LIV. X, CHAP. VIL
tion au delà des Alpes , et ce but fut atteint. La guerre fut vraisemblablement résolue dans le champ de mai de Tan 773.
Karl rassembla son armée à Genève et la divisa en deux corps : le premier, sous les ordres de son oncle Bcrnhard, passa le Mont- Joux, qui du nom de ce prince, à ce que Ton croit, fut appelé Monl-Bernhard; il passa luini<^mc le Monl-Cenis avec Faulre corps. Les dinicullés furent surmontées avec de grands efforts et non sans aventures. Les sommets des Alpes furent franchis^ mais au moment où les armées pensèrent à descendre dans les plaines d'Ilalie, les abords de ce beau pays, les cimes, les dc61és et les gorges se trouvèrent défendus par des rotranchemens (2) derrière lesquels se tenaient des troupes langobardes, car Désidérius, informé vraisemblablement par ses ambassadeurs de ce qui se passait dans Tempire des Franks et des projets de Karl , avait levé le siège de Rome et s'était dirigé avec toutes ses forces vers les Alpes pour défendre son royaume.
Dans le même temps, le pape, comptant sur le secours que lui avait promis Karl , avait menacé Désidérius de Texcommunication s'il ne renonçait pas à ses entreprises impies contre Rome et le territoire romain; et comme immédiatement après cette menace Désidérius s'éloigna avec son armée, TÉglise ne manqua pas de représenter sa retraite comme un effet des menaces du pape pour augmenter dans les temps à venir la terreur qu'inspirait Texcoinmunication. Mais il ne servit de rien à Désidérius d'avoir occupé les défllés. Les Franks trouvèrent peut-être quelque résistance , mais pas d'obstacles. Nous manquons ici de documens positifs; tous les écrivains qui font mention de ces événemens sont ennemis des Langobards, partiaux et passionnés, et ils passent en général si légèrement sur les faits qu'on ne peut leur accorder aucune foi. Il est très-vraisemblable que Désidérius et son fils étaient entourés de traîtres : cette époque ne nous présente en général que des actes passionnés ; comme le pape avait un parti à Rome, de même il en avait certainement un parmi les Langobards. Le chef de l'Église ne manquait pas non plus de moyens et de ressources pour agir partout, et Karl lui-même mit sans doute aussi ses artifices en œuvre. De plus, il est certaines fables populaires qui parlent de tra-
hison et de corruption. En tout cas, on no comprendra jamais que les Langobards aient entièrement oublié leur ancienne gloire, et qu'ayant à combattre un ennemi devant lequel il s'agissait d'être ou de ne plus être , ils n'aient su que chercher leur salut dans une fuite ignominieuse. Il est possible cependant que leur conduite ait été moins honteuse et que les investigateurs des temps suivans n'aient été embarrassés que par la pauvrefé et la négligence des écrivains. Les Franks étaient habitués , depuis que les leutcs du roi s'étaient établis définitivement sur leurs bénéfices, à ne faire Jamais qu'une expédition de quelques mois, à revenir chaque automne chez eux et à ne renouveler la guerre qu'au printemps suivant , en cas qu'elle fût restée inachevée. Peut-êire les Langobards comptèrent-ils follement sur cette habitude : ils défendirent bien les défilés des Alpes Jusqu'à Taulomne; mais alors ils renoncèrent à cette défense dans l'espoir que les Franks les poursuivraient et ne s'arrêteraient sous les murs de leurs villes que Jusqu'aux approches de l'hiver, qu'ensuite on serait d'autant plus certain de les exterminer pendant leur retraite à travers les Alpes. Cette opinion , d'après laquelle ce qui au premier coup d'œil ne semblait être que lûcheté et ignominie, aurait pu être un plan bien calculé, n'est pas en contradiction avec les faits de détail qui nous ont été transmis.
Les Langobards se retirèrent en deux divisions; l'une était commandée par Désidérius lui-même , l'autre par son fils Adalgis. Désidérius se dirigea sur sa capitale Pavie, Adalgis sur Vérone, la deuxième forteresse du pays. C'est h Vérone aussi que Gcrberga , veuve de Karlmann , chercha sa sûreté avec ses enfans et le fidèle duc Aulchar. Les Franks poursuivirent les Langobards et arrivèrent au mois d'octobre devant ces deux villes ; aussitôt ils les cernèrent pour paralyser les forces de l'empire , pour décourager le peuple des Langobards, pour rendre impossibles l'union et l'ordre. Ce plan réussit : chaque duché, chaque ville, abandonnés dès lors à eux-mêmes ne consultèrent que leur propre intérêt; dans leur embarras et dans leur inquiétude, plusieurs s'adressèrent au pape, et le Saint-Père ne manqua pas de les prendre sous sa protection, d'en faire en quelque sorte des Romains, de créer par là un droit de plus dans le développement
HISTOIHE DU PEUPLE ALLEMAND
ultérieur de celte confusion. Mais si les Franko s'étaient attendus à ne rencontrer aucune résistance devant Pavie et devant Vérone, ils se trompèrent. Ces villes tinrent bon, et les FrankSy sacriOant leurs habitudes, ne repassèrent pas les Alpes. On ne sait point par quel moyen Karl les décida à une campagne d'hiver *, mais comme ils vivaient aui dépens des Italiens, il se peut qu'ils aient mieux aimé se cantonner dans le pays que d'avoir à faire une double expédition au delà des Alpes. En effet, comme les choses n'avaient pas été décidées et qu'elles ne pouvaient se terminer par un accommodement, une seconde campagne aurait été nécessaire. C'est peut-être un bien que rhistoire n'ait pas conservé le souvenir de tout ce qui se passa dans le cours de cet hiver ] c'est peut-être un bien, non moins pour la gloire de Karl que pour l'honneur des Langobards dans leur infortune , bien qu'on puisse pardonner aux vainqueurs quelque orgueil ainsi qu'aux vaincus quelque faiblesse. Karl fll venir en Italie sa nouvelle femme , Hildcgarde, avec le fils qu'il en avait eu, et qui s'appelait Karl-, elle lui donna dans ce pays une fille nommée Adelheïd. Était-ce tendresse pour sa femme? devait-elle peut-être contribuer par sa présence h retenir les Franks en Italie? ou bien fut-ce pour chagriner le roi Désidérius que Karl ûl venir cette femme à la porte de sa capitale, où lui , Karl , assiégeait son ancien beau* père et le menaçait de l'anéanlir. Il n'est pas douteux que dans ce temps il y eut de nouvelles négociations cl que les Langobards flrent des propositions de paix ; on peut nonseulemenl le conjecturer , d'après la marche générale des choses humaines, mais cela semble aussi résulter de cette circonstance que Gerberga, veuve de Karlmann, et ses enfans, que le duc Autchar et d'autres Franks encore furent livrés aux Franks par les Langobards, car on ne peut croire , comme on l'a assuré , que ces fugitifs se soient rendus volontairement au roi. Karl reçut ses malheureux neveux et leur mère plus malheureuse encore, et Autchar, cet homme si fidèle, et les Qt conduire au delù des Alpes, vraisemblablement pour les faire enfermer dans l'obscurité d'un clotlre, où le monde les oublia ^ il voulait les empêcher de rcparattro dans la suite comme témoins contre lui dans l'histoire. On ne sait pas ce que Karl avait promis aux Langobards pour cette exlradition ou
du moins ce que les Langobards peayent avoif espéré de lui; mais ces promesses et ces espérances n'eurent probablement pas de suite, car la guerre continua, l'agitation des partis ne s'iipaisa pas, et Désidérius fut assiégé dans Pavie et Adalgis dans Vérone.
Si l'on examine la position du pape dans cet état de choses , on ne peut s'empêcher de peiH ser qu'il dut être fort inquiet de Tissue, car la manière dont Karl faisait la guerre dépassait le simple secours qu'il avait désiré obtenir et qu'il avait demandé. Ce n'était pas la manière de Pippin , et dans le cas où Karl anéantirait l'empire des Langobards, les soumettrait à sa domination , le pape n'y gagnait rien en sécurité. La puissance agrandie des Franks pouvait amener un changement dans les dispositions et dans la conduite de leur roi ^ et où le pontife trouverait-il alors protection contre son protecteur ? Il dut donc attacher une grande importance à voir le roi et à conférer avec lui, à le voir à Rome dans toute la plénitude de la dignité papale et dans tout l'éclat de la magnificence ecclésiastique. Le roi, cédant à son propre désir de voir la ville sainte ou aux instances du pape , résolut de célébrer & Rome la fête de Pâques, en l'année 774.
Karl se rendit dans la ville éternelle avec une grande suite de seigneurs séculiers elecclésias* tiques. Le pape le fit recevoir avec la plus grande solennité, mais seulement, pour main-* tenir les relations au point où elles étaient, en qualité de patrice romain et par conséquent avec les mêmes cérémonies qui accompagnaient la réception des exarques impériaux à leur arrivée à Rome. Pour rendre ces limites évidentes aux yeux du monde, il avait décidé le roi à déposer son costume frank et à se revêtir du costume romain (3). A une distance de mille pas de la ville, Karl descendit de cheval et se dirigea à pied avec sa suite vers l'église de Saint-Pierre sur le Vatican. En montant les degrés, il les baisa les uns après les autres avec piété, parce que chacun d'eux avait été touché par les pieds de tant de saints. Au haut des degrés, sous le portail de l'église, se tenaille pape Adrien P**, présidant à tout avec une imposante noblesse, entouré de tout son clergé, prêt à recevoir le fils chéri de l'Église de Dieu -, il lu' donna un baiser et le conduisit dans Téglisedu prince des apôtres. Le chœur des prêtres raccompagna en répétant ce chant de joie ; « Qu'>i
UV, X, CHAP. VII.
soit béni celui qui vient au nom du Seigneur ! » Et ainsi ils descendirent au tombeau de saint Pierre et se promirent, sur les reliques du prince des apôtres, une amitié constante et réciproque.
Les fêtes religieuses durèrent trois jours. Le roi visita les principales églises de la ville : celle du rédempteur à Latran , celle de la mère de Dieu, celle de saint Paul. Partout on déploya ce que le culte chrétien a de plus sublime et de plus beau , et lorsque Tâme du jeune roi fut rassasiée du luxe de cette ville , lorsque les mystères de la religion parurent Tavoir saisi , allcndri, illuminé , lorsque peut-être le sévère génie de Tancienne Rome , qui dominait toujours du haut de (ant de monumens et d'édifices, eut fait sur lui une impression profonde, le pape lui demanda au quatrième jour , dans régliscde Saint-Pierre, de confirmer les donations qui autrefois avaient été faites à ce prince des apôtres et à son vicaire, le pape, par son père Pippin et auxquelles il avait participé lui-même ainsi que son frère. Karl se fil lire le diplôme et le confirma sans difilcullé ; mais on prétend qu'il y ajouta de nouvelles donations , qu'il émit un diplôme rédigé par le chapelain et notaire Éthérius , et qu'il les confirma par un redoutable serment. Ce diplôme toutefois n'existe pas, bien que Karl, dit-on , en ail emporté avec lui une copie. Il est donc permis de douter, non pas de l'émission d'un diplôme de donation, mais du moins du contenu qu'on lui assigne^ car on assure que Karl abandonna au saint-siége une très -grande partie de l'Italie et lui donna même des pays qu'il ne possédait pas et qu'il ne pouvait espérer de conquérir, tels que les duchés de Spolèlc et de Bénévent, tels que l'Islrie et la Corse ^ il aurait détaché du royaume des Langobards, dont la conquête n'était pas encore achevée , des parties si importantes que ce qui restait semblait à peine digne de faire partie de ses propres possessions. Toutefois la tournure que prirent les choses a enlevé & toute celte affaire une grande partie de son importance^ elle ne pouvait servir qu'à élever ou à fonder, des prétentions que les circonstances semblaient autoriser, mais ne pouvait contribuer que bien peu à les faire prévaloir; et peu à peu, à mesure que la superstition diminua et que la crainte inspirée par les menaces de l'Église s'évanouit, elle dut perdre toute son importance.
Karl revint de Rome vers son armée, campée en partie devant Pavio et en partie devant Vérone , dispersée en partie pour conquérir les villes situées au nord du Pô. Le pape l'avait sans doute congédié avec toutes les bénédic« tions apostoliques \ mais il est diillcile de croire que malgré les grandes donations que lui avait faites le fils le plus élevé de l'Église , il ait suivi les opérations de celui-ci avec une grande tranquillité. Assurément le Saint-Père s'était convaincu que Karl ne voulait pas humilier et dépouiller le roi Désidérius dans le seul but d'enrichir TEglisc de ses dépouilles, mais qu'il était résolu au contraire à s'établir solidement en Italie et à soumettre le royaume des Langobards à sa domination. On peut conjecturer que le pape essaya do détourner le roi de cetto pensée \ du moins il est certain qu'il désira que le roi ne l'exéculât pas. Il est donc vraisemblable que le pape, ne pouvant rejcler la puis* sance des Franks au delà des Alpes, s'efforça du moins de lui donner ces montagnes pour limites et de conserver en Italie le royaume des Langobards, quelque haine qu'il pût leur porter. Si le royaume des Langobards était maintenu, il lui semblait plus facile , grâces aux vicissitudes des choses humaines , de rétablir une division des pays en deçà et en delà des Alpes que si le nom des Franks était imposé à l'Italie comme il avait été imposé à la Gaule» Le pape salua donc Karl roi des Franks et des Langobards. Karl accepta ce salut et s'intitula désormais roi des Franks et des Langobards et palrice des Romains, soit qu'il n'attachât & cela aucune importance ou qu'il ne crût pas convenable de se mettre en opposition avec le pape, soit qu'il crût gagner plus facilement les Langobards en leur laissant leur ancien nom national, soit aussi qu'il lui parût plus glorieux de joindre à l'ancien litre de roi des Franks un titre qui le désignât comme conquérant de tout un royaume. Mais le fait n'était pas sans im-> porlance : les hommes s'accoutumèrent par là à distinguer les pays et les peuples et à regar* der comme impossible la réunion de nationalités contraires ; ce fut un avantage pour l'esprit humain et pour la civilisation.
Il se peut aussi que les conséquences de l'acte par lequel Karl prit le litre de roi des Langobards se soient fait immédiatement sentir, car le pape et les ecclésiastiques trouvèrent facilement le moyen de faire valoir ce titre parmi
Ic8 Langobards et de leur persuader qu'ils n'avaient fait que ctianger de roi, comme après la mort de leur souverain , mais qu'eux-mêmes étaient restés les mômes. Cette idée ût peut-être chanceler aussi la fidélité de ceux qui avaient encore combattu jusqu'alors avec le roi Désidérius ou avec son fils Adalgis. Environ deux mois après que Karl eut quille Rome, Pavic lui ouvrit ses portes. La ville, pendant un long siège, avait beaucoup so'uiïert par les maladies et par la discKe^ les Franks firent cependant encore un grand butin, et Karl Tabandonnaavec plaisir à ses guerriers comme une récompense propre à les encourager. Le roi Désidérius fut livré captif avec sa femme Ansa à Kar), qui avait été jadis son gendre. Karl fît conduire au delà des Alpes ces infortunés, dont personne n'a consigné les plaintes, dont personne n'a recueilli les larmes. Désidérius, dit-on, fut fait moine dans un couvent de Liège et termina ses jours à Corbic. Le sort de sa femme est enlièremenl inconnu *, il n'est pas question non plus de sa fille Desiderata, qui avait été autrefois la femme de Karl : peut-être son cœur avait-il déjà été brisé avant ces jours de douleurs. Adalgis sVtait vaillamment défendu dans Vérone; mais lorsqu'il vit la chule de Pavie, lorsqu'il vit son père entre les mains des vainqueurs, il put se douter du sort qu'on lui réservait à lui-même : pour s'y soustraire , il se résolut è la fuite afin de se réserver pour des jours meilleurs, dans le cas où des jours meilleurs luiraient encore pour lui et pour son peuple. Il se sauva donc à Pise et de lu à Constantinople : là il fut reçu avec une bienveillante hospitalité *, mais il n'y trouva pas ce que son âme désirait, c'est-à-dire les moyens de reconquérir le pays qui naguère avait fondé sur de si grandes espérances. Du reste tout fut fini avec sa fuile ; tous les ducs et tous les princes, tous les comtes et tous les seigneurs reconnurent le roi des Franks pour leur roi , et ils se déclarèrent ses leules et ses vassaux. Le grand duc deFrioul lui-même prêta le serment de fidélité, et si les grands ducs de Bénéventetdc Spolèle surent s'y soustraire , ils durent simplement cet avanlage à leur éloignement et à la situation où ils se trouvaient à regard du siège apostolique. Karl ne put rester plus longtemps en Italie ni terminer entièrement son œuvre.
Ainsi la maison royale des Langobards périt,
et aucun écrivain n^a transmis à la postérité sa douleur sur celte ruine. Le royaume des Langobards, fondé par le puissant Alboin , subsistait depuis deux siècles, et l'on ne peut dire qu'il cessa alors d'exister ; il continua plutôt à subsister , et les Langobards vécurent d'après leurs propres lois en peuple particulier. Mais ce peuple désormais ne resta plus sans mélange: le roi étranger auquel il s'était soumis introduisit dans son sein des Franks avec des droits égaux ou supérieurs. Les Langobards n'avaient pas choisi eux-mêmes ce roi ; ils l'avaient accepté par nécessité : le roi étranger ne pouvait considérer leur serment au même degré que le serment de ses ofliciers et de ses vassaui dans son propre peuple. Ce fut plutôt un serment de soumission qu^un serment de fidélité. Le roi ne dépendait pas d'eux , parce que ce n'était pas sur eux que se fondait sa puissance; il semblait par conséquent rester maître de reprendre ce qu'il avait accordé, parce qu'il conservait toujours la force sous laquelle ils avaient succombé. Les relations durent donc nécessairement rester violentes ; la méfiance et l'inquiétude, le soupçon et l'espionnage durent s'introduire partout, et si les événemensque nous avons racontés laissèrent derrière eux de grandes passions , de grandes passions durent continuellement trouver un aliment dans ces relations. Une nouvelle série d'événcmens s'ouvrit , et il est dinicilc de prévoir comment ces événemens pouvaient amener un résultat satisfaisant et convenable ; il est difficile de prévoir comment les Langobards pouvaient arriver de nouveau à la liberté et à l'indépendance.