FIN DE GRIFO. — INFLUENCE CROIS- SANTE DE L'ÉGLISE SUR L'EMPIRE
De l'an 753 â Tan 753.
Il est impossible de préciser si les Franks surent apprécier et Jusqu'à quel point ils le surent, Tévénement qui précipita du trône l'ancienne maison des Mérovingiens et y éleva la maison nouvelle des Karolingiens ; mais rimporlance de ce changement dut bientôt se faire sentir. Les guerriers , les officiers publics et les vassaux, tous les seigneurs laïques éprouvèrent peut-être une grande joie de pouvoir enfin récompenser dignement la grande famille qui depuis trois générations avait paru à leur tête dans des circonstances difficiles comme dans des circonstances heureuses , et les Mérovingiens, qui depuis ce temps leur avaient sans doute apparu de temps en temps entourés d'une vaine magnificence, mais jamais d'honneur et de gloire, furent sans doute bientôt entièrement oubliés. Leurs pensées n'allèrent peut-être pas plus loin ^ les ecclésiastiques eux-mêmes, sans en excepter le pape, ne prévirent probablement pas les résultats que ce Tait devait avoir pour le dévelop-
pement ultérieur de la vie ; mais ce n'était pas seulement une nouvelle famille qui était arrivée à la dignité royale; de nouveaux principes s'étaient introduits dans la vie, et la position des hommes et des choses s'était réellement modifiée.
Les Mérovingiens s'étaient appuyés sur un sol mystérieux que personne n'avait sondé \ ils avaient été les princes héréditaires dont personne n'avait pour ainsi dire osé rechercher l'origine. De même que le soleil brille dans le ciel, de même cette race, selon l'expression d'un ancien écrivain , s'était tenue au milieu des Franks dans tout Téclat de la royauté , et personne n'avait envié leur position, personne ne la leur availdisputée.Sileurpuissance avait été faible, du moins les limites de leurs droits étaient restées incertaines. Ils avaient é(é peu à peu dépouillés de leur puissance, leurs droits n'avaient souffert aucune altération , et autour de leur trône s'était formée la vie telle qu'elle était; confuse sans doute et désordonnée, mais continuant à se dérouler selon l'ancien usage.
La maison des Karolingiens au contraire s'était élevée au grand jour de l'histoire \ tous connaissaient les aïeux et l'origine du nouveau roi, et les degrés par lesquels il était arrivé au trône étaient sous les yeux de chacun. Bien des grandes familles qui jadis s'étaient tenues
les égales des Karolingiens. purent désormais ne pas considérer sans étonnement rabtine par lequel elles étaient à Tavenir séparées de cette maison, et de cet étonnement à la jalousie et à Tenvie il n'y a qu'un pas. Tout Frank dut reconnaître et avouer que les Karolingiens ne devaient leur grandeur qu'à leurs exploits et à leurs vertus, et à cette fortune qui domine même les exploits et les vertus des hommes. Plus ce triple fondement était et resta solide, plus devait être énergique la puissance qu'ils exercèrent, puisqu'ils réunirent en eux le respect accordé au roi et la puissance des maires du palais et ne virent par conséquent entre eux-mêmes et les Franks aucun homme qui pût les arrêter ou les exciter. L'envie et la jalousie durent se taire, et furent facilement réduites à l'impuissance et au repos. Mais lorsque les vertus, qui ne sont jamais l'héritage d'une famille quelle qu'elle soit, vinrent à s'éteindre; lorsque, dans le cours des années, des fils ou des arriére-neveux plus faibles succédèrent à des aïeux énergiques et forts; lorsque ensuite la gloire de grands exploits fit tomber la couronne sur d'autres fronts que sur celui des hommes du sang karolingien, ou lorsque la fortune , sur la constance de laquelle aucun mortel ne peut compter, se détourna de cette maison, et lorsque les tempêtes de la vie, qui, de même que les tempêtes dans l'ordre physique, ébranlent par le choc plus formidable les sommités les plus hautes, vinrent frapper aussi les chefs de cette maison : alors, selon la nature humaine , la maison des Karolingiens dut trouver ses adversaires et ne put compter ni sur la fidélité ni sur le dévouement. Alors il fallut tenir compte de la vertu et des exploits, et plus d'un homme, parce que d'ordinaire l'homme met au-dessus de tout le prix de ses travaux , dut élever ses mérites au-dessus des mérites des Karolingiens-, beaucoup se sentirent entraînés à tenter la fortune.
L'Eglise, il est vrai, avait donné & une œuvre toute humaine une base sacrée, et tant que le trône des Karolingiens se maintint sur cette base, il fut aussi solide que la foi des hommes en l'Eglise ou que la puissance deTÉglise sur les esprits des hommes. Le pape ne cessa pas de conserver et de rappeler au souvenir la puissance qu'il avait acquise par les circonstances, et les rois de la famille nouvelle s'attachèrent aussi à maintenir dans le souvenir des honimes
leur alliance avec l'Eglise, comme s'ils avaient senti qu'une domination ne peut être conservée que par les moyens qu'on a mis en œuvre pour l'établir. Quelles qu'aient été du reste les opinions des Franks sur le changement de dynastie, quelle qu'ait été leur appréciation de la part qu'y prirent les prêtres , les écrivains, qui , à partir de ce temps, sont , il est vrai, presque tous ecclésiastiques, représentent en général l'élévation de Pippin à la dignité royale comme ayant eu lieu par l'ordre du pape, comme si elle avait été l'œuvre du siège apostolique, et ce que les ecclésiastiques ont transmis aux générations suivantes a été sans doute répété souvent à leurs contemporains (1). La suite de Thistoire montrera comment le pape chercha aussi à resserrer davantage le lien qui rattachait le trône royal des Karolingiens à ce siège épiscopal, et si les rois antérieurs de la race de Merwich s'étaient présentés tout simplement comme rois des Franks à leurs peuples, parce que dans l'innocence de leurs relations le fait seul suffisait à tous , les nouveaux rois ne cessèrent pas d'invoquer dans l'exercice de leur puissance la grâce ou la miséricorde de Dieu pour se justifier aux yeux de leurs peuples. Ils rappelèrent même qu'ils étaient alliés du siège apostolique et qu'ils en étaient les véritables défenseurs (2). Mais qui leur garantissait la continuation de cette faveur ? Ce que le pape avaitlibrement accordé, il pouvait le refuser librement, et la nouvelle famille sembla ne pouvoir se maintenir qu'aussi longtemps que le pape et le roi auraient réciproquement besoin l'un de l'autre et seraient en état de se secourir mutuellement. Alors même que par les vicissitudes du temps, par indolence, par négligence, par erreur ou par passion, l'union fut détruite entre le pape et le roi ; lorsque l'un abandonna l'autre ou se prononça contre lui -, alors même que les circonstances ne firent que produire des malentendus ou rendirent impossible une action commune énergique , la position du roi ne Ait pas sans danger, et bien que le trône restât le même, la nouvelle famille royale fut exposée à toute sorte d'attaques , et cette position même empêche dans celle relation nouvellement fondée de trouver un point de vue bien clair pour le repos des peuples dépendans de l'empire des Franks et pour l'ordre légal nécessaire aux progrès de la vie, au développement et jt la
UV. X, CHAP. 1.
eiiUure de TiiiteHigeiiee. De f^ands bommet, lorsque le destin des Fraoks leur en aceorda, purent accomplir de grandes et puissantes ac-> tions, entratner les hommes « les remplir d*en-^ tbousiasme et forcer leur admiration^ mais comme les relations manquaient de sûreté, toute cette grandeur et toute cette puissance ne purent qu'être propres A leur personne et n'exercèrent d'influence au delà de leur vie qu'autant que la rendit nécessaire l'éternelliQ loi de la caqse et de l'effet.
En face d'un avenir aussi incertain, Pippin, le premier de la race karolingienne, prit la dignité royale. Il était fils d'aïeux célèbres, et la victoire l'avait accompagné. Toutefois il se conduisit dés le principe avec tant de prudence et de condescendance envers le clergé, et il se montra en particulier si amical et si bieq disposé par ses discours , puisqu'il devait répondre par ses actes aux relations, qu'il joi-9 gnit le surnom de Pieux & celui de Bref, sous lequd il était désigné dans la langue populaire.
Avant tout, il songea à rétablir la tranquiU lité extérieure, qui était de nouveau menacée sur deux points ^ car les Saxons purent regarder le moment comme favorable pour se venger des dévastations exercées par Pippin dans leur pays. Ils s'avancèrent jusque vers le Rhin; mais ils apprirent par expérience que le roi n'était pas plus faible que ne l'avait été le maire du palais. Dans celte expédition , l'archevêque Hildegar de Cologne trouva la mort dans un combat prés d'Ibourg. Pippin toutefois repoussa les Saxons Jusque vers le Wéser auprès de Remen, mais il ne les poursuivit pas au delà. Son frère Grifo s'était enfui, soit qu'il eût cru impossible de réussir contre le roi dans un plan qui avait échoué contre le maire du palais, soit, ce qui est plus vraisemblable, qu'il ne se crût pas en sûreté devant cette nouvelle puissance. Il s'était rendu auprès de Waifar, fils d'Hunald, duc d'Aquitaine, sans aucun doute parce qu'il espérait que ce prince, par haine contre Pippin, le recevrait avec amitié et lui donnerait du moins un asile. S'il désira en même temps décider le duc Waifar à prendre les armes contre son frère, il n'atteignit pas, il est vrai, son but, mais Waifar rejeta les exigences de Pippin, qui réclamait l'extradition du prince fugitif. Ce refus inquiéta Pippin ; ce fut peut-être ^u« celte
influence quil ne poussa pas plus loin la guerrs contre les Saxons; mais en rentrant dans ses foyers il vit que ses inquiétudes étaient mal fondées. Grifo, pour ne pas Jeter le duc Wai-* far dans des embarras dont celui-ci n'osait pas se tirer par les armes, avait quitté l'Aquitaine pour se réfugier auprès du dernier prince en qui il pût encore espérer, auprès du roi des Langobards, qu'il pouvait assurément regar^ der comme Tennemi de son frère, à cause de l'alliance qui existait entre Pippin et le siège apostolique. Mais en voulant passer les Alpes avec ses compagnons, il trouva la vallée où est située Maurienne occupée par une troupe de Franks commandés par le comte Théodo«« win. Grifo voulut s'ouvrir par la force un libre passage; des deux cêtés beaucoup de no^ blés franks tombèrent. Dans la lutte, Grifo, comme son adversaire Théodowin, trouva la mort, et ce Jeune prince échappa ainsi à un nouveau malheur et à une honte nouvelle. Pippin fut informé de cet événement à son re^ tour du pays des Saxons, et il se décida, puis-' qu'il était désormais débarrassé de son frère, à renoncer à une expédition contre l'Aquitaine, bien qu'il ne pardonnât pas au duc Waifar d'avoir osé rejeter sa demande; et par là le nouveau roi eut le temps de s'occuper des affaires intérieures de son royaume et de con* solider son alliance avec l'Église.
Pippin, dit-on, dès son avènement au trône, et sur la demande de Boniface, rendit à queN ques évêchés la moitié ou le tiers des biens que son père Karl Martell avait enlevés aux églises ; il promit d'en restituer la totalité. Il est possible qu'il ait cherché à exécuter ses promesses autant qu'il le put; mais il est certain que pressé par les circonstances et malgré cette promesse bienveillante, il n'hésita pas à suivre l'exemple de son père, à disposer, en cas de nécessité, des biens des églises, et que s'il agit en grand pour TËglise, il lui fit payer en détail les frais de la lutte.
D'autre part, Pippin continua à réunir les synodes ecclésiastiques à ses assemblées na* tionales et à maintenir au clergé la position d'ordre de l'Etat qu'il avait déjà acquise et par laquelle, grâce à la civilisation et à l'éloquence supérieures des prêtres, le clergé devait nécessairement obtenir une influence prépondérante. Dès la première année de son règne, un synode de cette espèce fut convoqué par lui
HISTOIRE DU PEUPLE ALLEIVIAND
dans son chflleau de Yermerie. L'année sui« vanle des assemblées semblables eurent lieu de nouveau , car il était décidé que tous les ans deux synodes devaient être tenus, le premier au 1«^ mars en présence du roi (par conséquent en rapport avec la diète nationale) partout où le roi jugerait convenable de le réunir; Tautre le 1" octobre comme assemblée qui ne devait se composer que d'ecclésiastiques, dans Fendroit choisi par les ecclésiastiques euxmêmes. Mais à notre connaissance aucun de ces synodes n'eut lieu dans le Teutschiand, aucun du moins ne se tint sur la rive droite du Rhin. Nous n'en connaissons aussi qu'en partie et imparfaitement encore les actes , et autant que nous les connaissons, ils concernent en majeure partie des relations morales qui rentrent dans le cercle où devait s'exercer l'influence de l'Église : la plupart des lois rendues avec l'assentiment ou sur la proposition du clergé concernent la vie domestique, les relations conjugales, les contraventions aux mœurs et à l'honneur, les crimes contre les plus proches parens , l'elTusion du sang et le meurtre, ou bien elles ont pour objet un ordre meilleur dans TÉglisc et une discipline plus sévère parmi les ecclésiastiques. Presque toutes ces dispositions excitent le dégoût ou Thorreur si l'on suppose, comme on peut le faire, qu'elles résultèrent de la vie et que les cas qu'elles préviennent se présentèrent eflectivemcnt dans les mœurs. Il en résulte clairement que les anciens vices qui régnèrent parmi les Romains de la Gaule et qui plus tard, après la conquête des Franks , avaient pris peut-être un caractère plus aiïreux et plus grossier par la confusion de toutes les relations et par la dissolution de tout lien social, n'avaient pu cesser par Tinfluence de la religion chrétienne ; mais il n'en résulte pas que dans le Teutschland propre et parmi les peuples purement teutoniques des vices et des crimes de 'cetle espèce aient été Irès-fréquens, et rien ne nous force à regarder les peuples teutschs comme souillés par de telles infamies.
' Quelques-unes de ces lois ont aussi \xn caractère purement temporel et civil ; telles sont les prescriptions relatives à la monnaie et à l'administration de la justice. II est donc évident que les ecclésiastiques ne s'occupèrent pas moins des afTaires temporelles que des affaires spirituelles et morales. Et bien que d'un
côté ces dispositions légales prouvent qu'en général l'ancien droit et l'ancienne organisation Judiciaire des Franks, tels qu'iU se montrent dans la loi salique et dans la loi des Ripuaires , étaient encore en pleine vigueur dans les choses purement temporelles, on ne peut méconnaître d'autre part que le clergé n'avait pas seulement gagné une grande fMiissance dans les assemblées nationales, mais qu'il exerçait aussi déjà une grande autorité Judiciaire, et que par là de nouveaux principes s'introduisirent dans la vie sociale. L'Église se permit dès lors de rejeter une loi acceptée par le roi et par ses leutcs ; elle sut obtenir que tout homme qui, pour l'amour de Dieu, Taisait un pèlerinage à Rome, serait exempt de toute espèce de péage et libre de toute contribution; et par suite elle ne provoqua pas seulement les voyages vers les saintes reliques de l'apôtre Pierre et d'autres martyrs ; elle dirigea aussi les ftmes des hommes vers le siège apostolique et agrandit la puissance de l'Église romaine. Elle réussit à imposer aux rois l'obligation d'exécuter par le bras séculier les décisions de la puissance spirituelle, et adonner ainsi un sens positif à l'expression vague qui est employée si volontiers en parlant des princes et du roi, à l'expression de défenseur de l'Église-^ elle réussit aussi sinon à détruire, du moins à étouiïer l'ancien principe des peuples teutschs, d'après lequel l'État n'agissait en cas de délit que sur la plainte de l'individu lésé. L'Église, en soumettant à sa Juridiction beaucoup de délits qui appartenaient aux tribunaux séculiers, s'attribua aussi la recherche et le châtiment seulement pour le crime lui-même, ou pour venger sur le coupable la religion et la morale* offensées; elle crutdoncdevoiragirlibrementetactivementdés que de tels vices ou de tels crimes arrivaient à sa connaissance. Cette manière de voir par laquelle l'homme inquiété dans ses droits était rejeté sur]rarrière-plan, devait nécessairement avoir de grands résultats. Dans la suite des lemps, le désir naturel aux races d'hommes libres do maintenir par les tribunaux la paix dans la société humaine et dedonner à chaque individu des dédommagemens pour les préjudices et les pertes qu'il aurait éprouvés dans sa propriété, dans son repos et dans son honneur, durent so changer en une tendance à punir seulement le criminel sans tenir comptede l'individu léséetdo