LIV. XII, CHAP. II
cuiion , ils moururent de chagrin et de douleur. Un aulre raconte que Ludwig avait ordonné de crever les yeux aux condamnés , sans parler de mort. Un troisième attribue cette sanglante* exécution aux conseillers de Ludwig, et laisse incertain si ce prince en connut ou non dV \ancc Texécution. Selon un quatrième, les yeux leur Turent crevés avec rassentiment de Vempereur, mais Bernhard et Reginhard se donnèrent eux-mêrjtes la mort, dans le désespoir que leur causa leur infortune. Ailleurs il est dit que Bertmund , comte de Lyon , ôta à )a fois à fiernhard la lumière et la vie. Enfin, riinpératrice Irmingarde est accusée, mais seulement d'après certains bruits, d'avoir fait crever les yeux à ce jeune et malheureux prince ù Vinsu de son mari.
Ce que les dispositions et le caractère de Ludwig rendent assez vraisemblable , c'est qu'il céda aux obsessions de ses conseillers et à Vimpaticnce de sa femme , si toutefois celleci a été poussée aussi par une haine passionnée , et qu'il laissa exécuter contre le roi Bernhard une sentence aussi cruelle, sans y donner un assentiment formel ; mais il n'est guère possible qu'un homme si bienveillant et si religieux ait ordonné lui-même une si effroyable vengeance. Bien plus, on pourrait croire que ce drame sanglant lui resta réellement inconnu. Car après la dissolution de l'assemblée qui avait prononcé la peine de mort contre Bernhard et ses compagnons^ Ludwig entreprit en personne une expédition contre lès Bretons, qui, poussés toujours par leur ancien esprit d'indépendance, lui avaient refusé Tobéissancc , et avaient même essayé de se donner un roi particulier, nommé Morman. Sa femme l'accompagna jusqu'à Angers. L'armée quidcvaitmarchcr contre les Bretons se rassembla à Vannes. La campagne fut courte et le résultat heureux. Morman périt, et avec lui les Bretons perdirent tout appui et toute direction. Personne ne songea plus à la résistance, tous se soumirent aux ordres de Tempereur, et donnèrent des otages de leur fidélité. Puis Ludwig licencia l'armée et revint à Angers auprès de sa femme. Il la trouva dangereusement malade -, elle expira deux jours après son arrivée, le 3 octobre 818. Peut-être un poids bien lourd pesait sur le cœur de cette femme-, peut-être, lorsqu'aux portes de l'éternité elle sentit le besoin do soulager sa conscience, révcla-tellc à son époux
le mystère do la fin malheureuse de son neveu-, du moins Ludwig fut alors pénétré d'un profond repentir. Il ne paraît pas que la perte de sa femme lui ait causé une bien grande douleur: le repentir avait trop vivement saisi son cœur: il versa des larmes amères, gémissant de n'avoir pas empêché par des ordres positifs ses conseillers d'agir d'une manière si criminelle contre Bernhard, son neveu. Dans son âme s'éleva de nouveau la pensée de renoncer au monde,etd'essayer, par la prière, la pénitence et des offrandes pieuses aux couvens, de rendre à son cœur une tranquillité après laquelle il no cessait de soupirer, qu'il ne trouvait jamais, et qui maintenant était troublée d'une manière si terrible.
Mais cette pensée jetait la désolation parmi les ecclésiastiques et les moines. A leurs yeux, ces dispositions monacales placées sur le trône étaient bien plus avantageuses à l'église que ne l'eût été un roi revêtu du froc et enfermé entre les murs d'un cloître. Aussi employèrentils toute leur puissance et toute leur adresse à procurer des distractions à l'empereur, à faire naître en lui des idées mondaines, à le rattacher à la vie par un lien nouveau et sacré, et (k le réconcilier avec le trône. Quelque compliquées que pussent être les affaires de l'empire, elles avaient pour Ludwig trop peu d'intérêt pour le délivrer de sa mélancolie. Ce n'était pas assurément un fait sans importance que Rigo, nouveauducde Bénévent, successeur de Grimonld, lui envoyât des ambassadeurs avec de riches présens , et reconnût sa dépendance de l'empire -, ce n'était pas non plus un fait sans importance que plusieurs peuplades slaves se réunissent volontairement à Tempire et rendissent par là témoignage de sa puissance et du respect qu'il inspirait ; ce n'était pas un fait sans importance que Sclaomir, prince des Abodrites, qui avait exprimé si hautement sa haine contre les Franks, fût complètement battu par l'armée des Saxons et des Franks orientaux et amené prisonnier devant l'empereur : l'ûmc de Ludwig ne trouvait pas à se satisfaire en de semblables choses. Ses amis le pressèrent donc de contracter un nouveau mariage ; et comme le bon empereur se rendit encore à ces instances , ils rassemblèrent à sa cour les plus belles filles de l'empire , afin que Pinclinalion suivît celte résolution. Elle lu suivit en effet, Ludwig choisit Judith , fille du comte
We!f , la plus belle parmi les belles : elle descendait d'une des plus illustres familles de Bavière. Le mariage se fll au printemps de
Tannée 819.
Avant cette union déjà, Ludwig avait tenu à
Aix-la-Chapelle une assemblée qui s'élait occupée exclusivement d'affaires ecclésiastiques; mais lorsque par ce mariage il parut gagné de nouveau à ce monde, il fut amené ù convoquer h Tngelheim, au mois de juillet, une diète qui ne devait être consacrée qu'aux affaires temporelles; mais les résultats en furent peu salisfaisans. Les grands seigneurs chargés do l'administration des provinces les plus éloignées, ou qui, sous le titre de ducs , devaient maintenir dans la dépendance les peuples soumis, sentaient depuis longtemps que la main héroïque de Karl-le-Grand ne tenait plus les rênes du gouvernemonl. Karl avait reconnu qu'un empire tel que celui des Franks , fondé par le glaive , protégé et étendu par le glaive, reculait dés qu'il s'arrélait ; la vérité de cette observation se manifestait partout. La paix était devenue un fardeau; des forces tumultueuses éclatèrent d'une manière sauvage, parce qu'elles n'étaient pas fatiguées par des combats réguliers et ne trouvaient pas à se satisfaire par la victoire. Les grands seigneiJrs s'accusaient mutuellement , et, convaincus de l'inutilité de leurs plaintes , tournaient leurs armes les uns contre les autres. Chacun ne poursuivait que son propre intérêt : le plus faible se couvrait du nom de Tempereur , et prétendait défendre la cause de Tempire , pour se faire appuyer dans sa cause privée. C'est ainsi que l'Aquilaincfut troub!<^n par Lupus, fiîsdcCenlull, duc de Wasconie ; et bien que les comtes Béranger de Toulouse et AVarin d'Auvergne, eussent battu ce prince , qu'ils amenèrent prisonnier à Fcmpereur, afin qu'on pftt le punir par l'exil , comme on avait fait de Sclaomir, prince des Abodrites, le roi Pippin se vit forcé de faire en personne une expédition en Wasconie , pour rétablir l'ordre par des mesures rigoureuses. C'estainsiquelcs peuples slaves qui s'étaient volontairement réunis à Tempire des Franks s'en détachèrent, lorsqu'ils s'aperçurent qu'ils s'étaient trompés dans leurs calculs. C'est ainsi que Liude^vit, duc de la Pannonie- Inférieure, qui prétendait avoir de justes griefs contre Cadolaus, comte delà Marche de Frioul, excita des désordres de plus d'une espèce ; il
HISTOIRE DU PEUPLlî ALtEMANO.
força à la retraite une armée envoyée dltalic contre lui, et posa, à la diète d'Ingelhcim,dM conditions qui témoignaient d'un grand orgueil, et que l'empereur dut en conséquence rejeter, puis il persévéra dans sa révolte, souleva les peuples d'alentour contre l'empereur, exerça d'affreux ravages en Dalmatie, et se montra toujours plus redoutable et plus dangereux , bien qu'il fût battu d'abord par Baldrich, duc de Frioul, puis par Born!i, duc de Dalmatie. Ces èvénemens n'étaient pas de nature à ramener la sérénité dans l'ûme de Ludwig. Ijci plaisirs de la chasse eux-mêmes, bien qu'il n> renonçât pas , ne semblaient plus le toucher. Le fardeau de l'empire était trop lourd pour lui , le souvenir de Bernhard l'accablait ; ni sa jeune épouse, ni les moines ses amis, ne pouvaient le distraire ou étouffer ses remords. Dès le mois de janvier 820 , il tint & Aix-la-Chapelle une nouvelle assemblée des grands de l'empire, parce que tous sentaient la nécessité de comprimer la révolte de Liudewit. Une grande expédition fut résolue et préparée contre celui-ci. Mais dans cette diète se passa un autre événement qui ne resta pas sans influence sur le cœur impressionnable de Ludwig. Bera, comte de Barcelone, gouverneur de la Marche espagnole et de la Septimanie, qui avait souvent déployé sa valeur contre les Sarrasins, fut accusé de félonie et de trahison par un vassal de ce pays, nommé Sanila. Bera nia tout , sans pouvoir prouver son innocence. On décida que l'accusateur et l'accusé se battraient en duel avec le bûton, selon l'usage des Franks , afia que l'issue de ce combat manifestât la véritj. Ces hommes, tous deux Goths d'origine, étaient prêts ù cette lutte, mais ils demandèrent que, selon l'usage de leur peuple, on leur permît le combat à cheval. Ludwig avait de l'affection pour le comte Bera ; celui-ci avait autrefois soutenu sa cause et , dans les succès comme dans les revers, fait preuve sous ses yeux de bravoure contre les intldèles. Il pria donc le comte de tout avouer, lui assurant son pardon. Bera estimait l'honneur plus que la vio : il s'en tint tk sa demande, que l'empereur lui accorda. Le combat s'engagea d'abord avec la lance , puis avec Fépée. Bera fut vaincu. Alors il fut condamné à mort comme convaincu de félonie. Ludwig empêcha , il est vrai , l'exécution de cette sentence et rélégua le malhcureureux comte à Rouen ; mais il laissa à ce vieil ami