SUITES DU RÉTABLISSEMENT DE L^EMPIRE
— RELATIONS ENTRE KARL ET LA COUR DE CONSTANTINOPLE. — ALLIANCE DE KARL AVEC HARUN-AL-RASCHID.
De ran 8ot à l'an 8iO.
Karl était empereur. Il Tétait devenu par le couronnement du pape et par les acclamations reconnaissantes des Romains. Il avait accepté cette dignité, et il la conserva. Assurément, il ne devina pas quel redoutable germe de grands développemens il avait Jeté dans la vie en se décorant de la dignité impériale. Dans le fait quels changemens s'introduisirent aussi par cette acceptation , et quels changemens pouvaient s'introduire, soit dans les relations de Fempirc des Franks avec les empires et les peuples étrangers, soit dans la position du roi à regard de son peuple?
C'était sans doute une chose indifférente aux Musulmans du sud et de Fouest, que le chef de la puissance des Franks s'appelût roi ou empereur : les armes impériales ne leur avaient jamais été aussi redoutables que les armes du maire du palais ou du roi des Franks. Les Nordmans n'estimaient que le prix de leurs pillages et s'inquiétaient fort peu si le pays qu'ils dévastaient avait & sa tCtc un empereur ou un
roi. Chez les Slaves, Tancienne inimitié ne pouvait s'éteindre parce quelle avait sa cause dans les relations , que les peuples teutschs vécussent sous des ducs, sous des rois ou sous des empereurs. Les Grecs enOn ou les Romains orientaux ne pouvaient surmonter leur haine, tant qu'ils sentaient leur faiblesse comparativement à la puissance et à la force des Franks, auxquels obéissaient de si beaux pays qui jadis avaient appartenu à l'empire romain. L'éléva*lion d'un nouveau trône impérial en Occident et Tex tension de la domination des Franks jusqu'à Rome et au delà de celte ville dut sans doute réveiller cette haine, l'augmenter, la rendre d'autant plus amére et plus venimeuse qu'elle trouvait moins l'occasion et les moyens de s'assouvir-, mais en réalité toutes choses res* tércnt dans le même état.
D'autre part, la considération de Karl dans son empire et aux yeux de son peuple ne pouvait rien gagner à ce titre nouveau et étranger. Ce prince avait exercé jusqu'alors» sous le titre de roi, une puissance si forte, si réelle, que cette puissance était à peine susceptible d'accroissement; mais il ne la devait qu'à la supériorité de son génie et à la fortune qu'il sut toujours tenir dans son parti. La base delà do* mination dans l'empire des Franks était le système féodal ; elle restait la même, que l'homrae revêtu du souverain pouvoir s'appelât roi ou
empereur; c'clail dans les vassaux que résidait la force de Tcmpire, dont le chef n'avait de puissance qu'autant qu'il savait en tirer de la bonne volonté des vassaux. Il n'existait aucun moyen de placer ouvertement et formellement les vassaux dans la position de sujets. Évoquer de nouveau un nom des anciens Jours, n'était pas une ctiose difficile, mais il était impossible de lui rendre son ancienne importance. Un empereur sans légions n'était rien; des légions ne pouvaient se former sans argent*, l'argent ne pouvait s'acquérir que par le droit d'établir des impôts, et ce droit, l'empereur romain ne l'avait pas dans une plus grande étendue que le roi des Franks. Enfin l'acquisition même de la ville éternelle eut peii do résultats. Sans doute Rome, malgré de grands bouleversemens, contenait toujours de riches Irésors des anciens arts et de l'ancienne magnificence; mais lors même que le christianisme ne se serait pas placé entre la génération présente et ces trésors , Féloignement de Rome des pays principaux de l'empire aurait empêché d'en tirer un avantage important, et la diversité de langue et de mœurs aurait rendu cet avantage entièrement impossible. D'autre part, sur les relations ecclésiastiques et par là sur le génie et la civilisation des peuples de l'empire des Franks , Rome avdit jusqu'alors exccrcé une influencé qui sans doute pouvait devenir encore plus forte, mais qui avait déjà trouvé sa vole, et le rétablissement du litre d'empereur ne pouvait ni faire espérer l'augmentation ni iliirc craindre la diminution do cette influence.
Cependant l'importance de la dignité impériale ne peut être niée ; mais elle ne se fit sentir que dans les générations suivantes. Pour le moment, le nom d'empereur romain n'évoquait que d'obscurs souvenirs, par lesquels peut-éfrc l'époque germanique se rattacha par un cet-tain lien ô l'époque romaine; qui peutêtre îtussi donnèrent naissance à de singulières idées de grandeur et de suprématie; mais leur influence mystérieuse ne fil que se proparer pour des jours 6 venir. Aussi la cour impériale plana vide et creuse sur les descendans de Karl-lo-Grand, comme une forme aérienne et brillante qui éblouît et aveugle, qtii charme et séduit, jetée par le pape tantôt h lun, tantôt h l'autre. Elle n'était rien ; elle n'assurait rien, ni considération ni puissance; et pourtant elle '
était vivement désirée, et Ton s^efTorçait de la saisir. Par là elle augmenta le mouvemeal de la vie, causa dés agitations et des discordes, et contribua au développement des relatioDs parmi les peuples du monde germanique.
Lorsque ensuite l'empire de RarMe-Grand se Alt dissous en États nationaux; lorsque, presque un siècle après le couronnement de Karl, un roi de tout le peuple teutsch, poussé non inoiDs par les circonstances que par l'amour de la gloire, passa en Italie et en rapporta la couronne impériale, il sembla que celle-ci devait acquérir une plus grande valeur. Mais celle apparence aussi était trompeuse. La couronoe fut un jeu des passions et tombft bientôt, au milieu de tempêtes et do cruautés sauvages, soit dans le mépris soit dans l'oubli, jusque ce qu'enfin, deux générations environ plus tard, un roi puissant du peuple teutsch lui donna un éclat nouveau en étendant sa domination sur l'Italie. Ce fut toutefois des papes qu'elle reçut toute son importance. Lorsque les papes furent arrivés à l'entière conscience de la puissance que, dans ces temps de vicissitudes et d'agitations, les besoins des hommes avaient accumulée sur leur siège, et lorsque, soutenus par cette conscience,ilss'eflbrcèrcnldc soumettre aussi à leur trône le trône des rois, pour régner sur les armes et sur la société civile, aussi bien que sur les esprits et surioule l'Église; alors ils cherchèrent à représenter la couronne impériale comme le centre et môme comme la source première de toute puissance temporelle, afin d'avoir un but déterminé vers lequel ils pussent diriger leur puissance el faire valoir leur victoire sur celui qui portail la couronne impériale, comme s'ils ravaicnl remportée sur tous les rois et sur tous les princes du monde chrétien. La suprématie de rem" pereur ne pouvait servir que d'ombre à leur propre suprématie. Comme ils tenaient dans leurs mains la couronne impériale et qu'il fallait la chercher auprès d'eux, ils avaient d'autant plus d'avantage que le monde levait des regards plus respeclueux vers le prince sur la tôte duquel brillait cette couronne. Ainsi ^av^ nir prit une forme toute différente de celle sous laquelle, d'après toutes les vraisemblances, il se présentait à l'esprit de Karl-le-Grand, et la dignité impériale, qui suivant ses vues, devait sans doute servir immédialcmonl cl d'abord, à ramener l'évèquc de Rome à une