LIV. XVII, CHAP. XIII
les biens de son église furent augmentés , ec qui fortifia singulièrement son influence sur les pays septentrionaux , au point qu'il envoya à Scbleswig, à Ripen et à Aldenbourg desévèques tirés du clergé de Brème. L'archevêque Bezelin arriva par là à une grande considération , et à Brème on remarqua un bien-être et un luxe bien propres assurément à éveiller la jalousie des princes laïques. Mais cette rapide élévation d'un archevêché qui avait été fondé deux siècles auparavant dans les circonstances les plus défavorables, et qui depuis cette époque avait eu à soutenir des orages terribles , excita aussi une grande jalousie au sein de l'église de Cologne. En effet, l'archevêché de Hambourg ou de Brème avait été , dès sa fondation , vu de mauvais œil par le siège de Cologne , parce que de bonne heure celui-ci avait fait valoir à un degré indéterminé sa puissance vers le nord , et que ponr cette raison même il se croyait lésé soit dans ses droits , soit dans sa considération. Toutefois, tant que l'archevêque du nord avait eu à lutter contre les grandes difficultés suscitées d'abord par les Saxons eux-mêmes, et plus tard par les Danois , par les Normands , par les Wcndes , on était , à Cologne , resté tranquille spectateur des événements ; mais maintenant que l'archevêque Bezelin , qui était sorti de Cologne , semblait devenir si puissant et exercer si loin son influence sur les peuples septentrionaux , la mauvaise volonté éclata, et l'archevêque de Cologne , Hermann , renouvela de vieilles prétentions et de vieilles plaintes (5). Par là il amena ou favorisa dans la suite du temps des relations malheureuses : pour le moment néanmoins, bien que Hermann jouit auprès de Heinrich III d'une grande considération, il n'obtint pas le moindre succès; car cet empereur croyait , à cause des seigneurs de Saxe , et en particulier à cause du duc Bernhard et de sa maison , devoir favoriser de toute manière le siège archiépiscopal de Brème , et , par cette protection , le maintenir dans sa position hostile envers le duc et les seigneurs laïques.
Lors donc qu'en l'année 4043 l'archevêque Itezelin Alebrand vint à mourir, Heinrich III éleva sur le siège archiépiscopal un homme qui semblait singulièrement propre à occuper, à affaiblir, à dissoudre la puissance du duc de Saxe : cet homme était Adalbert , de l'illustre maison des comtes de Wettin , autrefois sousdiacre de l'église de Brème, en dernier lieu
prieur de Halbcrstadt. Cet Adalbert était doué des plus belles facultés que la nature puisse départir à un mortel. Il ne lui manquait aucune des qualités d'un prince , ni la plus grande , ni la plus petite. Telle était la puissance de son génie , qu'il pouvait être tout ce qu'il voulait parattre, et que l'apparence fut nécessairement prise pour la vérité par ceux qui furent témoins de sa vie et de ses actes. Son caractère personnel était tout mondain; ses désirs le poussaient vers la grandeur et la magnificence d'un prince, vers les exploits guerriers , vers la gloire des héros , vers l'éclat et le luxe , vers les fondations durables et les plaisirs délicats. Mais dès qu'il fut revêtu de l'habit sacerdotal , et , prince de l'Église , investi de la dignité archiépiscopale , il s'attacha avec la plus grande rigueur à toutes les vertus du prêtre, mena, avec l'entière conscience de l'accomplissement de ses devoirs, une vie pure et sans reproche, montra la plus profonde humilité devant Dieu , la plus grande douceur dans les choses humaines , et mit de toute manière en pratique les lois de la religion chrétienne , qu'il savait exposer avec éloquence. D'autre part il s'éleva avec orgueil , avec arrogance, avec menace contre tout ce qui était grand et illustre dans le monde, contre tout ce qui ne cédait pas devant lui et devant l'Église, dont il était le serviteur. En vivant et en agissant ainsi, au milieu d'un luxe et d'une magnificence dignes d'un prince , il se fit un grand nom , et sut inspirer un tel enthousiasme à ceux qui l'entouraient , qu'ils finirent par croire que la petite ville de Brème le cédait à peine en gloire à Rome, la ville éternelle.
Avec ce caractère , Adalbert ne pouvait être voisin du duc Bernhard sans se heurter sur tons les points contre lui. « 11 a été envoyé dans ces contrées, disaitsouventleduc Bernhard, comme un espion, pour révéler aux étrangers et à l'empereur la faiblesse du pays. Mais tant que je vivrai, et tant que vivra un de mes fils, cet évêque n'aura pas à se féliciter de vivre dans cet évéché. » Adalbert disait de son côté : « Je me suis voué , avec les miens , aux intérêts do mon église ; je ne ménagerai donc personne , ni moi-même , ni mes frères , ni aucun bien terrestre, ni l'Eglise dlc-même, pour délivrer mon évèché du joug, et le rendre l'égal des sièges les plus élevés. » Ils étaient donc front contre front. Lors même qu'il eût été possible de maintenir la tranquillité entre ces deux
hommes , il ne fallait pas songer à un accom- I modemont , et des hostilités secrètes devaient nécessairement avoir lieu. Mais l'archevêque | savait bien qu'il n'était pas assez puissant pour soutenir une lutte ouverte. Il ne lui restait donc d'autre ressource que de s'attacher étroitement à celui qui l'avait poussé dans cette position , à lleinrich l'empereur. Et dans le fait il se montra dévoué avec la plus fidèle abnégation à la cause de l'empereur. Il l'accompagna dans toutes ses expéditions , en Italie , en Lotharingie, contre les Hongrois, et partout il agit d'après les principes que Heinrich considérait comme les principes véritables. De cette manière il conserva et accrut la faveur de l'empereur , et par l'empereur le pape Won IX fut déterminé à se montrer également bienveillant pour lui. Mais Adalbert, comptant sur celte faveur et sur cette bienveillance , plaça toujours plus loin son but , et la pensée de faire de Brème une Rome septentrionale ne lui sembla pas trop grande. Dans les affaires religieuses du pays des Wendes , il avait la main partout , et il minait , autant qu'il le pouvait , l'influence du duc Bernhard. Son diocèse archiépiscopal devait embrasser douze évéchés , d'après le nombre des apôtres ; et ce qui manquait à ce nombre , il voulait le compléter. Et comme le roi des Danois, Svvein, crut nécessaire , pour les progrès du christianisme dans le nord , qu'un évéché fût aussi érigé dans sou pays, Adalbert, au siège duquel ces pays avaient été dans l'origine assignés d'autant plus naturellement qu'il avait été moins facile de les surveiller, et que l'on avait moins pu calculer d'avance leurs besoins à venir , Adalbert ne fut nullement opposé à un tel projet ; car il espérait parvenir à faire instituer un patriarcat pour les pays du nord, et élever par là son siège au-dessus des autres sièges archiépiscopaux du Teutschland.
Le duc Bernhard et la plupart des autres seigneurs laïques de Saxe voyaient ces menées avec un mécontentement toujours croissant , tandis que l'archevêque de Cologne les surveillait avec une jalousie de plus en plus grande. L'empereur Heinrich, il est vrai, sut, par ses fréquentes apparitions en Saxe , prévenir l'éclat des passions, et peut-être aussi émoussa-t-il la pointe de plus d'un javelot; mais évidemment il penchait chaque jour davantage du côté de l'évêque. Par là même aussi le ressentiment du duc se
tournait de plus en plus contre l'empereur , ri se changea en haine dévorante qui brûlait tout son cœur. Et un événement malheureux donna encore à cette haine une force et une amertume toutes particulières. L'empereur, w trouvant en Saxe vers l'an 4049, fut invite par Adalbert à honorer une fois du moins Brème de sa visite. Les motifs qui avaient, ainsi qu'il le prétendait , déterminé l'archevêque à cette prière, avaient une importance apparente; mais la véritable raison était, dit-oo, qu'il voulait convaincre l'empereur de 1'
du duc et de la maison ducale , et par la se rendre à lui-même le monarque d'autant pins favorable (6). L'empereur vint à Brème, et, enchanté de l'accueil qu'il y reçut , il se montra singulièrement gracieux envers l'archevêque , et , entre autres faveurs, U inféoda à \ église de Brème trois comtés en Frise. Puis Adainert conduisit l'empereur dans le comté de Lesmona. , appelé aujourd'hui Lesum , et dont dépendaient des domaines très-considérables , qui s'étendaient jusqu'à l'Elbe inférieur. Depuis longtemps ce comté était possédé par la maison de Billung. Lueder, fils de Hermann Billung, frère du duc Bernhard I" , avait été comte de Lesum ; et, après la mort de ce prince , l'empereur Heinrich II avait investi de ce comté un frère de Bernhard II , duc actuel de Saxe. Ce frère s'appelait Thictmar. Or, l'empereur Heinrich III s'étant mis en route pour Lesum , fut attaqué en chemin par des hommes armés, et l'archevêque Adalbert se donna le mérite de le défendre et de le protéger avec ses gens. Aussitôt cet attentat fut rejeté sur Thietmar , comte de Lesmona. L'empereur était dominé par trop de préventions pour qu'il lui fût possible de rejeter cette accusation. H voulut traduire le comte devant un tribunal. Mais , soit que, dans la conscience de sa faute, il redoutât une instruction judiciaire , soit qu'il fût animé par la colère qu'allumait en lui une si odieuse calomnie, et qu'il désirât confondre le plus tôt possible ses ennemis, le comte aima mieux se purger de cette accusation par un jugement de Dieu , c'est-à-dire par un duel. Son adversaire le tua , et alors la haine du duc Bernhard et de tous ses partisans contre l'archevêque Adalbert et contre tous ceux qui appartenaient à l'église de Brème monta au dernier degré : car Bernhard et les siens ne virent , à ce qu'il semble , dans cet événement , qu'une œuvre de
perfidie préméditée , dirigée par Adalbert , et exécutée par ses amis.
Cependant il se contint , et il y était bien forcé , soit parce que l'empereur était présent en Saxe , soit parce que , d'après les idées de ce siècle , l'issue du duel avait prouvé la culpabilité du comte Thictmar, et parce qu'il en était résulté pour la maison ducale une tache qui éloignait d'elle beaucoup d'esprits et causait une grande incertitude. Le duc , en butte peutêtre à beaucoup de vexations , et peut-être même à l'ironie triomphante des partisans de l'archevêque , se trouvait , en face du monde , dans une position pénible. 11 ne lui restait plus qu'à renfermer dans son cœur sa douleur comme sa haine , et à supporter son chagrin avec le calme qui convenait à un pieux chrétien et à un (Idole prince de l'empire. Comment Adalbert proûta-t-il de cette position et de ces sentiments du duc ? C'est ce qui est incertain ; mais il est difficile de croire que le service qu'il prétendait avoir rendu à l'empereur soit resté sans profit pour lui. Quoi qu'il en soit, l'intimité entre lui et Heinrich devint plus étroite qu'elle ne l'avait jamais été; et l'empereur luimême tira peut-être quelque avantage de l'état des choses.
En effet , cette année même , 1 050 , sa femme Agnès lui avait donné un fils. Ses premiers enfants avaient été des filles ; aussi Heinrich avait-il attendu cette naisanec avec des espérances mêlées de crainte. Et sa joie fut grande lorsqu'il se vit un fils (7) : car il ne prévoyait pas quelle cruelle destinée se préparait pour cet enfant dans les relations qu'il contribuait lui-même à compliquer. Il célébra cette année la fête de Noël à Goslar. Dans cette solennité beaucoup de princes et de seigneurs de l'empire se rassemblèrent autour de lui. \& plupart venaient de la Saxe , et sans aucun doute le duc Bernhard était parmi eux. Et , dans sa joie et au milieu de ces fêtes , l'empereur réussit sans peine à amener tous ces princes et seigneurs à reconnaître son fils pour son successeur dans l'empire , et à lui jurer fidélité et obéissance. Comme Heinrich nourrissait une grande méfiance contre les Saxons, ce fut assurément pour lui un grand motif de tranquillité de voir ces Saxons reconnaître les premiers et sans aucune difficulté son fils pour leur roi futur , avant même qu'il eût reçu le baptême (8); mais peut-être ne se montrèrent-ils
si faciles qu'à cause des événements dont nous avons parlé. Le baptême du royal enfant fut célébré le jour de Pâques de l'année suivante par Hcrmann, archevêque de Cologne, pour lequel Heinrich avait une considération toute particulière, et auquel sans doute aussi il croyait nécessaire de donner une preuve de bienveillance , afin qu'il ne vint pas à penser qu'Adalbert de Brème lui avait entièrement enlevé le cœur de l'empereur. L'enfant reçut sur les fonts sacrés le nom de Heinrich son père. Mais à la diète de Tribur qui , comme nous l'avons déjà remarqué , fut assemblée vers la fin de l'an 4055 , Heinrich, auquel était né dans l'intervalle un second fils nommé Kunrad, fit reconnaître Heinrich, l'alné, en qualité de roi; et les princes assemblés promirent d'obéir à ce fils , après la mort de l'empereur , s'il se montrait envers eux équitable seigneur. De Tribur l'empereur se rendit en Bavière, et investit aussitôt de ce duché , qui avait été enlevé , comme nous l'avons raconté , au duc Kunrad , son fils Heinrich , de sorte qu'il le fit rentrer sous son administration immédiate. Quelques mois plus tard le roi enfant fut sacré à Aix-la-Chapelle par ce même Hcrmann , archevêque de Cologne , dont il avait reçu le baptême. Liupold , archevêque do Mayence, s'était opposé h cet acte. ' A lui, disait-il, appartenait le droit de sacrer le roi et de le couronner , et de soigner les affaires de l'empire. » L'empereur Heinrich , toutefois, rarement disposé à reconnaître un droit qui contrariait sa volonté, repoussa les prétentions de l'archevêque de Mayence , et justifia sa décision en faisant observer qu'Aix-la-Chapelle appartenait au diocèse de Cologne
L'empereur, comme nous l'avons déjà remarqué, avait cherché à hâter toutes ces choses , parce qu'il avait à cœur une nouvelle expédition eu Italie, et parce qu'avant de l'entreprendre il désirait affermir sa maison. Et pourtant il fut forcé de séjourner et de combattre encore tout l'été de cette année 4054 en IxHharingie et sur les frontières occidentales de l'empire; car l'inquiet et insolent Balduin, comte de Flandre, avait envahi le Hainaut, s'était rondu maltro du comté, et avait fait épouser à son fils la veuve du feu comte Hermann ; bien plus , l'empereur ayant réclamé , il avait continué sa marche au delà des frontières du Hainaut, et entraîné dans son parti ou traité en ennemis les princes laïques et ecclé-
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siastiqucs de ces contrées. L'empereur le repoussa et le poursuivit par delà les frontières de l'empire. Mais ce fut uoeœuvre vaine. L'empercur lui-même, aiusi que quelques hommes de ses bandes, purent montrer du génie et de la vigueur et se signaler pa» des exploits; mais, en résumé, ce fut une guerre misérable et malheureuse qui désola lo pays , affaiblit pour un instant l'ennemi , mais n'aboutit à aucun résultat durable : bien plus , elle n'a* mena même pas un arrangement verbal (9).