LIV. VIII, CHAP; VI
vait calmer; les troupe» des deux partis se
mêlèrent et se pressèrent tellement les unes contre les autres que ceux qu'on tuait n'avaient pas de place, dit-on, pour tomber et qu'ils restaient debout parmi ceux qui combattant encore allaient au devant du trépas. La Tortune 86 déclara contre Theudebert et contre les Teutschs mercenaires qui n'avaient pas combattu pour leur propre cause, mais pour la cause d'un roi étranger, dans l'espoir des récompenses et du pillage. Theuderich poursuivit avec fureur l'armée fugitive jusqu'à Cologne. Arrivé dans cette ville, il s'empara de tous les trésors de son frère. Celui-ci s'enfuit au delà du Rhin -, mais vivement poursuivi par Berthar, camérier de Theuderich , il eut le malheur d'être fait prisonnier et conduit à Cologne devant son frère. Theuderich le flt dépouiller des ornemens royaux, dont il fil présent à Berthar vainqueur, ainsi que du cheval de Theudebert et dû ses riches harnais ; puis Theudebert fut chargé de chaînes et envoyé à Châlons. Là, dit-on, on lui conféra d'abord la prêtrise; bientôt après on l'assassina. Son jeune fils, appelé Mcrwich, qui était tombé avec lui aux mains de Timpiloyable vainqueur, périt également d'une mort horrible. Un homme de la suite de Theuderich, et par l'ordre de ce roi, le saisit par les pieds et le lança contre un rocher où son crâne se brisa. Après ces actes révoltans de barbarie, Theuderich se rendit à Metz, véritable foyer du royaume d'Auslrasie. Pendant que ces événemens se passaient , Chlotar, roi de Ncustric, n'avait pas perdu de temps pour prendre possession du pays qui lui avait été promis pour prix de sa neutralité dans celle lutte des deux frères (36). Mais après sa victoire, si rapide et si décisive, Theuderich se repentit de sa promesse, et il vil avec jalousie Chlotar gagner sans avoir combattu une porlion des pays qui semblaient devoir lui revenir tout entier à lui et à ses leules. II exigea donc que ce pays lui fût rendu, et comme Chlotar rejeta la demande qui lui fut faite, Theuderich résolut de lui déclarer la guerre. Il ne réfléchit pas que ses Bourguignons avaient éprouvé de grandes perles ^ qu'il ne pouvait nullement compter sur les Auslrasicns , parce que leur orgueil nalioual se soulevait contre ridée d'être réunis à la Bourgogne; que la honte attachée aux excès qui avaîcnl souillé sa vicloire -sur .eux n'était pas encore oubliée, maîs-pro-
voquait contre lui à la vengeance. Toutefois il n'eut pas le chagrin de perdre la gloire militaire qu'il croyait avoir acquise. Il mourut de la dyssenterie à Metz en 613, au milieu de ses triomphes, avant d'avoir pu entreprendre l'expédition projetée contre Chlotar. Les dispositions du peuple se manifestèrent aussitôt, car l'armée déjà rassemblée se sépara. La vieille reine Brunhildis resta seule et abandonnée avec qualre arrière-pelils-fils en bas âge, Sigibert, Childebert, Corb et Merwich, dont l'atné, suivant l'opinion la moins vraisemblable émise par les écrivains, n'avait pas plus de onze ans. Dans ce même moment, le roi Chlotar était déjà sous les armes. Les circonstances étaient trop favorables pour qu'il perdît l'occasion de faire disparaître l'ancienne inégalité entre les deux royaumes: les hostilités auraient un prétexte plausible dans les injustices antérieures, et Chlotar, âgé maintenant de vingt-huit ans, était bien décidé à profiler de ses avantages. D'autre part les Auslrasiens se trouvaient dans une singulière position. Privés de leur souverain propre, dans la douleur récente de leur honteuse défaite, devaicnl-ils tenir à la maison du roi par lequel ils avaient été ballus ? Devaient-ils servir les vieilles passions de Brunhildis? Devaient-ils, en se considérant avec les Bourguignons comme ne formant qu'un seul peuple, partager tout le royaume de Theuderich entre ses quatre fils enfans et produire par là de nouveaux désordres et la guerre civile ? Avaienl-ils contracté aucune obligation envers ces qualre enfans nés de concubines, ces enfans que saint Colomban, en leur refusant sa bénédiction sacerdotale, avait marqués du sceau de la honte et de riliégitimlté? Dans le fait, il n'est pas surprenant que les hommes les plus intelligens du royaume d'Auslrasie aient jugé convenable de s'allier avec Chlotar pour réunir sous lui, sinon tout l'empire, du moins l'Austrasie et laNeustrie-, et même dans la Bourgogne, où l'on était fatigué d'un trop long régime de meurtre et de crime^ on pouvait bien n'être pas disposé à prolonger indëHnimenl cet étal, comme cela devait arriver si l'on eût reconnu les enfans de Theuderich. Disons pourtant que personne n'a pu vouloir l'atroce dénouement qui mil réellement fin à celle situation. Au reste la mauvaise disposition des Bourguignons explique peut-être la remarque de Frèdégaire, que la reine Bunhil-
dis s'efforça non pas d'arriver à un partage du royaume entre ses quatre arriëre-pelils-fils, maû de placer Fatné, Sigibert, sur le Irône de «on père comme seul chef de (oui rempire(37). J^rnii les hommes d'Austrasie qui appréciaieol le mieux l'état dos choses , on nomme sortoat Arnulf, qui devint dans la suite évèque de Melz , et le duc Pippin , connu plus lard soasle nom de Landen ^ ils furent Tun et l'autre soache de la maison carolingienne qui dans la suite arriva h Tempire (38). Ces hommes et d'aulres encore s'adressèrent à Chlolar et Tin* filèrent à se rendre en Austrasie. Chlotar, qui selenait prêt depuis longtemps, se rendit à cette ioTilation. Il s'avança sur la rive gauche du Rhin avec une puissante armée. Lorsqu'il fut arrivé à Andemach (39), il fut réjoint par une ambassade que Brunhildis avait envoyée de Worms, où elle s'était rendue peut-être parce qu'elle ne pouvait pas compter sur la fidélité des Austrasiens. Les ambassadeurs, Chadoind el Herpon, demandèrent au roi de ne pas toucher au royaume que Theuderich avait laissé à ses flis. Chlolar, sûr d'avance du succès, répliqua : a Qu'on eût à élire un tribunal composé d'hommes des deux partis et qu'il se soumettrait à leur décision (40). » Celle réponse fit comprendre à Brunhildis qu'elle o'obtîendrait pour ses pupilles que ce qu'elle pourrait défendre par les armes. Mais comme elle n'était pas plus sûre des Bourgui* gnoos que des Austrasiens, elle avait envoyé audelâ du Rhin latnédeses petits-fils, Sigibert, accompagné de Warnachar, maire du palais de I^urgogne, et d'autres hommes dont la fidélité ae paraissait pas encore suspecte, pour lever panni les peuples teutschs une armée aussi disposée que propre à lutter contre Chlotar. Mais <oil qu'il fût impossible d'enrôler des troupes parmi les peuples- teutschs , soit que Warnachar avant son départ partageât déjà les dis* Niions des Austrasiens, il ne parait pas dou- ^ que ce maire du palais^ n'ait établi des communications secrètes avec Chlotar et ses «rais pour procurer à ce roi tout l'empire des Franks et opprimer les enfans de Theuderich. Oo raconte que Brunhildis se méfiait de lui ^ qu'elle avait envoyé à un individu nommé Alboen l'ordre de l'assassiner; qu'Albocn avait déchiré cet ordre et en avait jeté les lambeaux à terre; qu'un serviteur de Warna- ^ les avait ramassés ; qu'en les rappro-
chant les uns des autres, on découvrit l'enr lier projet de la reine ; qu'enfin ce fut celle découverte qui d^ida le maire du palais à se déclarer pour le roi Chlotar afin do sauver s^ propre vie. Alais la manière dont ces tristes événemems se dénouèrent prouve l'inexactitude de ce récit, et l'on est conduit à supposer que le fait n'a été inventé que pour justifier la trahison de Warnachar. Quoi qu'il en soit^ tout avait été convenu avec Chlotar. Il est difficile de croire que parmi ceux qui s'engagèrent en«vers lui, un seul se soit oublié. Chlotar, qui espérait obtenir deux royaumes, accorda volontiers sans doute à chacun l'objet de ses désirs. Celui qui s'y prit le mieux fut Warna* char ; il se fit promettre, sous serment, par Chlolar qu'il resterait jusqu'à sa mort maire du palais en Bourgogne (41). La même dignité en Austrasie fut promise pareillement d'avance au duc Rado, dont la participation est moins con-« nue. Quelques-uns pensent que ce poste ne fut accordé avec ces conditions au duc que par la suite, ce qui est moins vraisemblable. Après celte convention , Warnachar revint avec son escorte vers la reine Brunhildi?^ et il se rendit avec elle e.t les fils de Theuderich en Bourgogne. Là il s'entendit avec les évèques et avec les leutes : tous donnèrent leur consentement à tout ce qui avait élé convenu entre Chlolar et Warnachar (42), soit parce que la plupart d'entre eux y trouvaient leur avantage, soit parce que, reconnaissant l'incertitude des relations , ils ne pouvaient apprécier l'état des choses et parce que dans cette épo* que de confusion on était accoutumé aux in-* trigues et aux cruautés.
Cependant des messages furent envoyés dans les cantons d'Austrasie et de Bourgogne pour hAter la réunion des armées des deux royaumes. Bientôt les trou{)es s'avancèrent, trompées peutêtre sur le but de l'expédition, mais conduites par des hommes qui ne l'ignoraient pas et qui depuis longtemps étaient dans le secret. On rencontra l'armée du roi Chlotar en Champagne, près de la rivière d'Aisne. Dans ses rangs se trouvaient déjà beaucoup d'Austrasiens et peut-être aussi un certain nombre de ces Teutschs que Warnachar avait levés pour Brunhildis et ses pupilles, mais qu'ensuite i) avait envoyés à Chlotar (43). Lorsque le signal du combat fut donné, les guerriers bourguignons et austrasiens, au lieu de combattre^
tournèrent le dos, comme on en était convenu. Chlolar, en vertu des mêmes conditions, poursuivit les Tuyards jusqu'à la Saône. Ghildeberl, Tun des quatre fils de Theudericb, s'égara ou fut tué dans la fuite *, les trois autres furent remis comme prisonniers entre les mains deGh1otar,quifitau)<sitôlégorgerlesdeuiatnès; le troisième, qu'il avait lui-même tenu sur les fonts baptismaux, fut conduit secrètement en Austrasie et remis aucomteIngobot;on ignore ce qu'il devint. Quant à Brunhiidis cl Theudilana sa petite -fille, elle se trouvaient à Orbach, maison de plaisance située en Bourgogne (4A), Ce fut là que, d'après les instructions de Warnachar et de ses complices, le maréchal Ilcrpon s'empara do leurs personnes et les conduisit à Rtonne sur la Vienne, devant le roi Chlotar. Heureusement pour Chlotar, il n'est pas question dans l'histoire du sort de la petite-fille de •Brunhiidis -, mais par le récit du sort de Brunhiidis , les historiens ont donné un grave témoignage au sujet de l'opinion qu'ils avaient eux-mêmes sur cette désastreuse époque. Bien qu'au fond ih s'accordent tous dans ce récit, c'est un besoin pour le cœur de l'homme de supposer que ces historiens , séparés par le temps et l'espace de ces scènes impics, n'ont fait que répéter des bruits populaires que la renommée en les publiant a exagérés, altérés, rendus plus hideux, selon l'usage qu'elle a eu de tout temps (45).
Chlotar dès son enfance avait été nourri dans une haine profonde contre Brunhiidis ; il est donc possiblcetvraisemblablequ'il aitconsidéré cette reine comme la meurtrière de son père et qu'il lui ait attribué toutes les persécutions dont sa mère avait été victime. Et comme ce meurtre et ces persécutions avaient été aussi dirigées contre lui-même, et qu'après la mort de sa mère, les hostilités contre lui n'avaient pas cessé, il put regarder comme une faveur singulière du sort révénementqui livrait entre ses mains cette femme qui n'avait pas cessé de conspirer sa perte. H n'est donc pas extraordinaire que ce jeune roi, dans l'ivresse de son bonheur inespéré, ait oublié l'âge et la dignité de Brunhiidis, qu'il l'ait reçue avec mépris et qu'il l'ait vouée à la mort. On conçoit comment il l'a accusée de tous les malheurs qui depuis un demi-siècle avaient pesé sur les Franks, car il pouvait la regarder comme l'âme de toutes les intrigues, la source de tous les désordres qui avaient
causé ces malheurs. Ce fut vraisemblablement dans ce sons qu'il l'appela meurtrière de tous les rois et de tous les princes qui avaient péri d'une mort violente dans la famille mérovingienne depuis la mort de Chlotar I'<^ (46); quant au récit même du genre de mort de celte vieille reine, il est bien peu croyable : (( Par l'ordre de Chlotar. diC-on, BriHihildis fut torturée pendant trois jours *, puis elle fut placée sur un chameau et promenée à travers toute l'armée *, enfin elle fut attachée parles cheveux, par un bras et par un pied à la queue d'unchcval sauvage qui la traîna sur les rochers et déchira cruellement son corps (47). »
L'histoire signale plus d'un crime horrible, et par la main de l'homme se sont accomplies bien des choses dont la pensée ne supporte pas l'atrocité. Ces crimes toutefois sont l'œuvre de la nuit; des choses sans nom sont comme les éclats d'une fureur elTrénée excités dans des momens de tempête, nés en quelque sorte de la nécessité de céder à la force des événcmens qui exercent une influence absolue sur l'esprit et sur le cœur de l'homme. Mais il est contraire à la nature et par conséquent impossible que Chlotar, jeune prince à qui deux royaumes se donnaient volontairement, qui était dans l'intention de recevoir la soumission de CCS royaumes, et à qui elle n'était offerte que parce que leurs habilans étaient fatigués d'atrocités et de barbarie ; que Chlotar, prince de belle espérance, ait osé avilir, déshonorer, torturer, assassiner lâchement une femme qui avait gouverné un de ces empires pendant près d'un demi-siècle comme leine, mère cl aïeule de rois; qui avait élé en rapport avec tous les grands, tous les prélats de son royaume ; qui avait partagé avec eux des jours de joie cl des jours de douleurs; qui maintenant captive et désarmée souffrait de la joie et de l'allégresse de ses ennemis, qui enfin élail parvenue à un âge qui commandait le respect ; il est impossiblesurtouldeconcevoirque Chlolar sefùlsouillé
d'un forfait inutile, publiquement elsous les yeux des leules qui avaient servi celte reine et reçu mille fois des marques de sa bienveillance. ArnulfetPippin,Warnachar et Rado pouvaient
désirer que l'empire fût réuni tout entier sur la même tête et que la vieille reine fût éloignée des affaires avec ses arrière-petils-flls ; mais u est difficile de croire qu'ilseussenl permis à un prince auquel ils demandaient le rétablisse-