‹ Histoire d'AllemagneChapitre 5 sur 100 · CHAI · texte numérisé non relu

CHAI

qui puisse leur mériter quelque considération. Il semblait que de toutes les qualités de Karl le Grand , à l'exception de cette piété qui liait de la superstition , presque aucune ne se fût transmise à ses descendants, si ce n'est sa disposition I à des habitudes immorales et déréglées. Mais les troubles devenaient toujours plus grands et plus confus , les désirs toujours plus ardents et plus insatiables, à mesure que l'empire se morcelait davantage. I.cs progrès de ce [moreelement n'avaieut pas échappé aux vassaux : les ecclésiastiques avaient trouvé leur unité dans l'Église, ï et aux laïques s'offraient plus d'espérances d'ac- : quisitions et de brigandages. On ne remarque | pas non plus qu'un plus grand empire eût été j plus fort qu'un petit contre des ennemis du de- : hors ; ilsétaient plutôt touségalement misérables et sans secours , parce que partout on manquait de moyens et d'institutions propres à réunir toutes les forces en une puissance compacte. Ce ne fut que dans des luttes intestines que les Franks de cette époque montrèrent encore qu'ils avaient de la valeur , par ce que les passions tenaient lieu de grandes pensées , et que l'arrogance méprisante remplaçait des sentiments ; élevés ; car l'organisation féodale de seigneurs : avides avait étouffé toutes grandes pensées et tous sentiments élevés , et n'en avait laissé qu'une image hideuse dans les passions et dans un sauvage orgueil.

Parmi tous les rois de cette époque, issus de la maison de Karl le Grand, Ludwig, roi des I Teutschs , continuait d'être le plus respecté. Il ■ était l'aîné de tous les Karolingiens, et pouvait en conséquence se regarder comme le chef de cette famille. Il n'avait pas sans doute la dignité impériale , le plus grand ornement de son père et de son aïeul , mais l'éclat de cette dignité avait déjà pAli lorsque Ludwig le Pieux eu était revêtu ; elle lut à peine encore considérée sous Lothar, si faible et si constamment embarrassé ; et maintenant que le titre d'empereur continuait à vivre en Italie, sans puissance, sans autorité et sans influence dans la personne de Ludw i^ Il , fils de Lothar , elle semble être tombée dans un entier oubli en deçà des Alpes il): du moins \ serait-elle tombée, siles relations ecclésiastiques n'avaient pas attiré les regards vers Home, et si ' par Rome on n'avait pas été rappelé au sont cuir | de la dignité impériale. Dans le fait aussi, le j jeune Ixithar , avant la mort de son père , parut l avec les premiers officiers du pays compris culrn

lo Rhia et la frontière française , pays dont il était roi , devant Ludwig , roi des Tcutschs , son oncle , à Francfort , pour se faire reconnaître par lui et obtenir son amitié , et rien ne prouve qu'il se soit inquiété de l'empereur Ludwig , son frère, le roi des Tcutschs reçut son neveu avec bienveillance et faveur , sans doute dans l'espérance de trouver en lui un meilleur voisin que ne l'avait été l'empereur Lothar. En général , Ludwig avait des dispositions bienveillantes pour ses parents. Lorsque au commencement de l'année suivante , 856 , mourut Rabanus Maurus , archevêque de Mayence , il chercha à placer sur ce siège son neveu Karl , fds de Pippin , qui s'était enfui du monastère de Corbie et avait cherché auprès de lui protection et secours. Et Karl , malgré sa jeunesse , fut effectivement élu par le clergé et par le peuple , soit que son infortune semblât lui donner un avantage sur des hommes plus âgés et plus dignes, soit que le désir du roi eût seul décidé le choix. En tous cas , grâce à la faveur de son oncle , Karl obtint le repos et une haute dignité , tandis que son frère Pippin , moins heureux, continua d'être comme sur une mer orageuse, sans appui et sans espérance.

Mais, par cette bienveillance, Ludwig ne se concilia ni son frère Karl , ni ses neveux , fds de Lothar. La crainte et l'envie se plaçaient toujours entre lui et les membres de sa famille, et empêchaient toute avance publique , tout rapprochement loyal. Des phénomènes menaçants et destructeurs, tels que des tempêtes et des tremblements de terre , ne purent eux-mêmes décider les esprits h l'union , avec quelque force qu'ils les ébranlassent ; car les excitations incessantes de perfides vassaux détruisaient constamment les sentiments plus nobles qui se réveillèrent en quelques circonstances chez les princes. Au mois de février de l'an 857 , Ludwig eut une nouvelle conférence avec Ixrthar , son neveu , dans le château de Coblcntz , pour s'unir plus fortement avec lui. Ce fut sans doute par son entremise que Rorik , ce Normand si inquiétant, quitta sa résidence de Durstadt, et alla sur l'Eider avec ses compagnons, peutrétre aussi avec des Frisons. Il obtint le pays entre ce fleuve et la mer. Ludwig le lui céda , peut-être parce qu'il était difficile de le conserver; et s'il est vrai, comme on l'assure, que Ilorik, roi des Danois, consentit a l'établissement de cette colonie, ce consentement suppose des négocia-

tions entre Ludwig et Horik , qui se terminèrent à l'avantage de Lothar. Mais avec cette tentative, se terminèrent déjà les relations amicales entre les rois.

L'occasion immédiate de nouvelles hostilités fut donnée par Ludwig, empereur et roi d'Italie. Ce prince se trouvait dans les circonstances les plus embarrassées : dans l'Italie supérieure, les peuples slaves de l'autre côté de la mer Adriatique le menaçaient d'un danger continuel ; Venise , dont les commencements avaient été si misérables , et qui , à force de persévérance et d'industrie, prenait de grands développements, mieux protégée d'ailleurs par la mer contre l'avidité des étrangers que d'autres peuples ne l'étaient par les armes , offrait on asile à tous les mécontents , à tous les fugitifs; le long des côtes de ces contrées , l'incertitude régnait partout , et la partie inférieure de la Péninsule était en proie à une lutte sans fin entre les Franks, les Langobards, les Grecs et les Sarrasins d'Afrique et d'Espagne , qui , compliquée de la manière la pins singulière , rendait impossible tout ordre dans la vie. Dans l'intérieur de ce pays , dont les frontières étaient si incertaines , il n'y avait ni fermeté ni consistance. D'un côté, les vassaux absorbaient tout ce qu'ils pouvaient saisir ; d'autre part , les immunités de l'Église, toujours croissantes, resserraient de plus en plus le pouvoir royal. L'agriculture était négligée , l'industrie paralysée , le commerce anéanti. A Rome même , dans la ville éternelle, le clergé comme le peuple étaient divisés en factions si violentes, que le siège de St-Picrre lui-même s'obscurcit tellement devant ce tumulte sauvage sur l'élévation où il avait été placé par les besoins des hommes, que l'histoire ne peut même indiquer avec certitude la succession des papes. Dans le fait , il est difficile de concevoir ce que le roi était dans un tel pays, quelle était sa position , à quoi il se rattachait. Et pourtant l'empereur Ludwig aspirait encore à étendre les limites de ses États. 11 se montrait mécontent du partage du pays où son père avait été roi en deçà des Alpes , entre ses frères, et il voulait en réunir une partie à l'Italie, soit qu'il voulût s'assurer un asile en cas de malheur, soit qu'il espérât follement se faire mieux respecter en agrandissant son royaume. Il porta ses plaintes à Ludwig , roi des Teutschs, et à Karl le Chaîn e , ses oncles , prétendant qu'il devait l'Italie à son aïeul Ludwig

IJV. XIII,

le Pieux, et qu'en dehors de ce pays il avait droit à un tiers du royanme de son père. Immédiatement après il eut uoe entrevue avec ses deux frères, Lolhar et Karl. Profitant de la minorité de ce dernier, il le dépouilla, de concert avec Lothar , au milieu de discussions passionnées, de la pins grande partie de son petit royaume; et les frères aînés auraient tout enlevé à ce pauvre enfant , ils l'auraient enseveli dans un cloître , si quelques vassaux et quelques conseillers ne s'étaient pas intéressés à lui par pitié , et ne lui avaient conservé une partie de son territoire. Puis l'empereur Ludwig envoya Pévèque Noting et le comte Eburhard comme ambassadeurs à son oncle Ludwig, probablement pour justifier auprès de lui cette spoliation. Le roi des Tcutschs reçut les ambassadeurs de son neveu à Ulm en Allemannie. On ne connaît pas ses discussions avec eux , qui, du reste, furent soutenues en présence de comtes convoqués spécialement pour cet objet ; il semble pourtant que le roi des Tcutschs consentit d'autant plus facilement à un traité avec son neveu , que le Tcutschland et l'Italie avaient des ennemis communs dans les peuples slaves méridionaux.

Mais Karl le Chauve, roi do France 3 trouva cette alliance dangereuse. Au fond , sa méfiance se comprend sans peine. 11 était dans un embarras inouï. II avait , il est vrai, chassé d'Aquitaine le fils de son frère Ludwig, mais il n'y était parvenu qu'en mettant en liberté Pippin , son autre neveu ; et maintenant il ne pouvait ni dompter ni reprendre celui-ci. 11 essaya sans doute d'établir roi d'Aquitaine son propre fils Karl , enfant de sept ans : car il espérait qu'en satisfaisant ainsi aux vœux des Aquitains , qui voulaient avoir un roi particulier , il les tranquilliserait. Mais il ne fit qu'augmenter cette inexprimable confusion : quelques-uns se prononcèrent pour le roi enfant; d'autres tinrent pour Pippin ; d'autres les rejetèrent tous deux ; d'autres changeaient de parti selon le temps et l'occasion ; personne ne voulait reconnaître Karl le Chauve lui-même. Pendant ce temps , continuait l'inimitié entre les Français et les Bretons, diverse souvent dans la forme, mais, au fond, constamment la même; et l'insolence méprisante des Nordmans devenait plus grande d'année eu année. Paris et Orléans , Bourges et Clermont en Auvergne, furent l'une après l'autre prises par cette race aventureuse, pillées,

souillées et brûlées en partie, sans distinction du sacré et du profane; bien plus, avec une haine qui s'attachait de préférence aux choses sacrées. F>t non-seulement les grandes cités, mais aussi les petites villes et le peuple des campagnes, furent exposés à leurs mauvais traitements et à leurs vexations. Tout le pays compris dans une ligne tirée à l'est autour des quatre grandes villes que nous venons de nommer, et qui s'étend le long de la mer, fut réellement occupé par les Nordmans, ou du moins ils y exercèrent un tel pouvoir, qu'ils furent les maîtres de disposer à leur gré et selon leur caprice des personnes et des choses. Le temps était sans secours , la vie sans consolation ; l'espérance même ne savait plus à quoi se rattacher, puisque les objets sacrés auxquels les hommes désarmés et désespérés avaient coutume de s'adresser dans leurs terreurs, semblaient aussi avoir perdu leur antique puissance. On ne comprendrait pas , dans le fait , où Karl le Chauve était encore roi , et comment il pouvait encore de temps en temps se présenter en roi, si l'on ne se rappelait que, d'après les idées de cette époque , l'empire était tout entier dans la féodalité , et la dignité royale dans la suzeraineté sur les vassaux , et que par là mémo le royaume se trouvait partout où le roi pouvait réunir des vassaux autour de lui.

Aussi , pour ne pas être abandonné par tous les vassaux , et ne pas tomber au pouvoir de ceux qui avaient juré fidélité entre ses mains , il chercha à attirer entièrement son neveu Lothar dans son parti. Il avait assez de motifs pour craindre que les Aquitains et les Neustrieus , dans leur terrible malheur , ne demandassent leur salut à son frère Ludwig , roi des Teutschs, et qu'il ne perdit la vie et son royaume dans le cas où Ludwig viendrait lui-même au lieu d'envoyer son fils. Par une alliance avec Lothar, il croyait peut-être opposer à une tentative de cette nature de plus grandes difficultés , parce que Ludwig ne pouvait arriver en Aquitaine qu'à travers la Lotharingie. Il profita donc de l'alliance du roi teutsch avec l'empereur , pour séparer Lothar du premier , l'alné de ses oncles ; et il lui fut facile de le gagner. Lothar, en effet, était un jeune homme sans idées arrêtées , sans bravoure et sans vertu , que n'avait jamais saisi aucune grande pensée , et qui se livrait sans pudeur aux débauches et aux plaisirs des sens. Il craignait sans doute l'approche de son oncle

HISTOIRE Dl PKI l»LK ALLEMAND.

Ludwig, plus scvère que Karl, d'autant plus que cette année même , 857 , sa honte devint manifeste aux yeux du monde : il avait répudié sa femme TcutixTga, sans ménagement pour sa jeunesse et pour son innocence, alin de servir avec moins d'obstacles l'ambition de Waldrade, son insolente maîtresse.

Le roi Ludwig était sans soupçon. Après la réception des ambassadeurs de l'empereur Ludwig à Uni , il se rendit à Francfort. De là il envoya un messager a Lothar pour l'inviter à une conférence. Lotliar désigna Coblcntx pour rendez-vous. Ludwig , comme on en était convenu , s'y rendit dans les premiers jours du mois de moi de l'an 838 ; mais il n'y trouva ni son neveu Lotliar, ni personne qui fut chargé d'excuser l'absence de celui-ci. 11 vit aussitôt de quoi il s'agissait ; et, après mûre réflexion , il crut nécessaire de prendre dans l'intérieur de son royaume les mesures qui semblaient urgentes, et, de plus, de pourvoir plus efficacement à la sûreté des frontières orientales de ses États , afin de se trouver à la hauteur des événements qui se préparaient à l'occident. Il revint donc en toute h.Uc à Francfort , et prit aussitôt, pour l'ordre intérieur, les mesures nécessaires ou utiles. En même temps, il ordonna une grande expédition contre les peuples slaves; elle devait encore être entreprise dans cette mémo année.

La guerre contre les peuples slaves avait continué à l'ancienne manière. L'an 836 , Ludwig avait contraint par les armes les Daleininziens à se reconnaître tributaires ; mais ce n'avait pas été sans une lutte pénible : les comtes Bardo et Erph avaient trouvé la mort avec beaucoup d'autres. Ludwig avait dirigé sa retraite à tra- j vers la Bohème , et plusieurs chefs des Bohèmes lui avaient juré fidélité. Mais , alors comme jadis , cette fidélité avait été bientôt violée. Aussi , l'année suivante , Otgar , évéque d'Eicbstacdt, le comte du palais Hruodolt , et Ernst, fils de ce duc Ernst dont nous avons déjà parlé , i furent envoyés de nouveau avec leurs hommes contre les Bohèmes, pour s'emparer de la ville du duc Witztrach , qui , depuis un grand nombre d'années , avait résisté ù toutes les attaques , et qui , pour cela même , semble devoir être consi- I dérée comme le foyer de la résistance. Cette conquête avait réussi à l'armée teutsehe. I Selaiutag, fils de Witztrach , qui avait eu dans cette ville le commandement suprême, avait

( été chassé ; il avait cherché un asile auprès de \ Bastitz, prince des Moraves, et un frère de celui-ci , qui précédemment avait pris la fuite devant lui et avait sollicité le secours du roi des Tcutschs, avait été nommé duc. Mais, dans les circonstances présentes , le roi résolut d'envoyer à la fois trois armées contre les Slaves pour jeter au loin la terreur parmi eux. II donna le commandement de l'une de ces armées, dirigée ( contre les Moraves, à son fils ainé Karlmann ; ; Ludwig , son second fils , dut prendre le commandement de la seconde armée contre les Abodrites et les Linons ; enfin l'armée du centre fut dirigée contre les Sorbes , sous les ordres de Thaculf , duc de la Marche des Sorbes.

Mais ce que le roi Ludwig avait pu supposer se présenta plus tôt qu'il ne s'y était attendu, et le mit dans un grand embarras. An moment même où les armées étaient rassemblées et prêtes à se mettre en marche, il vit arriver à lui, comme ambassadeurs du royaume de Karl le Chauve, Adalharl, abbé du monastère de Sitbiu, et Otto, comte de Bleiss. Il lui demandèr eut « de • délivrer par son apparition le peuple effrayé et opprimé ; de se rendre promptemeut à ses ! prières : on ne pouvait supporter plus longtemps la domination de Karl. Les païens arrivaient du ' dehors; personne ne pouvait leur opposer de défense: ils pillaient, enlevaient, égorgeaient, vendaient; et ce qu'ils laissaient, Karl le détrui- 1 sait par perfidie et par vengeance. Dans tout le ! peuple , aucun homme ne pouvait lui garder sa foi; tous doutaient de ses dispositions. » Eu même temps, ces envoyés répétèrent la déclaration de ceux qui les avaient précédés , que l'on serait forcé de solliciter l'appui des infidèles, si lui, Ludwig, ne voulait ou ne pouvait les secourir.

Le roi était incertain. Marcher contre son frère lui semblait un péché; mais il regardait également comme un péché de ne pas délivrer un peuple opprimé. Bientôt ce dernier péché lui sembla le plus grand. Une mauvaise passion s'éleva en lui. Dominé par elle , il crut que l'opiniàtreté d'un seul s'opposait seule au bienêtre du grand nombre. Il pensa qu'il serait noble de soutenir les masses , et qu'il serait honteux de servir un indiv idu entêté. Dans son armée , les opinions étaient diverses. Les personnages éminents partageaient et la passion et les idées du roi ; en effet , si , au moment de la chute de ce grand arbre , le roi en gardait le

tronc, les branches et les rejetons ne pouvaient leur échapper. Mais les autres guerrière, que l'un appelait la multitude , auxquels le service était h charge , qui tenaient à la patrie et ne pouvaient pas comprendre en quoi les affaires tics hommes les regardaient h une telle distance , soupçonnaient que le peuple français était indifférent au roi , et qu'il n'avait en vue que d'agrandir ses États. Mais les confidents du roi surent , sinon vaincre ce soupçon , du moins le réduire au silcucc. Ludwig déclara aux ambassadeurs : « que dans la conscience de la pureté de ses intentions, et conformément aux conseils d'hommes sages , il voulait , avec l'aide de l>ieu, tenter l'entreprise à laquelle le peuple français l'appelait. » En conséquence , il interrompit la grande œuvre contre les peuples slaves ; œuvre qui , entreprise avec énergie et intelligence , aurait fait le bonheur et le salut de la patrie. H y renonça tout à fait , ou du moins ne la poursuivit qu'à moitié , et par conséquent sans succès ; et le roi chercha dans un cercle éloigné une gloire incertaine, tandis qu'il pouvait , à une distance bien moindre , s'illustrer d'une manière plus facile et plus sûre.

Au milieu du mois d'août , le roi se trouva à Worms à la téte d'un corps nombreux d'hommes belliqueux. Il traversa l'Alsace, et arriva sans obstacle , le premier septembre , à Pontion dans le royaume de Karl le Chauve. 11 s'y présenta comme le restaurateur de l'Église ébranlée , comme le sauveur et le libérateur du peuple. Aussitôt accoururent les hommes les plus éminents de tous les partis, pour le saluer; ceuxlà seuls ue vinrent pas, que Karl retenait près de lui comme soutiens, sur la l/>irc inférieure, où il s'opposait aux Nordmans. Ludwig , accompagné de ces hommes, continua sa route par Chàlons et Sens jusque dans le canton d'Orléans; \h il vit s'incliner devant lui les opiniâtres Bretons eux-mêmes. Cependant Karl , à la nouvelle de ces événements, avait quitté la Loire, et cherchait n tourner l'armée tcutsehc pour tomber sur ses derrières. Par Chalons, il arriva à Bricnne. Les grands vassaux de Bourgogne se joignirent à lui. Ludwig revint sur ses pas pour le rencontrer. Cependant des émissaires passaient de l'un des frères à l'autre , et cherchaient a amener un accommodement pacifique. Leurs efforts furent inutiles ; les armes devaient décider la question. Les deux armées se trouvèrent en présence le 12 novembre, prêtes

CIIAP. IV. 21 ! à se livrer bataille. Mais dans le moment même

où Karl était déjà frappé de terreur a la vue de la multitude des Tentschs et de ces Français qui s'étaient réunis à Ludwig , il se vit encore abandonné par une partie de ceux qui jusqu'alors étaient restés sous ses drapeaux. Alors il ; perdit toute résolution et tout courage ; aoeom- | pagné d'un petit nombre d'hommes dévoués , il quitta clandestinement son armée et s'enfuit en Bourgogne. Puis son armée , exaspérée de cette fuite secrète , comme d'une indigne lâcheté , cria au roi des Teutschs : « Nous sommes à toi , » et se rangea de son coté.

Après de tels événements , tout semblait décidé. Cette rapide fortune fit illusion à Ludwig; il se crut maître de la Gaule. Son lâche frère ne lui inspirait ni estime ni inquiétude ; son neveu l-otliar aussi accourut prés de lui , maintenant que tout dépendait de lui, pour solliciter sa bienveillance. Séduit par la sécurité que ses succès faisaient naître en lui, il se laissa entraîner à des actes blâmables. 11 se laissa aller aux Français dans sa joie , et suivit leurs conseils. La guerre ne fut pas continuée contre Karl, parce qu'on était en hiver et qu'il semblait impossible qu'il se relevât; Ludwig se contenta de le faire surveiller par des hommes qu'il regardait comme ses fidèles , parce qu'ils avaient pris son parti avec un zèle apparent. Les guerriers teutschs ne virent pas sans chagrin la confiance avec laquelle Ludwig , leur roi , se livrait aux vassaux français : ils se défiaient en général des relations ; il ne pouvaient non plus supporter la malveillance et la suspicion dont ils étaient entourés. Aussi soupiraient-ils après leur patrie, et demandèrent-ils au roi de les ramener dans leurs foyers ou de les délier de leurs engagements. Ludw ig se mit en colère ; la colère l'entraîna h l'arrogance : il congédia ses fidèles compagnons; mais il résolut, comme s'il n'avait pas besoin d'eux, de rester même sans eux parmi ses nouveaux anus . soit qu'il comptât follement sur la fidélité de ceux qui n'avait ni pas gardé leur foi a son frère . soit qu'il e^ i r a trouver de la confiance en en moiili.nit luimême , et faire naître ainsi la (idéliîé, même chez une race si dépravée. Use rendit a Troyes, et y distribua à ses partisans des comtés, des couvents, des villas et des terres de sa maison. Et l'empressement à profiter de ces munificences fut grand; le désir d'acquérir fut général. Puis il lit une tournée , et renit les serments des

vassaux à Attigny, à Reims, à Laon, à Saint- -Quentin ; il passait ses instants en fêtes et en solennités.

Mais tandis qu'il perdait le temps et s'aliénait les ecclésiastiques , Karl le Chauve , accoutumé à des dangers continuels, et devenu par là, sinon intrépide, du moins tenace, n'était nullement inactif; et il trouva dans le comte Chuonrad , son oncle , frère de sa mère Judith , un ami Adèle et un prudent conseiller. Par Chuonrad furent gagnés ceux que Ludwig avait chargés de surveiller son frère. Ludwig ne reçut en conséquence que de fausses indications , et fut toujours maintenu davantage dans son orgueilleuse sécurité. Bientôt le nombre de ceux qui revinrent à Karl fut plus considérable : non que les vassaux français regardassent Ludwig comme étranger , car dans la partie septentrionale de la Gaule , en Neustrie , la langue tcutschc continuait à dominer dans le monde des vassaux , mais parce que Karl promettait de laisser à chacun ce que Ludwig avait donné , et de donner plus encore. Les Bourguignons , parmi lesquels Karl se trouvait, furent d'autant plus facilement amenés à la résolution et à l'action; et lorsque, dans le courant de l'hiver, tout eut été préparé avec ruse et entouré de mensonge , Karl le Chauve s'avança tout à coup , vers le printemps de l'an 859 , avec une armée, vers la France orientale , où Ludwig attendait commodément et avec une entière conûance une saison meilleure. A l'approche de Karl , Ludwig fut péniblement désillusionné. 11 se vit abandonné et trahi par tous. Il ne lui resta d'autre ressource, pour ne pas tomber prisonnier entre les mains de son frère , que de prendre promptement la fuite ; et il dut encore se trouver heureux de pouvoir couvrir sa fuite jusqu'à un certain point, sous le prétexte hypocrite qu'il venait d'apprendre que les Sorbes étaient soulevés sur leur frontière, qu'ils avaient tué le fidèle duc Zistibor, et qu'ils cherchaient à se soustraire à la suprématie du royaume teutsch (2). 11 arriva heureusement à Worms, et cette ville, qui avait été témoin de son orgueilleux départ , le fut aussi de son honteux retour.

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