CHAPITRE PREMIER
PÈLERINAGE DE HEIMRICH LE . LION EN TERRE-SAINTE. — l'emPEREUR EN SAXE ET. CONTRE LES POLONAIS. — PREPARA- TIFS POUR l'expédition d'iTALIE ET OUVERTURE DES OPÉRATIONS.
De Tan 1172 à l'an 1171.
Plas l'empereur avait à cœur la nouvelle expédition d'Italie , plus il devait southir du long retard auquel il se voyait réduit. Considérant Tentreprise comme indispensable, il devait aassi regarder comme' nécessaire une prompte exécution. Toutefois il est possible, et manie vraisemblable , que s'il ne gagna pas ^ il ne perdit pas non pins à l'ajournement. Dans les premiers moments da tiiomphe, de l'af-
francbissement d'une cmelle oppression , selon la nature des choses humaines , grande était l'exaltation parmi les Lombards. Elle étouffait le souvenir des relations antérieures, et des souffrances multipliées qu'ils avaient subies les nns par les autres ; elle imposait silence aux ambitions , aux jalousies locales , aux intérêts rivaux et opposés. Dans leur enthousiasme , tous les Lombards fédérés s'étaient levés comme un seul homme contre un nouveau danger; mais à mesure que s'écoulèrent les jours, les mois , les années, nécessairement des changements s'opérèrent. Les plaintes sur les maux endurés retentissaient encore, que déjà les mauvais traitements revenaient. Dans leur joie de fonder et de rétablir, les Lombards n'avaient pas pensé qu'ils étaient sur des ruines, et que leurs constructions étaient cimentées avec du sang. Maintenant, suivant la coutume des hommes, l'on se mit à peser les chances de l'avenir et les
HISTOIRE DU PEUPLE ALLEMA^D
intérêts des villes prises isolément, et cet examen réveilla le passé avec se^'tcntlAficeè ,' ses luttes et ses hostilités. Les efforts n^ùmes des Lombards i)oiir alfcrmir leur ligne donnèrent , par des délibérations bien mûries et de sages résolutions , une force de cohésion aux premières formes proBuitds par' la nféceâsilé; ces efforts durent natillvlleniclit ramener chacjUc vrljc à considérer sa i(ibsilion particujièrd et ses pro^ près avanlagos'. Comme cà cï là s'était élevée la pensée que personne ne devait s'oublier pour la communauté, la ligue put bien prendre encore de Tcxtension , les principes auxquels on se rattachait purent acquéïîr'de la vigueur, les institutions dont on convenait, s'améliorer; mais on ne pouvait gagner celte force et cette imité qui naissent de l'esprit et dtî «l'àme. f)cs circonstances du milieu desquelles étai(?*so^ie la confédération avaient entraîné pour conséquences que la puissance et la force fédérales restaient attachées particulièrement aux villes, et que l'exécution des résolutions communes dépendait toujours du bon vouloir des villes prises isolément: Vax outré le temps amenait toujours avec lui p\x\s d'occalsiohs de propos'ct âe-liapports' ïnalVcHlanfe,*de quei^îllefe ^et dd manoiuvrcs secrètes do toutcçspèce, pour soulever entre les Lombards la déliance mutuelle et la discorde. Pavie persistait dans sa fidélité à l'empereur. Gènes était bienveillante pour la ligue, en exceptant toutefois ses rivaux en commerce , selon sa règle de conduite universelle. La ville cosmopolite n'était pas animée d'na véi'ilable espi*iti fédéral -, cllo n'aspirait qu'à! meltre^ proQt sa situation maritime^ elle Youlafît que pas un havre, pas une porte , pas imc roufc de terre ow de mer ne fussent fermés à ses marchands. Il en était ainsi de Venise. Colle ei^ merveilleuse avait jeté ses filets de tous côt*^; elle entretenait dos relations avec <lrt ptMiplos en hostilité \os uns contre les îrtilre»; elle était née, elle s'était développée par rcsxploitation la plus habile des circonstances; elle n'était nullement disposée à des sacrifices improductifs, pour une grande pensée, pour un avantage étranger, et do préférence se tournait lanlùt d'un volé, tantôt de l'antre. De ces trois villes pouvaient facilement venir des tentatives pour semer la division , ou au moins provoquer des réilcxions égoïstes. Kn Lomlmrdie, les anciens vassaux n'étaient en aucune façon alluchéb à la ciiusc des villes."
Leur importance était évanouie dans le passé ; pour 'PaVehir,"ilS n'espéraient qu'en Tempereur. lls'riè^se'hdôardaient point à heurter les villes des frontières; mais ils correspondaient avec rempercur , et pouvaient assurément jeter partout des obstacles, ruiner les combinaisons fct le!3 plans. Enfin' l'Italie cfentt'ale n'était pas aVcéles Lombarfls. LVsprit ^ liberté avait biert* pénétré Uané' cette cOTitrééf; itk'is le petit nombre des villes ne lui avait pas fourni assez de matière pour son développement. Le souvenir de la grande marquise iMathilde vivait toujours, et dans les derniers temps le nom des Guelfes avait résisté à bien des tourmentes, avait maintenu bien des espérances (I). Parce côté aussi, on pouvait agir sur les Lombards, H sanà**tfoutc des tentatives avaient du être fiiitei snr^ eûK en ce sens, non-seulement par les papes impérialistes, mais aussi par les partisans de l'empereur.
Si, d'après ces observations, Tajourriement de la nouvelle expédition entraînait peu d'inconvénients pour la cause delr'nedriclr, Inrmème considérait les choses autrement. La joie triomphante de la LÔnibàrdieTui déchirait le tœni*. Miknn, dont le «6m sonlevaif taht de haines , Milan ne sorlilit pas- seulemètit ^dc ses ruines, non; il s'élevait bien au-dessus de la situation médiocre dont la colère de Friedrich avait précipité le vieux Alilan; chaque jour, croissant en étendue, en puissance, en beauté, 'en force, en magnificence, la cité nouvelle promettait de devenir la reine de la Lombardie. Alexandria protégeait par dé ilôuveaux ouvrages sa population qui grossissait chaqt^c jour; et comme le nom de celte ville rccenio était un défi jeté par les Lombards, chaque homme qui établissait son foyer dans l'encciâite était un témoin de la victoire des Lombards sur l'empereur , (îhaqufc maison même était lin monument de rftuniilratlon du gi*a«d monarque. La ligue entière des Lombards commençait à prendre un langage décide à l'égard de l'enipereur, devant lequel plusieurs des membres qui la composaient , couchés dans la ponssièrc , avaient imploré leur grâce, dont plusieui's autres avaient tenté d'obteiiir la faveur à force de démonstratiors d'obéissance et do manifestations hypocrites d'une fidélité mensongère. Les institutions qui étaient données à la (v>nfédération paraissaient maintenant attester que les ponbéc:>, les résolutions, élaienl on aecorU
LiV. X\1V, CIIAP. ï.
avec le langage actuel. Enfin il est incontesta- We qttc, -si lesLtMtibdrds rôémes liraient pcùtôtrc dn retard 'de ParriVée àe rcmpcrciir"^ni irallcrmoins (l'avantage qu'il n'aurait paru de^ voir en résulter pôtit eux , le pape Afexaiulre gagnerait' clwffucjonr en aulorilctdans lu direiienté, et ijn» stm renvcrseraenl deviendrait toujours plus difficile : l'exemple du roi Uvnvi d'Angleterre, sur lequel Friedrich avait précédemment fondé de grandes espérances , montrait de la manière la plus claire quel pouvoir immense était entre les mains d'Alexamlre (2). Mais si Friedrich différa sa nouvelte expédition, ce n'est pas sans donW qu'il désirât exercer l'autorité impériale au profit de sa patrie ; c'est' qu'il ne trouva Icà princes allemands nullement disposés à une telle entreprise. L'hïstoiriî <le ce temps est exlraordinairement compliquée; les liens se croisent, les nœuds se serrent de telle sorte, que personne ne peut les suivre cl les saisir. Ce qiii se passait môme au grand jour peut à peine être indiqué en quelques mots ; les laits ne s'accordent pas avec les paroles. Derrière 4a main qui pousse la machine, on entrevoit un lissu secret, mais à peine rcconnait-on l'étoffe et rarement le travail. Ce que Friedrich fit ou tenta de faire pour arriver à une nouvelle campagne d'Italie est entièrement ignoré; il n'est pourtant pas douteux qu'il travailla surtout auprès de lleinrich le Lion, pour le déterminer à prendre part à l'expédition. Ileinrich continuait d'entretenir avec l'empereur des rappoils (ju'il ne pouvait rompre sans briser tous fcs liens cjui le rattachaient au suzerain , sans violer même toutes les convenances*. Mais dans son cœur vivait toujours un si profond rcijfcnliment longtemps contenu , il nourrissait une diTiauce si forte contre l'empereur, qu'il dut éluder nécessairement la demande d'une participation à une campagne d'Italie, ll'avait un excellent prétexte dans Fétat de ses nouvelles acquisitions, qui rendait sa présence nécessaire pour la siireté de l'empire et l'affermissement dé la chrétienté. En effet il gagna quatre années, eu amusant peut-être l'empereur par de fausses promesses, et mit cd temps à profit avec la plus grande aclhité pour l'amélioration de ses domaines anciens et nouveaux. Enfin il se trouvait à bout de moyens dilatoires et d'excuses; il résolut donc, à ce qu'il parait, d'entrer dans upc nouvelle voie pour se dérolw plus long-
temps, pour toiiipurs peut-être , sans rompre avec rcmpereur^^àns iirêlnc lé gêiTènlartsTnccotnplisscniëntdc «tes projets. Meiitrdpl'it'uh^ (turre de laquelle, suivant les idées feiigiêiWéS de ce temps, on ne pouvait le détournei*, pdup laquelle ilsavait plutôt ti'oùver cncoiftiagenvent et laveur auprès de chîicrin, un Vo^agtJ ù' te Ïerro-Sainte , au tombeatr du ' Sauveur dtt monde. . . ,
A la vérité, Ileinrich le Lion pouvait bien avoir été saisi d'un désir sincèt'c otprofond'de Visiter le saint sépnlcre; il vivait' drtns 'la croyance do^on tom'ps, en homme pieux, courbé devant Di:ûl. yuand il se rappelait son ancien abandon, les dangers de sof< enfance et de sa jeunesse ; quand il considérait ensuite ce qu'il était devenu , les succf's qu'il a\ ait obtenus, il pouvait bien ressentir un presMint besoin d'offrir à Dieu et au fils de t)ieu des périb", des fatigueâ et des sacr^iccs , et d'alleV dépo^^ sur les saints lieux l'ardent homtoagc Aos^ reconnaissance pour tant de faveurs èl de bienfaits. S'il contiuuait à suivre par h penséb Ib cours de sa vie, les rigueurs et lesf'cruawtés dont il s'était rendu coupable dans l'aveuglement de la passion , il iwuvait être agitéf d'inquiétudes pour le salut de sou àmc, et aspirer à une expiation de ses péchéi. Ce sentiment de pénitence et de repentir devait être d'Iuttant plus puissant, que sans doifte sa confiance était plus faible dans la parole du parrdos prononcée par des prêtres frappés de ' Fanathème du souverain pontife. Feut-être cette disposition de son èmc av«i{-elle été fortifiée par une circonstance : le plus vieux de ses ennemis , le markgraf Adelberl FOurs , qui jadis avair étendu la main sur le duché de Saxe , et n'avait jamais perdu Fenvie de sai'iir celte haute dignité, venait de mourir sans avoir o'otenu la levée do l'excommunication lancée contre lui (3). Aux anciennes excithlious qui préparaient les âmes humaines à recevoir les impressions religieuses , étaient venues se joindre certaines circonstances qui ne pouvaient manquer d'excrcet* une forto infiuence; dans le cours de trois années apparurent do funestes phénomènes : d abord en des contrées éloignées , il y eut des, tremblements de terre qui engloutirent des villes, et causèrent d'autres débolalions ; puis, plus près de Heift* rioh , éclatèrent d'effroyables tempêtes qui, particulièrement sur la cête de Ft'ise, soulc*
vèrent de grandes inondations, emportèrent des cantons entiers , et, achevant Tœuvrc des grandes marées de 4464, donnèrent, par le Zuyderzée, à la Hollande nouvelle la forme sous laquelle elle est devenue si importante dans le cours du temps (4). Ënfm , de grandes sécheresses, des maladies pestilentielles parmi les hommes et les animaux, répandirent partout Tinquiétude , la misèri; et la terreur.
Sans doute toutes ces considérations paraissent expliquer le désir du duc pour un tel pèlerinage ; mais elles n*e\pliquent nullement le choix du moment oit il Tentreprit. Si Ton réfléchit à Tenscmble de sa vie , à ses inclinations et à ses tendances , à ses projets et h ses actions , Ton peut à peine croire qu'il n'ait pu se rendre assez maître de ses sentiments pour laisser encore quelques années le pieux voyage inaccompli. A Tesprit se Q^^ésente plutôt la pensée que sa situation à Tégard de Tempcreur Friedrich, si elle ne provoqua pas la résolution d*entreprendre ce pèlerinage , en accéléra au moins Texécutiou , et que son but immédiat était de se soustraire à la campagne d'Italie.
Quelque opinion que Ton se fasse sur cette entreprise, et de quelque façon que la chose se soit passée , Heinrich le Lion régla ses affaires , conûa la protection de ses États à l'archevêque AVichmann de Magdebourg, qui jadis avait figuré parmi ses ennemis et jouissait de la faveur de l'empereur, la garde de son épouse et de S9i maison au comte Lbert de Wolfenbuttel ; et alors, au commencement de l'année 4472, il quitta son cher Braunschwcig , où son épouse Mathilde resta pleine d'espérance (5). Une suite bien équipée d'hommes éminents et dévoués se mit en route avec lui. Quelques-uns peut-être ne s'étaient résolus au pieux voyage que sur la demande du duc, et sans doute Heinrich était déterminé par divers motifs à se faire ainsi accompagner. Les conseils de l'un lui étaient indispensables autant que Tépéc de Tautre. II ne voulait pas s'éloigner de celui-ci, dont il connaissait la fidélité éprouvée, à la vie, à la mort; il désirait tenir celui-là sous ses regards, afin de s'en assurer complètement. Les plus connus de ses compagnons étaient l'évoque Kunrad de Lubeck , jadis son ami , puis adversaire acharné, et maintenant revenu à son ancien dévoùment, et dans tous les cas prélat prudent, habile et savant; le prince slave Piibislav, ardent dans sa croyance nou-
velle , rigoureux dans la foi jurée : mais sa croyance comme sa foi étaient toutes récentes, et assurément la pensée du destin de son frère, de son père et de son peuple, n'était pas arrachée de son àmc ; Tabbé Heinrich de Braunschwcig, recommandé par la n<Alessede ses sentiments et l'élévation de sa piété, non moins que par son savoir et son dévoùment au duc et à la maison ducale ; le comte Gunzelin de Zuerin , enfin , mis si souvent à l'épreuve dans les mauvais comme dans les bons jours (6). Heinrich se rendit d'abord en Bavière. Jamais il n'avait négligé ce duché , mais il n'avait pu lui consacrer autant de soins qu'à la Saxe; la Bavière ne lui offrait pas un théâtre assez vaste pour ses forces et son intelligence. En raison des désastres de l'arche^'ôché de Salzbourg , de ses relations avec son oncle Welf , de la situation de son beau-père Heinrich d'Autriche, le séjour de la Bavière ne pouvait guère avoir d'attrait pour lui; en outre il devait reconnaître que la Bavière, en cas de rupture ouverte avec l'empereur , serait beaucoup moins sûre pour lui que la Saxe. Néanmoins, un an 'auparavant, une grande diète avait été tenue à Mospurg sur l'Isar, pour délibérer sur les affaires publiques du pays et les régler. Maintenant Heinrich réunit les grands vassaux à Batisbonne , ù la fètc de la Purification de la Vierge, afin d'arrêter des mesures pour le temps de son absence. Plusieurs de ces seigneurs se joignirent à lui , soit spontanément, soit sur son invitation. De la sorte sa suite s'éleva, suivant ceitains rapports, à 500 hommes ; selon d'autres , à 4 ,200. Avec cette escorte il poursuivit sa route vers l'Autriche. Le duc de ce pays , beau-père de Heinrich , vint à sa rencontre , et le reçut à Neubourg , au delà du tombeau de Gertrude son épouse, mère de Heinrich le Lion. A Vienne, il s'embarqua avec ses chevaliers, afin de descendre le Danube , ce qui était contraire à son but.
Mais, dans cette route, il était accompagné aussi par un homme qui n'appartenait pas à sa suite , et n'avait nullement l'intention de faire ses dévotions sur le tombeau du Seigneur. C'était l'évèque de Worms, qui avait paru à Batisbonne ou à Vienne comme député de l'empereur, pour faire avec le duc le voyage dé Constantinople. Cette apparition avait quelque chose de mystérieux. L'évèque lui-même