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CHAPITRE XIV

LES DEUX. DERNIÈRES ANNEES DE HEINRICH Hl. — ÉTAT DE L'ITALIE. — EXPÉDITION DE HB1NRICH DANS CE PAYS. — MORT DE

l'eupebeur.

L*an 1066.

Parmi les motifs qui firent regarder comme nécessaire à l'empereur Hcinrich 111 une nouvelle expédition en Italie, il faut peut-être placer en première ligne la position que les Normands avaient mise à l'égard du saintsiège, à l'égard de l'empire et à l'égard du monde. On ne saurait trouver une plus forte preuve du pitoyable état do trouble , de dissolution, de malheur, de misère et de désolation où se trouvaient les pays dont s'est formé plus tard le royaume de Naples, que la rapide élévation des Normands dans ces contrées. Leur histoire toutefois se complique de la manière la plus singulière avec celle de l'empire byzantin, avec celle des Sarrasins , avec celle de Rome et des princes d'Italie qui se considéraient comme appartenant au royaume des lombards. Cette complication jette sur beaucoup de faits une grande obscurité et en rend l'explication difficile, parce que les fils des événements préparés ordinairement dans l'ombre jvu des passions humaines , se trouvent tantôt mêlés aux iutrigues du palais impérial de Constantiuople, se rattachent tantôt aux courses de quelques vaisseaux musulmans , ou bien à un château ou à une ville d'Italie, et s'entremêlent d'une merveilleuse façon ; souvent même ils se perdent avant qu'on ait pu les bien apercevoir. Il n'est pas nécessaire, du reste, de développer ici ces choses , dont le résultat seul a pour nous de l'importance.

11 ne s'était pas encore écoulé quarante ans depuis que pour la première fois, ainsi que

LPLE ALLEMAND.

nous l'avons raconté plus haut, le nom des Normands s'était fait entendre en Italie, el déjà ils étaient les maîtres de la plus grande partie du pays. Un simple hasard avait jeté une poignée de Normands au milieu des déchirements sans remède de ce pays; et aussitôt ce petit nombre d'hommes avait commencé à se faire un nom. Avec moins do prudence que de force et de résolution , ils avaient saisi l'occasion d'exploits et de profits qui s'était offerte à eux , et , avec une admirable habileté , ils avaient su attirer de leur patrie , et toujours en plus grand nombre , de vaillants compagnons, et trouver en môme temps la voie dans laquelle ils devaient arriver à un but , sinon déterminé, du moins désirable. Ne tremblant devant aucun danger, ne reculant devant aucune nécessité, ils avaient servi tout parti qui leur faisait les offres les plus avantageuses; et partout ils a\ aient montré la plus audacieuse confiance , et partout ils avaient constamment attiré sur eux les regards. Du côté qu'ils soutenaient se tenait d'habitude la victoire et toujours l'honneur du combat. Aussi s'étaient-ils rendus partout redoutables et partout nécessaires. Quant à eux , qu'avaient-ils à s'inquiéter des Grecs, des Langobards, des Italiens? En exposant leur vie pour une cause étrangère , ils demandaient à tirer pour eux-mêmes avantage de ce qu'ils risquaient. Aussi gardaient-ils leur foi à celui qui les soldait , tant que cette foi se trouvait assez récompensée, et aucun sacrifice n'était trop grand pour eux des qu'il leur assurait un profit suffisant. Mais si la fortune refusait ses faveurs, ils ne reculaient pas non plus devant d'audacieux empiétements, et ne ménageaient pas plus leurs amis que leurs ennemis, pas plus les prêtres que les laïques. Us fondaieut donc des espérances de plus en plus grandes sur la gloire et sur le pillage , et à côté d'exploits réellement héroïques ils accomplirent aussi des crimes odieux.

L'empereur Kunrad 11 , ainsi que nous l'avons également raconté précédemment , avait iuvesti du comté d'Avcrsa Rainulf , l'un des chefs normands. Admis ainsi parmi les vassaux de l'empire , leur œuvre farouche reçut une forme plus noble , et une base fut donnée à leurs tentatives aventureuses de vingt ans. Les résultats s'en firent bientôt sentir. Sur l'invitation et les promesses du comte Rainulf, de guindés bandes do jeunes gens et d'hommes bcl-

tJV. XVI!,

liqucux cl avides des fiefs accoururent de la Normandie, et peut-être aussi d'autres provinces de France, vers ce pays d'activité, de gloire et de plaisirs, dont on leur faisait des descriptions si ravissantes. A mesure que leurs forces augmentèrent , leurs entreprises prirent une direction déterminée. Bientôt Melfi fut en leur pouvoir, et de Melfi ils portèrent leurs armes avec la plus grande promptitude et la plus grande audace de côté et d'autre , et avec un tel succès que l'Apulie put être considérée comme conquise par eux. Et lorsque l'empereur Hcinrich III , ainsi que nous l'avons dit , vint dans ces contrées , plus pour voir l'état des choses et pour calculer le danger qui de ce côté pouvait menacer la ville de Rome et son empiro en général , que pour conquérir , soumettre ou ordonner , il n'hésita pas h investir , d'une manière assez vague , à ce qu'il semble , les Normands de leurs conquêtes : car les Normands lui payèrent de grandes sommes d'argent; le pays qu'ils plaçaient sous sa suzeraineté était un pays étranger , et sa position à l'égard de cette race hardie ne pouvait qu'être améliorée et non empiréc , si les Normands se déclaraient ses vassaux et le reconnaissaient pour leur suzerain.

Mais, dès qu'ils curent obtenu l'honneur de pouvoir s'appeler feudataires de l'empereur, et que par là même ils curent en quelque sorte rendu l'empereur complice de leur usurpation, les Normands, semblables à des vautours affamés , se jetèrent aussitôt sur les pays dont ils se croyaient désormais légitimes possesseurs , et attaquèrent sans pitié le sacré et le profane , comme s'ils n'avaient eu à craindre ni Dieu ni les hommes. Cela se fit par arrogance, par nécessité , par colère. Le vieil esprit qui les animait les portait à la violence et au pillage; ils étaient devenus barbares dans leurs courses aventureuses, et la fortune, qui les accompagnait toujours, avait fait naître en eux un méprisant orgueil. Mais ils étaient tous venus pauvres en Italie; et de leur pauvreté le désir des richesses sortit d'autant plus brûlant, qu'ils jetaient un regard plus orgueilleux sur le théâtre de leurs victoires. Ils conservèrent le sentiment de leur origine étrangère; ils n'oublièrent pas qu'ils se trouvaient dans des relations violentes. Qui pouvait calculer d'avance les événémeuts du lendemain? Et fallait-il que par un changement soudain des choses , après de si grands efforts

et de si grands risques, ils retournassent dans leur patrie aussi pauvres qu'ils en étaient venus? C'est aux héros, pensaient-ils, et non aux lâches, qu'appartiennent les magnificences du monde. Déplus, ils se virent bientôt entourés d'intrigues et d'astuce; et presque partout ils ne trouvaient que duplicité, perfidie et trahison. Précédemment, ils avaient constamment été l'espoir des faibles; maintenant, comme ils étaient redoutés de tous , tous aussi les haïssaient , et le meurtre môme se glissa au milieu d'eux. Les Grecs, dépourvus d'unité, de consistance et de force, ne devaient qu'au hasard et à des moyens réprouvés le maintien de leur empire pourri ; il ne fallait attendre d'oux qu'une inimitié basse et rampante : mais les Italiens aussi , les habitants du pays qui avait été subjugué par les Normands, se livrèrent à de secrètes menées, en elles-mêmes aussi naturelles et aussi pardonnables qu'aflligeantes pour les Normands. Cette position fait comprendre sans peine comment s'éleva en ceux-ci le goût de prendra ce qu'il y avait à prendre , d'extorquer ce qu'il y avait à extorquer , et comment aussi ils en vinrent à penser que sur la force seule reposait le droit , sur l'épée la sûreté ; mais que la pitié était une faiblesse, la douceur un mal pernicieux (I).

Ccfut dans des circonstances aussi déplorables que les hommes malheureux et maltraités de l'Apulie et de la Calabre implorèrent le secours du pape Léon IX contre leurs cruels oppresseurs ; et le noble pape gémit sur le sort de ce peuple infortuné , et le pillage des biens de l'Église fut à ses yeux une chose horrible. Il recourut aux armes qu'il avait à sa disposition. Il fit adresser aux Normands des remontrances, pour les rappeler à la douceur et à l'humanité ; il chercha à les épouvanter par l'excommunication. Tout fut inutile : ces fils , emportés par la passion , ne tinrent nul compte de ses paroles paternelles; la foudre de sa malédiction glissa sans effet sur les cœurs d'airain de ces audacieux guerriers. Il ne lui resta donc d'autre ressource que de réclamer l'appui de princes temporels, et pour procurer quelque soulagement aux opprimés qui avaient invoqué sa pitié, et pour donner du poids et de l'effet à l'excommunication lancée par lui. En conséquence, tout en faisant alliance avec l'empereur de Constantiuople et en cherchant à intéresser à son œuvre pieuse les princes et les vassaux

d'Italie, il se rendit en personne, Tan 4032, dans le Teutschland , pour déterminer l'empereur Heinrich !H à une nouvelle expédition en Italie ; car les Normands ayant méprise son excommunication , il pouvait assurément craindre avec raison qu'elle no produisit un effet tout autre que celui qu'il en avait attendu, c'està-dirc/pi'clle n 'excitât les Normands à tourner leurs armes contre lui et contre Home. Mais dans* ce temps môme l'empereur était engagé contre les Hongrois dans une guerre dont nous avons parlé, et, en général, il était impliqué dans des relations qui rendaient nécessaire sa présence dans le Teutschland. Le pontife échoua dans sa tentative de terminer par sa défense la guerre entre Heinrich et André, roi do Hongrie; et Léon, le pape, dont l'excommunication venait de tomber impuissante sur les Normands , ne jugea pas à propos d'en frapper le roi 'André et les Hongrois : il s'en tint aux menaces. L'empereur toutefois ne méconnaissait pas lcjdanger que les Normands pouvaient susciter à l'Église et à l'empire ; aussi, pour le détourner , n'était-il pas éloigné d'accorder au pape une'nombrcusc armée tcutsche. Mais son fidèle conseiller, le sage Gcbchard, évéque d'Eichstœdt , combattit l'envoi de cette armée dans les circonstances actuelles, et l'empereur se rendit aux raisons de cet homme prudent. Le pape néanmoins tenait beaucoup à ue pas retourner en Italie sans armes teutsches. On résolut donc qu'il serait accompagne tout au moins d'une troupe de quelques centaines d'hommes. Elle fut donc réunie , cette troupe, et elle se composa soit de guerriers qui reçurent de leurs suzerains l'ordre de suivre le saintpére , soit de volontaires séduits par l'espoir du butin , soit enfin d'hommes que leurs crimes avaient fait exiler, et qui ne négligèrent pas l'occasion d'acquérir, par de nouveaux exploits, des droits au pardon et à leur réhabilitation. Mais en même temps l'empereur somma les vassaux' d'Italie de prêter leurs bras au chef suprême de l'Église contre les Normands , ces ennemis indociles et cruels.

De cette manière Léon IX se vit à la tête d'une armée considérable. Les Normands furent loin de la mépriser. Parmi leurs chefs était un homme doué de brillantes facultés, d'autant de génie que de force et d'audace, et particulièrement d'une grande flnesse dans le calcul des relations. Cet homme était Robert , surnommé

Guiscard , l'atné des fils de Tancrède do Hauteville, né du second lit de celui-ci , et qui était arrivé depuis peu avec une troupe toute fraîche, pour suivre la carrière où déjà plusieurs de ses frères avaient acquis de la gloire et des richesses. Ce fut vraisemblablement par son conseil que les Normands proposèrent la paix au pape, offrant de tenir désormais de la grâce du souverain pontife et comme fief du saint-siége tout le territoire dout jusqu'alors ils s'étaient emparés injustement. Ils espéraient de cette manière changer la malédiction du pape en bénédiction, et sanctifier par la puissance d« l'Église la possession de ce qu'ils avaient acquis par des moyens coupables. Mais le pape, dirigé sans aucun doute par Ilildebrand , rejeta des offres dont l'acceptation aurait pu du reste l'cntrainer dans des relations difficiles soit avec les Normands, soit avec l'empereur; il Jeor demanda au contraire de rendre tout ce qu'ils avaient enlevé à Saint-Pierre , et d'évacuer tout le pays qu'ils avaient par des voies injustes soumis à leur pouvoir. Les Normands repoussèrent ces exigences. Il devint donc nécessaire de décider la querelle par les armes ; et cette décision eut lieu près de Civitclla, le \ 8 juin , l'an 1055. Les Tcutschs de l'armée pontificale combattirent avec uu courage digne de leur nom et de leur patrie ; et déjà ils croyaient avoir remporté la victoire : mais les Normands , malgré leur petit nombre, s'avancèrent avec un corps de réserve, et menacèrent de tomber sur les derrières de l'armée pontificale; alors les Italiens prirent la fuite, et il ne resta plus aux Tcutschs qu'à mourir. Le pape, qui avait suivi de loin ectte lutte malheureuse, chercha un asile dans la ville. Mais les habitants, redoutant la vengeance des Normands , refusèrent de le recevoir , et le saint-père se vit réduit à se remettre comme prisonnier aux mains des vainqueurs. Et les adroits vainqueurs usèrent, il est vrai, de la victoire , mais n'en abusèrent pas. Ils déterminèrent le pape à révoquer l'excommunication lancée contre eux; mais ils lui baisèrent aussi les pieds, et le supplièrent de leur pardonner leurs péchés. Et tout en lui prodiguant les marques de la plus grande vénération, ils le menèrent comme un prisonnier à Bénévent , où il désirait aller de préférence.

Il n'est pas besoin de remarquer que cette marche des choses parut à l'empereur aussi dangereuse qu'affligeante , et qu'il dut assu-

rément regarder commo nécessaire une expédition en Italie pour le rétablissement d'an ordre meilleur, pour le maintien de l'Église et de l'empire. Mais à tout cela se joiguit uni autre circonstance qui fortifia en lui le désir d'exécuter cette entreprise le plus tôt possible. En effet, Tan 4052, l'arrogant et dur Boniface, marquis de Toscane , non moins puissant que fastueux , dont nous avons parlé à plusieurs reprises, avait été traîtreusement assassiné dans une forêt avec un javelot empoisonné par deux de ses vassaux ; et comme ce prince , malgré son Age avancé, ne laissait que des enfants mineurs , Béatrix sa veuve prit comme tutrice les rênes du gouvernement. Un an et demi environ après cet événement, Godefrid, duc de Lotharingie , ayant échoué dans une nouvelle tentative pour rentrer en possession de ses terres et de ses hommes , ce vieil ennemi de l'empereur se rendit secrètement en Italie. Là il épousa la veuve de Boniface, la marquise Béatrix; puis il se conduisit comme si, par ce mariage et sans autre formalité , il était devenu seigneur de toutes les terres qui avaient été reconnues au marquis Boniface en qualité de vassal de l'empire, comme si ce prince n'avait pas laissé de fils , et comme s'il n'était pas nécessaire d'obtenir l'investiture do l'empereur. Il était donc à craindre que la haine invétérée et longtemps concentrée de l'énergique et vaillant prince Godefrid ne le poussât d'autant plus promptement à de nouveaux projets hostiles contre l'empereur, qu'il semblait manquer tout aussi peu de moyens pour l'exécution que de nombreuses occasions au milieu de la confusion où se trouvait l'Italie.

Enfin , dans l'état des choses , dans la situation de l'Église , dans la lutte secrète entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel , dans l'état de l'Italie enfin , l'événement que nous allons raconter porta le coup décisif. Le pape Léon IX passa le reste de l'an 4053 et une partie de l'année suivante à Bénévent, sous la garde des armes normandes. Sans aucun doute il était prisonnier , mais il avait toutes les apparences de la liberté. Devant sa piété, devant son dévoilaient à Dieu , dev ant la pureté de sa vie et la sainteté de sa conduite s'évanouit aussi l'arrogance des Normands exaspérés par les passions. Ils sentirent qu'ils étaient chrétiens, et le sentiment de leurs crimes pesa lourdement snr leurs cœurs. Ils entourèrent donc le saint-

père de toute sorte d'égards, et lui témoignèrent le plus grand respect. Aussi le pape ne séjournat-il pas inutilement à Bénévent. Il agit selon sa sainte mission de près et au loin. Tout en travaillant à adoucir le malheureux sort des habitants de l'Italie et à ramener à la douceur et à l'humanité les cœurs de leurs oppresseurs, il ne perdit jamais de vue la grande idée de l'Église une et universelle, dont il était le chef: il envoya en France son ami Hildebrand, afin qu'en qualité de son légat, celui-ci pût arranger avec douceur et d'une manière raisonnable la discussion que Bérengcr de Tours avait soulevée par des hérésies inintelligibles au sujet de l'Eucharistie, et il dirigea sur Constantinople d'autres hommes dévoués chargés de voir s'il ne serait pas possible de faire entrer aussi les églises d'Orient dans l'unité de l'église d'Occident. Mais le poids du désastre de Civitella l'avait trop vivement atteint pour que ce vieillard , qui, dans ces dernières années, avait été exposé aux plus grands efforts et aux plus grandes fatigues, eût assez de force pour se redresser. Longtemps , dans sa misère , il s'était consolé par l'espoir que l'empereur , à la nouvelle de la victoire des Normands et de son infortune, ne perdrait pas un moment pour venir en Italie avec une armée , pour rétablir l'ordre et exercer sa justice. Mais comme cet espoir ne se réalisa pas , et que la perspective de l'avenir dévouait de jour en jour plus sombre, ses forces physiques s'épuisèrent aussi de plus en plus , et bientôt personne ne put douter de sa mort prochaine. Ce fut dans ces circonstances que Léon IX quitta Bénévent pour retourner h Borne. Eprouva-t-il lui-même un vif désir de revoir le tombeau des apôtres, et d'attendre la mort sur le siège de Saint-Pierre ; ou les Normands, tourmentés par la pensée de voir le chef de l'Église devenir un cadavre dans la captivité , insistèrent-ils sur son éloignement? C'est ce qui est incertain ; mais ce qui ne l'est pas, c'est qu'ils ne s'opposèrent point an départ du saint-père, mais qu'ils le facilitèrent au contraire , et ne cessèrent pas de lui témoigner la plus grande vénératiou. Le pape quitta Bénévent le douzième jour du mois de mars de l'an 4054 ; il séjourna quelques jours à Capoue ; il arriva dans une litière à Rome ; mais ses forces étaient entièrement épuisées, et dès le 46 avril il quitta la vie (2).

Cela ne peut être autrement : eette mort si

prompte du pieux pontife dans des circonstances aussi affligeantes dut faire une profonde impression non-seulement sur toutes les àmes pieuses, mais encore sur tous ceux qui tenaient un rang élevé dans les affaires de ce monde, et qui désiraient s'y maintenir ou s'efforçaient de s'élever plus haut encore. Cette ancienne faction de Rome qui avait abusé d'une façon si scandaleuse du saint-siége, avait été, il est vrai, depuis quelques années, réduite au silence; mais le sol d'où elle s'était élancée renfermait encore des germes féconds de discorde, et ces germes pouvaient aisément sortir de terre et produire de nouveaux fruits empoisonnés. Et la nouvelle puissance que les Normands avaient fondée dans l'Italie inférieure , et la grande puissance à laquelle le duc Godefrid aspirait dans l'Italie centrale, semblaient placer le saint-siége de Home dans une position qui devait d'autant plus inquiéter tout homme pensant, que dans ces derniers temps la puissance de ce siège avait atteint un degré plus élevé, et que l'excitation des esprits s'était montrée plus grande dans tout le monde chrétien.

A Rome, sans aucun doute, l'on était dans le plus grand embarras. Toutefois les faits qui s'accomplirent dans la ville étemelle sont inconnus. Peu de temps avant sa mort, Léon IX avait nommé son ami Flildcbrand, sous-diacre de l'église romaine, administrateur de celte église, et Hildebrand n'était pas encore revenu de France. 11 s'éleva donc probablement à Rome une grande agitation entre le clergé , la noblesse et le peuple ; beaucoup d'hommes qui étaient capables d'apprécier ce qui s'était passé sous le pape défunt, et qui se rappelaient en même temps les choses odieuses accomplies précédemment , crurent que ce serait un avantage pour le bien de l'Église que Hildebrand obtint lui-même la dignité papale. Hildebrand toutefois résista à des désirs de cette nature. Préférant le certain a l'incertain , et songeant plus à la domination de l'Église qu'à sa propre grandeur, il aima mieux se tenir à côté du saintsiége que de s'y asseoir. Contre l'empereur Heinrich III beaucoup d'avantages avaient été gagnés; mais on ne les avait obtenus que parce qu'il avait lui-môme nommé le pape Léon IX , et parce que ce pape avait su conserver constamment jles dehors d'un homme qni n'agissait que dans l'esprit et le sens de l'empereur. Il fallait aller plus loin dans celte roule. Ce n'é-

tait qu'en agissant de concert avec l'empereur que l'on pouvait obtenir de nouveaux avantages pour l'indépendance de l'Eglise contre l'empereur et contre toute puissance temporelle ; et l'on ne pouvait espérer ce concert , si l'empereur ne nommait lui-même le pape. En conséquence il chercha à amener les Romains , eu masse ou du moins en partie, à envoyer des députés à l'empereur, et à supplier celui-ci de nommer un pape ; car l'exemple de Léon prouvait de la manière la plus évidente qu'une nomination de cette nature pouvait être aisément rendue inoffensive pour l'Église. Cela se fit , et Hildebrand lui-même se mit à la tête de la députalion. Dans le Teutschland l'apparition de Hildebrand ne fut pas agréable à tous. On avait déjà reconnu la supériorité de son génie ; aussi la crainte , la méfiance, le soupçon , ne manquêrenl-ils nulle part. L'empereur ne parait pas non plus avoir élé à l'abri de ces sentiments-, car il se refusa , à ce qu'il semble , à nommer un pape , et demanda aux députés romains de l'élire eux-mêmes : non qu'il eût l'intention d'approuver le choix, quel qu'il fût, mais parce qu'il désirait s'assurer des dispositions qui les animaient. Mais Hildebrand fut assez prudent pour éviter le piége où il devait tomber, comme on s'y attendait sans aucun doute. 11 déclara à l'empereur que l'Église romaine n'avait pas un seul homme qui convint à une mission si élevée, et que l'on ne pouvait y appeler qu'un ecclésiastique tentsch. Puis il désigna parmi les évêques tcutsclis celui-là précisément qu'il pouvait savoir être le plus selon le etcur de l'empereur, Gcbchard, évêque d'Eichstailt , dont il a déjà été question précédemment , parent de l'empereur , et homme de sage conseil et d'une fidélité éprouvée. En agissant ainsi , Hildebrand pouvait bien nourrir l'espoir que, de même qu'il avait gagné à la cause de l'Église le pape défunt dévoué à l'empereur , de même il réussirait à gagner également à la cause de l'Église cet évêque , que jusqu'ici celui-ci eût ou non agi et vécu dans un esprit différent. Quoi qu'il en soit, il est extrêmement vraisemblable que Heinrich aurait lui-même établi pape l 'évêque Gebehard, si le choix des députés romaius était tombé sur un autre. Mais maintenant que ce choix répondait à ses désirs, il feignit d'y consentir à regret, prétextant qu'il ne pouvait se passer d'un homme de si grande expérience dans les affaires publiques. L'évôque

UV. XVII,

Cebehard de son coté no se montra nullement disposé à accepter ce suprême honneur, soit qu'il craignit réellement de quitter le port assuré que lui offrait son évèché au sein de sa patrie, pour se lancer dans la mer orageuse et sans horùon qui mugissait autour du siège de l'apôtre , soit qu'il agit d'intelligence avec l'empereur et qu'il voulût fortifier par de nouvelles raisons les raisons de ce prince. Tous deux cependant cédèrent aux instances de Hildebrand et de ses collègues. Dans un concile tenu à Mayence, Gebehard, évéque d'Eiclistœdt, fut déclaré pape. Et aussitôt il se mit avec Hildebrand et les autres députés romains en route pour l'Italie. Il arriva heureusement à Rome. Dans cette ville et dans l'église de Saint-Pierre, élu de nouveau, comme Léon IX, par le clergé, et salué par les joyeuses acclamations du peuple, il fut sacré par les cardinaux prêtres et placé sur le siège de l'apôtre sous le nom de Victor 11. Ceci eut lieu le 15 avril 1035 , de sorte qu'il s'était écoulé toute une année après la mort de Léon, avant que ces diverses négociations eussent abouti à un résultat.

Cependant l'empereur s'était préparé à l'expédition d'Italie, que depuis longtemps il jugeait nécessaire, etqne maintenant il ne croyait point pouvoir ajourner davantage dans l'intérêt de la sûreté du nouveau pape. Dans le même temps où le pape commença son voyage , l'empereur se mit également en route avec son armée. Peut-être, comme en général il nourrissait la plus grande méfiance contre le duc Godefrid, craignait-il en cette occasion quelque obstacle de la part de ce prince ; et il est bien possible que le pape n'ait dû qu'à la présence de l'empereur en Italie la tranquillité au milieu de laquelle il prit possession du saint-siége. Cependant les projets de Heinrich n'étaient pas dirigés seulement contre Godefrid , mais aussi contre les Normands. Et cette conjecture n'est pas seulement rendue vraisemblable par l'état des choses et parles événements accomplis dans l'Italie inférieure; elle s'appuie encore sur cette circonstance que l'empereur , avant son départ pour l'Italie, avait envoyé à Constantinople une ambassade qni, sans aucun doute, devait tacher d'établir la bonne intelligence avec la cour impériale d'Orient, et peut-être même d'obtenir sa coopération pour contenir le peuple insolent des Normands. Mais les choses prirent une autre tournure, et Heinrich resta bien loin de son but.

Dès le 7 avril, l'empereur se trouvait à Vérone ; le 5 mai , il avait dressé son camp dans les plaines de Roncaglia, qui dans la suite devinrent si célèbres. Les vassaux d'Italie , de l'ordre laïque et de l'ordre ecclésiastique , accoururent successivement pour présenter leurs hommages à l'empereur et lui montrer qu'ils persévéraient dans leur fidélité. Le duc Godefrid ne parut pas devant lui ; mais il envoya au-devant de lui des députés : « H ne songeait à rien moins qu'à une révolte ; bien plus , il était prêt à tout faire pour l'empire et pour l'empereur; du reste, il devait lui être agréable que lui, chassé de sa patrie, dépouillé des biens de ses aïeux , trouvât du moins dans l'exil les moyens de subsister, grâce à la fortune de sa femme. » Ces paroles d'apparente fidélité et de mécontentement manifeste n'étaient nullement propres à tranquilliser l'empereur. Aussi Béatrix , l'épouse du duc , résolut-elle d'aller elle-même au-devant du monarque. Elle put assurément exécuter cette résolution avec quelque confiance , puisque Heinrich était son proche parent; car sa mère, Mathildc, et la mère de Heinrich, Cisela, avaient été sœurs. Mais elle fut douloureusement trompée dans ses espérances: Ce te fut qu'avec peine qu'elle obtint accès auprès de l'empereur; et, après qu'elle eut obtenu audience , Heinrich l'apostropha durement pour s'être mariée avec Godefrid sans son consentement, bien plus, à son insu. Béatrix répliqua : « qu'elle avait fait ce qui était permis chez tous les peuples ; qu'après la mort de son premier époux, elle avait cherché à assurer un protecteur à sa maison restée sans appui; que femme libre, elle avait, sans arrièrepensée, épousé un homme libre; que lui, Heinrich , n'agirait ni avec jnsticc ni avec équité , s'il ne lui reconnaissait pas un droit qui , dans l'empire romain , avait toujours été reconnu aux femmes nobles. » Mais ces paroles n'apaisèrent pas non plus la colère de l'empereur. D'après le conseil de ses amis, il déclara, il est vrai , le duc Godefrid innocent des crimes dont il l'avait tenu pour coupable; nullement parce qu'il s'était réconcilié avec lui, mais tout simplement parce qu'il craignait que Godefrid, rédnit au désespoir, ne s'attachât aux Normands, et que par là sa dernière trahison ne devint plus funeste que n'avait été la première. D'autre part, il no laissa point s'éloigner l'épouse de ce prince ; et comme en ce temps le fils

47« HISTOIRE DU PEl

du feu marquis Boniface et de Béatrix , appelé par les auteurs Boniface, et dans les diplômes Frédéric , vint à mourir (mort par laquelle sa sœur, Mathildc, enfant de huit ans, devint seule héritière de la marquise), Heinrich retint Béatrix en prison , parce qu'en s'étant mariée à son insu , elle avait traîtreusement livré l'Italie à un ennemi de l'empire. Elle fut contrainte de l'accompagner dans sa marche plus avant ; et lorsqu'il retourna dans sa patrie, elle fut, avec sa fille Mathilde , emmenée par lui dans le Teutschland.

Au temps de la Pentecôte , l'empereur se trouvait à Florence. Là, en sa présence, le nouveau pape Victor II assembla un concile dirigé tout d'abord contre la simonie , mais de plus contre d'autres hérésies de cette époque. Car le pontife voulait prouver aussitôt à l'empereur qu'il ne négligerait pas l'oeuvre à laquelle Léon IX avait travaille avec tant de zèle. L'empereur ne s'était-il rendu à Florence qu'à cause de ce synode et pour prendre avec le pape des mesures plus complètes dans l'intérêt de leurs efforts communs; ou bien avait-il l'intention de se rendre par Rome dans l'Italie inférieure? C'est ce qui est incertain , quoiqu'il soit difficile de révoquer en doute ce dernier projet. Mais, au lieu de continuer sa marche, il commença de Florence son retour vers le Teutscbland, et laissa l'Italie dans sa vieille confusion. Mais pour agir ainsi il avait de bonnes raisons.

Kn effet, dans le Teutschland méridional , la dureté de sa conduite envers le duc Kunrad avait excité une indignation générale; et en Bavière l'arbitraire avec lequel il avait établi duc son fils , un jeune enfant , avait rempli toute âme noble d'un amer ressentiment. Sans doute la tentative que Kunrad lui-même avait faite |M)ur se défendre et se venger avait échoué par la mort de ce duc ; mais la mort du duc était arrivée si soudainement et si à propos, qu'il semble s'être répandu sur ses causes des bruits qui n'étaient nullement propres à gagner de nouveau les âmes à l'empereur. Dans ces dispositions, l'expédition d'Italie causa sans peine une grande excitation parmi les Bavarois, et lit naître des projets de diverse nature. A l'expédition elle-même assistèrent aussi l'audacieux Gebehard, évêque de Ratisbonne, et Welf, duc de Carinthie. Lorsque ces deux hommes virent que personne ne résistait à l'empereur, et que le duc Godefrid, que l'on avait redouté plus

PLK ALLEMAND.

que tout autre , n'osait ou ne pouvait rien entreprendre d'hostile, ils prièrent l'empereur, on ne sait par quel motif, mais vraisemblablement à cause de leurs relations avec le* Hongrois, de leur permettre de retourner chez eux. Heinrich , ne soupçonnant rien de mauvais , leur accorda celte permission. Mais dans la retraite les vassaux des deux princes s'entendirent et formèrent contre l'empereur une conjuration qui resta difficilement inconnue aux deux princes , si d'ailleurs ils ne l'avaient ai attisée ni dirigée. L'empereur fut averti. Cette affaire pouvait lui être d'autant moins indifférente, que non-seulement les Hongrois gardaient toujours une position hostile à l'égard de l'empire, mais qu'il se passa encore d'autres choses qui en elles-mêmes n'étaient pas sans importance , et pouvaient sans peine être rattachées à cette conjuration. Le duc Rrehsiav de Bohême, depuis une suite d'années fidèle vassal de l'empereur , était mort , et son successeur avait commencé son régne par chasser de la Bohême tous les Teutschs et tous les protecteurs des Teutschs. Cet événement et l'absence de l'empereur du Teutschland avaient mis en mouvement les peuples slaves plus loin vers le nord, et les Liutizes inquiétaient la Saxe. Nous avons déjà parlé de l'état intérieur de ce pays ; il y régnait une tranquillité apparente, mais de sauvages passions y couvaient dans l'ombre. En Lotharingie enfin il ne manquait pas non plus d'intrigues de diverse nature , et sur la frontière occidentale tout était incertain. A tout cela se joignit cette circonstance que le due Godefrid disparut tout à coup de l'Italie. Le sort de sa femme et de la fille de celle-ci , le sort de son frère Friedrich , qui n'avait pu se soustraire à la prison que par la fuite , quoiqu'il eût été chancelier du feu pape Léon et que ce pontife lui eût confié des affaires importantes , lui inspirèrent peut-être des inquiétudes au sujet de sa propre sûreté. Mais il ne pouvait être douteux que le duc , dont le vieux ressentiment venait de se rallumer , ne se fût rendu auprès de son vieil ami , Balduin , comte de Flandre ; et les entreprises de ces deux princes pouvaient devenir d'autant plus dangereuses, que par suite de quelques dissentiments entre l'empereur et le roi de France , il leur était permis plus que jamais de compter sur l'intérêt que ce dernier prendrait à leur, efforts. Toutes ces choses convainquirent i'em-

pereur de la nécessité d'abandonner l'Italie à elle-même, et de retourner dans le Teutschland ayant qne les germes de malheurs de diverses espèces qui s'y trouvaient répandus ne pussent se développer. Il se mit donc en route dès qu'il put le faire convenablement.

Et il vint assez à temps pour étouffer beaucoup de choses et pour en prévenir beaucoup, bien qu'il n'arrivât que vers la fin de Tannée en deçà des Alpes. Vers ce temps mourut le duc Wclf de Carinthic , et sa mort enleva un puissant appui aux mécontents de Bavière. Heinrich put d'autant moins hésiter à attaquer l'évéque Gebchard de Ratisbonno , qui était considéré comme fauteur secret de la conjuration. Cet évéque fut attiré par surprise , jeté dans les fers, et gardé comme prisonnier d'abord a Wulflingen, puisàTofeln. Vraisemblablement cette arrestation eut lieu à Zurich , où l'empereur célébra la fête de Noël , et où beaucoup de princes et de seigneurs tant d'Italie que du Teutschland s'étaient rassemblés autour de lui. Du moins il s'occupa à Zurich des affaires publiques des deux pays, et surtout des affaires de l'Italie. Ce qui dans la suite ne resta pas sans importance pour le Teutschland , c'est qu'il fiança son fils , le petit roi Heinrich, qui était alors âgé de cinq ans, avec un autre enfant , avec Bcrtha , fille d'Otto , marquis de Suse. Dans cet acte prématuré il songea sans aucun doute à ses propres projets plus qu'au bonheur de son fils. 11 voulait s'assurer un ferme appui en Italie et consolider pour une série d'années une maison puissante ; mais il oubliait que l'homme agit arrogamment lors qu'il cherche à étendre son action sur les jours qui doivent venir.

Et il semble presque que, bientôt après cet événement , Heinrich fut pénétré du sentiment qu'il avait entrepris en général une œuvre trop audacieuse, pour la continuation et l'affermissement de laquelle son génie et son bras n'étaient pas assez forts. Il descendit le Rhin depuis Baie , séjournant tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre. Dans ce voyage il reçut encore une nouvelle agréable. Le duc Godefrid s'était effectivement rendu auprès de Balduin, comte de Flandre , et ces deux ennemis de l'empire étaient entrés en campagne et avaient placé leurs troupes devant Anvers pour enlever cette ville par un coup de main. Mais ils avaient été battus et contraints a lever le

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siège. Cette nouvello , la derniôro satisfaisante que reçut l'empereur , le décida vraisemblablement à proposer an roi de France une entrevue pour concilier les différends qui s'étaient élevés entre les deux princes. Cette entrevue eut lieu à Ivoi sur le Cher (."5). Mais cette fois l'empereur manqua complètement son but. ï.e roi de France, sur lequel Godefrid, Balduin et d'autres princes mécontents avaient si longtemps cherché a agir, se montra singulièrement irrité contre l'empereur. 11 lui reprocha de la tromperie , de la fausseté et de la perfidie , et alla dans son emportement jusqu'à reproduire les anciennes plaintes des Français sur la perte de la Lotharingie , et jusqu'à demander la restitution soit totale soit partielle de ce pays , prétendant qu'il avait été arrarhe par trahison à la France. L'empereur repoussa tous ces reproches comme toutes ces prétentions; mais ayant reconnu que la passion du roi le rendait sourd à tout langage raisonnahle , il offrit de prouver au roi par le jugement de Dieu , par le duel, le mensonge et le néant de toutes ses plaintes et de toutes ses réclamations. Cette offre fut décisive. Le roi n'aimait point les preuves de cette nature. Dans la nuit suivante il partit secrètement et retourna en France, et il ne resta plus à l'empereur qu'à se retirer également.

Mais il n'était plus le môme. Cette assurance, cette confiance qu'il avait montrées et conservées durant les dix ou douze premières années de son régne l'avaient quitté depuis longtemps. Le bonheur de ses commencements avait porté sa confiance jusqu'à l'audace ; ce bonheur une foisévanoui, sa confiance s'affaiblit aussi de plus en plus. Les événements des dernières années , le mauvais succès de plus d'une entreprise, la résistance manifestée sur divers points, la répugnance montrée sur plusieurs autres, la tournure singulière que prit la marche des choses, l'excitation générale des esprits, un certain obscurcissement qui s'étendit sur sa vie , enfin le sentiment d'une influence et d'une agitation secrètes qui l'entouraient et qui étaient inconcevables pour lui dans leur motif et dans leur but ; tout cela le comprima graduellement et le rendit circonspect, incertain , découragé. D'abord il s'était résolument roidi contre ces influences : mais la puissance à laquelle il résistait avait passé à côté de lui ; il s'était hardiment jeté au milieu

HISTOIRE Dr PEUPLE ALLEMAND.

do celte confusion , mais il n'avait rien saisi. 11 se voyait placé en face d'un monde où il ne pouvait plus se retrouver.

Et cette année apporta de nouveaux revers. En Bohême la haine contre les Teutschs s'était fait une libre carrière, et il ne s'était trouvé personne qui fût disposé à l'arrêter. Le fidèle gardien de la frontière tcutschc , le markgraf Adalbert d'Autriche, mourut, et par sa mort l'inimitié des Hongrois sembla devenir d'autant plus dangereuse que les passions s'étaient plus développées parmi les Bavarois. Précisément pour cette raison Ucinrich put juger nécessaire de faire à tout prix la paix avec les Hongrois ; de telle sorte que non-seulement il laissa tout à fait dormir la suzeraineté de l'empire tcutsch sur la Hongrie, mais qu'il promit même sa fille Sophie en mariage au fils du roi André , à un enfant , nommé Salomon. A cette même époque mourut Hcrmann, archevêque de Cologne, homme vénérable , habile et fidèle , qui était de toute son âme dévoué à l'empereur. Enfin Ucinrich eut le malheur de perdre son propre enfant , Kunrad , son second fils, âgé de quatre ans.

Tant de désastres publics et domestiques fondirent coup sur coup sur l'empereur Ucinrich III, dans un temps, il est vrai, où, à ne considérer que son Age, il était à peine arrivé à toute la force de l'homme , mais où , fatigué par de grands efforts, il avait depuis longtemps perdu le goût vivifiant de l'action et du travail ; où , n'ayant plus désormais qu'un coup d'œil incertain , il se trouvait placé en face des troubles du monde avec le sentiment qu'il lui fallait arriver à une solution, et qu'il n'avait ni les voies ni les moyens par lesquels cette solution pouvait être atteinte. Et pourtant à tout cela se joignait une désolation universelle qui ébranla profondément l'empereur , car cette année il régna partout une grande disette dans le Teutschland, et plus d'une fois elle prit le caractère d'une véritable famine.

Dans le fait, on ne doit pas s'étonner que l'empereur Hcinrich n'ait pu se tenir debout sous tant de coups du sort, si terribles et si soudains. Frappé de pressentiments sinistres, il avait invité son ami , le nouveau pape Vic-

tor H , à venir à Goslar. Le pape se rendit a cette invitation , et l'empereur lui fit la réception la plus solennelle ; car il avait également réuni une grande multitude de princes ecclésiastiques et laïques, et ce fat entouré de ces princes qu'il attendit l'arrivée du saint-pérr. 11 parait qu'il avait l'intention de s'entendre avec l'Église et avec les princes de l'empir? pour réconcilier tous les esprits, et rendre par lù à sa position sa sécurité, sa stabilité, sa netteté ; car il avait appelé près de lui ses ennemis eux-mêmes , tels que l'évèque de Ratisbonnc , Gebehard, toujours prisonnier, et Godefrid, duc de Lotharingie , qui , dans les derniers temps, semble s'être rapproché de lui. Et son génie prit encore une fois son essor. Il se montra calme et serein , à ce qu'il semble , dans ces solennités; et, avec cette sérénité , il conduisit cette cour brillante non loin de là , à &>thkld , pour goûter les plaisirs de la chasse dans \es forêts du Harz. Mais là, au bout de quelques jours , vint le frapper l'annonce d'un nouveau malheur. Les Liutizes avaient fait irruption ea Saxe. 11 avait envoyé contre eux une ann* saxonne, commandée par Wilhelm, comte de la Marche orientale, et par le comte Dioderu h : et cette armée avait été battue par l'ennemi: Wilhelm et Dioderich avaient été tués , et une grande partie de l'armée avait péri.

Cette nouvelle agit d'autant plus vivement sur l'empereur qu'il avait employé plus de force pour se montrer serein, digne d'une si brillante réunion et maître des relations. Il tomba malade , et se sentit frappé du pressentiment d'une mort prochaine. Sons l'empire de ce pressentiment, il pardonna h tons ses ennemis, et demanda pardon à ceux qu'il avait pu blesser ou traiter trop durement ; vraisemblablement aussi promit-il au duc Godefrid la liberté de Bôatrix sa femme , et de Mathildc , fille ùc cette princesse. Quant au pape Victor \\ , il lui recommanda son fils , le roi enfant , tleinrkh. 11 mourut le 5 octobre, à l'âge de 53 ans, après avoir été dix-sept ans roi des Teutsr h> . et avoir porté près de dix ans la couronne impériale. H trouva sa dernière demeure dans la cathédrale de Spire , où reposaient les ossements de ses ancêtres.

NOTES DU LIVRE XVII

(1) C'est là probablement ce que vent dire Wippo (Pistor. Scriptt., III, page 462), et non «ans doute que chaque prince laïque aspira à devenir roi.

(2) Vita Meinvcerci cap. 91 (Leibnit. SS. rr. Brunsv. 1 , pag. 557 ) : Saxones soli convenerunt , et tam de régit élections quam de... tractare ctrperuni. — En relisant ce chapitre, je remarque que, trompé par YAnnaliatu Saxo, j'ai commis une faute dans le chapitre IX du livre XVI. L' Annalista SaxoA'd ad a. 1020 : Bernhardi frater Thietmarus interfectus est in duello corom Heinrico imperatore. Pour donner un motif de pins à la révolte du duc Bernhard , et sans me rappeler les faits postérieure, j'ai admis que Thletmar pouvait déjà être mort avant celte révolte. Mais Thletmar vécut longtemps encore. Sans doute 11 périt dans un duel devant l'empereur, mais ce fut vingt ans plus tard, devant l'empereur Heinrich III. Adam. Bremens. (lib. III, cap. 9}. Ce motif n'existe donc pas , et tout ce passage doit être effacé.

(3) Ditiimar (pag. 238 ) : cm (Cono, Kunrad) jam illicite nupsit neptis sua, Ernasti ducis vidua.

(4) Il fut évidemment favorisé par le clergé; mais quelques ecclésiastiques, particulièrement en Lotharingie, étaient, en apparence du moins, contre lui, Piligrin du Cologne à leur tétc.

(.'») Wippo s Conradus, quamquam Hueras ignorarel.... Et pourtant Burchard , évéque de Worms, l'avait élevé; mais... Dei timorem pariler et amnrem docuit, comme il est dit dans la vita Burchardi t format. Episcopi; on n'apprend rien autre chose. Bakonics, ad a. 1024 , n° XIII.

(C) Wippo ( pag. 4G7) : De fidelitate facta régi minu» necessarium diccre puto , frequenti usu tette, quod omne» episcopi , duces et reliqui principes , milites primi, milites gregarii , quin ingenui omnes, si alicujus momenti sint, regibus fidem faciant. On ne peut méconnaître dans ces mots une division de la société ; mais cette division est fondée non sur le droit, mais sur les relations et sur les mœurs; elle ne dépend nulle part de la naissance, mais des fonctions et de la position sociale. Or il n'est nullement douteux que cette classification des hommes , qui sortit graduellement de la nature du système féodal , ne soit devenue avec le temps la base des boucliers militaires ; mais si l'on s'en tient a l'explication que donne la glose allemande sub V. au 3* article du Miroir des Saxons (cin Hœrschild ist cin Unterscheid der Stœende und Ritterscbaft), on ne peut encore songer ici à de véritables boucliers militaires.

(!) Wippo parait avoir lu d'anciens écrivains franks. II sait en effet (pag. 464 ) que les ancêtres d'Adclhait mère du roi Kunrad , et ses frères , ut fertur de antiquo génère Trojanorum regum venerunt, qui sub beato Remigio confessore , jugo fidei colla supponebant. Ces expressions, comme cette Idée, rappellent Grégoire de Tours. Peut être a-t-il puisé à la même source l'expression major domus que le roi établit in dispositione cv riait.

(2) ... Ubi publicus thronus — totius regni archisolium habetur.

(3) Annal, sasgall. mai., ad a. 1025 (Peine, I, pag. 83).— Selon un diplôme, in Augusta civitate\ du 24 avril (V. Bœhmer, Regesla, p. 65), le roi se trouvait à Pâques de celte année à Augsbourg.

(4; Des ducs Ernst, Kunrad, Friedrich etaliis pierisque, Vippo dit (page 471) : contra regem consenserunt , et multa molientes , multas munitiones préparantes, rel.

(1) ... In lutelam. D'après la manière dont les mots sont placés , il faut que Urun soit resté dans le Tcutschland avec le petit Heinrich.

(2) Adam. Brem. (L. II, cap. 39); Annal. S. ad a. 1026; et en particulier Epist. Canoti ad gentem Anglorum dans Wilhelm. Malmesb. (de gestis Anglor., L. Il , cap. H.)

(3) Wippo (pag. 473) : Erat nobilis génère, despicabilis in persona , turpis in moribus , rel.

(0 f^elff . trdph , dans Wippo et Hermann, Welfhard dans les Annal, sangall. maj.

(2) Dans le Chronicon Jfeingartense il est même dit ( cap. C) : Isle est Guelf, qui aliquando auxiliante sibi Ernesto duce, imperatori rebellabat et cum Brunone maximas prtrdas et incendia faclcns , rel. Et ces mots justifient tout au moins ce qui est dit

(3) Wippo, Hermann. Contr., Annal, sangall. maj., ne disent rien de cette marche sur Ratisbonnc; mais les auteurs saxon* en parlent, et les diplômes ne laissent pas de doute.

(4) Le comte Werner est apple" Werinherus par les Annal, sangall. et par Hermann. Conte.; Wippo l'appelle Jf'ehelo.

(5) Annal. Sangal. maj. : Castrum qttod Chuige-

NOTES DU LIVRE XVII

bureh dicinir. Hermann. Conta, ad a. 1027 : Cingburg Castrum.

(6) Wippo (pag. 47S). L'évéque mourut l'année suivante à Constantlnople.

(7) Selon Otto Frimnglnsis (L. VI, cap. 28) Krnst et Hermann étaient jumeaux. 11 est encore fait mention d'un troisième frère, Luidolfus-, mais celui-ci mourut de bonne heure.

(1) Dithmar appelle le duc de Bohème Othelrievs. C'est pourquoi j'ai précédemment écrit son nom de cette manière. L'annal. S. écrit Odalricus; Wippo dit Udalricut. Le nom du fil» se rencontre également sous diverses formes: Brecislaus , Bracilau» , Brzetislaus.

(2) Brun était mort en 1029 (Hermann. Contr. adh. a.)

(3) Wippo {pag. 477 )... Divisa provincia Bolanorum in très partes , Coesar Misiconem fecit Tetrarrham : reliquat duos duobus aliis commendavif ; sic imminuta polestale, minor facta est temeritas. — Annal. Hilpesoem. ad a. 10*2 : Miseko... Mersburg venit, et semet Non. Jul. in imperatoriam potestatem, coronœ scilicet ac totius regaiis ornamenti oblitus, humititer dédit... Imperator ei et ejus patrueli cuidam Thiedrico regnum, quod ipse solus ante posséderai , divisit , rel.

(4) Nimice formositatis puella, Heinrico régi Francorum desponsata, dit Wippo (pag. 470). Mais elle mourut bientôt aprèa se» fiançailles.

(5) Non satis caute , dit Wippo.

(6) Annal. Hilpsuem : Tempore quadragesimaii (l'an 1035).

(7) Tout ceci est tiré de Wippo.

(1) Sigebert. Gemblacens. ad a. 1033 : Frederiro , Mosellanorum duce mortuo , quia mares fiiios non habuit, quibus ducatus competeret , Gothelo dttx , impetrato ab imperatore etiam Aîosllanorum ducat u, in Lotharingia potentius principatur. On voit que le bon Sigebert considère le ducatus comme héréditaire. 1^6 choses n'étaient pourtant pas aussi avancées , et Kunrad n'était pas homme a concéder cette hérédité.

(2) Lanoulpu. Senior. (Lib. Il, cap. 26) : Theutonici; gens sine consilio, sine misericordia...

(3) Wippo : Si imperator eorum nollet ventre, ipsi per se legem sibimet facerenl. Hoc mm nunciatum esset imperatori, ferlur dixisse : Si Italia modo esurit legem ,

Conce&cnU Deo bano teçtbms ha ne tatiabo.

(4) Hermann. Contrat, ad aa. 1035 et 1036.— Annal, sangall. tnaj. ad eosd. aa.

(1) Il agissait, selon les Annall. sangall. ma;., fictd fide.

(2) Annall. s... Augusto, autfugato, aut necato.

(3) Chronograpb. s. et Annall. s.... elato corde Aquisgrani palatium invadere decrevit, seque nativitatem Domini inibi stssurum pra>jectavit.

(4) Annal. Hilpesum. ad a. 1030. Le re*(o d apré*

Wippo.

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