LIV. XI
lement, dans la levée des péages, de la puissance dont ils avaient coutume d'abuser dans toutes les relations.
Une source malheureuse, bien que trës--importante, de revenus pour la chambre royale, consistait dans la pauvreté, dans l'oppression, dans les contraventions et dans les crimes des hommes. Les lourdes amendes imposées à cc^ lui qui n'obéissait pas h Thériban étaient exigées avec une sévérité errrayante,bien que cette faute eût rarement d'autre cause que la nécessité. Il fallait rexiger sans pitié, si l'on ne voulait pas que l'hériban se perdît aussitôt de lui-même. Tout homme qui avait été reconnu coupable par le tribunal du comte devait , indépendamment de la composition destinée à éteindre la fekde (hostilité privée) et indépendamment du ban du comte, payer encore une amende pour avoir troublé la paix publique, et cette amende s'appelait fredum. Fixée au tiers de la composition qui souvent était portée à un taux extraordinairement élevé , elle formait un des profits de la chambre royale. Karl-le-Grand renouvela, il est vrai , une ancienne loi d'après laquelle le fredum ne devait être exigé qu'aprés que la composition aurait été payée, et il le fit certainement dans la bonne intention de ne rien ôter ù chaque individu de ce qui lui appartenait selon l'usage et le droit ^ mais il est difficile de croire que le comte n'ait pas mis tout en œuvre pour extorquer aussi le fredum après que la partie victorieuse était satisfaite; l'on peut croire également que plus d'un comte contribua à faire déclarer un accusé coupable parce que par là il augmentait ses propres profits et ceux de la chambre royale.
A tout cela s'ajoutaient les prestations en nature de toute espèce, que les officiers et les vassaux de l'empire faisaient autrefois volontairement à la cour du roi, sous le titre de présens, ïK)ur prouver leur dévouement et leur respect', mais qui désormais furent exigées comme une obligation, tout en conservant leur ancien nom. Dans l'origine, on offrait des dons au roi dans l'assemblée du champ de mars ou du champ de mai ; mais à partir du moment où le roi les réclama comme un droit, tout individu qui y était soumis reçut l'ordre de les présenter à une époque déterminée, et celle-ci était fixée selon les besoins de la chambre royale. Plus la puissance et l'éclat du trône s'étaient aocrus, plus ces dons durent devenir
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imporlans , mais les grands seigneurs , ecclésiastiques ou laïques, qui devaient les offrir, no pouvaient-ils pas les extorquer à ceux qui leur étaient soumis ?
A tout cela il faut ajouter un impôt général qui était en partie un impôt territorial, en partie une capitation, mais dont la répartition et le mode de perception sont également inconnus. On avait hérité de l'impôt foncier en même temps que du territoire romain. Dans l'origine, cet impôt était établi sur toutes les propriétés territoriales ; les biens de TEglise eux-mêmes n'en étaient pas exempts. Cependant bien des choses changèrent avec le temps. On ne frappa pas d'impôt foncier sur les bénéfices, qu'ils appartinssent à des vassaux laïques ou aux évêchés et aux couvens. Les ecclésiastiques t4 les couvens surent même obtenir peu à peu Timmunité de cet impôt pour toutes leurs possessions , et les peuples teulschs en général ne furent pas soumis à l'impôt foncier , ou plutôt ils semblent en avoir été libérés en vertu de traités , ou par une concession royale. Quant (k la capilation , il semble qu'elle devait êtro payée par tous les hommes qui n'étaient ni serfs, ni lites ou colons, qui précisément pour cette raison passaient pour libres, et qui pourtant n'avaient pas à payer d'impôt foncier parce qu'ils ne possédaient pas de terre. Ainsi , elle frappait les habilans des villes , bien qu'ils fussent encore soumis à d'autres impôts , les affranchis qui n'avaient pas encore de possessions , et les- individus descendus d'hommes libres qui n'arrivaient à aucun héritage ou qui avaient perdu leur patrimoine. Certainement on ne ménagea pas non plus les Juifs ; car ce n'est pas pour rien que plus tard ils furent appelés serfs de la chambre impériale. Cependant il n'est pas encore question d'eux d cette époque comme d'individus soumis aux impôts.
Enfin , é tout cela s'ajoutait un impôt établi sur les peuples réduits à la dépendance sans être réunis à l'empire, tels que les tribus slaves et avares de la partie orientale de l'empire.
Lo maître de la chambre était chargé de recevoir et d'employer tous ces revenus.
Mais pour établir et mettre en vigueur Tordre de l'administration dont nous n'avons représenté ici que les traits principaux , Karlle-Grand prit encore une mesure importante dont il ut en réalité la clé de voûte de tout son édifice \ il créa les envoyés royaux.
Dès les premiers temps de Fempire , des envoyés du roi se rendaient dans les provinces pour Iransmellre des prescriptions ou des ordres aux ducs et aux comtes, pour mettre de Tharmonic dans leur conduite, les exciter et les diriger, prendre des informations et faire des rapports ; ces envoyés s'appelaient missi.
Plus les frontières de Tempire s'étendirent, plus les envoyés de cette nature parcoururent fréquemment les cantons -, mais on continua à ne leur donner de missions qu'en raison des circonstances et des besoins , et toujours dans un but déterminé. Karl-le-Grand lui-même conserva long temps cet ancien usage. Mais lorsqu'il entreprit les grands changemens dont nous avons parlé, il donna une forme nouvelle, précise et solide à l'institution de ces envoyés. Il partagea tout l'empire en cercles de mission dont chacun s'étendait sur plusieurs comtés et sur plusieurs évèchés , et , dans chacun de ces cercles , il chargea deux hommes d'exercer une active surveillance, un ecclésiastique , un archevôque, évèque ou abbé, et un laïque, homme équitable. Ces délégués devaient se rendre quatre fois par an dans leur cercle , et tenir une assemblée dans quatre endroits ditlérens. Elle se tenait dans les mois de janvier , d'avril, de Juillet et d'octobre. Les comtes, les évêques et les abbés étaient obligés d'y assister, car révêque devait rendre témoignage au sujet du comte et sans doute aussi le comte devait rendre témoignage au sujet de l'évêque. Tous les vassaux pouvaient paraître à ces réunions, peut-être aussi tous les hommes libres , et même tous les hommes qui avaient à faire quelque réclamation ou à se plaindre de quelque injustice. Car les missi recevaient , il est vrai , lors de chaque voyage, des instructions particulières du roi pour des cas particuliers , mais en général ils avaient pour mission d'examiner l'état du pays, d'étudier toutes les relations des autorités entre elles , et à l'égard des individus qui leur étaient soumis , de rechercher la manière dont les lois , les capitulaires royaux, étaient exécutés sur les propriétés des laïques comme sur celles des ecclésiastiques. Ils devaient particulièrement veiller à ce que partout une justice sévère fût rendue sans aucune espèce de considération, et avoir soin surtout que les pauvres , les veuves et les orphelins ne Aissent pas exposés & l'oppression des puissans. Tout homme qui avait à se plaindre
d'être trop chargé pour la guerre ou d'un déni de justice ou d'une justice incomplète , pouvait élever devant eux sa voix et produire des accusations contre l'injustice et contre toute négligence des comtes et des autres officiers de l'empire, et les missi étaient obligés de faire une enquête sur ces plaintes et sur ces accusations , de rendre une [sentence , de rétablir l'ordre légal. Quant aux discussions qu'ils ne pouvaient apaiser ou qu'ils n'osaient pas Irancher, ils devaient en rendre compte au roi, ainsi que de toute leur missiou.
Par là , Karl-le-Grand crut avoir pris des précautions suffisantes et avoir assuré la solidité de son œuvre. On peut comprendre certainement qu'il ne se soit pas méflédu sol sur lequel il l'avait fondée -, il n'en avait pas d autre : on comprend tout aussi bien qu'il n'ait pas remarqué Thostilité qui devait s'élever entre diverses parties si on les réunissait. On ne pouvait arriver A un meilleur résultat avec de tels matériaux et par de tels moyens. Mais on De comprendrait pas qu'il n'eût pas senti combien était équivoque la surveillance qu'il conGaità ses envoyés, car ceux-ci avaient eux-mCmes besoin d'être surveillés et leur valeur dépendait de lui , de ce roi si pénétrant et si énergique, qu'ils avaient à honorer et à redouter. Si les envoyés n'avaient ni crainte ni respect pour celui dont ils tenaient leur mission, il étailpossible qu'ils devinssent un nouveau fléau pour l'empire, un nouveau sujet de désolation pour le roi , et la marche qu'avait suivie Jusqu'alon le développement des relations devait anriener ce résultat. Il est difficile que Karl se soit Tait illusion ; il fit ce qu'il put, et mit sa conOancc dans le génie, dans la religion et dans la civilisation, qui sont des besoins pour l'homme. C'est là qu'il vit un avenir meilleur ^aussi Iravailla-t-il sans rel&cheilt réveiller le génie cl à activer la civilisation.