‹ Histoire d'AllemagneChapitre 74 sur 100 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

(1) En général, je me permets de renvoyer, pour les sources, a Muratori {Annal. d'Italia). Il est pourtant un passage qu'il faut reproduire ici : Hermann. Costr. ad a. 1063. l'a { Nordmannorum) gens, a temporibus prioris, Henrici imperatoris in Calabriœ, Samttia», Campaniœque partes , paulatimex Callici oris Oceani advenlitia , confluebat , et quia bellicosior italicis gentibus videbatur, primo gralanter accepta , crebro indigents contra Graecorum et Sarracenorum incursiones audarter praeliando , auxiliabatur. Postea vero pluribus eorum ad uberem terram accurrentibus , viribus adaucti, indifeies bello premere , injustum dominatttm invadere , hceredibus legitimis castclla , pt a>dia , v'in #i , domus, uxores etiam quibus libuil ci aufu ,'? , tcs a clcsiarum diripere , postremo divina et humaua omnia (prottt viribus plus poterant) jura confundere, nec jam apostolico pontifici , née ipsi imperatvri , nisi tantum verbo tenus céder e.

(2) II K RM A 3 N. Contr. 1C calend.maiat obiit.

(3) Lambert. St.hafnab. a. I06C: Ad villam Civois in confinio sitam regni Francorum et Tcutonico-

Vum.

lit.

L'EMPIRE TEIJTSCH SOUS LES EMPEREURS FRANCONIENS. — DÉCADENCE DE L'EMPIRE ET DU TRONE. — LUTTE OUVERTE ENTRE LA PUISSANCE SPI- RITUELLE ET LA PUISSANCE TEMPORELLE.

HEINRICD IV. RÉGENCE DE h* EMPIRE PAR

L'iMPÉRATRIUE AGNES. — PROJETS PAS- SIONNÉS DE BEAUCOUP DE PRINCES.

De l'an lOâOàran 1062.

La mort de l'empereur Ileinrich III, ect liommc de noble caractère, de puissante énergie, de grands projets et de pouvoir arbitraire, pouvait être désirée de beaucoup de gens, mais personne ne s'attendait probablement à la \oir arriver aussi tôt. La commotion fut d'autant plus violente , d'autant plus générale. Cette mort fut-elle un bonheur ou un malheur? c'est ce qu'il est difficile de décider; mais de tonte nécessité elle devait avoir de grandes conséquences. A l'empereur lui-même il pouvait difficilement arriver quelque chose de plus heureux qu'une mort prochaine, après une telle vie. Jeune, il était entré sur la scène avec une admirable sagesse et une admirable énergie ; à peine arrivé à la maturité de l'homme , il fut retiré de ce monde. Il lui reste dans l'histoire

la gloire bien méritée d'avoir voulu de grandes choses , et d'avoir en peu d'années atteint de grands résultats. Aussi, si l'on se laisse aller à penser combien de choses encore auraient pu lui réussir dans une existence plus longue , étendue jusqu'aux limites ordinaires de la vie humaine, lame scut s'élever eu elle un certain regret de ne le voir pas agir plus longtemps , et l'espérance vague que les événements qui suivirent immédiatement auraient été tout autres et moins malheureux, si ce prince avait conservé la direction des affaires publiques. Mais il n'est pas vraisemblable que ce désir eût reçu sa satisfaction , ni celte espérance son accomplissement; Ileinrich évidemment était arrivé aux dernières limites de son heureuse carrière. Sans doute il était encore debout, tenant d'une main ferme le gouvernail ; mais son navire voguait sur une mer couverte dos ombres de la nuit ; tout autour de lui le menaçaient des abîmes et des écueils; de toutes parts s'élevaient des orages, et ses yeux, qui cherchaient une issue, une direction, ne rencontraient nulle part une étoile amie. On ue peut douter qu'eu

liv. xvm,

vivant plus longtemps Heinricli ne fût tombé dans les dangers les plus grands et les plus divers ; et au milieu de ers dangers peut-être , entraîné par le somenir des jours passés et par l'inflexibilité de sa volonté, se serait-il laissé aller à des actes qui eussent obscurci l'éclat de la gloire qu'il avait acquise , et terni même la pureté de ses vues. Sa mémoire peutêtre ne fût pas restée en honneur parmi les générations suivantes.

Et qui oserait prétendre que les affaires publiques eussent gagné quelque chose , si Heinrieh les eût plus longtemps dirigées? Si les intrigues et les mouvements secrets entrepris au nom de l'Église contre lui et contre tout pouvoir temporel avaient abouti i\ une lutte ouverte, «jui ne pouvait manquer de s'engager , ce prince peut-être , sous l'influence d'un désillusionneincnt terrible, se serait énergiquement roidi ; des réclamations peut-être il en serait venu à la résistance , de la résistance à l'attaque: mais l'esprit humain et son développement y auraient-ils également gagné? les idées saintes et le respect pour ce qui est saint se seraient-ils étendus plus loin? la pensée auraitelle pris un essor plus élevé , et l'intelligence aurait-elle répandu plus de clarté sur la vie? Dans quel cas tout cela se serait-il fait? s'il avait été vainqueur, ou s'il avait succombé? Et si en même temps les passions qui s'étaient de tous eôtés élevées contre lui avaient formé en se réunissant une seule et grande puissance, et s'il en était résulté un violent éclat contre lui , il se serait sans aucun doute roidi énergiquement ; mais en serait-il résulté un ordre meilleur pour la société humaine , une liberté plus grande, une civilisation plus noble?

Par la mort soudaine de Hoinrich , l'empire se trouvait comme orphelin. Le gouvernail que sa main avait laissé échapper ne fut saisi par personne. Plus cet événement était arrivé d'une manière inattendue, plus l'embarras fut grand. Partout les amis de l'empereur avaient perdu leur appui, ses ennemis leur direction, et aux hommes équivoques eux-mêmes il manquait un poste ferme d'où il leur fût possible de porter leurs regards des deux côtés, (les hommes mêmes de l'Église , dont Hildebrand peut être considéré I comme l'Ame, se virent jetés hors de l'ornière, et ne surent pas retrouver aussitôt une route certaine. Jusque alors ils avaient réussi a avancer puissamment leurs affaires en faisant par-

ticiper l'empereur h leur œuvre, parce qu'ils avaient su se donner l'apparence de travailler à son œuvre à lui; maintenant ce puissant auxiliaire n'existait plus , et, au lieu d'avoir en face d'eux un seul adversaire , bienveillant pour eux , ils se virent en présence d'un monde eu dissolution , qui semblait réunir en lui les éléments Jes plus hostiles , bizarrement mêlés. Il était impossible de saisir l'ensemble de ce monde ou de percer du regard ses profondeurs. Dans le calcul des jours passés il s'était fait une grande lacune , et personne ne pouvait reconnaître d'avance les forces qui se développeraient dans les jours qui allaieut venir. A peine restait-il autre chose que la confiance dans lo génie qui pénètre toute la vie des hommes, autre chose que cette assurance qui accompagne la folie aussi bien que la foi.

Tontes ces choses font comprendre pourquoi, après la mort de Heinrich III , malgré tant de haines el de discordes, malgré tant de projets et de tendances , l'empire resta beaucoup plus tranquille que l'on n'eût osé l'espérer. Les esprits ne s'étaient pas encore entendus , les forces ne s'étaient pas encore réunies en factions. Dans le premier moment de surprise , personne ne sut de quel côté se tourner ; aussi chacun attendait-il un événement dont il pût profiter , dont il pût se rendre maître, pour accomplir ses projets , combler ses espérances , satisfaire ses passions.

Il arriva donc que l'on conserva au flls du défunt empereur , à un enfant de six ans , sous le nom de Heinrich IV , le titre de roi qui lui % avait été conféré déjà deux ans auparavant, et que l'impératrice veuve Agnès, mère du royal enfant, put prendre la tutelle de ce prince, comme autrefois l'impératrice Théophanie avait pris celle de son lils OUo III , et que, bien plus, elle put oser soumettre à son autorité le duché de Ravière sans qu'il se manifestât aucune opposition publique. La présence du pape Victor II facilita sans aucun doute l'établissement de cet ordre de choses : car cet homme vénérable n'oublia pas ce qu'il devait au père du jeune roi, cl se souvint des promesses qu'il avait faites à ce prince mourant. L'impératrice était une tendre mère et une femme bien intentionnée ; elle tenait un grand compte des conseils d'hommes prudents ; seulement elle n'avait pas assez de pénétration pour distinguer la sagesse de l'astuce, et son Ame était

1roj) faible pour ne pas f éder aux impressions les plus fortes. Maintenant , dans sa première douleur de la mort de son époux, elle céda volontiers a l'impulsion du pape; et les paroles du pontife furent aussi bienveillantes que raisonnables. Par son interventionfurent accommodés d'anciens différends; en particulier on rendit au duc Godefrid sa femme et sa belle-fille , et le comte Balduin de Flandre fut ramené à la paix (I). En général, toutes choses furent disposées et faites sous sa direction. S'il avait pu séjourner plus longtemps dans le Tcutschland , les relations auraient pris vraisemblablement une tournure moins malheureuse ; mais sa haute mission le força bientôt à retourner en Italie, et la mort le frappa avant qu'il eût pu atteindre le siège de l'apôtre.

Et maintenant, au moment où , grâce a sa coopération , les choses avaient à peine reçu dans leur ensemble un caractère plus assuré, les passions éclatèrent aussitôt en détail , mais d'une manière affreuse, dans le cours de l'an J037 , tantôt sur un point , tantôt sur un autre.

Les Saxons entreprirent une expédition contre les Liutizes, pour les punir des incursions qu'ils avaient faites dans leur pays, et de la mort du markgraf Willielm, sur le cadavre duquel ils s'étaient mémo livrés à des excès atroces. Et ils furent heureux dans leur entreprise, et forcèrent les Liutizes à reconnaître de nouveau la suzeraineté de l'empire. Mais cette campagne leur donna peut-être l'occasion de s'occuper des affaires générales de l'empire. Beaucoup de leurs princes tinrent des assemblées pour délibérer sur les moyens d'obtenir aussi désormais satisfaction des injustices que le défunt empereur leur avait fait subir. Ils croyaient que le fils , lorsqu'il serait devenu grand , marcherait sur les traces de son père; qu'en conséquence , il n'y avait pas de temps à perdre ; qu'il fallait profiter de la jeunesse de ce prince; mais qu'il serait bien plus sûr encore de lui arracher tout à fait l'empire. Ils n'étaient incertains que sur les moyens d'atteindre ce but. Tandis qu'ils réfléchissaient, voici ce qui arriva. Le markgraf Wilhclm , qui peu de temps avant la mort de l'empereur avait péri en combattant les Liutizes, avait un beau-frère, nommé Otto. Celui-ci était un homme habile , doué de génie et de force. Mais dès son enfance il avait été relégué en Bohême , vraisemblablement à cause de quelques dissensions de famille ; car

HISTOIRE Hl PEUPLE ALLEMAND.

>\ ilhelm, son frère, le considérait comme son inférieur, parce qu'il avait en pour mère une femme slave (2). Maintenant, lorsqu'il eut appris la mort de Wilhclm , Otto vint de Bohême en Saxe , pour voir s'il ne parviendrait pas à obtenir le margraviat vacant. Et en lui les princes saxons mécontents crurent avoir trouvé l'hom-

me qui leur avait manqué, l'homme qu'ils pouvaient mettre en avant pour donner effet a leur haine contre la maison royale, lis accueillirent donc cet homme audacieux avec une bienveillance prévenante, et l'encouragèrent à réclamer non-seulement le margraviat (car il lui appartenait par droit de succession ) , mais l'empire même. Otto, étranger dans sa patrie, et avide de grandes choses , se laissa éblouir par ce zèle et ces instances; il se mit à l'oeuvre. H se fit prêter par tous le serment de fidélité et donner la promesse de se tenir toujours prêts à le secourir partout avec leurs hommes. Puis on résolut de faire périr le roi Ueinrich dès que l'occasion s'en présenterait.

L'impératrice se trouvait avec le roi son fils h Ratisbonne. A la nouvelle des trames ourdies en Saxe, elle-même et tous les hommes sincèrement dévoués à son fils et à sa maison furent saisis d'une vive anxiété : car on ne méconnaissait nullement le danger, et l'ou jugea nécessaire de le prévenir le plus tôt possible. On résolut donc (et cela se passait au mois de juin) que le jeune roi s'approcherait des frontières saxonnes, et fixerait immédiatement sa résidence à Merscbourg , afin que de celle v Ole l'on pût prendre promptemeut, et selon les circonstances, des mesures ultérieures. Ou convoqua en même temps à Merscbourg, pour la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul, tons les princes saxons, afin de pouvoir délibérer avec eux sur les affaires publiques de leur pays. Les princes amis et ennemis se rendirent à cet appel , tous animés de violentes passions , tous accompagnés d'une forte escorte. Parmi ces princes se trouvaient deux cousins du roi Ueinrich, les comtes Brun et Ekbert, fils du comte Liudolf de Brunswick. Eu chemin ils rencontrèrent cet Otto qui aspirait à la couronne, et qui, avec une troupe nombreuse d'hommes armés, se rendait également àla courdu roi, ou bien, ce qui est plus vraisemblable, cherchait à couper le passage aux princes qui arrivaient. Entre eux et Otto il existait, pour des raisons inconnues, une vieille inimitié personnelle; le nouveau des.

ordre que maintenant , et pour la ruine de la maison royale , cet homme avait entrepris de porter dans les affaires publiques , avait allumé en eux une violente colère. Aussi à peine l'curcnt-ils aperçu avec sa troupe guerrière, qu'ils donnèrent le signal du combat , et ce fut avec une sauvage fureur qu'ils s'élancèrent sur leur ennemi. La lutte fut terrible. Brun et Otto se virent réciproquement à la tète des leurs. Aussitôt, ne songeant qu'à leur haine, ils se jetèrent aveuglément l'un sur l'autre, et d'un seul coup, qu'ils se portèrent l'un à l'autre, ils se précipitèrent à terre, percés tous deux d'une blessure mortelle. Cette double chute épouvanta les guerriers. Privés de leurs chefs, ils continuèrent un combat douteux. Enfin Ekbcrt, oubliant, dans la douleur que lui causait lu mort de son frère , une blessure dangereuse que lui-même avait reçue, se jeta avec impétuosité au milieu des ennemis; ses hommes le suivirent avec une impétuosité égale à la sienne. Et alors le fils du comte Bcmhard , un vaillant jeune homme, à peine encore assez fort pour soutenir le poids des armes (5) , étant tombé sous ses coups, les autres partisans d'Otto prirent tous la fuite , se dispersèrent, privés qu'ils étaient du dernier de leurs chefs, et retournèrent dans leurs demeures. Ce fut ainsi que triompha la cause du roi; la première tentative des Saxons contre la maison royale fut déjouée, et la tranquillité revint, quelle que put être la fermentation des passions.

Mais on n'avait pas négligé de profiter de la confusion à laquelle cette tentative avait donné naissance ; et elle avait amené dans le Tentschland méridional des relations qui contenaient le germe de nouveaux troubles. Et il parait que l'impératrice ne fut pas innocente dans ces intrigues. Hcinrich III avait promis jadis à un comte riche et puissant de Souabe, à Bertold de Zinengcn , homme habile, qu'après la mort du duc Otto de Schwcinfurt, il obtiendrait le duché de Souabe ; et afin que Bertold pût être certain que l'empereur se rappellerait sa promesse , il lui avait mis au doigt son anneau en marque de souvenir. Bertold conserva soigneusement l'anneau ; mais le duc Otto survécut à l'empereur, et la promesse restait encore sans exécution. Toutes ces choses , à ce qu'il parait, n'étaient pas inconnues à l'impératrice Agnès. Celle-ci toutefois avait d'autres vues. Sa fille aînée, MathiluV, se trouvait sous la garde de

révoque de Constance. Elle n'était Agée que do douze ans ( il ; pourtant, avec toute la prévoyance d'une mère , elle lui destina pour époux un jeune homme de Souabe, Rudolf, filsdeCuono, comte de Rheinfelden ; en conséquence elle désirait assurer à ce Rudolf le dur lié de Souabe, comme dot digne de sa fille. Or, pour qu'un plan semblable, en regard de la promesse de l'empereur Hcinrich III, 'put être exécuté avec quelque convenance , l'évêquc de Constance fut mis vraisemblablement dans le secret; et, tandis que l'impératrice se trouvait en Saxe, Rudolf de Rheinfelden , usant d'une feinlo violence, enleva la jeune princesse Mathildc. Bientôt après , le 28 septembre de celte année , mourut Otto , duc de Souabe. Aussitôt l'impératrice domina la colère que d'abord elle avait affichée contre le ravisseur de sa fille : elle lui pardonna son crime ; elle le fiança avec sa fille, et l'investit aussitôt du duché d'Allcmanic ou de Souabe. Toutefois la jeune princesse Mathildc fut remise sous la garde de l'évoque de Constance, qui resta chargé de son éducation jusqu'à ce qu'elle eût atteint un Age convenable. Mais à peine tout cela s'était-il fait on arrangé, que devant l'impératrice se présenta le comte Berthold , avec la prière de lui remettre désormais le duché de Souabe. 11 prouva ses droits en représentant l'anneau impérial. L'impératriee reconnut l'anneau de son époux ; mais elle ne pouvait remplir ses vœux. Au grand étonnement de Berthold, elle répondit qu'on avait déjà disposé du duché de Souabe ; que Rudolf de Rheinfelden , auquel elle avait fiancé sa fille , avait été nommé duc de ce pays.

11 parait que l'impression produite par cet événement fut très-défavorable , et qu'il excita l'attention de beaucoup d'esprits sur l'administration de l'empire par une femme, ou que mémo il les indisposa contre elle. Et on ne peut le nier, la conduite de l'impératrice dans cette circonstance avait un caractère équivoque qui devait frapper tout le monde, et que personne ne pouvait justifier. Quiconque admettait que Rudolf de Rheinfelden avait enlevé par la violence la fille de l'impératrice devait voir avec répugnance la facilité avee laquelle, non contente do lui pardonner si vite un si grand crime, elle le récompensa d'une manière si inouïe. Ceux au contraire qui, précisément à cause de ce pardon si prompt cl de cette récompense, sentaient s'élever en eux le soupçon quel enlèvement n'avait,

été autre chose qu'un simulacre convenu, afin qu'il existait un prétexte de frustrer de ses plus belles espéramvsun homme honorable, le comte llerthold; ceux-là pouvaient difficilement conserver quelque confiance en une iumme qui ne rougissait pas d'employer des artifices aussi indignes, même pour un but entièrement étranger au bien de l'Étal. I.a première interprétation de ce fait poussa sans doute plus d'un orgueilleux vassal , en présence d'une telle faiblesse, à l'insolence, au mépris et à la violence , car le bénéfice en était clair à ses yeux ; l'autre interprétation ne pouvait manquer de donner de la finesse aux esprits, afin d'opposer des intrigues à cette femme intrigante. L'impératrice, il est vrai , fit tout son possible pour réparer ce qui pouvait être réparé; elle donna au comte Rertold , à titre héréditaire, pour le consoler de la perte de ses espérances, le duché de Carinthic, alors vacant , et la Marche de Vérone. Mais la blessure qu'elle lui avait faite était trop profonde pour qu'elle pût sitôt se fermer; et si, dans cette hérédité de la dignité ducale, prononcée d'une manière inouïe, le comte trouvait une entière satisfaction , celle-ci n'effaça toujours pas l'impression quel'injusticcd'Agnès et l'élévation de Rudolf avaient faite sur le monde. Et pourtant il parait que bientôt après déjà l'impératrice jugea nécessaire d'aller plus loiu dans sa faveur pour Rudolf, son gendre futur, afin de ne point perdre par la jalousie do celui-ci l'avantage qu'elle avait attendu de ses premières faveurs. Car elle lui donna , à lui aussi , l'hérédité du duché d'Allemanic; bien plus, elle lui soumit en même temps tout le royaume de Bourgogne, dont l'empereur Heinrich s'était si soigneusement réservé à lui-même l'administration (5). Dans le fait il ne pouvait en être autrement: le monde devait être frappé de stupéfaction par cette accumulation de puissance dans les mains d'un seul homme , qui n'avait pas même acquis par ses exploits et par ses a ertus un droit particulier à une confiance particulière, mais qui dev ait sa fortune à un acte qui ressemblait à un crime; le monde devait être égaré par une conduite qui était en contradiction tranchée avec les principes de Heinrich III. 11 ne pouvait en être autrement: de vieilles passions durent trouver dans de tels faits do riches aliments, et par eux de uouvelles passions durent être éveillées.

Et l'on pouvait à peine songer à un change- |

ment de conduite. L'impératrice en effet s'alwm* donnait sans réserve à la direction d'un homme qui n'avait nullement pour lui les suffrages du monde, et qui ne laissait espérer à personne qu'il entreraitdaiis une autre voie: cet homme était Heinrich, éAèque d Augsbourg. L'impératrice Amies n'était pas attirée vers lui pane qu'il avait acquis une grande considération par sa sagesse et par ses vertus; ce n'était pas noa plus parce qu'on rendait justice à sa connaissance des relations de l'empire , ni parce qu'il jouissait d'une grande influence sur les princes de 1 empire, ecclésiastiques ou laïques; niais elle le voyait avec plus déplaisir que tout autre à ses côtés dans l'administration de l'empire, parce qu'il se distinguait, à ce qu'il semble, par la finesse de sa conduite, par un certain charme dans ses manières, et ce qui plaif surtout aux femmes, lorsque cela se trouve joint à des qualités de celte nature, par une resorotion prompte et une volonté décidée. Mais ces qualités mémos, qui le rendaient agréable j l'impératrice, le rendaient odieux aux princes de l'empire. Sa résolution, sa fermeté prirent d'autant plus aisément à leurs yeux les apparences de la hauteur et d'un insupportable orgueil, qu ils pouvaient moins apprécier les règles suivant lesquelles il agissait; et sa finesse v\ ses grâces donnèrent peut-être lieu aux main ah bruits qui se répandirent au sujet de ses relations avec l'impératrice. Beaucoup de princes ecclésiastiques qui, par leur naissance, par leuralliances, par leur âge, par leur position, par leur savoir et la sévérité de leurs nwurs. l'emportaient sur lui, tels que llaono particulièrement, archevêque de Cologne, se sentirent profondément blessés; dans le cœur de beaucoup de princes laïques s'éleva un violent mécontentement, et la jalousie la plus dévorante se couvrit du voile d'une colère juste et morale.

Dans ces dispositions passionnées devait assurément ici, là, partout , s'élever la pensée qu'il était nécessaire d'arracher à l'impératrice Agnes l'administration de l'empire, qu'elle ne savait ni diriger par elle-même ni confier à de dignes mains. Et comme l'on ne pouvait attendre l'éloiguement de l'évèque Heinrich d'une femme qui avait inspiré de si mauvais soupçons contre elle et contre son premier conseiller, tant qu'on lui laisserait la tutelle du roi enfant, son Us, cette pensée alla jusqu'à la nécessité de lui enlever celte tutelle, ou, ce qui était la mémo

chose , de soustraire le roi à sa puissance maternelle. Mais pour atteindre ce but il fallait employer de grands moyens , dout la préparation exigeait du temps. Il fallait s'entendre , il fallait s'unir, il fallait aigrir les esprits contre l'impératrice; il fallait être d'accord sur la nature et le mode de l'exécution ; l'accord était encore nécessaire pour savoir ce que l'on ferait après que le roi aurait été arraché aux mains de sa mère, et à qui l'on remettrait l'administration de l'empire avec la tutelle du roi. Ces choses et d'autres encore demandaient diverses négociations entre les princes les plus importants de l'empire, entre les ecclésiastiques et les laïques, et donnaient lieu à mille menées compliquées et secrètes. Mais, précisément parce que ces princes désiraient amener leur plan à maturité et être sûrs du succès, ils tenaient à conserver dans l'empire une apparente tranquillité, afin qu'un éclat prématuré n'amenât pas des événements contre lesquels tous leurs projets viendraient échouer. Ils s'efforcèrent donc de maintenir l'ordre. Et à ce résultat contribuèrent sans doute les faits qui s'accomplirent dans l'Église au sujet du saint-siège de Rome, faits dont nous ne tarderons pas à parler, car ces faits étaient en rapport avec les événements qui se présentèrent dans l'empire; ils avaient leur source dans son sein et vinrent tous réagir sur lui. 11 arriva donc que, malgré les passions les plus diverses et les plus furieuses , nobles et ignobles , quelque* années s'écoulèrent dans un repos apparent qui ne fut troublé que par quelques crim.es.

Certes il n'est pas vraisemblable que celte agitation sourde et ces secrètes menées soient restées tout à fajit inconnues à l'impératrice Agnès et aux hommes qui l'assistaient. Mais de quels moyens ^'impératrice et ses conseillers pouvaient-ils /disposer pour faire éclater au grand jour ffc qui était caché ? S'ils avaient essayé de se/jeter au milieu de ces trames pour les saisir/ils n'auraient certainement pu les saisir nudle part. Assurément aussi cette princesse u*oA soupçonnait pas le lien et le but, et vraisemblablement encore les bruits par lesquclsyon cherchait à souiller sa vie pour la rciutte odieuse n'arrivèrent pas à ses oreilles. Il nejïui resta donc guère d'autre ressource que de laisser les choses suivre leur cours. Toutefois* elle chercha à lutter. Comme l'avait fait autrefois sou mari, elle courut aussi du midi

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