CHAPITRE IL
DANGER ET SALUT DU SIEGE APOSTO- LIQUE. — HÉRÉDITÉ DE LA DIGNITÉ ROYALE DANS LA MAISON DES KARO- LINGIENS PAR L'EXCOMMUNICATION. — EXPÉDITION DE PIPPIN EN ITALIE ET DONATIONS AU SIÈGE APOSTOLIQUE.
De Tan 753 i Tan 755.
Le danger dont le roi des Langobards Luitprand avait menacé le siège apostolique de Rome pour les motirs que nous avons indiqués s'était heureusement dissipé. Mais le pieux Luitprand était mort très-vieux deux ans après la mort de son ami Karl Martell, et son petitfils Hildebrand, avec lequel il avait quelques années auparavant partagé le pouvoir, l'avait suivi depuis sept mois dans la tombe à la grande Joie des Langobards. Puis Ratchis avait obtenu la dignité royale. Ce prince, auparavant duc de Frioul , avait prouvé depuis longtemps, contre les Slaves et les Avares et sans doute aussi contre lesBavarois, ses voisins, le génie belliqueux qui l'animait-, et il aurait manifesté ce' génie dés son avènement au trône si, nouveau roi , il n'avait jugé nécessaire de s'occuper de rintérieur du royaume, et de lui donner des réglemens et des lois ^ mais il conserva ses dispositions hostiles contre tous les ennemis des Langobards, et la pensée de réunir toute Tltalie sous sa domination resta présente â son esprit. Lors donc qu'il se crut assez alTermi sur son trône, il commença la guerre contre le territoire roroaia.
Le pape Zacharie se rappela Timpression profonde que son apparition à Pavie avait faite jadis sur le grand roi Luitprand. Alors il avait agi pour Ravenne , et sa parole apostolique avait sauvé cette ville. Maintenant une cause plus importante était en danger : il s'agissait de Rome et du siège apostolique, de rÉglisc romaine, de toute la grandeur et de toute la magnificence qui pouvaient être conquises par
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l'Église dans les intérêts dé rbumanité et de la civilisation dans une lutte contre le monde , il est vrai, et au milieu de grands troubles et de grandes fautes. Il résolut donc de se rendre en personne auprès du roi Ratchis.
Non-seulement les paroles et les présens du pape décidèrent Ratchis & lever le siège de Pèrouse qu'il avait commencé, mais il fut en-» core tellement touché de l'éloquence du Saint- Père qu'il se résolut à renoncer au projet qu'il avait formé de conquérir l'Italie, ainsi qu'au trône et au monde. A l'exemple du prince Karlmann, il voulut vivre au Mont-Cassin pour ne plus s'occuper que du salut éternel de son ftme. Mais ses projets ne disparurent pas avec lui du théâtre de la vie. Son frère Haistulf , homme belliqueux et avide d'hon^ neurs, qui devint roi après lui, voulut continuer ses projets. Ratchis était d'un caractère faible comme Karlmann, Haistulf égalait Pippin en volonté et en énergie.
Dans la deuxième année de son règne, l'an 751, Haistulf se jeta avec ses troupes sur l'exarchat de Ravenne et contraignit à la fuite le dernier exarque de l'empereur, Eutychius, et se rendit mattre de Ravenne. Cette ville était restée plus longtemps que toutes les autres vil* les de l'Occident fidèle au nom de l'empereur* Longtemps les tempêtes des peuples avaient passé devant el!e. Odoacre seul et le grand Théoderich s'en étaient rendus maîtres, le pre« mier par la libre volonté des habitans , le second par un traité perfide. La chute des Gotht l'avait ramenée sous Tautorité de l'empire romain ^ maintenant conquise par Haistulf, elle devait à jamais rester unie au monde germanique. La conséquence nécessaire de sa chute fut la soumission de toutes les villes et de tous les territoires qui dans l'Italie supérieure reconnaissaient encore l'autorité impériale. Mats Haistulf, après cette conquête, tourna, l'année suivante, ses armes d'un autre côté, contre le duché et la ville de Rome : Rome elle-même commença à il^outer sa dernière heure. Dans le même temps mourut le pape Zacharie, qui avait eu la sagesse de rendre la conservation et la défense du siège apostolique désirables , nécessaires même, au seul homme qui pût donner un l'appui au saint-siège, si un appui était possible. Le clergé et le peuple de Rome élevèrent sur le siège apostolique Etienne II, honime de noble race, dans lequel Zachi|ri{
HTSTOIRB DÛ PÈtJPLt ALLEMAND.
•*étail préparé prudemment un digne succesêeur. Etienne reconnut le danger ; les magis* trats impériaux de la ville ne faisaient que maintenir le nom de Tempire romain : tout dépendait du pape. Son premier soin fut d'entoyer une ambassade au roi Haistulf pour obtenir la paii à force de présens et de prières» Haistulf accepta les présens et accorda la paii. Mais plus de tels dons lui dévoilèrent la faiblesse de la défense romaine, plus il fut décidé Â ne pas maintenir la paix. Quatre mois après que celle-ci eut été conclue, il recommença la guerre. Il écrivit aux Romains d'un ton menaçant, exigeant d'eux tous une lourde capitation ; il semblait préparé et résolu à atta«* quer la ville elle-même si on n'accédait pas à sa demande. Un nouveau message du pape fut sèchement rejeté; un ambassadeur de l'empereur Constantin Gopronyme, accompagné d'un frère du pape, le diacre Paul, vint à Ravenne auprès du roi ; il ne fut pas mieux écouté parce qu'il ne pouvait apporter que des paroles sans effet. A Constantinople aussi , où le pape avait envoyé des députés pour obtenir de ^empereur les forces nécessaires à la défense de la ville, on ne fit pas même de vaines promesses, parce que Tempereur pouvait dissimuler le honteux aveu de son impuissance en affichant sa colère contre le culte des images en vigueur dans rÉglise d'Occident ; et lorsqu'enfln le pieux pape, par des prières, par des pi'ocessions , par des cérémonies saintes et môme par le moyen extraordinaire de consécrations religieuses , put ébranler les fimes des Romains (1), les décider au dévouement et les remplir de conso* lations, il ne diminua pas par ses actes sacerdotaux le danger qui le menaçait. Bien plus^ le roi continua son entreprise, soumit le pays environnant, menaça d'une manière toujours plus formidable et augmenta l'embarras des Romains et les terreurs du Saint-Père«
Dans ce danger toujours croissant ^ le pape écrivit des lettres remplies d'une amère douleur & Pippin , roi des Franks , et le pria d'envoyer à Rome des ambassadeurs qui en cas de besoin pourraient l'accompagner lui, le pape, dans un voyage auprès du roi langobard. Car une campagne de Pippin au delà des Alpes n'était pas une œuvre facile, et elle n'était absolument pas possible avant le prochain champ de mars, qui devait avoir lieu l'an 754. Le pape ne désirait pas non plus qu'une expédi-
tion effective des Franks en Italie fût nécesaire, parce qu'il ne pouvait en prévoir les suites.
Pippin envoya de suite en ambassade l'évèque Rodigang et le duc Autchar, qui devaient engager le Saint-Père à Venir vers lui, et raccompagner afin que sa personne fût du moins en sûreté. Lorsque ces ambassadeurs arrivèrent à Rome, ils y trouvèrent un envoyé de l'empereur qui avait apporté au pape l'ordre de se rendre lui-même auprès du foi Haistulf, de négocier avec lui, et de reprendre possession de Ravenne et des autres villes conquises par les Langobards. Se rappelant le succès de ses prédécesseurs, qui avaient entrepris des voyages semblables, le pape, vieux et malade, espéra toucher le cœur du roi et éviter les dernières extrémités. Le 14 octobre 753, il quitta Rome au milieu de saintes cérémonies, accompagné de prêtres pieux, des ambassadeurs de Pippin et de l'envoyé de l'empereur byzantin; mais le pèfe apostolique fut à peine écouté par l'orgueilleux souverain ; sa demande fut rejelée. Alors il résolut , sans tenir compte de ses io'firmités et de la saison avancée, de passer les Alpes et de se mettre sous la protection du roi des Franks. Il ne lui restait pas d'autre ressource. S'il revenait à Rome sans apporter de consolation , il brisait les dernières forces des habitans , et si Rome succombait avant l'apparition de l'armée des Franks que Pippin pouvait envoyer, tout était perdu ; mais si le pape se sauvait, la perte de Rome elle-même pouvait être réparée. D'autre part, Haistulf ne mit pas d'obstacle au voyage du pape, quelles que pussent être les inquiétudes du Saint- Père. Il savait sans doute que le pape était l'ftme des Romains ; il savait aussi que les Franks , dans le cas même où l'on réussirait à les décider à une expédition en Italie et où il ne se présenterait aucun hasard, aucun obstacle, tels qu'il s'en présente toujours dans les choses humaines, ne seraient pas en état de palser les Alpes avant l'été suivant. Il pouvait donc espérer qu'après l'éloignement du pape, il réussirait à conquérir Rome avant que les Franks pussent marcher contre lui, et que Pippin, en sa qualité de nouveau roi des Franks, meUrait peu d'intérêt à lui arracher la ville étemelle une fois qu'il l'aurait prise. Il ne négligea pas non plus de travailler contre le pape, car il engagea l'abbé du MonC-Cassin à envoyer au roi des Franks le moine Karlmann , frère de Pippin,