LIV. XI, CHAP, X
il appliquait de préférence son &me aux pensées les plus sublimes de rhomme. Il n'était étranger à rien de ce qui concerce T homme ; aucune tendance ne lui était indifférente. Il s'occupait avec intérêt des travaux du laboureur el de Tartisan ^ Tactivité de Tartiste attirait sa faveur ^ les recherches des savans excitaient sa Joie, et le zèle que le prêtre déployait pour le salut de ses frères rélevait des choses terrestres aux choses divines. Il voulait , au sein du tumulte et de la confusion, encourager tout ce qui donne à la vie sa valeur et sa dignité \ il voulait servir à tous de modèle, ou leur donner un modèle , afin qu'au milieu des nécessités de Texistence, ils ne perdissent pas de vue le but même de Texistcnce. Il espérait ainsi faire oublier aux générations futures les calamités qu'il ne sut pas épargner à ses contemporains ; peut-être avait-il lui-même besoin de se consoler des atrocités dont il n'évita pas ou ne put pas éviter Texècution ; auxquelles même il donna lieu , et qu'il fut forcé de tolérer. On doit reconnaître avec admiration combien ce roi puissant était disposé à recevoir toutes les bonnes et grandes idées. On se réconcilie avec lui en étudiant ses travaux paisibles. Il est presque impossible de ne pas ressentir de chagrin en délournant ses regatds de celte culture de Tintelligence pour les porter sur le tumulte des guerres qu'il entreprit et sur la dureté et la rigueur qu'il n'hésita pas à y déployer. Bien qu'on ne puisse se dissimuler que tout en encourageant les progrès de l'intelligence, il avait toujours en vue ceux de ses travaux guerriers et la force de son empire ^ le prix de son zèle n'en est pas plus diminué que par la certitude que les plantes de celte nature ne pouvaient profiter sous une telle atmosphère. Pourtant elles poussèrent des racines qui n'attendaient qu'un avenir plus favorable. Mais le point qui resta le plus important , c'est que l'&me de Karl-le-Grand fut constamment dirigée vers son peuple, vers les Teutschs , car il distingua formellement sinon dans la langue politique et dans les actes publics, du moins dans son cœur el dans ses senlimens, le Teulschland, la France et l'Italie ou la Lombardie comme trois pays diiïèrens , reconnaissant et appréciant la nalioualilé propre de leurs habitans, et tandis qu'il cherchait à faire valoir la vertu et l'énergie des Teutschs en France et en Italie , tous ses efforts ten-
daient à assurer aux Teutschs tous les avantages que rilalie et la France avaient sur eux sous le rapport des arts et de la civilisation , comme héritagedes temps antérieurs. Peut-être cette extension de la civilisation dans le Teulschland, dans les cantons et chez tous les peuples du Teulschland , fut-elle le fait le plus important de l'empire réuni par Karl-le-Grand , ou peut-être ses conquêtes y trouvent-elles leur meilleure Justification aux yeux de l'histoire. L'économie rurale, qui , dans l'antiquité la plus reculée , avait été le principal moyen de subsistance des Teutschs , fut appréciée par Karl-le-Grand é toute sa valeur. Il chercha À lui faire faire des progrès dans toutes ses branches. Les grands biens qu'il possédait facilitèrent l'accomplissement de ses vues *, il en fit des modèles d'exploitation. L'image de l'empire se répétait en petit. Dans chacun de ses domaines , dans chaque villa ou dans chaque hameau se trouvait un directeur choisi parmi les hommes non libres qui y étaient attachés y sous lui, des ordonnateurs étaient placés à la tête de chaque branche de l'administration rurale. Plusieurs domaines avaient, selon leur étendue et leur éloignemenl, un administrateur particulier, et un certain nombre do ceux-ci étaient placés sous la surveillance d'un administrateurenchef (1). Le directeur devait ordonner et régler les travaux ordinaires de chaque Jour; l'administrateur indiquait en gros la marche des affaires au directeur \ l'administrateur en chef était l'intermédiaire entre le roi el ses domaines. Il recevait les prescriptions du roi el les ordres de la reine , ou , au nom de celle-ci, ceux du sénéchal ou du bouteiller. Il devait communiquer ces prescriptions et ces ordres aux serviteurs inférieurs et en assurer l'exécution et rendre compte de celle-ci. Il réglait aussi les différends qui pouvaient s'élever entre les administrateurs , les directeurs, les censitaires et les gens soumis au service. Il punissait, conformément aux lois, les contraventions peu importantes. Aussi portait-il le titre de juge. Chaque employé était récompensé par un bénéfice. Chacun d'eux avait un suppléant en cas de maladie ou de tout autre empêchement. Les envoyés royaux examinaient de temps à autre la vérité des comptes rendus et l'étal de l'administration; ils devaient rendre, selon un plan dressé d'avance, le compte le plus sévère de ce qu'ils avaient trouvé.
Grftceè cet ordre 8t rigoureux, combiné avec | des bicnfaiU et des récompenses accordés à ceux qui avaient rendu les meilleurs services et A ceux qui étaient obligés A ces travaux, on arriva à une grande prospérité et à des grands progrès. Karl observait tout par lui-même ; il écoutait volontiers de sages conseils ; aussi ses prescriptions sur la conduite qu'on devait tenir dans ses villœ furent-elles fermes et précises; elles furent suivies avec zèle par des serviteurs dévoués. Les plaines et les campagnes, les forêts et les prairies , les montagnes , les ruisseaux ^ les étangs furent tenus avec soin et exploités avec prudence. Tout tendait à des améliorations et à des embellissemens. On réservait pour la culture des champs et des Jardins le meilleur froment , les meilleures semences, et, pour continuer la race de diverses espèces de bétail, les animaux les plus parfaits. Des échanges intelligens se faisaient entre les villœ ; ce qui manquait & Tune devait être fourni par Tautre. On ne sacrifia pas tout à fait ce qui platt et embellit au productif et à Futile *, des plantes furent cultivées pour le goût et des animaux furent élevés pour le plaisir. Partout on fit des essais, principalement sur les animaux et sur les plantes afin de trouver pour chaque objet, selon sa nature, le sol qui lui convenait et le climat le plus favorable. On tenait des livres de recette et de dépense et Ton balançait les bénéfices et les pertes. La dîme des produits était constamment payée aux églises construi'les sur les biens du roi.
Les plaines étaient couvertes de blés et de toute espèce d'orge et d'avoine, de froment, de pois, de haricots et d^autres végétaux. Dans les jardins, au milieu des roses, des lys et d'autres plantes qui ne servent qu'à rornemcnt. on devait cultiver des légumes et des racines de toute espèce. Karl a prescrit et ordonné nommément soixante-quatorze espèces do plantes cl d'arbustes , afin que tous les genres fussent cultivés. La culture des arbres excita également Tattenlion du grand empereur *, il ne voulut manquer ni de poches ni de figues , aussi peu que de poires et de pommes , d'amandes , do châtaignes et de mûres, aussi peu que de pru* nés, de cerises et de noix. Enfin, on planta sur les collines et sur les montagnes des vignes, afin qu^oo récoltât partout les vins les plus généreux.
L'empereur encouragea aussi dans chaque villa l'éducation du bétail. Dans les terres les
plus importantes, il établit des haras et des vacheries. Karl se faisait rendre un compte particulier de chaque étalon, afin qu'on ne fit pas saillir un animal vieux ou faible et que la race ne fût pas dégradée. On entretenait aussi de grands troupeaux de porcs , et on le» conduisait dans les bois et à la glandée. On y trouvait un nombre non moins grand de montons et de chèvres ; on répartissait sur les différentes terres des f roupes nombreuses d'oies , de poules et de pigeons. On consîdèraK corh me oiseaux de luxe les canards cl les tourterelles. Enfin une attention particulière était recommandée â l'éducation des abeilles, et les poissons qu'on ne trouvait pas dans les rivières et dans les ruisseaux devaient être entretenus et multipliés dans les étangs.
Grâce À tous ces soins, on ne pouvait manquer de provisions, de vivres ni de boissons. Ce que ces provisions offraient de plus beau et de meilleur était choisi pour la table du roi. Ce qui venait ensuite était destiné à sa cour; le reste , préparé avec soin, était conservé pour les besoins réciproques des villœ et pour to cas extraordinaires qui pouvaient se présenter. Le superflu était porté au marché, après aroîr été consigné sur des registres, où l'on indiquai! même le nombre des poissons et des œuft échangés contre de l'argent et dont le produit était versé dans la chambre royale. Les comptes se rendaient â Noei.
A l'économie rurale se rattachait un grand développement d'industrie. Sous ce rapport également, Karl avait le Teutschland en vue. Tous les outils dont avaient besoin le laboureur et le forestier, le jardinier et le vigneron, le brasseur et le tonncllicr, le boulanger et le bouclier pouvaient, en France et en Lombardie, scl/rfr des villes aussi facilement que les objets dont les domestiques avaient besoin pour î'hohWkr et pour d'autres choses ; mais dans le Teutschland propre il n'y avait pas encore de viJIWi ^ Karl ne voulut pas rendre le Teutschland dépendant des étrangers •, il ne voulut pas en dépendre lui-môme -, en conséquence il ordonna que chaque administrateur en chef eût à réunir dans son arrondissement des artisan» cl de*
ouvriers de toute espèce, afin qu'on pût n^" pondro à tous les besoins. Ainsi un gran* nombre de ces hommes fut rassemblé ci di«inbué sur les terres du roi -, ils formèrent des élèves dans chaque métier. La réunion cl TacW