CHAPITRE VIL
CULOTAR II KT DAGOBERT. — PARTAGE RÉEL DE l'empire en AUSTRASIE Eï EN NEUS- TRIE.
De l'an 613 à l'aa 626,
Chlolar est seul roi dej'cmpire dos Franks. L étendue de cet en)piro esl lelle qu'elle était cinquanle-ciïiq ans auparavant, lorsque Chlolar Tancien, aTeul du roi actuel, Tavail aussi réuni tout entier sous son sceptre. Mais bien des changemeus s'étaient introduits dans Tinléricur pendant les guerres et les lulles qui avaient si longtemps agité cet État.
En premier lieu Téglise avait singulièrement agrandi et consolidé ses possessions, ce qui avait augmenté son induonce sur les intérêts temporels de la société. Aussi les sièges épiscopaux étaient déjà devenus l'objet d'une honteuse cupidité -, et comme les rois étaient encore libres de nommer les évoques, ces places étaient aussi devenues un objet de spéculation, et elles furent souvent occupées par des hommes dont on voulait récompenser les services ou acheter la fidélité -, par des hommes qui n'avaient rien du caractère religieux, ni senlimens chrétiens, ni zèle pieux, ni môme aucune instruction. Le pape Grégoire- le-Grand, dans ses lettres à la reine Brunhildis et à ses petits-fils Theuderich et Theudeberl, s'élève avec force contre un tel abus : n Le sacerdoce , dit-il , est
devenu chez vous un objet d'ambition. Des laïques sont sacrés prêtres. IMais comment peuton mettre & la tète du peuple des hommes qui recherchent uniquement non les travaux, mais les honneurs derépiscopal ? L'hérésie simoniaquQ est une œuvre du démon contre l'église de Dieu \ les traits de l'apôtre l'ont atteinte et maudite. Dans le choix d'un prêtre, il faut considérer sa vie aussi bien que sa foi. Si sa vie est mauvaise, sa foi est sans valeur, car l'apôtre dit aussi que la foi qui n'agit pas est morte. Ceux qui aspirent à la consécration sainte ne songent pas à purifier les mœurs et h améliorer la vie, ils ne pensent qu'à amasscrde Tor pour acheter les dignités saintes. L'homme pur, l'homme innocent es', repoussé et dédaigné. IMais là où l'or décide de tout, le vice domine. Et comment peuvent-ils être assez éhontés pour vouloir devenir les directeurs des âmes ceux qui ne connaissent pas la route, qui ne savent pr.s où ils vont, qui prétendent enseigner aux autres ce qu'ils ne savent pas eux-mêmes
£n second lieu, le système féodal a commencé à développer d'une manière formidalle sa nature absorbante et dissolvante (*i). Le bouleversement de l'empire avait été causé en grande partie par ce développement ou il le suivit parallèlement, car, bien que de temps à autre les troubles aient dû avoir une autre origine, ils ont coïncidé constamment avec les tendances dont le système Téodai portait le geruje en lui-même. Presque toutes les terres de la Gaule étaient déjà des fiefs ^ il en était de même de villes entières, et quoique ces villes pussent encore être aiïectées en majeure partie à la maison royale comme possessions fisralines, les lentes les plus puissans ou les grands vassaux pouvaient dèslors compter ces mêmes villes au nombre de leurs possessions. D'ailleurs , au mili^*u de cette confusion générale, une grande dilTérence s'était étallie entre les lentes du roi. Â celui qui avait possédé, on avait donné ; ceux qui avaient pris avaient conservé ce qu'ils avaient pris. Les grands olBciers de l'empire, les ducs, les comtes s'étaient ligués entre eux, et par cette ligue, ils s'étaient soutenus et élevés réciproquement. Les passions furieuses que les membres de la maison royale déployèrent contre eux-mêmes avaient servi de prétexte où d'excuse à beaucoup d'excès ^ elles avaient en quelque sorte
presque loul sanclionné. Beaucoup d'hommes avaient péri par le glaive de la vengeance ei de la fureur; mais ceux qui survécurent à ces tempêtes se retirèrent avec le butin que les premiers avaient laissé échapper en succombant (3). Cependant les contrats, les ligues, les traités, que cette confusion avait rendus nécessaires , avaient établi une sorte de con-^ nexité entre ces hommes d'action et d'agi* talion : il s*était formé entre ces favoris de la fortune une confédération vigoureuse de richesse et de puissance qui agissait en commun dans un but d'intérêt général, sans éteindre toutefois les passions particulières, ni étouiïcr la cupidité dans les individus (4). Ainsi la division des classes devint un besoin de la société, la richesse et la puissance, quelquefois acquises par des vertus ou dcgrandes actions, souventpar la trahison et la pcrfldie, formèrent la base sur laquelle devaient à Tavenir s'appuyer les familles nobles ; et déjà à cette époque on voit s'introduire dans la langue des mots destinés à distinguer les classes d'hommes, et précédemment inconnus chez les Franks. Le droit était bien encore l'ancien droit, chacun pouvait encore avoir les mômes prétentions en ce qui concernait la société ; mais au fond Vé* galité du droit était détruite. Certaines familles s'élevèrent au dessus dos autres et s'emparèrent des grandes dignités de TÉtat , qu'il ne fut plus possible d'ôler de leurs mains (5). Do la constitution du roi Childcbcrt d'Auslrasie dont il a été question plus haut, il résulte, il est vrai, que, bien que dans les assemblées nationales qui avaient lieu chaque année au commencement du mois de mars, tous lesleutes fussent encore réunis autour de leur roi ; toutefois la prépondérance appartenait aux puissans, et la décision aux hommes dont le suffrage avait du poids en raison de leurs richesses el de leurs forces (6).
De plus, dès cetle époque, une division nationale s'était opérée parmi les Franks. C'est une loi de la nature que les races d'hommes finissent pur former des peuples et que du développement particulier de ces peuples se forme à son tour le caractère général de l'esprit humain. La conquête de l'empire romain avait brisé toutes les limites. Des hommes de nature et de race difTérentes se trouvaient confondus et mêlés entre eux d'une façon singulière. Mais la nature ût valoir ses
droits : elle voulut distinguer et placer dans sa position propre ce qui devait être distingué et placée part d'après les indications fournies par les caractères; le partage de l'empire favorisa l'œuvre de la nature. Les Franks de la Gaule occidentale et méridionale, c'est-à-dire les Neustriens, les Bourguignons et les Aquitains, avaient déjà commencé à se mêler parmi les Ko* mains et les Gaulois et à perdre leur caractère teutsch sur le.sol étranger où ils trouvaient une langue et des mœurs étrangères. D'autre part, les Franks de la Gaule orientale, qui, depuis les sources du Rhin jusqu'à la mer, conservaient Qdèlementlecaractèrenationaldu peuple teutsch repoussèrent le caractère romain , bien qu'ils fussent contraints d'adopter pour leurs commu* nications officielles la langue du pays qu'ils habitaient. Voilà précisément pourquoi les Franks orientaux durent avoir autant de répugnance pour un souverain appartenant à la race occidentale que les Franks occidentaux en auraient montré pour un roi venu d'une famille frankc de l'est (7). Ainsi Chlolar fut Lien, nominalement du moins, proclamé roi de tous les Franks sur les bords du Rhin comme au pied des Pyrénées ; mais il ne fut véritablement roi, dans le sens où l'avaient été ses prédécesseurs, que dans la Ncuslrie , qui pourtant alors comprenait encore tout le pays qui avait jadis appartenu à Charibert, oncle de Chlotar, et qui avait donné lieu à tant de querelles, principalement à cause de la ville de Paris.
Enfin un quatrième changement contribua eflicacemcnt au progrès de celte distinction el de cette séparation de la nation , comme ce changement lui-même a pu faire des progrès par cette séparation même. Depuis qu'à plusieurs reprises des rois mineurs étaient montés sur le trône, le maire du palais avait pris une i308ition bien différente de celle qu'il avait eue précédemment. Comme tuteur du roi et comme régent de l'empire, il tenait l'épéc entre ses mains. Il avait remplacé le prince à la tête de l'armée sans avoir perdu i^es an** ciennes fonctions d'administrateur du fisc (S). II se peut que l'élection annuelle d'un maire du palais, conformément à l'ancien usage,
soitdevcnue impossible, et aitétéparconséquent négligée. Les hommes qui obtenaient ces fonctions importantes, à la fois chefs de l'arnnée et administrateurs de fiefs, avaient probablement obtenu en conséquence une grande importance