouvait toutefois souffrir non plus que le siège apostolique fût réduit par le roi des Langobards au rang d'un évêché ordinairedu pays: car le trône qu'il élevait pour sa famille pou-* vait être facilement renversé si le siège apos^ tolique tombait de sa hauteur, parceque d'un Côté il s'appuyait fortement sur la nationalité
teuUchc et d^un autre côlë sur TÉglise une et universelle. Il enlama donc une négociation avec le roi Luilprand son allié. Le roi promit, à ce qu'il semble, d'épargner Rome et le pape s'il voulaitabandonncria cause de scsducs rebelles et ne pas Tempôcher de les soumettre. Celle promesse sembla contenter le prince , et c'est dans celte pensée qu'il se refusa à la proposition du pape.
Alais le pape n'était pas disposé à abandonner une cause qu'il considérait comme la sienne, parce que dans le fait elle pouvait Olre en majeure partie son ouvrage; et Luilprand ne se relâcha pas de ses exigences. Le danger de Rome devint plus grand encore. Les Langobards avaient établi leur camp dans le champ de Néron; l'église de Saint -Pierre souffrit de nouveaux crimes, et beaucoup de Romains furent mallrailés qui se considéraient eux-m6mes comme nobles, mais que les Langobards considéraient comme les fils de la lâcheté, du mensonge, de la perfidie et de toutes les ignominies dont ils regardaient Rome comme le siège. Grégoire III se vit donc bientôt contraint de faire une seconde tentative auprès du prince des Franks ; il lui envoya une autre lettre par un Frank qui s'était rendu â Rome avec les instructions de Karl, et en môme temps îl envoya Tévéque Anastase et le prôlre Sergius pour confirmer cette lettre par leurs paroles. Dans cette lettre, le pape élève des plaintes amères au sujet du danger auquel il était exposé ainsi que Rome; il se plaint de ce qu'aucune consolation ne lui avait été donnée par Karl ; de ce que les Langobards le tournaient en dérision en disant : a Ils ont eu recours à Karl ! que celui-ci vienne avec une armée de Franks, et qu'il essaie s'il est en état de les arracher de nos mains. » Il suppose que toutes les assertions des Langobards auprès de Karl sont autant de mensonges. Les deux ducs n'étaient persécutés que parce qu'ils étaient fidèles au siège apostolique et ne voulaient pas le combattre. Le prince des apôtres avait sans doute reçu de Dieu assez de puissance pour défendre son Église cl son peuple et pour tirer vengeance de ses ennemis ; mais il voulait mettre â l'épreuve les dispositions du fils fidèle de l'Église. Le pape le conjurait donc, au nom du Dieu vivant et véritable, au nom des clés sacrées du lombeau de saint Pierre Tapôlrc, de ne pas préférer Tamitii^ des Lan-
gobards àraffection du prince des apôlrcs, mais d'accourir le plus rapidement possible & la consolation et à la défense du saint-siège , afin que sa foi et sa bonne renommée fussent célébrées parmi tous les peuples.
Yoilâ ce que dit le pape Grégoire. Mais ni dansia première lettre ni dans la seconde il n'est fait mention de l'empereur ni de l'empire ro-^ main ; et par là il n'est pas facile de reconnaître par ces documens sous quel jouril voulut représenter sa position civile au prince des Franks. Mais les écrivains franks, qui font également mention de ce fait, font un pas de plus: « Deux fois, disent-ils, le pape Grégoire envoya de Rome, le siège du saint apôlrePicrre, au prince Karl les clés du vénérable tombeau avec les chaînes de saint Pierre et de grands prèsens. En môme temps il fit cette proposition : que Karl passât du côté de l'empereur, et que le pape alors lui assurerait le consulat romain avec le Patricia t. » Les deux lettres de Grégoire^ ainsi que nous l'avons remarqué , ne contiennent pas un mot d'une telle proposition ; mais comme le pape remarque expressément dans sa première lettre que ceux qui la portaient auraient è confier au prince Karl des choses plus secrètes (2), et comme la seconde fut sui« vie d'une ambassade particulière , sans doute avec une mission particulière, il est bien pos« sible qu'une telle offre ait eu lieu. Mais si elle fut faite, elle dc^pciit être indigne d'attention5 parce que le successeur de Karl accepta réellement le consulat et le patriciat romain, et parce que celte première pensée du pape mon« Ire peut-être mieux que toute autre chose les projets qu'on eut dans l'origine à Rome en fai« santune alliance formelle entre le siégeaposlo* lique et l'empire des Franks.
Karl reçut les envoyés du pape avec dei honneurs particuliers ; il leur fil les dons les plus précieux, et à leur retour, il les fit ac« compagner par Grimo, abbé de Corbie, et par Sigibert , moine de Saint-Denis, qu'il chargea de remettre au pape une lettre où il exprimait son opinion et ses résolutions. Yraiscmblabicment il continua aussi parles mômes am^ bassadeurs ses négociations avec Luilprand, roi des Langobards , et il amena par là un accommodement qui détourna le danger du pape et maintint la ville de Rome dans la position équivoque où la puissance apostolique pouvait faire le plus de progrès. Ce qui toutefois arrêta