‹ Histoire d'AllemagneChapitre 65 sur 100 · LTV. XVII, CHAP. VII. 4M · texte numérisé non relu

LTV. XVII, CHAP. VII. 4M

à l'homme qui lui | l'investiture de l'évèché de Lodi , et qu'il était ' nécessaire de lui retirer ce droit , qui faisait son orgueil et celui des Milanais. Et bientôt le mécontentement de Kunrad s'accrut. D'un coté on se pressa autour de lui avec des plaintes contre l'archevêque, et on lui demanda justice; de l'autre, Héribert reçut avec un grand mécontentement la déclaration de l'empereur qu il eût à modérer ses prétentions et à renoncer avant tout a son droit sur l'évèché de l«odi. Le bruit de la brouille entre l'empereur et le prélat circula bientôt dans la ville ; on sut que l'archevêque devait abandonner son droit sur Lodi , droit que les Milanais, dans leur singulier aveuglement , considéraient comme la marque de leur propre souveraineté sur les habitants de cette cité. Aussi dès le lendemain y eut-il a Milan une émeute qui inspira d'autant plus de dégoût , que des passions contradictoires semblent y avoir poussé. Cet événement affligea l'empereur. Il crut, à ce qu'il parait, que l'archevêque en était, sinon l'auteur, du moins l'instigateur et le fauteur [\ >. Et , comme il se souvenait des événements désastreux arrivés jadis, il voulut ne pas s'exposer avec son année aux attaques d une multitude barbare, et faire sentir en même temps son mécontentement a l'archevêque : il quitta donc aussitôt Milan , et se rendit à Pavie.

Là il convoqua à une diète tous les princes et les vassaux d Italie. Héribert fut aussi présent. Tout le monde connaissait les dispositions de l'empereur à 1 égard de cet orgueilleux prélat. Aussi , comme il écouta avec douceur les plaintes et les accusations que l'on éleva devant lui , et comme les sentences furent justes et les châtiments qu'il infligea sévères , beaucoup de personnes , ayant à leur tète uu comte Hugo, se présentèrent avec des accusations graves portant sur des spoliations et des actes de violence reprochés à 1 archevêque Héribert , et elles

l'empereur n'exprimaient pas pour le prélat la ! donnèrent les preuves à l'appui. Aussitôt l'cm même bienveillance qu'autrefois ; car un grand ' pereur ordonna a l'archevêque de rendre ce qui

mécontentement s'était élevé dans son Ame. Dans sa route il avait reçu des plaintes graves contre l'orgueil et la dureté d'Héribert, et contre les violences que non-seulement il commettait lui-même , mais qu'il protégeait encore lorsqu'elles étaient commises par ses partisans et ses parents. Il avait particulièrement acquis la conviction qu'il avait imprudemment agi en conférnnt a Héribert le droit de donner

ne lui appartenait pas. Héribert, frappé de stupeur par ces accusations, plein de colère à cet ordre , ne put prononcer une seule parole. Enfin , il demanda le temps nécessaire pour démontrer la fausseté des griefs articulés contre lui. L'empereur lui refusa tout délai. Ce relus jeta l'archevêque dans les transports les plus passionnés. Ce que j'ai trouvé, s'éeria-til . comme propriété de l'église de Saint-Am-

broisc , ce que je lui ai acquis au même titre, je le maintiendrai tant que je vivrai , et je ne rendrai pas la moindre chose ni sur l'ordre ni sur la prière de qui que ce soit. Les princes présents l'exhortèrent à ajouter : à l'exception de l'empereur. 11 répéta : de qui que ce soit. Indigné au dernier point d'une telle arrogance, en craignant peut-être aussi l'effet, si on la laissait impunie, l'empereur se leva de son trône, et ordonna que l'archevêque fût arrêté. Les vassaux italiens , auxquels cet ordre s'adressait, étaient interdits; la haute dignité dont cet homme était revêtu les arrêta; ils hésitèrent à porter leurs mahls sur lui. Iléribert profita de ce moment : il rappela à l'empereur leur ancienne amitié, et lui reprocha avec ironie et aigreur tout ce qu'il avait fait pour lui. Un tel langage était plus propre a augmenter qu'il calmer la colère de Kuurad. Des soldats teutschs se présentèrent, et exécutèrent sans hésiter l'ordre de leur souverain ; ils saisirent l'archevêque et remmenèrent prisonnier.

Jusqu'au moment de sou arrestation, Iléribert avait en plus d'ennemis que d'amis. Beaucoup d'hommes avaient été maltraités et vexés par lui et par les siens; la jalousie et l'envie s'étaient partout élevées contre sa grandeur sans cesse croissante et sa fortune non interrompue. Mais l'ordre donné par l'empereur de le mettre en prison saisit tous les esprits. Les amis du prélat furent pénétrés de douleur et de colère; ses ennemis ne devinrent sans doute pas i ses amis, mais ils se virent attaqués eux-mêmes ; dans sa personne. Si un acte de violence aussi 1 arbitraire pouvait être exercé contre l'archevêque de .Milan , si longtemps redouté, qui , après le pape, était le premier prince de l'Église en Italie cl même dans le monde, qui serait à l'abri des passions de l'étranger? Tous furent affectés de ce pénible sentiment qu'ils étaient sujets, exposés sans défense à la puissance tyran nique d'un oppresseur barbare. On agit sous l'empire de ce sentiment. L'assemblée se sépara ; chacun se bâta de retourner chez lui, loin du criminel étranger , loin de ce théâtre de violence. L'empereur se trouva presque seul avec ses Tcutschs dans immonde ennemi. l«os amis de l'archevêque parcoururent toutes les parties de l'Italie, attisèrent et alimentèrent le feu chez les ecclésiastiques et les laïques , chez les vassaux et dans les villes, et poussèrent des cris de sang et de vengeance. La ville de Milan

retentit de cris de douleur et se remplit d'une profonde tristesse , comme si le plus grand des malheurs s'était appesanti sur elle, et avait frappé d'un même coup tous les habitants. Hommes et femmes, ecclésiastiques et laïques , jeu nés gens et vieillards , rejetèrent tout ornement et ne se montrèrent que vêtus d'un cilice et couverts de cendre. Les moines, sanglotant et versant des larmes , parcouraient nu-pieds les rues, et chantaient des hymnes plaintifs avec une ferveur exagérée. Le jeûne et la prière se succédaient sans interruption. Au milieu des cérémonies les plus saintes de la religion , on implorait incessamment le Seigneur, saint Ambroisc cl tous les saints pour la délivrance d« l'archevêque Iléribert, cl on leur demandait une vengeance terrible contre Kunrad et les complices de son crime.

Sur ces entrefaites , l'empereur avait remis l'archevêque à Poppo, patriarche d'Aquiléc , et à kunrad, duc de Garinthie , les chargeant de le tenir dans une prison convenable et de l'éloigner d'un pays où régnait une telle irritation , pendant que lui-même continuait sa route de Pavic à Ravcnno, avec une telle rapidité , qu'il put célébrer les fêtes de Pâques dans cette dernière ville. Les deux princes acceptèrent une mission si affligeante, et montrèrent d'autant plus volontiers toute sorte de ménagements à leur prisonnier, que sa dignité ecclésiastique et sa position dans la société commandaient le respect et la compassion , et que s'ils ne blâmaient pas comme injuste la conduite de l'empereur envers lui , ils la considéraient du moins probablement comme trop prompte et trop emportée. Un même temps l'attention des habitants du pays, et particulièrement des ecclésiastiques, était partout en éveil, et partout l'archevêque reçut des preuves d'intérêt et du désir que l'on avait de soulager et d'améliorer son sort. Aussi cet homme prudent et adroit réussit sans peine , aux env irons de Plaisance , à échapper à ses gardiens , dont la surveillance se relâchait, et il ivussit plus aisément encore à trouver chez les moines et les religieuses toute protection contre les poursuites et tout moven de se sauver. Il arriva sain et sauf â Milan, où jeunes et vieux , grands et petits , le reçurent av ec la joie la plus v iv e et av ec des cris d'allégresse.

On ne peut le uier : dans l'étal des choses , el vu les idées des Italiens et leur position à 1c-

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gard des Teutschs, la fuite de l'archevêque IJéribert était un événement de la plus grande importance. L'empereur dut être d'autant plus affecté de cette nouvelle, qu'il s'en fallait de beaucoup que tous les Tcutschs eux-mêmes approuvassent sa conduite envers le prélat, et la manière équivoque dont celui-ci s'était échappé devait lui donner à réfléchir. Il ne se trouvait pas seulement blessé au vif dans son orgueil impérial et dans ses sentiments passionnés , mais il pouvait prévoir encore que les conséquences de cet événement seraient grandes et persistantes. Milan, grande ville, bien fortifiée par d'antiques et formidables ouvrages, n'était pas facile à prendre; et dans ses murs se tenait l'archevêque Héribert avec son profond ressentiment , avec son orgueil sacerdotal si cruellement froissé, avec sa soif de vengeance, au milieu d'une multitude tumultueusement soulevée. De plus , il avait beaucoup de moyens h sa disposition. Il pouvait compter que tous les ecclésiastiques d'Italie partageaient sa colère; et, par suite des liens qui rattachaient l'un à l'autre le système ecclésiastique et la vie monastique , il y avait une force terrible dans leur unanimité. Il pouvait compter sur l'intérêt de beaucoup de princes laïques. Bien plus , tout Italien* dans le cœur duquel vivait un sentiment national devait tourner ses regards vers Milan , où l'on avait planté le drapeau de la révolte , du danger et de la liberté. Et il était hors de doute que Héribert userait de tous les moyens pour se maintenir, pour mure il l'empereur, pour détruire la souveraineté de celui-ci sur l'Italie, et 1 anéantir avec son armée.

Kunrad toutefois ne perdit pas courage. Ses espérances étaient fondées sur trois choses : sur une prompte prise de Milan, qui pouvait, sinon terminer tout , du moins tout changer ; et, dans le cas où cette tentative échouerait, sur une division entre les ecclésiastiques, et aussi sur une division entre les laïques , en troublant tous leurs efforts, en tirant parti de leurs passions.

L'empereur amena son armée devant Milan : il était sans doute accompagné de quelques princes italiens', qui , par leur position et leurs relations, ne pouvaient refuser de suivre la bannière impériale. On dit, il est vrai, que Kunrad déclara publiquement l'archevêque Uéribert son ennemi et ennemi de l'empire; qu'il émit l'ordre que les hommes de tons les

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royaumes soumis à sa puissance vinssent se rassembler devant Milan , et que , sur cet ordre, toute l'Italie et tout le Teutschland se réunirent d'un bout à l'autre. Mais les seuls écrivains milanais s'expriment ainsi, et c'est évidemment dans le but de gloriCer l'archevêque Héribert et la ville de Milan. Les relations ne rendent pas vraisemblable l'arrivée de grands renforts , et la brièveté du temps ne l'aurait pas permise. II est certain que Kunrad trouva Milan si fortement préparée a la défense, que l'impossibilité de prendre la ville par la force des armes dut bientôt être manifeste pour lui. La ville était entourée d'un mur et de trois cent dix tours , et une foule d'ouvrages avancés , qui devaient rompre le premier choc des forces ennemies, couvraient ces fortifications. Kunrad dévasta donc cruellement les env irons de Milan, et essaya ses forces contre quelques ouvrages avec de grandes pertes , mais avec quelque succès. Mais , en réalité , rien ne fut gagué , et après un petit nombre de semaines consumées en efforts inutiles , il se vil forcé de lever le siège.

Dans le sentiment de cette nécessité, l'empereur crut que le moment était venu de recourir aux deux autres moyens qui lui restaient, pour ne pas perdre entièrement sa cause : il s'agissait de faire naître la désunion entre les Italiens, et de donner a leurs passions des directions opposées. Avant donc de commencer sa retraite, le 28 mai de cette année 4037, il émit une ordonnance concernant les relations des vassaux ; conforme aux principes qu'il avait suivis dans le Teutschland , elle était aussi satisfaisante pour les classes inférieures de vassaux que blessante pour les princes ecclésiastiques et laïques du pays. En vertu de cette ordonnance, il était défendu d'ôter jamais à un tcalvassor, haut ou inférieur, un fief, qu'il fût ecclésiastique ou laïque, autrement que, selon l'ancienne tradition, par une sentence judiciaire rendue par ses pairs sur une accusation précise et prouvée. Les deux parties pouvaient également interjeter appel de la sentence judiciaire, et pendant ce temps le vassal devait rester en possession du bien. Si la discussion avait lieu entre un senior ou prince du pays , et un waltassor du degré supérieur, l'appel devait être adressé à l'empereur, devant lequel devaient comparaître le senior et le tcalvassor , ainsi que ceux qui avaient prononcé la sentence. Mais si la discussion avait lieu entro

un haut tcalvassor et un walvatmr inférieur, Tappel devait être adressé au prince dont tous deux dépendaient, ou à un envoyé de l'empereur. De plus , l'hérédité des fiefs fut prononcée en ternies formels; et enfin les prestations exigées pour l'armée impériale furent soustraites à l'arbitraire , et les exactions que les princes s'étaient permises furent sé\ Créaient interdites.

On ne peut le nier : si précisément maintenant cette ordonnance fut lancée dans le monde en vue de la ville de Milan, et comme sous les yeux de l'archevêque Iléribert , ce fut l'œuvre de la passion et de l'embarras de l'empereur. On ne peut pas le nier davantage : elle n'avait pas de force légale, parce qu'elle n'avait pas été délibérée et résolue dans une diète avec les princes du pays. Mais comme principe formellement exprimé , comme déclaration positive de la volonté de l'empereur, prescrivant précisément ce que tous les \calvussores avaient demandé, elle ne pouvait manquer son effet, pour le moment, ni sur les tcalcastoret , qui savaient désormais à qui ils devaient tenir, ni sur les princes, qui maintenant pouvaient moins que jamais se fier a leurs hommes féodaux. Et comme elle était en tout conforme à la marche de la société et a la nature des choses humaines, elle devait conserver aussi une grande importance pour l'avenir. Dans le fait elle devint plus tard la base du droit féodal , et par là elle fut importante aussi pour le Teutschland et pour le peuple teutsch.

L'empereur partit immédiatement après. Mais dès le lendemain, jour de la Pentecôte, près du château fort de Corbetta, qui était encore assiégé, il fut frappé avec son armée d'un grand malheur que Héribcrt ne manqua pas de représenter comme un châtiment miraculeux du ciel. H tomba sur le camp impérial un si terrible orage , avec des éclairs et des coups de tonnerre si affreux, qu'hommes et bétes périrent, et que plusieurs perdirent la raison et ne la recouvrèrent qu'au bout de quelques mois. Mais Kunrad continua sa retraite sans s'arrêter , eu partie pour donner à son armée épuisée quelque repos dans les vallées des Alpes aux approches des grandes chaleurs de l'été, en partie sans doute aussi pour l'augmenter par des renforts venus du Teutschland. Lui-même séjourna à Crémone. Pendant le siège

de Milan , et pour répandre des semences de discorde parmi les ecclésiastiques ainsi que parmi les laïques, il avait fait alliance avec le pape Benoit IX , que sans doute , eu d'autres circonstances, il eût repoussé, en ne lui montrant que de la répugnance et du dégoût. U pape , sentant combien ses intérêts étaient compromis, saisit volontiers la main puissante que l'empereur lui tendait. 11 se rendit à Cremonc, et Kunrad le reçut solennellement et avec un respect joué, comme s'il eût été possible de ne voir dans cet indigne jeune homme que le chef sacré de l'Église chrétienne. Une telle abnégation méritait d'être payée de reconnaissance. Kunrad déclara l'archevêque Iléribert déposé de son siège , et éleva à la dignité archiépiscopale un chanoine milanii?, nommé Ambrosius, qui s'était attaché à loi. Sans doute le pape, servant la passion de l'empereur, approuva et cette déposition et cette nomination , et tous deux, le pape et l'empereur, attendirent peut-être un grand résultat de leur uuion. Mais ils virent bientôt qu'ils s'étaient trompés. Les ecclésiastiques rejetèrent cl devaient rejeter les actes de l'empereur, et s'in- j quiétèrent peu de ce pape. Les bourgeois de Milan .détruisirent tout ce qui appartenait à Ambrosius sur leur territoire , sans tenir aucun compte de son saint titre. Héribcrt jouit de pli» de respect qu'auparavant, et Kunrad restai son égard dans son ancienne position.

Les artifices sacerdotaux dont Héribcrt faisait usage pour nuire et se venger n'étaient pas encore épuisés. Sou esprit , fécond en intrigues , aspirait à rendre la pareille à l'empereur , et d'une manière plus énergique. Mai* ses plans échouèrent comme avaient échoue ceux de l'empereur. Il se lia avec plusieurs évéques, dont les plus considérables étaient ceux de Plaisance, de Vcrccil et de Crémone, bien que les derniers eussent été témoins de l'union du pape et de l'empereur : Us convinrent d'inviter Odo, comte de Champagne* à venir en Italie , et de l'aider à obtenir la couronne d'Italie et même la dignité impériale lorsque l'empereur aurait été chassé ou anéanti C2'- Des messagers secrets se rendirent auprès du comte, odo , qui ne pouvait oublier la couronne de Bourgogne, était engagé dans une guerre. Dans sa fureur, il avait profité de l'absence de Kunrad, et envahi la Lotharingie avec ta ni de succès, qu'il espérait célébrer la fête de Norl

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à Aix-la-Chapelle (3). Mais l'appât que lui présentèrent les émissaires était trop grand. Peutêtre conçut-il l'idée de réunir les couronnes d'Italie et de Bourgogne à la couronne impériale, et il ne put résister à cette idée. 11 résolut donc de renoncer à la Lotharingie , et envoya des émissaires qui devaient s'entendre, dans un lieu des Alpes, avec les émissaires des évéques conjurés, pour l'exécution d'un projet sur les généralités duquel on était d'accord.

Mais, par habileté ou par trahison, la marquise de Suse , belle-mère de Hermaon , duc de Souabe, avait eu connaissance de l'entrevue de ces émissaires. Elle avait fait part à l'empereur de ce qu'elle savait ou conjecturait. Puis elle envoya des hommes armés , et fit enlever toute l'assemblée. Dans l'intervalle, l'empereur avait appelé près de lui les princes de l'Italie supérieure. Les trois évéques de Crémone , de Verccil et de Plaisance avaient obéi aux ordres de l'empereur avec d'autant plus d'empressement qu'ils cherchaient davantage à cacher leur œuvre de trahison sous les dehors d'une fidélité inviolable. Tout à coup les émissaires prisonniers furent amenés devant l'empereur, en présence des trois évéques. Les malheureux avaient déjà tout avoué, et répétèrent leurs aveux devant l'empereur. Celui-ci entra dans une telle colère, que sans jugement, sans les traduire devant un tribunal, sans même les entendre, il fit arrêter les trois prélats, et ordonna qu'ils fussent conduits prisonniers dans le Teulschland.

Cet acte nouveau et inouï d'une violence arbitraire exaspéra davantage encore (si cela était possible ) les Italiens , du moins les ecclésiastiques, et il fut improuvé même par des Teutschs ecclésiastiques et laïques. Mais il avait renversé les projets de l'archevêque Héribert , et Kunrad parut plus redoutable que jamais. Lui-même il regarda sans doute la découverte de ces menées et de ces trames secrètes comme un grand bonheur, et ce bonheur comme une preuve de la justice de sa cause. In autre événement était bien propre à le confirmer dans cette croyance. A peine avaitil déchiré le réseau que les évéques s'étaient efforcés de jeter sur lui, qu'on lui apporta l'étendard d'Odo, comte de Champagne, comme preuve que cet ennemi irréconciliable avait été non-seulement vaincu, mais encore anéanti. C'était Gozelo, duc de Lotharingie,

qui lui envoyait cet étendard. Après que les évéques et le comte Odo se furent entendus, celui-ci avait arrêté son entreprise contre la Lotharingie et commencé sa retraite , pour se préparer à de plus grauds travaux en Italie. Mais il fut surpris par le duc Gozelo , et par le fils de celui-ci , le vaillant Godefrid , qui le forcèrent à accepter la bataille. L'armée du comte Odo avait été battue ; Odo lui-même était tombé, et, dans le tumulte, il avait été tellement foulé aux pieds des chevaux , que , nu et défiguré , il ne put être trouvé que le lendemain. Sa mort délivra Kunrad de son dernier compétiteur à la couronne de Bourgogne, et d'un ennemi dangereux.

Dans ces circonstances, Kunrad, laissant avec dédain l'archevêque Uéribert derrière ses murailles et ses tours , crut pouvoir pénétrer dans l'intérieur de l'Italie. Plusieurs motifs pouvaient le déterminer à cette résolution. Une année s'était écoulée depuis son arrivée, et ses efforts n'avaient abouti à aucun résultat glorieux. S'il avait repassé les Alpes après avoir rencontré de la résistance et des bravades, et exercé des violences sur la lisière, pour ainsi dire, du pays, sa marche eût sans doute été accompagnée par lo rire de mépris des Italiens. S'il voulait conserver sa souveraineté sur l'Italie, il était nécessaire de montrer sa puissance aux habitants. Même une course sans exploits à travers le pays pouvait amener de grandes et avantageuses conséquences ; elle pouvait effrayer et fortifier, adoucir et détruire l'impression faite par les événements de l'Italie supérieure. On devait particulièrement s'attendre à ce que l'ordonnance de l'empereur sur les fiefs obtiendrait de la force et de l'efficacité ; car les princes devaient s'inquiéter, et les walvassores devaient gagner en confianco pour transformer en droits et faire valoir comme tels leurs prétentions , que l'empereur favorisait. De plus, la désunion et la discorde exigeaient partout la présence de l'empereur. Car l'Italie inférieure était livrée aux plus grands bouleversements. Pandulf , prince de Capouc , que Ilcinrich H avait emmené prisonnier dans le Teutschland, et que Kunrad avait rétabli dans sa principauté, insultait à tout droit divin et humain , n'épargnait pas plus le sacré que le profane , torturait grands et petits à l'aide des Normands audacieux et pillards, était principalement le fléau des couvents, et surtout du grand monastère du Mont-Cassin, et rejetait

avec mépris et insolenec les ordres de l'em- i pereur. Enfin les Romains avaient forcé le pape Benoit IX à s'enfuir de Rome, soit que la honte j dont ils s'étaient couverts par l'élection de ce jenne homme leur semblât à la lin trop pesante, soit que, ce qui est plus vraisemblable, les ecclésiastiques mêmes de Rome ne pardonnassent pas au pape d'avoir servi les passions de l'empereur et prêté les mains à la déposition arbitraire de Héribcrt , archevêque de Milan , acte suivi de l'emprisonnement tout aussi arbitraire de trois évèques. Kunrad ne pouvait laisser succomber le pape, sou ami, tandis que Héribert , son ennemi , restait dans Milau sain et sauf, honoré, vanté, célébré, et jic tenait point compte des menaces, n'écoutait pas les remontrances, et n'acceptait aucune promesse.

Il se mit en route. Mais à Parme déjà il eut encore une fois contre lui i'espnt ennemi , qui s'élevait invincible et avec une force croissante entre les Teutschs et les Italiens. Kunrad célébra dans celle ville la fête de .Noël» Ce jour même éclata une sanglante discorde. Des Teutschs furent égorgés; le soulèvement fut général. Le fer et le feu rétablirent, il est vrai, le calme , et Kunrad lit détruire une grande partie des murs de la ville, comme châtiment et comme leçon ; mais ce qui , selon ses intentions, devait être un châtiment et une leçon fut pour les Italiens une cause nouvelle de l'essentiment et de haine. Toutefois il continua sa ' marche par les Apennins , et plus loin , sans | obstacle, ace qu'il parait. 11 rencontra le pape dans le cliAtcau de Spcllo , situé vraisemblablement a peu de distance de Pérouse. Il célébra avec lui les fêtes de Pâques, et au milieu de ces solennités , le saint jeune homme prononça , sans doute sur le désir de l'empereur, l'excommunication contre Iléribert, archevêque de Milan. Mais cette excommunication, lancée par une telle main , ne fut qu'un froid coup de tonnerre qui ne blessa personne. Etle fut pourtant utile au pape, en ce qu'elle l'établit mieux dans la faveur de l'empereur. Kunrad ramena le pape à Rome, et le replaça sur le siège de saint Pierre, l'apôtre.

De Rome l'empereur alla plus avant dans le pays où Pandulf, prince de Capoue, avait exercé ses violences. Il consola et tranquillisa les opprimés. Pandulf lui-même, avec ses trésors, produit de ses exactions et de ses brigandages , se tenait enfermé dans son rocher fortifié d'A-

patha. De là il avait encore bravé l'empercoi lorsque celui-ci se trouvait déjà à Rome. Mais dès que l'armée impériale se montra , toot changea. Les vassaux inférieurs, tous les waltaw resy se déclarèrent aussitôt pour l'empereur, qui était si favorable à leur cause , et abandonnèrent l'homme qu'ils n'avaient servi que par crainte. Bientôt Pandulf se trouva seul dans sa forteresse, avec un petit nombre des siens qui y étaient enfermés avec lui ; et il ne poovait se fier à personne, parce que personne n'avait tenu à lui , si ce n'est par crainte ou par cupidité. Lorsqu'il vit sa puissance ruinée, » artifices échouèrent aussi. S'il avait réellement soldé les trois cents livres d'or qu'il offrit» kmv rad, qui avait toujours besoin d'argent, lui aurait sans doute pardonné beaucoup de ebott, et l'aurait laissé en possession de ses domaines: mais il ne voulait , par ses offres, que gagner d» temps et jouer l'empereur. Kunrad découvrit ses desseins, et avec l'assentiment des prince qui étaient avec lui, il lui retira la principauté de Capoue ; il investit de la principauté Waimnr, prince de Salernc, et, pour tranquilliser les Normands, il donna le comté d'Aversaen fief à l'un de leurs chefs, nommé Rainnlf. IV ce moment Pandulf fut perdu. H se maintint encore quelque temps dans son fort; mais bientôt il se vit contraint à la fuite; il trouva une triste fin après des courses aventureuses, et laissa un déplorable sort à ses descendants.

Après que cette affaire eut été terminée, ou do moins décidée ; après que , dans la ville et dan* le pays, bien des choses eurent été rétablies, conciliées , ordonnées , Kunrad reprit aussitôt le chemin des Alpes. Mais on était arrivé au fort de l'élé; les chaleurs étaient grandes. Ces chaleurs , les jouissances du Midi , cette manière de vivre inaccoutumée, tout enfin exerça une forte et désastreuse action sur l'armée teutschf Des maladies mauvaises se répandirent parmi elle. On pressa la marche ; mais on ne put échapper aux maladies. Elles étaient contagieuses, et firent descendre une grande partie do l'armée au tombeau , sans épargner l'Age m le sexe , emportant le noble comme le vulga»* Le beau-fils de l'empereur, Hermann , duc de Souabc et marquis de Suse, fut victime de cette peste, ainsi que la bru de Kunrad, 'a jeune reine Chunehild, qui avait déjà donne le jour à une fille , laquelle dans la suite prit p voile, ta tristesse fut grande dans l'armée, h

douleur générale. L'empereur puf d'autant moins séjourner dans l'Italie supérieure. Aussi se fit-il, il est vrai, promettre solennellement par ses partisans , et peut-être par tous les princes de cette partie de là Péninsule, qu'ils feraient la guerre à Milan , afin que l'archevêque Héribert , sur lequel pesait l'excommunication du pape, fût renversé, et qu'Ambrosius, considéré comme véritable archevêque par lui, empereur, et par le pape, pût s'asseoir sur le siège archiépiscopal de cette ville : mais luimême repassa les Alpes, pour assurer du repos à l'armée, et arrêter les ravages qui la désolaient, par le climat plus sain de la patrie et par les soins de la famille. Au mois d'août , l'empereur et son armée saluèrent le sol de la patrie.

Kunrad trouva tout tranquille dans le Teutschland , môme après une absence de deux années. Cette tranquillité renferme assurément un grand témoignage. S'il avait fait pour administrer la patrie, les mêmes frais de génie et d'énergie qu'il fit pendant deux ans en Italie pour adoucir des malheurs et en causer d'autres, il aurait pu certainement fonder ou développer des institutions grandes et durables. Désormais le temps d'agir était passé. La maladie à laquelle succombèrent son armée et des parents qui lui étaient chers, l'avait également attaqué. Il sentait bien qu'il avait en lui le germe d'une mort prochaine. Aussi ne perditil point de temps pour régler ce qui lui tenait le plus à cœur.

Dans l'automne encore de l'an il se

rendit en Bourgogne, et convoqua les princes et les vassaux de ce roy aume à une diète fixée à Soleure. Ils y vinrent. Les discussions durèrent trois jours. Les désirs de l'empereur se portaient sur l'ordre, la paix et la justice. Aussi rappela-t-il avec force les lois oubliées ; et peutêtre aussi chcrcba-t-il à cette époque a favoriser la Trêve de Dieu ( Trcuga £>ci), que depuis quelques années de pieux ecclésiastiques s'étaient efforcés d'établir eu France , et qu'ils avaient désiré et léché de répandre en Bourgogne , en Lotharingie , en Italie, et même dans tout le monde chrétien. Aucun témoignage historique no prouve , il est vrai, que Kunrad se soit occupé de la Trêve de Dieu, pour la mettre en exécution dans les royaumes soumis à son pouvoir ; mais l'idée de cette Trêve avait trop profondément saisi les âmes ; elle avait rempli

de trop belles espérances les hommes les plus nobles comme les hommes les plus opprimés, pour que Kunrad, portant, après de grandes épreuves et aux dernières limites de la vie , ses regards sur l'avenir de son fils chéri , n'eût pas volontiers entretenu les bonnes dispositions qui avaient donné naissance à cette idée.

Après une disette inouïe, causée par des pluies et des inondations extraordinaires , et qui avait duré trois ans dans les contrées méridionales , oû elle avait enfanté une misère terrible et d'atroces cruautés, la nature était eufin revenue , la quatrième année, à son ordre bienfaisant, et avait réjoui les hommes par une riche moisson et par les productions les plus belles. Aussitôt l'espérance se releva dans le coeur humain, et le remplit de foi et de confiance. Mais il tomba aussi dans ce cœur , comme un rayon du ciel, le désir que désormais la jouissance d'un temps meilleur ne fût troublée pour personne par les passions humaines , par la guerre, les fehdea, la persécution ou par toute autre violence ; et de pieux ecclésiastiques transformèrent ce désir, né de la reconnaissance et du besoin de jouir, de la joie et de l'effroi , en une institution qui ( ils l'espéraient du moins ), étant conforme à l'esprit de la religion de Jésus- Christ, pourrait, sous la protection de l'Église, être introduite dans le monde chrétien. Ine paix générale devait régner partout et sans interruption dans les pays chrétiens , et personne ne devait faire usage des armes ni pour se défendre ni pour se venger.

L'enthousiasme produit par cette pensée fut grand, et la paix fut résolue sous différentes formes dans des assemblées d'ecclésiastiques. Toutefois des hommes raisonnables, qui ne se laissèrent pas entraîner par le mouvement du moment , n'étaient pas , dans le principe, sans inquiétude; et l'on vit bientôt l'exactitude de leur jugement. Les princes et seigneurs laïques ne pouvaient être favorables à une institution qui leur enlevait tout, parce qu'elle leur arrachait l'épéedu côté, et les soumettait entièrement au pouvoir de l'Eglise; et les hommes de toute classe oublièrent bientôt , au milieu des bienfaits de la uature, les années de désolation et de misère ; ils cherchèrent comme à se dédommager de leurs longues privations , tombèrent dans la prodigalité et dans tous les cvcès , et se livrèrent de nouveau à leurs anciennes passions. Bientôt les auteurs eux-mêmes et les

partisans les jilus zélés de la paix perpétuelle reconnurent qu'ils avaient visé à un but qu'il est imjwssible d'atteindre. Aussi cherchèrent-ils à sauver du moins de ce bel ensemble une partic qui semblait plus facile à sauver , et qui était pourtant a^sez importante pour fonder un meilleur avenir. Ils s'efforcèrent désormais d'établir la Trêve de Dieu, la Trêve du Seigneur ( l\euga Deiy Treuga Dommi) ; c'est-à-dire un armistice pendant les jours où le Sauveur avait souffert , était mort et ressuscite, depuis le mercredi soir jusqu'au lundi matin. Et cette Trêve du Seigneur occupait diversement les esprits lorsque l'empereur Kunrad tint sa diète à Soleure. On peut donc supposer que cette affaire le toucha aussi vivement.

Ce qui toutefois est plus certain , c'est que le quatrième jour de cette diète, l'empereur , d'après le désir , ou du moins avec l'assentiment de rassemblée , remit à son fils , au roi Heinrich , le royaume de Bourgogne , et lui fit prêter par tous les assistants le serment de fidélité. En même temps il investit son fils du duché de Souabe , de sorte que le royaume de Bourgogne et tout le Tcutschland méridional furent gouvernés par ce jeune roi.

Après que l'empereur eut ainsi travaillé pour la puissance de son fils et successeur , il traversa Bàlc et descendit le Rhin , et alla visiter les Franconiens , les Saxons et les Frisons. Et partout il s'appliqua à consolider la paix ot à faire valoir les lois et le droit. Mais sa santé ne se rétablit pas et ne s'affermit pas. Il célébra la fête de Noël à Goslar , et à Nimègue celle de Pâques de l'an 4030. 11 fut longtemps retenu dans cette dernière ville par la goutte (4). Le jour de la Pentecôte il était à Utrecht. La vie lui sourit encore une fois. II se sentit bien portant , et se montra gai au milieu de ceux qui l'entouraient. Après le service divin , il se rendit au festin, la couronne sur la tête. Tout à coup il fut saisi d'une indisposition inquiétante. Il cacha cependant ce qu'il éprouvait , pour ne pas troubler la joie de la journée. Le lendemain matin il montra encore la même constance. Mais bientôt il reconnut qu'il était au terme de sa vie. Il reçut donc la sainte eucharistie , fit ses adieux à sa fidèle et chère épouse et à son fils bien • aimé , conserva sa raison jusqu'au dernier moment, et mourut avec une pieuse résignation. On était au 4 juin. Ses entrailles furent déposées au mattre-autel de

l'église d'Utrecht , et son corps fut porté à Spire.

HEINRICH lit. — SA POSITION , SON BUT, <8ES MOYENS.

L'ao 1030.

Heinrich , fils de Kunrad H et de Gisela , était déjà depuis onze ans décoré de la couronne teutschc et du titre de roi. Il n'avait donc besoin ni d'une nouvelle élection ni d'un nouveau couronnement. Aussi Heinrich III prit-il les rênes de l'empire aussitôt après la mort de son père ; et personne ne songea à révoquer son droit en doute , personne ne songea à Ini arracher de la tête la couronne qu'il avait déjà portée avec un grand mérite , et que l'on espérait lui voir porter avec plus de mérite encore. Son père lui avait puissamment préparé les voies, comme Heinrich I,r les avait préparées à son (ils Otto le Grand ; et il était sinon supérieur à Otto le Grand en génie et en forée, du moins dégagé de cette fierté, de cette ambition et de cette vanité par lesquelles Otto avait gâté l'œuvre de son père et faussé son esprit.

Heinrich III, à son avènement an trône, était un jeune homme de vingt-deux ans. La nature l'avait doué de ses dons les plus riches , de toutes les grandes qualités , de toutes les belles vertus d'un prince , pour la guerre non moins que pour la paix. Son père lui avait transmis, à ce qu'il semble, son infatigable activité , et son penchant à la promptitude et à la sévérité ; et sa mère , la finesse d'espnt

qui démêle si facilement le vrai , et ce des manières qui gagne les cœurs ; en luimême il y avait une forte raison et une source féconde d'idées nettes. C'est un titre glorieux pour l'empereur Kunrad , son père , que 'c soin avec lequel il chercha de bonne heure à développer les qualités de son fils, afin de le mettre d'autant plus sûrement à même de devenir ce qu'il devait être un jour comme roi des Tentschs et comme empereur romain.

Lorsque l'éducation maternelle n'avait plu* suffi , il l'avait d'abord confié au savant c spirituel Bruno, évèque d'Augsbourg; p«,s » l'avait placé sous la direction d'Eigelbert , évêque de Freisingen , qui était habile et versé dan les affaires publiques. Il lui avait fait

très-jeune encore nne expédition contre les Bohèmes, afin que les fatigues de la guerre lui apprissent à apprécier l'éclat par lequel la couronne qu'il avait reçue enfant, aurait aisément pu l'éblouir ou l'égarer. Il lui avait laissé l'honneur d'avoir conclu un traité de paix avec le roi de Hongrie. 11 l'avait investi d'un grand gouvernement , du duché de Bavière , et l'avait, dans les derniers temps , rendu témoin des événements d'Italie. Enfin il l'avait nommé roi de Bourgogne et duc de Souabe , et il parait que le duché de Carinthic lui-même , avec la Marche de Vérone , lui était soumis. Par toutes ces relations, Heinrich avait eu l'occasion et les moyens de développer sous tous les rapports ses jeunes forces , et il n'avait perdu aucune occasion , ni négligé aucun moyen. Dans le fait , lorsqu'il prit les rênes de l'État , il se présenta au monde avec la vivacité de la jeunesse et la gravité de l'âge viril. Sa réputation . de justice n'était pas moindre que sa réputation de bravoure et d'ardeur guerrière. Et comme il se montra en même temps bienveillant dans ses discours, agréable dans ses manières , libéral envers ses fidèles , aimable envers tous et plein d'humilité devant Dieu , le monde dut nécessairement ne tourner ses regards vers lui qu'avec de grandes espérances. Et certes il aurait fondé et développé de grandes et do belles choses , si la Providence lui avait réservé une aussi longue vie qu'à Karl le Grand ou à Otto le Graud , et s'il avait pu consacrer sa vie tout entière à la patrie.

Assurément il est hors de doute que Heinrich , tout en se réservant de choisir selon les circonstances la carrière où il entrait , avait cependant sous les yeux le but auquel il devait viser. L'histoire de Heinrich II , que personne n'avait pu mieux lui apprendre que les deux évoques chargés de son éducation , et celle de son propre père , qui ne pouvait lui être inconnue, puisqu'il avait été lui-même témoin oculaire de tant d'événements , et que certainement on ne manqua pas de l'instruire, cette histoire était très-riche en leçons. Elle prouvait de la manière la plus irrécusable qu'on ne savait ni dans le Teutschland ni en Italie ce qu'était le roi ou ce qu'il devait être. Il était le seigneur de tous , disait-on , le suzerain suprême; à lui appartenait la plus haute puissance dans l'État. Mais un seigneur qui se voyait forcé tantôt

CIIAP. VIII. 419

i d'acheter , tantôt d'acquérir par toutes sortes de moyens la faveur de ceux qui étaient soumis à sa souveraineté, afin de les amener à l'élire ou à le reconnaître comme leur souverain , trouvait difficilement les moyens et le pouvoir d'exercer ses droits de souveraineté; et l'on n'avait aucune idée du pouvoir suprême , quelque sonores que fussent les mots dont on se servait pour le désigner. Il n'y avait point de lois qui assurassent et limitassent les droits du roi ; et , s'il y avait eu des lois de cette nature , le roi n'aurait trouvé la force nécessaire pour les exécuter que dans ceux contre lesquels elles eussent été faites. Bien plus , il n'y avait pas môme de tradition solide , ou une coutume qui eût passé dans les mœurs , parce que dans les grands troubles qui avaient toujours eu lieu presque sans interruption , on avait constamment été forcé à des expédients qui ne paraient qu'au besoin du moment. \œ roi était donc abandonné, sans autorité et sans honneur, s'il se négligeait lui-même , si par faiblesse , par indolence ou par dévotion , il ne tenait pas compte du temps , ou s'il s'engageait dans des entreprises qui se terminaient malheureusement parce qu'il ne savait pas les diriger. Si au contraire il gagnait , entraînait ou intimidait les coeurs par son génie , par son énergie , par ses actes audacieux , et par sa promptitude à décider, il pouvait se risquer à exercer une grande, nne excessive puissance. Tout reposait sur luimême; rien n'était basé sur des institutions sociales vivaces. Aussi un roi qui ne voulait pas être le jouet de ceux qui le nommaient leur roi, ne pouvait-il viser a autre chose qu'a un pouvoir arbitraire , qu'à une autorité suprême illimitée sur des sujets ; semblable à un général qui mène une armée au combat.

L'histoire, et surtout celle des derniers temps, que Heinrich savait aussi sans doute , donnait les indications nécessaires sur la voie par laquelle il semblait possible d'atteindre ce but. Les grands dues des nations t eu Ischcs formaient, pour l'autorité royale, le plus grand obslable qu'il fallût, à ce qu'il semble, tout d'abord écarter. Karl le Grand déjà , bien que de son temps le système féodal fût encore à naître , tandis que maintenant il s'était tant développé et si solidement affermi ; Karl le Grand avait senti que ces ducs empêcheraient constamment la formation d'un véritable empire ; aussi les avait-il tous éloignés ou anéantis (I). Au milieu

dos malheurs des temps qui sui\ iront, de nouveaux dues s'étaient élevés, et d'une manière beaucoup plus dangereuse que précédemment Ils avaient tenu la nation teutschc dans un état de morcellement; ils l'avaient divisée en rinq ou six peuples, qui , hors la langue et les mœurs , n'avaient presque rien de commun entre eux, et qui s'accoutumèrent a se consideror mutuellement comme ennemis. S'ils atteignaient le but de leurs efforts , qui était d'assurer à leurs familles l'hérédité de leur dignité, ils avaient entièrement dans leurs mains la puissance divisée de l'empire. Bien plus , il pouvait à peine encore être question d'un empire teutsch : car, le trône étant partout où se trouvait le roi , il n'y avait pour l'empire ni point d'appui ni foyer vers lequel les regrets pussent se diriger, et au dessus de ce trône le nom royal planait commo un vain fantôme. C'est ce qu'Otto le Grand avait bien senti ; aussi avait-il essayé de faire entrer du moins en majeure partie les duchés dans sa famille, puisqu'il n'osait, ne pouvait ou ne voulait point, dans son orgueil , les réunir à la couronne. La tentative d'augmenter de celte manière la puissance de la couronne a\ait complètement échoué; mais elle avait du moins entravé la marche des choses, et la consolidation des familles ducales avait été partout impossible, excepté en Saxe. Les querelles et les luttes des membres de la maison royale entre eux rendirent sonvent nécessaire la nomination aux duchés; et ce changement de familles dans le pouvoir ducal avait insensiblement fait naître l uire que les ducs n'étaient autre chose que des officiers du roi et de l'Étal, établis pour le gouvernement des provinces; et les vassaux inférieurs subordonnes aux ducs étaient arrivés à penser qu'ils n'appartenaient pas à ceux-ci , mais à l'empire, et qu'ils n'avaient été placés sous leurs ordres que par le roi. Dans ces relations, Kunrad 11 a\ait pu se hasarder à investir son flls et successeur des (Inclus vacants, afin qu'après sa mort ils restassent plus aisément réunis à la couronne. Il n'y avait plus que deux grands ducs dans le Teutschland , celui de Saxe et celui de Lotharingie. Hcimïch III monta probablement sur le trône avec la résolution de continuer à faire valoir les principes de son père à l'égard des dues , afin de réunir immédiatement les duchés à la couronne selon le temps et l'occasion , ou , si les circon-

stances rendaient impossible l'exécution de « v projet, pour traiter du moins les ducs comme des officiers de l'empire que le roi axait le droit de nommer et de destituer.

Toutefois la seule suppression ou le seul abaissement des grands ducs n'assuraient pa> de grands résultats pour l'autorité royale et pour l'unité de la nation et de l'empire. Sous eux s'étendait le véritable monde de la féodalité. ;i\n- ses merveilleuses relations compliquées. I-es comtes, les vassaux inférieurs en général, n'étaient pas plus disposés à roK'issance que les ducs. II était a craindre que le roi n'eût, au lieu de quelques grands ennemis, une multitude de petits ennemis dont le nombre serait incalculable. Mais ceux-ci ne semblaient |>ouvoir menacer de quelque danger ni la nationalité, ni l'empire, ni le pouvoir royal Aucun d'eux individuellement n'était assez fort pour résister au roi avec les seules forces d<> ■ maison ou avec ses corps francs: il ne fallait pas songer à une réunion de tous; ils vivaient entre eux dans des querelles de plus d'une nature et dans des guerres privées, et entre lr> vassaux supérieurs et les vassaux inférieurs il y avait plus de jalousie et de haine que d'attachement et de conliance. De plus, le roi semblait pouvoir compter sur deux puissants alliés dont l'un grandissait avec vigueur, et dont l'autre était déjà assez puissant, pourvu qu'il ivunii ses forces : ces alliés étaient les villes et le clergé.

Sans doute le défaut de documents nous permet à peine d'établir avec une certaine probabilité quelques généralités sur l'état des\ illes à cette époque : mais il est certain que depuis le règne de IJcinrich lrr le nombre des villes s'était accru dans l'intérieur du Teutschland , et que celles qui existaient avaient gagné on grandeur. L'incertitude générale, produite par des guerres, des fehdet et des querelles continuelles, donna lieu, même à plus d'un homme habitué aux armes, de chercher un asile dans une ville. Cette même nécessité poussait à fortifier avec toujours plus de soin les \illes; et leurs seigneurs, qu'ils fussent ecclésiastiques ou laïques , devaient , pour leur propre sûreté , vouloir favoriser, exiger, ordonner ces fortifications. Mais plus les fossés s'élargirent, plus on donna de force aux retranchements ou aux murailles, plus aussi la ville lut vivement retranchée du monde qui formait le système

UV. XVII ,

féodal, et nul burggraf, nul avoué, nul prêvùl, 110 fut en état de maintenir une multitude aussi mêlée sous le joug de l'obéissance , qui ne pouvait résister qu'à des forces isolées. Dans les \ilies elles-mêmes, dans la réunion des hommes, et dans les retranchements, les murailles et les fossés qui faisaient leur défense, se trouvait le germe d'une nouvelle liberté, qui, inconnu, étranger, hostile au système vassalitique, devait nécessairement se développer avec le temps. Mais à ces masses réunies, aux habitants des villes, que leur restait-il, sur l'étroit espace dont ils étaient en possession , pour se maintenir et faire des progrès , si ce n'est l'élaboration d'éléments bruts qu'ils ne pouvaient acquérir eux-mêmes, et l'échange de leurs trav aux contre d'autres objets nécessaires ou utiles à leur entretien , à leurs plaisirs ou à leurs nouveaux travaux? Que leur restait-il , sinon l'industrie , les arts, et des communications actives avec les campagnes et avec d'autres villes voisines et éloignées? De telles relations, nées de la nécessité, demandaient des institutions sociales et des règlements à part, qui à leur tour ne pouvaient avoir rien de commun avec la nature du système féodal. Ces institutions et ces règlements devaient s'appliquer à la liberté, à la sécurité, au gain; la féodalité s'appuyait sur l'arbitraire, sur le service et la récompense.

II serait difficile de déterminer jusqu'où quelques villes étaient arrivées dans leurs efforts; mais leur conservation et leur agrandissement même sont une preuve du succès constant des tendances nées avec leur fondation. Quelques diplômes, qui accordent des droits de marché et des franchises commerciales, témoignent aussi de la vie active qui animait les villes ; et ce qu'elles devinrent au bout de quelques générations prouve de la manière la plus évidente qu'elles n'avaient pas cessé de combattre et de lutter pour obtenir ce qui leur était nécessaire. Elles n'étaient pas encore des communautés libres; mais beaucoup de villes avaient déjà posé les bases de telles communautés ; et les commencements d'organisation commuualc et de droits communaux étaient gagnés. Les villes de la rive gauche du Hhin et de la rive droite du Danube servaient de modèles : car ces villes avaient encore conservé plus d'une ruine des institutions sociales des anciens temps. Les tempêtes des siècles avaient dépouillé l'arbre

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de ses fruits , et les feuilles étaient tombées ; beaucoup de branches s'étaient desséchées, et la pourriture avait gagné le tronc : mais la raeibe était saine et poussait de nouveaux rejetons, et du tror.c même s'élançaient de nouveaux rameaux et de nouvelles branches. I,cs villes situées sur les grands fleuves, sur le Rhin , la Meuse, l'Escaut et le Danube, avaient, bien qu'avec des interruptions, fait de nouveau et depuis longtemps un commerce important, parce qu'au milieu d'événements orageux, les fleuves eux-mêmes permettaieut de profiter d'intervalles tranquilles; et co commerce avait réveillé l'esprit humain , animé l'activité, et produit un certain bien-être qui fournissait les moyens nécessaires pour de nouvelles entreprises. L'industrie , le commerce et le bien-être avaient donné naissance à certains usages qui remplacèrent une organisation communale légalement fondée, l'annoncèrent d'avance , et l'amenèrent enfin.

Qui aurait pu ou désiré empêcher le développement des villes ? Au degré où se trouvait encore le Teutschland, il n'excitait le soupçon de personne. I-cs progrès de l'industrie manuelle et des arts devaient être agréables à tous, aux princes comme aux vassaux, aux ecclésiastiques comme aux laïques. Le service militaire à cheval, qui seul était encore considéré, l'armement, l'équipement pour la marche et le combat, la vie domestique elle-même, rendaient ces progrès désirables et nécessaires ; et ils n'étaient possibles que dans les villes. Personne non plus ne pouvait être contraire nu commerce. Les progrès des arts supposaient le commerce et l'échange, et beaucoup de choses dont on avait appris , dans les expéditions d'Italie, à connaître l'usage et l'agrément, et dont on ne pouvait plus se passer , ne pouvaient s'acquérir que par ce moyen. Aussi la vie des villes fut-elle secondée et favorisée par beaucoup de princes et de seigneurs, sinon dans l'esprit des villes, du moins par intérêt personnel, tantôt par sentiment de l'utilité et de l'excellence des travaux et de l'activité des villes, tantôt par douceur cl bienveillance, tantôt par cupidité et par amour de l'argent, tantôt par amour des plaisirs recherchés, et sans doute aussi par jalousie et par envie, parée qu'on ne voulait rester en arrière de personne.

Heinrieh III vit peut-ètro en Italie, où les villes s'étaient beaucoup plus développées que

4±> HISTOIRE 1)1 PKI

dans le ToulschIa:id , que l'esprit qui se réglait eu elle, l'esprit de liberté civile, n'avait rien de commun a\ee l'esprit qui animait le monde des vassaux. Il reconnut peut-être que entre la féodalité et les villes s'élever. »it néce» saircment une haine qui, si les deux parties étaient abandonnées à elles-mêmes et si leur inimitié n'était pas comprimée, ne pourrait ! s'effacer que par une victoire complète de l'une sur l'autre. Mais dans l'état actuel des choses, où les villes étaient encore le parti le plus faible, il ne pouvait voir en elles que des alliées, puisqu'ils avaient les mêmes ennemis ; lui, des ennemis de sa puissance royale; elles, des ennemis de leur liberté naissante. Il devait donc favoriser la vie des villes partout où, par erreur ou par arrogance , elle ne se mettait pas en opposition même avec son autorité rovale. Dans ce cas toutefois il ne pouvait manquer de puissance pour les contenir. Il en avait pour garant l'hostilité des vassaux contre les villes, contre lesquelles ils n'avaient après tout que les mêmes intérêts, quelque grande que fut leur jalousie, quelque vive que fut leur envie mutuelle.

Et la est l'origine de la noblesse , dans le sens moderne de ce mot. I-a noblesse, en effet , est en général une classe privilégiée et favorisée dans la société civile. Mais cette classe ne peut avoir ses privilèges et ses prérogatives en présence d'hommes non libres, desujets, d'esclave*, de serfs; il faut qu'elle les ait en présence d'une autre classe d'hommes libres dans l'Ktat. Avant donc qu'il pût y avoir une noblesse, il fallait qu'il existât une double liberté; et la liberté de : la noblesse devait être fondée sur une autre base, et être d'une autre nature que la liberté de ce qui n'était pas la noblesse. Jusqu'alors, et depuis que la féodalité avait détruit l'ancienne et véritable liberté ; il n'y avait eu qu'une seule liberté , et elle avait précisément consisté dans le système féodal. A vrai prendre, il n'y avait sans doute pas liberté dans le système féodal , mais seulement service ; mais bien qu'ils fussent soumis à ce service , les hommes féodaux se considéraient comme hommes libres, et comme les seuls hommes libres. Il ne peut donc être question d'une noblesse tant qu'ils furent seuls libres, ou seuls comptés pour tels. Par opposition avec qui auraient-ils formé une noblesse, puisqu'il l'égard du clergé ils n'étaient que des laïques, puisqu'à l'égard des hommes non libres Us n'étaient que des maîtres ? Sans

pu: allemand.

doute on appliquait les termes de noble», plus nobles et les plus nobles (2) ; mais anciennement ces dénominations uc désignaient que des hommes distingués de quelque manière qnc ce fût , par une dignité , par leurs exploits , par leurs richesses: dans les derniers temps au coutraire, depuis surtout que les rois saxons, par leurs prétentions à la distinction, avaient éveillé partout ce même esprit de distinction prétenlieuse, ces expressions désignèrent sans doute aussi des familles illustres ou des personnages dont, à la connaissance de tous, les ancêtres (et rarement on pouvait remonter an delà du bisaïeul) avaient déjà tenu un rang élevé dans l'échelle des relations, et avaient par exemple été ducs et comtes, on alliés soif a la famille royale, soit h d'autres personnage illustres, ecclésiastiques et laïques. Aussi désormais, dm les temps anciens comme dans les temps modernes, le mot de noble fut-il employé indistinctement avec d'autres mots qui probablement ne désignent aucune relation civile précise, mais ont seulement le sens général d'illustre, distingué, considérable et puissant. Des preuves nombreuses s'en trouvent ça et la dans le présent ouvrage. Mais tout changea lorsque les villes acquirent la liberté. A partir de ce moment, il y eut une double liberté; la liberté fausse du monde des vassaux, et la liberté véritable du monde des villes. La barbarie était la mère de la première ; la civilisation fut la mère de la seconde. La première était fondée sur la puissance de l'épéc, la seconde sur les besoins de l'esprit humain ; la première sur le sen ice militaire , sur la récompense de ce service et sur la souveraineté ; la seconde sur le fruit du travail , sur la propriété et sur le droit. Plus la première était violente , et la seconde conforme à la nature; plus la première était dure par son ancienneté, et la seconde fraîche par sa jeunesse, moins il était possible de les unir l'une a l'autre. Si la vieille liberté ne put ou n'osa point empêcher la naissance de la liberté nouvelle , comment aurait-elle pu on osé l'étouffer ensuite? La vieille liberté avait tout à craindre de la nouvelle, vexations, restrictions, anéantissement; la nouvelle avait tout à espérer contre l'ancienne , conservation, progrès, victoire. Car l'ancienne portait eu ellemême le germe de sa ruine; la nouvelle, aa contraire , était susceptible d'un développement infini : les sciences et les arts devaient trouver

UV. XVII,

chez elle protection et encouragement , tandis qu'ils restaient étrangers au système vassalitique , qui n'aimait pas la pensée. Il était d autant plus nécessaire , d'après la nature des choses humaines, que le monde des vassaux, quelque désuni qu'il fût, quelque divisé et déchiré qu'il pfit être par les passions de toute espèce, cherchât à s'unir, à se fortifier et à s'organiser en lui-même, afin de sauver ce qui pouvait encore être sauvé en face du monde nouveau qui s'élevait dans les villes; il était nécessaire que les vassaux serrassent leurs rangs ponr s'opposer aux villes qui demandaient, comme troisième ordre ( tien-état ) , une position libre dans la société civile; et, par leur réunion, ils formèrent la noblesse et l'ordre nobiliaire. L'hérédité des honneurs et des dignités, qui était en partie gagnée, et qui ne pouvait manquer de l'être tout à fait, leur fournit les moyens de consolidation ; et de l'organisation , sans laquelle il n'y avait pas d'unité , résulta la distinction en haute et basse noblesse , avec toutes ses branches. Hais dans cette position , pendant que la bourgeoisie libre s'élevait dans les villes à la lumière et à la civilisation , et s'élançait dans toutes les voies de l'activité humaine, il ne resta presque à la noblesse d'autre ressource que d'être inébranlable comme ses chàtcaux-forts , de maintenir ce qui existait, de no reculer que devant la nécessité , <le donner une valeur a tout ce qu'elle possédait, en le couvrant d'un vernis d'antiquité ou en l'entourant d'ornements fantastiques; de montrer sous un jour aimable, grâce aux prestiges d'une vie plus distinguée, de défendre vivement et vaillamment avec la susceptibilité d'un profond sentiment d'honi:eur, d'embellir par le charme d'une domination nouvelle et par une sorte de poésie toutes ces choses d'une ancienne puissance et d'une ancienne majesté, qui étaient pour les libres habitants des villes tantôt un scandale , tantôt une folie , jusqu'à ce qu'enfin l'arrogant dédain pour une civilisation plus élevée arrêta l'esprit, au point que la nature animale de l'homme obtint la préférence sur sa nature divine.

Dans le temps où Heinrich ni devint roi des Teutschs , les commencements de ces relations ne faisaient que de se révéler; le développement en appartient aux générations suivantes. Ce qu'on ne peut nier toutefois, c'est qu'un roi

qui se plaçait entre la nouvelle liberté qui s'élevait dans les villes, et la vieille liberté dont les vassaux se vantaient dans leur sujétion au service, pour les contenir Tune par l'autre, les diriger et les faire tourner toutes deux à son propre avantage , se jetait dans un jeu de bascule qui pouvait l'user lui-même. Mais celui qui, dans les flots, ne trouve pas le fond , ne peut se tenir debout , et ne peut que s'efforcer de rester à la surface en nageant.

Quant au clergé , sur lequel , avons-nous dit, le roi semble aussi avoir compté comme sur un allié puissant dans sa lutte contre les vassaux et seigneurs laïques , nous avons peu de chose a ajouter. Nous ne pouvons que répéter ce que nous avons dit souvent : les ecclésiastiques inférieurs, séculiers comme réguliers, dépendaient des ecclésiastique supérieurs. La nomination aux sièges épiscopaux et l'élévation des abbés et des abbesses étaient entre les mains du roi , ou du moins le roi, par l'investiture , par le droit de saisir le prince ecclésiastique des domaines de son église ou de son monastère, exerçait sur ces actes une influence décisive. Cette relation formait le premier lien entre le roi et les princes de l'Eglise , qui étaient en même temps princes de l'Empire. Elle rendait possible la bonne intelligence entre eux; et déjà la reconnaissance qu'en tout cas l'étude continuelle des doctrines de la religion et des principes de la morale rappelait bien plus souvent à l'ecclésiastique qu'au laïque, attacha toujours plus d'un prince de l'Eglise au trône. Celui-là même à qui ce noble sentiment était étranger, on qui l'avait perdu dans l'agitation de la vie et dans le tumulte des passions, celui-là fut souvent forcé de tourner ses regards vers le trône et ses espérances vers le roi. Car , par suite de la jalousie des vassaux laïques contre les vassaux ecclésiastiques , ceux-ci ne pouvaient attendre que de la puissance et des secours du roi la conservation ou l'accroissement de leurs domaines , de leurs droits et de leurs immunités. Ils de- • vaient donc désirer que la puissance du roi fût grande et forte, afin qu'il fût en état de leur assurer l'appui dont ils avaient besoin contre la cupidité, les violences et les brigandages des seigneurs laïques; et le roi, de son côté, ne pouvait se dispenser de favoriser et de protéger selon son pouvoir les ecclésiastiques, tant qu'il lui était permis de se croire sûr de leur dc- | voùment.

HISTOIRE I>i: PEl PLE ALLEMAND.

L'influence des ecclésiastiques sur les affaires publiques fut très-forte, comme l'ont prouvé de grands exemples. Elle était , par sa nature même, incalculable : car elle était fondée sur quelque chose de spirituel , sur la foi et la superstition , sur l'avantage d'une culture scientifique et de connaissances variées , enfin sur la finesse dos artifices sacerdotaux, qui font sentir leur action dans toutes les circonstances, soit aussitôt , soit avec le temps. Mais le roi ne pouvait compter en toute sûreté sur cette influence. Elle était individuelle ; elle était l'œuvre des ecclésiastiques plutôt que celle du clergé. Et les ecclésiastiques agissaient trèssouvent les uns contre les autres, poussés en sens divers par les passions humaines , et dirigés par des opinions différentes soit sur la doctrine, soit sur la vie; ils >j liguaient même souvent avec ceux qu'ils croyaient devoir considérer comme leurs ennemis, et abandonnaient la cause de l'empereur, quoiqu'elle parût être leur propre cause.

Les malheureuses relations de l'Italie, la terrible division et les passions qui régnaient à Rome et qui se rattachaient à ces relations , et ce trafic dont la dignité papale faisait l'objet , qui transformait le siège apostolique en comptoir de banquier , et souillait d'impuretés les ornements pontificaux , avaient agi d'une manière pernicieuse sur les relations ecclésiastiques de tous les pays d'Occident. Les anciennes idées étaient restées , mais la vie active était devenue tout autre. L'Eglise romaine était encore considérée partout comme l'Eglise-mére du inonde chrétien ; le siège apostolique était regardé comme placé au dessus de toutes les églises, et les réunissant en une Eglise, une et universelle ; on parlait avec humilité de la puissance qui résidait dans ce siège , et l'on s'inquiétait peu de l'homme aux- mains duquel l'exercice en était remis. Mais la réalité ne répondait pas à ces idées. C'étaient des traditions mortes que l'on conservait sans y rattacher de pensée, sans que l'action fût déterminée ou la passion bridée par elles. Celui-là seul craint la foudre qui a appris à en connaître les dangereux effets ; et une force qni reste longtemps en repos finit par être peu respectée, et perd même de sa puissance. L'autorité papale ne se faisait toujours valoir qu'avec de longues interruptions ; elle était tantôt négligée , tantôt exercée de la manière la plus perverse par des papes corrompus , mauvais ou

abrutis , et enfin elle était devenue si faible entre les mains d'nn indigne jeune homme, que la puissance mémo de l'empereur ne pouvait la faire reconnaître. Aussi l'Eglise une et universelle avait comme disparu de la terre, et ne viv ait plus que dans les regrets et les désirs de quelques âmes pieuses ; et avec elle les archevêchés, comme beaucoup d'évêchés, étaient tombés en décadence. Comme le saint-siége n'y mit et n'y put mettre de frein par l'applicatioa des anciens principes de l'Eglise , denx ou trois vices avaient commencé à se répandre avec une extrême rapidité d'Italie dans tous les pays et dans tous les degrés du corps cedésiastiqoe, et comme ils étaient riches en germes de malheurs et d'atrocités , ils menaçaient de dissoudre tout le système de l'Eglise. C'était la vie des évoques sous les armes, dans la guerre, et en général dans les affaires de ce monde ; par là beaucoup perdirent le goût des choses saintes , visèrent an point le plus élevé des choses profanes, et, ne soupirant qu'après les biens de la terre, oublièrent leur sublime mission. C'était ensuite cette facilité {produite et entretenue par une telle vie) avec laquelle les dignités ecclésiastiques et même toute place de l'Eglise forent mises dans le commerce et livrées au plus offrant ; par là des hommes indignes arrivèrent aux hautes fonctions ecclésiastiques, les transformèrent en bénéfices, et les exploitèrent poor remplacer par de riches avantages ce qu'elles leur avaient coûté. C'était enfin le goût (les jouissances matérielles , qui devait devenir dominant dans de telles relations , et qui bientôt dégénéra en divers lieux en mollesse , en débauche, en déprav ation hideuse et impudente. I,cs couvents ne restèrent pas en arrière sous ce triple rapport , ni dans les suites que devaient entraîner ces vices. Les abbés firent comme les évêques. Il était impossible que des hommes qui n'avaient eux-mêmes aucune des vertus do cloître maintinssent la discipline monastique- Et qui aurait pu exiger des femmes ce que I <* n'obtenait pas des hommes? Du reste il n '«* pas douteux (et c'est pour le cœur un bcsoia de le croire) que de toiles choses n'étaient encore , sinon en Italie , du moins dans IcTeutscaland, que de rares exceptions, et que le pl«s grand nombre des ecclésiastiques, et séculiers et réguliers, menaient une vie respectable, conforme à l'esprit de la religion , tel qu'il j«» av ait été donné de le saisir. Mais ces exceptions

se rencontraient partout, elles devenaient tous les jours plus nombreuses , et faisaient craindra une décadence générale.

Si donc Heinrich III , dont au reste l'âme pieuse était sans doute affectée d'un profond chagrin par tous ces désordres , voulait tirer du pouvoir de l'Eglise un véritable avantage pour l'autorité royale , il était avant tout nécessaire de rétablir et d'affermir partout l'unité de l'Eglise, l'ordre et la discipline. Mais, avec quelque ardeur que des hommes d'un noble caractère pussent prendre part à une telle œuvre, elle ne pouvait être accomplie que par le siège apostolique. 11 était donc nécessaire do débarrasser Rome du vieux levain , de purifier le saint-siége des souillures dont il s'était couvert dans la lutte des factions , et d'élever de nouveau la papauté à la puissance vivante, par laquelle seule elle pouvait exercer une action bienfaisante sur les relations bouleversées de l'Eglise et de la société, et favoriser logénie et la civilisation. Mais l'autorité royale ne retirait toujours encore aucun avantage immédiat du rétablissement et de l'affermissement de l'ordre dans l'Eglise , sous son chef suprême , le pape; bien plus, il était â craindre que dans cette unité et cet ordre de l'Eglise il ne s'élevât une puissance indépendante , qui pouvait devenir plus dangereuse pour le roi que ne l'avait été le monde ennemi des vassaux. Si l'on voulait éviter aussi ce danger, il était nécessaire de plus de réduire l'évèque de Rome , en qui les églises se fondaient en une seule église , à la même dépendance de l'empereur où se trouvaient les évèqucsdc l'empire. Il fallait placer le pape au dessous de l'empereur, l'autel au dessous du trône. Et il y avait à peine un autre moyen pour arriver à toutes ces choses , que de reprendre et d'étendre les idées d'Otto le Grand en les perfectionnant : il fallait que l'empereur disposât à son gré du saint-siége; il fallait qu'il y plaçât des hommes teutsehs avec lesquels il put s'entendre , et des hommes habiles qui non-seulement fussent résolus â agir dans le sens de l'empereur , mais qui fussent aussi en état d'exercer sur les églises du monde chrétien toute la puissance à laquelle le saint-siége avait ou pouvait acquérir des droits.

La tâche imposée au jeune roi était grande. S'il arrivait à la solution , si les trois grandes forces qui résidaientdans le système féodal, dans la nouvelle liberté des villes, qui cherchaient

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à se faire jour, et dans l'Eglise chrétienne , pouvaient être placées l'une envers l'autre dans une telle position qu'elles se craignissent , se respectassent , se soutinssent mutuellement , l'empire pouvait arriver à une tranquillité , à un honneur et à une gloire, et le trône impérial à un éclat et â une autorité qu'on avait â peine soupçonnés jusqu'alors. Assurément un tel but était fait pour séduire une jeune âme et pour entraîner un génie vigoureux. Mais pour y arriver il fallait longer des rochers menaçants et passer â côté on par dessus des écucils cachés. Le navire pouvait aisément faire naufrage ou échouer sur le sable. Mais ce but offrait-il réellement d'assez grands avantages pour qu'il fût désirable de l'atteindre, non peut-être pour le trône et l'autorité royale, mais pour la raison de notre vie et de notre existence , par le génie et la civilisation? Il est bien permis d'en douter.

PREMIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE HEIN- RICH III. GUERRE AVEC LES BOHÈ- MES. EXPÉDITIONS EN HONGRIE. —

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