CHAPITRE VIII
Son vrai caractère. — Ghaiiemagne appartient-il à l'histoire de la Fiance ou à celle de l'Allemagne. — Organisation politique et ecclésiastique de la Bavière, de l'Allemagne, de la Saxe. — Première civilisation de l'Allemagne. — Différences entre l'empire de Ci m rie nui £ ne et le futur empire germanique.
A la fin iln huitième siècle, le second prince de la dynastie carolingienne qui unit pour quelque temps L'Italie et l'Allemagne à la Gaule franque, Cliarlemagne avait, surtout par la soumission récente de la Bavière et de la Saxe au-delà du Uliin, terminé son œuvre de conquérant. La vieille Germanie après uvoirseuli, comme l'Italie, un maître
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dans ce guerrier franc, trouvait en lui, comme elle, un défenseur. L'épée qui les avait domptées, l'une el L'autre, devenait le bouclier de leur commune défense contre les Danois, les Slaves ou les Avares.
Mais l'achèvement de cette oeuvre guerrière n'est pas important seulement en ce qu'il termine, dans l'Allemagne soumise et convertie par les Gallo-Francs, l'ère de l'anarchie, du paganisme el des invasions. Il l'est plus encore, parce qu'il devient, en lui donnant une première organisation, le point de départ d'une nouvelle ère où elle jouera le rôle souvent encore perturbateur, mais puissant aussi d'un grand Etat, dans la société européenne. Par là, les dernières années, les années pacifiques du vainqueur des Saxons et des Lombards, devenu législateur, appartiennent à l'histoire de l'Allemagne comme à celle detoulo l'Europe, mais d'une manière particulière peut-être au pays où le législateur eut à faire le plus comme le conquérant avait eu le plus à combattre. Charlemagne a laissé, en effet, au delà du Rhin, comme sur une matière brute, sa plus forte empreinte. L'Allemagne n'était rien, politiquement, avant lui. Il en a fait un Etat. Par elle-même, elle n'avait jamais su se coordonner, s'unir, se policer; elle n'était arrivée, sans cesse en lutte avec elle-même, qu'à bouleverser le territoire de ses voisins. Domptée par une force supérieure, éclairée par le christianisme, elle prend conscience d'elle-même, se reconnaît, se consolide, sous le premier gouvernement commun dont elle ait joui; et c'est seulement après cette rude mais bienfaisante leçon , qu'échappée des mains défaillantes des descendants'de Charlemagne, elle s'essaiera, à son tour, à imiter ses premiers maîtres. Bientôt, en effet, la Germanie voudra dominer, conquérir surtout, sans y être toujours aussi légili-
CIIÀP. VIII. — l'BMPIRK CHP.KTIKN PE CHA11LK1VTARNE. 3
moment autorisée. Les Teutons chercheront à succéder en Europe aux Gallo-Francs; ils prétendront à représenter et à défendre, à leur tour, l'unité chrétienne au risque souvent de la bouleverser. L'Allemagne aura son empire comme autrefois la Gaule; elle croira renouveler Charlemagne quand elle ne fera peut-être que le plagier. Voilà comment ce grand homme a l'honneur d'unir en sa personne le passé de la Gaule et l'avenir de l'Allemagne.
De l'Eyder et de l'Elbe, le roi franc régnait en maître jusqu'à l'Ebre en Espagne et au Garigliano en Italie, où il avait vaincu les Arabes et les Grecs au midi, comme les Avares à l'est, les Danois et les Slaves au nord. Son oeuvre avait cela de particulier qu'elle était, pour l'importance et la proportion, égale à celle de l'Eglise dont il avait partout combattu les ennemis et dont le centre était à Rome. Il propageait le christianisme et protégeait l'Eglise; le christianisme l'inspirait et l'Eglise le soutenait dans ses entreprises. Alcuin l'appelle un pontife pour la prédication, pontifex in prœdicalione, et le moine de Saint-Gall , Yévêque des évêques; dans ses Capilulaires il se nomme luimôme le défenseur dévoué de l'Eglise, dévolus sanctm Ecclesiœ defensor, et l'auxiliaire du Saint-Siège en toutes choses, adjiitor in omnibus Sanctœ Sedis.
Par là, la situation de Charlemagne n'était plus seulement celle d'un simple roi franc. Au delà de son royaume, son autorité s'étendait aux limites du monde qui relevait de
l'Eglise. Aux Églises étrangères, il envoyait des présents afin qu'on fit des prières pour lui; et le patriarche de Jérusalem lui envoyait les clefs du tombeau du Christ. Le royaume franc ne contenait plus ce conquérant dans l'espace; et, dans le temps, son autorité touchait aux souvenirs grandioses d'une puissance depuis longtemps disparue, mais toujours présente aux imaginations des hommes. On cherchait un nom pour désigner celle monarchie nouvelle, universelle; et ceux qui, autour du roi, avaient remis en honneur les éludes latines, longtemps oubliées, l'avaient trouvé: c'était celui d'empire qui, après trois siècles, avait survécu dans l'imagination des hommes aux ruines faites par la grande invasion germaine. Le nom de royaume des Francs et des Lombards, regnum Francorum ei Longobardorum, ne suffisait plus. « Il possédait, » dit un contemporain, « Rome, où trônaient autrefois les empereurs, et les principales résidences de la Gaule, de l'Italie et de la Germanie; Dieu les avait mises sous sa main. N'était-il pas juste, qu'avec l'aide de Dieu et les vœux de tout le peuple chrétien, il joignît le litre, le nom, à iapuissance? » « Que Dieu, dans sa clémence, » disait le plus instruit et le plus intime des maîtres littéraires du conquérant, dès l'année 799, Alcuin, « que Dieu, ô cher David, le donne le salut éternel et la gloire de l'empire. »
Det tibi perpeluam clemens in secla salulem Et decus imperii, David amate, Deus (1).
(1) Alcuin, Fp ,84. — Oper.. I, p. 882. —CapiL, p. 33. — Eginh. Vit., c. xvi — Ann Laur. Maj., 800-801 : Qui ipsam Romani Lenebat.... juslum esse videbalur ut ipse cum Dei adjutorio et unirrno christiano populo petente, ipsum nomen haberet.
CîIAP. VIII. — LEMTIRE CHRETIKN DE CIURLGMAGKE. 5
El , plus tard il est vrai, le moine de Saint-Gall trouvera, dans l'ordre des choses, que celui qui était « le chef el l'empereur de plusieurs nations, prit aussi le titre de César et d'Auguste (1). » Flatteries de lettrés et de clercs , si l'on veut, elles avaient alors la puissance de l'intelligence de quelques-uns et de l'opinion de tous.
Or, Léon III était alors pape à Rome. L'année môme de son avènement, il avait envoyé à Charlemagne les clefs du tombeau de saint Pierre avec l'étendard de la ville, et demandé un de ses grands pour recevoir le serment de fidélité et de soumission du peuple romain (2). Comme son père, le roi des Francs portait le titre de patrice de Rome ; mais ce litre convenait-il maintenant à sa puissance? Pour lui on priait dans cette cité ; on y datait les actes publics du commencement de son règne. Et celte dignité impériale, par qui était-elle portée alorsdansle monde? Pouvait on dire même qu'elle fût réellement, dignement parlée par Irène, par une femme, souveraine à Constantinopie! Tout concordait. Une émeute, dont le pape fut victime à Rome, précipita l'événement. Léon lll avait reçu de son prédécesseur, Adrien Ier, à son lit de mort, la recommandation de poser sur le front du conquérant la couronne impériale. Attaqué dans Rome môme, violemment accusé par ses ennemis, qui étaient aussi ceux de la domination franque, le nouveau
(1) Moine de Saint-Gall, I, c. xxvi : Ut qui jam re ipsa reclor et imper ator plurimarum erat nationum nomen quoque imperatoris Cœsaris et Augusti assequerelur. — (2) Ann. Lauresh. Maj., 796 : Léo claves etiam confessionis S. Pétri et vexillum romans urbis eidem direxit. — Bginh. Ann. : Rogavitque ut aliquem mitterel qui populum romanum ad suant, /idem at^ue subjediuHem $>er sainn* menta firmaret.
pape se transporte, de sa personne, en 799, auprès de Karl. Celui-ci était en pleine Saxe, à Paderborn, non loin du Weser, sur celle terre chaude encore du sang versé dans les combats entre chrétiens et païens; son fils alla avec une grande suite au devant du chef de l'Eglise et le conduisit auprès du conquérant convertisseur.
Quel spectacle fait pour frapper les imaginations des nouveaux convertis! A travers ces bois où s'étaient cachés les sinistres sanctuaires des anciens dieux, sur ces cours d'eau par lesquels on prêtait serment, dans ces campagnes qu'avait traversées, il n'y avait peut-être pas longtemps encore, le chariot attelé de bœufs de la déesse Ertha, arrivait ce chef de l'Eglise au nom duquel on avait dispersé ces sanctuaires, renversé ces autels, défendu ces sacrifices et proscrit ces superstitions! Il élait là, en Germanie; on le voyait, on le contemplait, avec respect et crainte, ce maître spirituel de Rome que les barbares avaient autrefois prise; et il venait implorer le secours du nouveau maître de la Germanie, confirmer par sa présence et par sa bouche, au milieu des anciens païens, et couronner l'œuvre du conquérant comme celle même de ce Dieu dont il leur avait, docteur et prédicateur armé, et évêque des évoques, imposé l'adoration el le culte!
Mais la ville de Rome, résidence du chef de l'Eglise, élait, comme dit la Chronique de Moissac, la mère de l'empire, mater imper ii. C'est là seulement que le conquérant franc pouvait être couronné. A Rome, en effet, le jour de Noël de l'an 800, au commencement d'une nouvelle année et d'un siècle nouveau, selon la manière de compter alors, Léon 111, dans l'Eglise de Saint-Pierre, devant le tombeau de l'apôtre, mit, pendant le saint sacrifice, la couronne impériale sur la lêtc du conquérant cl le déclara empereur,
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auguste, grand et pacifique, couronné de Dieu. Nul doule que ce grand acle, qui ressuscitait une institution ancienne, pour en commencer une nouvelle, n'eût été préparé à Paderborn, dans les entretiens du pape avec le roi et ses conseillers. L'élonnement et le mécontentement apparent que l'historien et le secrétaire de Cliarlemagne prête à son maître n'est qu'une feinte un peu grossière, adressée au public, à l'assistance composée des grands de la suite du roi, de la cour pontificale et du peuple romain; et elle sent encore un peu la barbarie germaine (1).
Ce n'était pas néanmoins une cérémonie vaine. Dans Rome, le titre d'empereur, prenant la place de celui de patrice, affirme davantage encore les droits de domination et les devoirs de protection du souverain franc; et le pape, en le consacrant au nom de Dieu, le soumet bien plus moralement au pouvoir de celui qu'il représente sur terre. Rome rentre dans l'empire; mais, dans cet empire, l'évoque de Rome est le premier évoque. En consacrant Cliarlemagne, le droit divin qui descend surlui, comme couronné de Dieu, l'exalte et le courbe en même temps, l'élève et l'abaisse du même coup, le place dans une sphère plus haute, mais le tient davantage sous la main d'en haut qui le sanctifie. Unis dans une même cérémonie, où chacun reçoit et concède quelque chose , l'empire et la papauté s'affermissent et s'étendent à la fois. Dans le ressort de la chrétienté, clans l'Eglise occidentale au moins, l'empereur marche à côté du pape; c'est le chef temporel, le prolec-
(1) Ann. Lauresh. Ma]., 801 : A Deo coronalo. — Eginh., Vit. Car., c. xxvm. — Gregorovius, Histoire de Rome au moyen âge, II, p. 5i6. — Capit. 806 : Regni a Deo nobis concessi.
8 ORIGINES 1>1£ l'k.MPIIŒ GERMANIQUE.
leur de l'Eglise; les limites de l'Eglise sont celles de son empire. Dans l'empire, le pape jouit d'une autorité à laquelle l'appui du bras séculier assure partout l'obéissance. Comme l'Eglise poursuit la mission de propager la foi chez les peuples infidèles, l'empire, même hors de ses frontières, a mission maintenant aussi de la protéger; et, ainsi, cette union intime, cette étroite solidarité de fortune concourt à leur affermissement et à leur grandeur commune. Le distique que ce grand événement inspirait à Théodulf , ami et contemporain de Charlemagne :
Sub tua jura Deus dédit Euiopeia régna, Totum orbem inelinet sub tua jura Deus.
« Dieu t'a donné les royaumes de l'Europe, qu'il soumette à tes lois le monde entier (1), » on pourra, deux siècles plus tard, l'appliquer au pape.
Celte restauration de l'empire d'Occident, au profit de Charlemagne, est le dernier terme auquel aboutit l'invasion barbare du cinquième siècle et la réaction, en Germanie, du peuple gallo-franc et de la civilisation chrétienne et latine. Depuis l'établissement des premiers barbares dans l'empire, c'est-à-dire depuis quatre cents ans, il y avait lutte entre les descendants de ces conquérants, confondus
(1) On lit dans les Monuments de Louis le Débonnaire, p. 576 ï Domini Ecclesia humilitati nostrœ regenda, tuendaque commissa. — On prie dans les églises : Ut Deus sub dite, s imperatori faciat omnes barbaras nationes ad perpetuam pacem. — I/inan. Oper., II, p. 18G, 219 et passim: De régis persona et regio minislerio — Dom Bouquet, p. 425. — Le Carmen de Carolo et Leone papa III, appelle Charle magne canut orbis, pater Europx, etc.
aussitôt avec les vaincus et convertis par eux, et les Ois de leurs vieux ancêtres restés fidèles à la barbarie primitive sur le sol héréditaire et hostiles à toute importation ou à toute ingérence étrangère chez eux. De tous les peuples germains, celui qui, uni bien plus étroitement, grâce au voisinage de la Gaule, à la population de l'empire, avait adopté le plus promptement l'éducation romaine et chrétienne et repris, poursuivi avec le plus de constance la politique même de l'empire romain sur le Rhin, c'était le peuple franc. Sa royauté barbare était le plus tôt devenue un pouvoir public, s'était rapprochée le plus fortement de la monarchie romaine et le plus volontiers mis comme au service de la foi chrétienne. Charlemagne achève donc l'œuvre depuis longtemps commencée. Seulement, en prenant la couronne impériale à Rome, des mains du pape, il lui donne un caractère ecclésiastique qu'elle n'avait pas. Les annalistes et les chroniqueurs appellent, le plus souvent, cette création, l' empire des Francs et des Romains.
Un fils de Charlemagne même revendiquera pour elle, en face de l'empire d'Orient, le litre d'empire romain. Mais c'est surtout un empire chrétien. On n'a pas encore trouvé, on trouvera plus tard, le nom de Saint -Empire, mais (1) pour une imitation politique qui n'aura pas, on le verra, la même étendue, ni la même portée, ni la même bienfaisante grandeur, quoi qu'elle ait eu plus de durée.
C'est une création, en effet nouvelle, sous un nom ancien,
(i) Cap. Car. — Rfabillon., Diplom., 72. — Alcuin., Epist. 124, — Lettre de Louis le Débonnaire à l'empereur grec : Pr.vterea mirari se dilecta f rate mitas tua signifîcat quod no Fr&ncorumn sed Iloniaiiorum imperaiores non appellemus.
que l'empire de celai qu'on peut appeler maintenant Charlemagne. Avec ce titre relevé de la poussière des siècles, il adople pour son pouvoir des insignes nouveaux; il croit avoir des droits plus hauts à exercer, des devoirs plus slricts à remplir. Composé d'éléments anciens et nouveaux, germains et romains, chrétiens surtout, cet établissement politique a son caractère propre ; il appartient à ce temps et ne rappelle, que par les souvenirs de l'antiquité ou les imitalions de l'avenir, l'empire romain ou l'empire germanique. Le souverain qu'on appelle maintenant Majesté porte, dans les cérémonies publiques, la couronne d'or sur sa tête ronde et puissante ; il lient un sceptre d'or à la main ; sur le costume de ses pères, qui va bien à sa haute taille, il jette une sorte de manteau brodé d'or, et ajoute des pierres précieuses aux bandelettes qui attachent ses sandales, quand il va à l'église. C'est un Franc couvert de la pourpre romaine. Deux fois seulement, à Rome, il revêtira le costume impérial romain, la longue tunique, la chlamyde et mellra la chaussure peinte (1). Convaincu de ses nouveaux droits et de ses nouveaux devoirs, il se fait prêter, par tous ses sujets, en 802, un serment nouveau bien autrement important que. le précédent, et qui, outre la plus étroite fidélité à la personne du souverain, impose à tous l'accomplissement de devoirs politiques et moraux envers l'Elai et envers l'Eglise. C'est le trait particulier et naturel d'une époque où le pouvoir cherche à agir, au nom de la civilisation, sur une matière barbare, et d'un établissement politique où l'Etat et FEulise sont intimement unis.
fl) Le moine de Sainl-GalL, 1, 17, 34. - Eginh., Vit. Car. — Tho-
ClIAP. VIII. — l'empire chrétien de giîarlemagne. 11
Charlemagne, en effet, gouverne l'Eglise autant que l'empire, comme le pape sancliiie l'empire aussi bien que l'Eglise. 11 nomme les évoques aussi bien que les ducs. Ses assemblées sont en même temps des synodes; on y voit des grands et des évoques délibérer, au milieu du peuple, des guerriers et des moines. On y décide des questions de théologie et de guerre. Cette étroite union entre les affaires d'Eglise et les affaires d'Elat est de tradition depuis Arnulf et Pépin leVieux, dans la famille carolingienne. Aussi Charlemagne impose-t-il, en même temps que la fidélité à sa propre personne, l'obéissance aux lois de Dieu et de l'Eglise, l'acquittement des dettes envers le fisc et l'accomplissement des devoirs religieux à l'autel, l'obligation militaire et l'obligation rituelle, le respect de la propriété et l'aumône à la veuve, à l'orphelin et au pauvre. Dans cet empire chrétien, qui unit le souverain aux sujets et les sujets au souverain, la fidélité du sujet au maître est comme une conséquence de l'ordre divin; et l'empereur lui-même apparaît comme le souverain responsable de l'accomplissement de la loi, du service de Dieu. « Il ne convient à sa dignité impériale, » dit Àlcuin, « que de décréter ce qui est juste, d'ordonner ce qui est légitime et de conseiller ce qui est saint, afin que chacun se pénètre avec joie chez lui des préceptes du salut éternel, justa decerncre, rata prêtscipere, sancta admonere, ut qxtisque Icetus cum perpctuib salutis prcaceplis domum redeat (1). »
(1) Capit. Aquisgr., 802, c. n : Magna in isto sacramento et qaam muUa comprehe?isa. — Voir les lettres adressées, cette année, par Alcuin à Charlemagne, sur les devoirs presque religieux de l'empereur, qu'il appelle sanvtissiinus. — Waitz, Deutsche verfassung, III, p. i\)i et .Hjiq.
4 2 ORIGINKS DE l'RMPIRE RRRMAJJIQCE.
Voilà l'empire de Cliarlemagne ici qu'il fui. conçu, Imaginé, sinon toujours réalisé, par les hommes les plus intelligents de ce temps. Son unité est dans l'obéissance à la loi chrétienne et dans la fidélité à l'empereur; l'Eglise eu es!
la clef de voûte; la nation franqne, dont les autres sont sujettes, en est le ciment, et celte unilé comporte la plus grande diversité de coutumes et de lois civiles; car l'empire de Cliarlemagne contiendra presque autant de lois différentes que de peuples différents, depuis la loi romaine jusqu'à la loi saxonne. Il fait réviser les anciennes lois déjà publiées et en fera rédiger de nouvelles. Mais il y a une loi générale, la volonté du maître, formulée dans des ordonnances politiques et ecclésiastiques discutées dans les assemblées et sanctionnées par le souverain, c'est la législation dite des Capitulaires. Celle-là est au-dessus des autres, elle les complète, les réforme et les redresse. Par là, on peut bien, avec quelque certitude, constater le caractère dominant de l'empire de Cliarlemagne, et résoudre la question, fort controversée, de savoir à quelle nation précisément appartient le grand homme qui lui donna son nom.
Trois grandes nations modernes : la France, l'Allemagne et l'Italie revendiquent l'honneur d'avoir fourni les éléments principaux de ce grand empire qui contint un moment presque toute l'Europe occidentale; et parfois, elles se font gloire de mettre à la tète de leur histoire, surtout quand elles sont en veine de puissance, le nom de Cliarlemagne. A proprement parler, ces nations n'existaient point encore à cette époque. S'il y avait des nations dans l'empire, elles étaient beaucoup plus nombreuses; c'étaient les nations aquitanique, bretonne, francique, burgondienne, lombarde, bavaroise, allemanique, thuringienne, saxonne;
CD A?. VIII. —L'EMPIRE CIIIiZTIKN DE CïTARI.EMAGNE. 13
■ les monuments du temps les énumèrenl; autant de lois différentes, autant de nations différentes. L'empire, c'était l'unité chrétienne, faite et défendue par les Francs, peuple dominateur. On disait alors : « les Francs et les autres nations soumises : Franei et c&terœ Us subditm naliones. » L'empire de Charlemagne est donc quelque chose d'original; il n'appartient à aucune nation ultérieure en particulier. A ce grand moment de l'histoire, l'Europe a, pour la première fois depuis l'invasion, la conception de son universalité dans la confession de l'Eglise et sous la main d'un grand homme (1). Charlemagne donne son nom et la forme de son empire à ce moment précis et unique du développement de la civilisation européenne.
Les Allemands, surtout aujourd'hui, revendiquent Charlemagne, non-seulement comme un congénère, mais comme un compatriote ; ils voudraient voir dans son empire la première forme du saint-empire germanique, et en lui le prédécesseur direct des Oltons et des Frédéric Barberousse. Des écrivains encore tout récents, et qui ont fait entrer cependant l'histoire dans la voie rigoureusement scientifique, comme M. Waitz dans son Histoire de la constitution allemande, et M. Sigurd Abel dans son Histoire de Charlemagne, tombent encore, par un patriotisme mal entendu, dans cette erreur. Sous la préoccupation des passions con-
(t) On trouve, dans Ermold Nigell., II, v. G8, ces paroles attribuées à Charlemagne : Francis romuleum nomen kabere dedi. Dans YHist. franc. SS., II, p. 385, postérieure il est vrai, il est parle de ïimperium Romanorum et Francorum. L'expression de regnum, régna Francorum, revient à chaque instant dans Eginhard, flans les Annales de Lauresheim, dans les Gapitulaires et daus les acUi du lemu$t
14 OOIGINES DE L'EMPIRE 6EUMANIQUI.
temporaines, ils vont même encore plus loin que ne fil l'ancien historien de l'Allemagne, Lucien, ou M. de Giesebrecht, l'historien de Y Empire germanique; et ils se laissent aller à des confusions aussi étranges. M. Waitz fait gloire à Charleniagne d'avoir eu pour but de rassembler, dans un môme empire, dans un même Etat, toutes les races ou toutes les branches de la race allemande; c'est ce qu'il admire surtout dans son œuvre. M. Sigurd Abel, renchérissant encore, dit que, si le conquérant franc a poursuivi avec autant de ténacité , pendant trente-trois ans, et au prix de tant de sang, la soumission des Saxons, c'est parce qu'il voulait réunir tous les peuples allemands, ou tout au moins fortifier dans l'empire l'élément teulonique allemand, qui en était la force véritable; et ils voient tous les deux, dans celte obstination conquérante et sanguinaire contre les Saxons et dans son œuvre ainsi comprise, la preuve que Charlemagne était un véritable Teuton, un Allemand (ein Deutscher). En vérité, on ne peut faire, avec un héroïsme plus délibéré et moins coûteux, à la nouvelle patrie allemande, le sacrifice du sang des Saxons versé à flots, ni glorifier, avec une abnégation plus orgueilleuse, les qualités allemandes exercées contre l'Allemagne, pour son plus grand bien et sa plus grande gloire. Le teutonisme historique ne saurait aller plus loin dans la passion et dans l'erreur (1). Il n'y avait point alors de nations vraiment formées en Europe, au sens où nous l'entendons aujourd'hui, mais seulement des débris de nations ou des épaves de races. Tout était en fusion dans la fournaise, rien n'était déposé au fond. Et si une agglomération de peuples pouvait alors
(1) Waitz, L. 0., III, c. ii. — Signrd Abel, Karl der Grosse. 1871,
Cïl.U». VIII. — L'EMPIRE CHllÉTIKN DE CHARLEMAGNE. 15
mériter ce nom par ses antécédents lointains, par la fusion avancée des Gaulois, des Romains et des Francs, enfin par l'unité politique déjà même plusieurs fois réalisée, c'était la vieille Gaule, la future France, à laquelle appartenait Charlemagne. Sans doute il était de race tcutonique, son origine et son nom l'indiquent assez; mais Clovis était encore bien plus Germain que lui, sans qu'on puisse cependant le revendiquer pour l'histoire de l'Allemagne. Cinquième prince de sa famille, né sur les bords de la basse Meuse, Charlemagne appartient encore bien plus que Clovis à l'éducation latine et chrétienne, à la Gaule. C'est là le milieu où il se développe, et non dans la Germanie. Son père, Pépin, séjourna, vécut surtout dans l'ancienne Neustrie, dans le nord delà France, et, avec elle, il conquit l'Aquitaine, le midi ; il mourut à Tours et fut enterré à Saint- Denys. Sa mère, Berthe, qui eut une grande influence sur lui, était une gauloise de Laon, en Neustrie (1). Son premier précepteur, probablement, et le conseiller de ses premières années fut Fulrad, abbé de Saint-Denys. Le jeune Karl reçut son éducation dans la chapelle des rois mérovingiens, origine de ce qu'on appela plus tard, auprès de Charlemagne, l'école palatine. Son chancelier fut pendant longtemps Ilherius, abbé de Saint-Martin-de-Tours, et ensuite Rado, abbé de Saint-Wast, deux Neustriens.
Charlemagne avait donc la tradition gallo franque , il était l'héritier des Mérovingiens. C'est comme Gallo-Franc qu'il défend la Gaule sur le Rhin et sur les Pyrénées,
(1) Après bien des recherches faites en Belgique, en Allemagne et en France, on ne peut arrêter, d'une -manière précise, le lieu ni la date de la naissance, de tiliailemasue. M. Sigaid Abel le recon-
uaît,
ainsi que l'avait fait Charles-Marlel. Comme les derniers maires du palais et comme son père, Pépin, il gouverne d'abord la Neustrie et l'Ostrasie également gallo banques. Un élève de saint Boniface, Lull, de l'école religieuse de l'Angleterre, archevêque de Mayence, et Slurm, abbé de Fulde, un Bavarois, ne sont que plus tard les conseillers de Gbarlemagne. Quand il approche de l'empire, on voit auprès de lui Alcuin, né à Yorck, nourri dans l'école saxonne , mais instruit aussi en Italie , Pierre de Pise, un Lalin, Paul Diacre, Italien lombard de Pavie, qui écrivit, avec Y Histoire des Lombards, celle des derniers siècles de l'empire romain, enfin Tiiéodulphe, évèque d'Orléans, Leidrade, évoque de Lyon, saint Benoist d'Aniane, le nouveau réformateur de l'ordre des Bénédictins, tous trois de la Gaule. Tous ces conseillers appartiennent aux pays de l'empire romain, à la Gaule, à l'Italie ou à l'Angleterre. Ils étaient élevés dans la tradition, non-seulement chrétienne, mais romaine ; ils inspirent l'école palatine, pénètrent de leurs idées classiques le conquérant et toute sa famille. L'empire vient d'eux. Eginhard lui-même r l'historien de Charlemagne, né à Mayence, et Adalhard, son cousin, abbé de Corbie, sont profondément imbus des idées et des passions latines; leurs écrits, leur conduite en font foi. Voilà la vraie origine morale de la politique de Charlemagne (1).
Charlemagne lui-même parle le franc sans doute, c'est àdireun des nombreux dialectes de la langue teutonique;il fera recueillir les vieux chants qui appartiennent surtout à celle branche des langues germaniques ; il commandera
(1) Voir Alcuin et Charlemagne, par M. Francis Monnier
CHAI». VIII. — l'empire chrétien de charlemagne. !?
une grammaire germaine ; mais il parle aussi la langue romane rustique (lingua romana ruslica) qui était déjà devenue, par corruption, la langue des Francs et des Gaulois da nord de la Gaule; c'est la langue que parlait aussi son cousin Àdalhard, abbé de Corbie, et qu'on imposera bientôt au clergé pour la prédication au concile de Mayence , en 847 ; il parle surtout le latin , il corrige les Evangiles; sa langue d'homme d'Etat est le plus souvent la langue de l'Eglise, elle est surtout chrétienne, universelle comme l'Eglise elle-même et, au point de vue politique, comme lui-même (1).
Le conquérant de la Saxe, il est vrai, ramène en Oslrasie, la résidence carolingienne que son père avait paru fixer en Neustrie. C'est là, à Cologne, à Mayence, à Duren, à Herstall, à Worms qu'il tient ses principales assemblées et surtout ses Champs de Mai, à la veille d'expéditions guerrières au delà du Rhin. La ville carolingienne d'Aix-la- Chapelle surtout devient sa résidence ; il y bâtit son palais, y élève cette basilique pour laquelle il dépouille de leurs colonnes de porphyre les palais de Ravenne , près de cette source d'eau chaude où il aime, en vrai Germain, à se baigner. C'est la capitale , la Rome, l'Athènes de son empire ; il le voudrait du moins. Mais si Aix-la-Chapelle
(1) Dès 813, le concile de Tours impose au clergé l'étude de la langue romane ; c'est la prescription que renouvelle le concile de Mayence en 817. Les Acta sanctorum nous disent qu'Adalhard se servait du roman, romana langua, id ut vulgari. Le fragment des gloses de Reichenau, qui remonte à 763, prouve qu'on parlait déjà ce roman, sur les bords même du Rhin, bien avant le serment, de Strasbourg de8i2. — Brachet. Qram. hist. de la langue française.
loiift (I. 2
*S ORIGINES DE L'KMI'IRK GERMANIQUE.
n'est point une ville bien gauloise par sa situation géographique, elle n'est pas davantage une ville toute tudesquc et dans un pays tout allemand ; elle était sur la limite des anciens Saliens et des anciens Ripuaires, comme elle est sur la frontière de la Belgique et de l'Allemagne, et sur la limite de deux langues. Et celte capitale, sans autre avenir que celui de l'empire, abandonnée bientôt même par le fils de Charlemagne, mourra d'inanition; ellejie sera jamais qu'une résidence de passage, un décor de cérémonie pour les fêtes officielles ou un tombeau pour les grandeurs disparues. Les grands hommes commettent de ces erreurs. Si Charlemagne, en Oslrasie, a fait d'Aix-la-Chapelle son séjour favori, entre le Rhin et la Meuse, c'est que la guerre sur la rive droite, la guerre contre la Saxe, était sa guerre de prédilection, celle à laquelle il apportait le plus d'obstination et de constance, et que, de là, il pouvait mieux préparer la conquête et surveiller la soumission de T Allemagne. C'est de là, en effet, qu'il conquiert la Germanie, bien loin que ce soit de la Germanie qu'il ait conquis l'empire. Aix-la-Chapelle n'est [que la capitale de son empire. Elle tombera avec lui.
Charlemagne tient à sa race évidemment, ou plutôt à la barbarie, par son amour de la chasse et du combat. Les femmes de toute race qu'il épouse et qui se succèdent si rapidement dans son lit, sans compter celles qui s'y donnent en même temps rendez-vous , le nombre de ses enfants, le montrent fidèle aux habitudes ludesques d'incontinence, de polygamie et de propagation de l'espèce, déjà attestées par Tacite et prouvées par l'histoire mérovingienne. Mais autant vaudrait dire qu'en prenant femme si souvent et si diversement, il a voulu croiser sa famille de toutes les races de l'empire, que de prétendre qu'il a battu surtout les
Saxons pour unir la race allemande. S'il donne ces exemples de polygamie sur lesquels l'Eglise complaisante ferme les yeux, c'est qu'il y cherche, comme le disait Tacite de ses ancêtres, un honneur et y trouve un plaisir. On sait qu'il est indulgent même pour les fautes commises par ses filles. Petit-fils de bâtard , il laissera des bâtards qui seront appelés même à sa succession. C'est une tradition de race. S'il combat les Saxons, les plus indomptables des barbares, c'est d'abord qu'il est batailleur et conquérant ; c'est gloire et plaisir que de les vaincre. Sans doute il a contre les Saxons une vieille haine de voisin, peut-être même de peuple frère, comme on a pu le constater plusieurs fois dans l'histoire allemande. Mais surtout il poursuit contre la Germanie, contre le pays d'outre-Rhin , contre le pays de l'invasion, l'œuvre gallo-franque, l'œuvre chrétienne commencée déjà par Clovis, Clother IL et Dagobert; et il l'achève. Il arrête le débordement toujours imminent de la Germanie, il la fixe, la convertit et la civilise.
Voilà ce que la suite des événements démontre depuis Tolbiac jusqu'à Paderborn. Charlemagne aussi agit en roi des Francs et en défenseur delà Gaule, en propagateur de la civilisation et du christianisme. Seulement plus puissant, ilpassede la défensive à l'offensive; son génie est justement d'avoir compris qu'il ne pouvait arrêter la Germanie qu'en la domptant sur son territoire; sa gloire est d'y avoir réussi. Les ennemis de sa puissance, les rebelles au christianisme, c'étaient les Saxons. Le rival naturel du petit-fils de Charles-Martel, c'était Wilikind. En voulant se faire honneur à la fois de Wilikind et de Charlemagne, du vaincu et du vainqueur, du païen et du chrétien, du fils des forêts et des marécages de la Germanie et de l'élève de l'école palatine, l'Allemagne voudrait associer l'inconciliable. Si Witikind
iJ ORIGINES DE L'ëHI'IRB GERMANIQUE.
est le héros teuloniqùe, barbare, national de l'Allemagne, Charlemagne est le héros de la Gaule défendue, de la civilisation protégée, du christianisme propagé. Il faut se résigner à choisir (1).
Mais les nouveaux écrivains allemands, plus complaisants aujourd'hui aux passions nationales qu'aux sentiments religieux, et plus heureux parfois d'être Teutons que chrétiens, insistent. C'est pour réunir toutes les nations germaines que Charlemagne les a saignées si cruellement. Quoi! tant de sang pour un résultat qui dura si peu, puisque celte unité tomba avec l'empire! Ce dont la postérité le loue à bien plus juste titre, c'est d'avoir voulu faire un empire franc et un empire chrétien, non germanique, et ainsi de laisser chrétienne, même après la chule de son œuvre politique, la Germanie qui était païenne avant lui. Est-ce parce qu'il était Allemand, Teuton, et non pas beaucoup plutôt quoiqu'il le fût? En lui, si l'on veut, le sang, la race et la matière furent allemandes. Mais les idées conçues, le but atteint, l'esprit de l'entreprise reviennent à la foi chrétienne, à la tradition gallo-latine et, comme s'expriment les Allemands, au romanisme. Si Charlemagne devait appartenir à un autre temps qu'au sien, à d'autres hommes qu'à ses contemporains, ce serait moins encore à la nation tudesque qu'à la nation française, plus avancée alors que l'allemande dans la voie de sa formation sur le sol de la Gaule. Il tient
(1) M. Waitz a cherché vainement à combattre cette interprétation qui est dans Y Histoire de la civilisation en France, de M. Guizot, IIe Lee, 20. En la reprenant, nous nous efforçons de l'appuyer de nouvelles preuves. On trouve, dans une lettre non imprimée de l'abbé Théotmar à Charlemagne, citée même par M. Waitz : Pro- ■i àc àpfmsoH chrisliarice religionis.
à la vieille Gaule et à la France future par ses desseins politiques, parle rôle qu'il a joué et les services qu'il a rendus à la civilisation. 11 est l'héritier de la Gaule franque, l'élève de la politique latine, le disciple armé de la foi chrétienne, l'épée, trempée si l'on veut de l'acier franc, mais mise au service de Rome. Pour lui, comme pour le nom qui se forma presque de son vivant dans le pays gallo-franc, par la double altération et la prompte soudure. d'un nom allemand et d'une glorieuse épithèle latine, bientôt consacrée parla postérité, la forme emporte le fond. L'Allemagne n'a pas su trouver un nom à elle pour caractériser cette grandeur tout exceptionnelle. Elle dit Karl le Grand (Karl der Grosse), comme elle dit Olton le Grand, Frédéric le Grand. Nous disons d'un mot complexe comme sa personne, où la racine allemande disparaît sous la structure française et qui est fait exprès pour ce grand homme après tout national, nous disons Charlemagne.
Dans l'édifice politique élevé par ce souverain, il y a certes un fonds germanique, mais la clef de voûte est chrétienne et la forme romaine. Le nom d'empire donné à cette création politique, réalisée par des mains germaines, est romain; romains sont les titres qu'on donne à ce Karl, fils de Pépin; il est imper ator et Augiistus. Si plusieurs officiers auprès de sa personne, comme le sénéchal, le bouteiller, le comte de l'étable, le trésorier rappellent l'ancienne domesticité germaine, quoiqu'ils remplissent le plus souvent des fonctions politiques; les comtes du palais chargés de la justice, le chancelier qui tient les sceaux, les archives, un Ilherius, un Archambauld, avec leurs nombreux notaires, la chapelle avec son archiprôtre ou archichapelain, un Angilram de Metz, chargé du service divin à la cour et de la
garde des reliques, emportées parfois dans les expéditions, toute cette cour montre des préoccupations administratives, ecclésiastiques qui sont fort au-dessus de la royauté primitive, et qui viennent des souvenirs de l'empire romain ou des inspirations de l'Eglise. Ces officiers, chargés de différents services sont le plus souvent les conseillers (consiliarii), les agents (ministérielles), quelquefois les familiers (familiares) , les amis (amici) du souverain; quelques-uns sont ses maîtres pour les lettres et les sciences; l'école palatine achève de faire connaître cette cour. Beaucoup de ces officiers sont choisis pour être charges de missions politiques confidentielles. Voilà ce qu'est devenue l'ancienne truste qu'on trouvait autour des premiers Mérovingiens ; on voit par là quelle transformation la royauté a subie en aboutissant à l'empire de Charlemagne (1).
L'ancien Champ de Mars, transporté maintenant au mois de mai, et quelquefois même plus tard, s'est transformé encore davantage. Ce n'est plus seulement une revue militaire, où les chefs ou comtes amènent leurs hommes, une réunion de l'armée à la veille d'une expédilion; ce sont souvent, par la formation de comités composés des personnages les plus importants qui représentent ainsi le gros du peuple, de l'armée ou de l'Eglise, ce sont des assises judiciaires (placita) , c'est une assemblée politique (eonv en tus) , quelquefois un synode. Les membres siégeant dans l'assemblée, officiers du roi, ducs, comtes ou évoques et abbés, nobles et grands propriétaires délibèrent ensemble ou séparément selon que les matières étaient
(l) Hincmar, de Ordine palalii, édit. Sirmond. — Capit. de Dis- 'pli ni palatti. — Vit a WaUe.
CHAP. VIII. — l'KMPME CHRÉTIEN DE GHARLEMAGNE. 23
militaires ou religieuses, car on y décide le plan d'une campagne, on y juge un coupable, on y traite des affaires les plus importantes de l'Etat, des questions les plus délicates de la discipline ou les plus ardues de la théologie. L'assemblée de Francfort, une des plus occupées (79 i), condamne l'hérésie de Félix d'Urgel, tranche la question de l'adoration des images, condamne Tassilo à la perle de son duché, termine un conflit entre les évêques de Vienne et d'Arles, fixe le prix du blé, le poids de la monnaie, etc. Plus militaires au commencement du règne de Charlemagne, ces assemblées deviennent à la fin de plus ea plus politiques, même ecclésiastiques. La conquête était d'abord leur but; maintenant c'est la paix. Le lieu de l'assemblée varie selon les circonstances, souvent aussi les personnes. Ce n'est pas un droit d'assister à ces assemblées; c'est un devoir. Le souverain vous en expédie l'ordre. Une assemblée plus restreinte, en octobre, composée seulement des officiers ou conseillers royaux , évêques, abbés, nobles, palatins ou missi dominici délibère sur les affaires d'urgence et les décide ou prépare l'objet des délibérations et décisions de la grande assemblée. Pendant que l'assemblée délibère ou que les comités discutent, l'empereur se promène familièrement au milieu du menu peuple, s'enquérant de ses intérêts, de l'état du pays, des frontières les plus éloignées; mais est-ce là une assemblée des peuples germains ou des peuples de tout l'empire ? et qu'estce que l'ancien Champ de Mai, où l'on approuvait les paroles du maître en frappant de l'épée sur le bouclier, peut avoir de commun avec ces assemblées politiques? L'Eglise leur a donné bien plus que les forêts germaines? Les comptes-rendus, les protocoles, les décisions théolofcïques, les recommandations morales, les réformes disciplinaires, les résolutions politiques, les décrois, ordonnances
2i ORIGINES DE L' EMPIRE GERMANIQUE.
administratives, les lois, les arrêts, jugements et résolulions dans les affaires privées, les recommandations pour le bon aménagement de la terre et les soins à donner aux métairies, forment le célèbre recueil de ces Capitulaires qui dépassent les coutumes, comme la civilisation dépasse la barbarie. Les assemblées d'où ils sortent ne sont plus de tumultueuses revues militaires. Le nom de Champ de Mai ne leur convient plus guère. C'est la représentation vraiment politique des peuples et des intérêts de l'empire par les personnages les plus importants de l'armée, de l'Eglise et de L'Etat, représentation cependant plus administrative peut être que politique! Réunis une ou deux fois par an, sur l'ordre du souverain, ces personnages délibèrent et prennent des résolutions d'ensemble dans l'intérêt des peuples qu'ils dirigent, qu'ils commandent ou gouvernent de près comme ducs, évêques ou comtes et grands propriétaires dans les provinces. Mais l'empereur, personnage tout nouveau, qui n'a presque plus rien de germain, est l'âme même et le moteur de celte représentation; il la réunit où il veut, quand il veut, comme il commande l'armée; et seul il donne, en y apposant son sceau, force de loi à ses décisions. Par là même, on peut dire que c'est lui aussi maintenant qui représente le peuple, non pas le peuple allemand, mais tout le peuple chrétien. Une loi capitale frappant de mort la désertion, en allemand herisliz, le protège d'une façon spéciale, comme le garant de la paix, du droit, le défenseur de la foi et de l'Eglise. Les applaudissements du peuple présent qui se compose des hommes libres du lieu ou de ceux amenés par les comtes pour recevoir la décision ou la loi, rappellent seuls les anciens jours (1).
(î) Hincmar, de Ordine palatii. — M"' de Lezardière, qu'on lit toujours avec fruit sur ce sujet. — Le Recueil des Capitulaires de
, Une inslilulion qui nous éloigne bien plus encore de la Germanie et témoigne de préoccupations administratives d'un tout aulre ordre est celle des délégués royaux, ou envoyés du maître, les missi dominici. Chargés d'abord de missions spéciales dans une partie de l'empire, pour y établir le gouvernement franc, y faire exécuter les ordres du souverain, y présider des jugements, ils ne formaient point encore une institution régulière, lorsque, en 802. Charlemagne chargea un certain nombre de personnages, choisis parmi les plus sages des laïques et des clercs, ducs, comtes ou évoques, d'une sorte d'inspection et de surveillance générale permanente sur les affaires de l'Etat, de l'armée, de l'Eglise, pour assurer partout le règne de la foi, de l'ordre et de la paix. L'empire fut même, a. cet effet, divisé en un certain nombre de ressorts d'inspection ou missatica; ces inspecteurs impériaux, nommés pour une année, et associés deux par deux, le plus ordinairement, dans la personne d'un clerc et d'un laïque, parcourent leurs circonscriptions avec pouvoir de faire comparaître devant eux les officiers ou hommes importants, de recevoir les serments de fidélité, d'inspecter les bénéfices royaux, de réviser, au besoin, les jugements, de pourvoir à l'observation de la loi, au mainlien de la foi chrétienne. Pour le midi de l'Allemagne il y a ainsi deux missies, celle de Rhétie et celle de Bavière; pour le nord, il y a celles dont le siège est à Cologne et à Mayence sur la rive gauche du Rhin, comme pour prouver que le gouvernement va de la Gaule à la Germanie. En
Bajuze, les Formules de Marculf. — Lskuerou, Institutions carolingiennes, n, p. 294. — Waitz, L. G., III, p. 480-500. — Guizot, Essais, p. 215, 33G. — Civilisation, leçon 20"°.
20 ORIGINES DE L EMPIRE GKP.MANIQUB.
voilà assez. On le voit, la royauté gallo-franque, déjà transformée sous les Mérovingiens, avait atteint une hauteur qui faisait d'elle une monarchie où les souvenirs barbares et germains n'avaient presque plus rien à voir. Dans l'empire carolingien, il y a une partie de la matière à gouverner et même des éléments de gouvernement, qui est germanique; mais l'œuvre du gouvernement n'est rien moins qu'allemande, et c'est là justement le grand service que Charlemagne a rendu à l'Allemagne. Pour faire entrer ses tribus barbares et isolées dans le cercle des nations gouvernées, civilisées et chrétiennes de l'Occident, il les soumet à un joug étranger, supérieur; bien loin qu'il fasse œuvre teulonique, c'est le pays de ses ancêtres qu'il arrache à la barbarie, et, s'il est permis de le dire, c'est la Germanie qu'il dénationalise (1) en la civilisant.
fîiâce à l'empereur Charlemagne et à l'Eglise, l'Allemagne a ainsi pris place dans cette société politique et religieuse qui constitue le monde chrétien de l'Occident, entre les populations du Nord, l'empire oriental de Byzance et les Sarrasins au Midi. L'unité de la foi et la communauté de gouvernement révèlent, pour la première fois, les liens d'origine, de langue, d'intérêts, en dépit desquels ces tri-
(1) Capit. Aquis grau., 802 : Karolus elegit ex oplimatibus suis opiimis viros, tam archiepiscopis et episcopis, etc. — Voir le tableau dos missies de Charlemagne dans lo récent et intéressant opuscuia do M. Francis Monnier : Charlemagne législateur, p. 17.
CHAP. VIII. — L'ëMPIKE CHRÉTIEN DE CHARLEMAGNE. "27
bus, le plus souvent ennemies, se querellaient et se faisaient la guerre entre elles depuis des siècles. Le serment de fidélité qui lie à l'empereur tous ses nouveaux sujets, la dévotion exigée par les évoques au père commun des fidèles, domplentcet esprit d'indépendance sauvage et d'isolement obstiné que les Germains tenaient et de l'état barbare et de l'instinct de leur race. On ne peut pas dire certes que la Germanie sente déjà qu'elle est une seule race et pourrait être une nation; il s'en faut de beaucoup. Mais sous cette double autorité temporelle et spirituelle, politique et religieuse, contre laquelle elle avait été si souvent rebelle, elle sent l'empire d'une règle unique, d'une même religion, d'un môme gouvernement planer au-dessus d'elle. C'est surtout dans les mesures que Charlemagne applique au gouvernement et à la législation de la Bavière et de la Saxe qu'elle s'en aperçoit, et cependant encore il respecte, dans ces provinces, comme la survivance d'une énergique autonomie. Charlemagne ne veut pas voir renaître en Germanie la puissance des anciens ducs nationaux. Il confie donc le commandement des contingents bavarois et saxons, qui marchent par nations, et la surveillance des frontières à des chefs militaires, à un Gérold en Bavière, un de ses parents, à un Egbert même en Saxe; mais il évite, en général, de leur donner le titre et le pouvoir des ducs, de crainte de rappeler d'anciens souvenirs d'indépendance (1). Le gouvernement de Charlemagne, en Allemagne comme ailleurs, repose sur l'autorité des comtes dans les cantons ou yaus
(t)Eginh., Vit. Carol : Saxones velut auxiliares inler cwtera nationes quse régis signa jussœ sequebanlur. — Ann. Laur., 799 : Cornes Boivarix pvxfeclus. — Vila Idx, c. n, p. 571 Cunclis Saxonibus ducem prœfecit.
28 ORIGINES DE L'EMPIRE GERMANIQl E.
(comitatus). Ils sont introduits en Bavière et eo Saxe. Plusieurs de ces comtes, surveillant quelque frontière menacée, s'appellent déjà des margraves (markgraf). Quelquefois il y a un comte pour plusieurs gaus, comme en Allemanie, où il n'y en avait que deux pour tout le pays. L'empereur les nommait lui même et, dans ces pays récemment conquis, il les choisissait toujours parmi les Francs et même de condition inférieure, pour être plus sûr de leur fidélité et de leur obéissance. Leur pouvoir était, en effet, considérable; ils jugeaient, ils administraient, ils commandaient les troupes de leurcirconscription. Au-dessous d'eux ils désignaient, le plus souvent, les vice-comtes ou centeniers et autres officiers inférieurs; et Charlemagne exerçait sur tous la plus grande surveillance, pour qu'ils ne pussent usurper sur son pouvoir ou opprimer les faibles et les petits (1). C'est poulies contenir encore mieux que le conquérant s'efforce, en Allemagne surtout, de faire de l'Eglise un pouvoir de contrôle pour son administration politique. Les métropolitains étaient chargés de surveiller, dans les missatica, les chefs militaires, et les évoques chargés de surveiller les comtes dans les gaus. Il n'y a point de recommandations qu'il renouvelle plus souvent, que celle de l'entente, de la concorde et du concours des comtes et des évêques pour faire régner la loi et la paix. C'est pour lui, dans cet empire chrétien, la condition première, essentielle de l'efficacité deleur pouvoir. Il insiste même sur la. surveillance qu'ils doivent exercer les uns sur les autres, au risque de créer des conflits (2).
(1) Cap., 783, 803. - Alcuin, Episl, 111. - (2) Capit., 789, 802, 811, 813 : Episcopi cum comitibus stent et comités cum episcopis ut uicr que pleniter suum ministerium peragere possint.
CHAP. VIII. — L'EMPIRE CHRÉTIEN DE CilAftLKMAGNK. £9
Le régime auquel la Saxe fut particulièrement soumise est comme le type môme du gouvernement laïque ci ecclésiastique de Cliarlemagne, mais exagéré ici parla nécessité de plier, avec des moyens violents, la nation rebelle à l'obéissance et à la conversion. Les comtes elles évoques, investis de pleins pouvoirs, reçoivent en partage le gouvernement politique et religieux du pays. Les comtés sont plus nombreux et de plus petite étendue dans la Saxe qu'ailleurs, afin que le gouvernement y soit plus facile ; plus qu'ailleurs aussi les ressorts des comtés et des évêcbés concordent. Sous Cliarlemagne déjà, huit nouveaux évôchés furent ainsi érigés sur cette terre longtemps arrosée des libations d'Odin : àPaderborn, Brème, Yerden, Munster, Osnabruck, Minden dans la Weslphalie, Hildesheim et Halbersladt dans l'Oslphalie; autant de comtes probablement, dont la résidence est moins connue, se partagèrent le territoire. Dotés d'ailleurs les uns et les autres et pourvus de terres considérables enlevées aux rebelles, tous sont tenus de se prêter, en toute circonstance, le mutuel appui des pouvoirs temporel et spirituel, et Charlemagne met à leur disposition une législation de sang, promulguée d'abord sous le nom de Capitulatio de partibus Saxoniœ, un peu plus tard adoucie mais encore bien draconienne. Législation à la fois politique et religieuse, où la révolte était considérée comme un sacrilège et le mépris des lois du Christ comme une trahison envers l'Etat! Sa cruauté ne s'explique même que par ce fait, que les principales dispositions en furent empruntées, dans ce dur et résistant pays, aux anciennes coutumes faites aussi pour proléger l'indépendance tudesque et les superstitions invétérées d'Odin.
La nécessité de protéger l'Eglise, qui devait jouir en Saxe dea mèmc5 honneurs que les sanctuaires païens, était
30 onioiNBS de l'rmpirk ccrmamoub*
le premier considérant de celle loi. Le glaive de l'excommunication et celui de la justice atteignaient le coupable. Le Capitulai re de partions Saxoniee retranche à la fois du nombre des chrétiens et du nombre des vivants, nonseulement ceux qui complotent contre le roi, contre le comte ou l'évoque, qui font alliance avec les ennemis de l'Etat et de l'Eglise, qui incendient les lieux saints et les meurtriers des prêtres, mais ceux qui portent seulement la main sur l'évêque ou le prêtre, sur le comte ou sa femme et sa fille, qui ravissent un objet sacré, qui sacrifient au diable, qui refusent le service militaire, le baptême ou le payement de la dîme étendue aussi à la Saxe, ceux enfin qui mangent de la viande pendant le carême et qui brûlent leurs morts au lieu de les enterrer! Un seul moyen est réservé au coupable pour échapper au châtiment; qu'il cherche refuge auprès des prêtres , qu'il confesse son crime ou sa faute et fasse pénitence! La seule parole du prêtre a la puissance d'arrêter l'application de la loi et elle contribue ainsi à consolider, par l'absolution, la considération de l'Eglise dans ce pays nouvellement converti (1). L'application de ces lois de sang ne fit qu'aigrir d'abord les Saxons et provoqua de telles résistances , après la soumission même, que les Francs furent obligés de changer de politique. Charlemagne transplanta par masses d'hommes, de femmes, d'enfants, les plus récalcitrants de la Frise et de la Saxe, dans les provinces du Midi de la Gaule où ils finirent par oublier Odin, et il les remplaça par des Slaves, des Obotrites, par exemple, ou des habitants de la Gaule. Un tiers de la population fut ainsi renouvelé. Alors seulement le
(1) CapUulalio de partibus Saxonix, c. i, v, vm. jx, xii.
CHAP. VIII. — L'eMI'IKE CHRETIEN DE CIIAULEMAGNE. 31
conquérant songea à adoucir la rigueur de ses CapUulaires pour ceux qui restèrent fidèles. En l'année 803, à l'assemblée de Salz, il y eut un compromis, une sorte de réconciliation entre le vainqueur et les vaincus, c'est le CapUulare Saxonicum. Les principaux d'entre les Saxons et les Frisons promirent, par serment, entre les mains de Charlemagne, de renoncer délinili veulent au culte des idoles, de recevoir docilement leurs croyances de la bouche des évoques, et de leur payer la dîme à laquelle ils avaient surtout résisté, comme d'ailleurs tous les peuples germains. Ils ne furent plus alors soumis généralement qu'à la pénalité en usage dans tout l'empire pour les crimes publics et prives. Les institutions franques, les institutions de l'Eglise, prirent la place des anciennes coutumes; ils s'acquittèrent de la dîme que, du reste, Charlcmagne, tous les comtes et tous les grands payaient. En retour, le conquérant assura à tous ceux qui resteraient fidèles, la liberté et la propriété, « tant que le vent souillerait de la nue et que le monde resterait debout; » mais il laissa peser encore sur eux la menace de la perte de l'une et de l'autre en cas de violation de serment. Ils firent donc partie de l'empire et furent soumis à la domination franque comme toutes les autres nations vaincues. Mais ils gardèrent, comme les autres peuples, la jouissance de leurs vieilles lois et coutumes, qu'il fit même rédiger, sous la réserve de les amender et de les corriger, ainsi que toutes les coutumes particulières, à l'aide des lois générales faites pour tout l'empire. Deux hommes sages du pays de la Frise, Wlomard et Saxmuncl, mirent probablement en ordre les coutumes de ce pays. La main franque paraît bien davantage dans la loi des Saxons. Cette dernière reconnaît et affermit, au-dessus des hommes de condition inférieure, la noblesse an-
ciennement constituée des Ethelings. Elle semble môme l'avoir favorisée aux dépens des hommes de condition libre ou frilings. La peine de mort, dans ces lois , paraît plus fréquemment appliquée que dans les autres lois germaines, soit qu'elle y fût déjà fréquente chez celte race endurcie, soit que le gouvernement franc la crût nécessaire pour y assurer le règne de la loi et l'obéissance. En général, l'élévation de la pénalité pour les crimes et délits commis contre les Francs, et l'abaissement du whergeld payé au profit du Saxon, prouvent que la Saxe était peut-être d'un degré audessous des autres nations dans la soumission et sons l'autorité du conquérant. Celui qui, au profit du pouvoir de Charlemagne, exerça sous lui la principale autorité dans ce pays, Egbert, riche propriétaire sur la Lippe, et son épouse chrétienne, Ida, contribuèrent beaucoup, par leur conduite, à apaiser, à convertir leurs compatriotes, et à tempérer la pratique des coutumes de YEuiva des Saxons et de YAsega des Frisons, par l'introduction de l'esprit du christianisme ou du droit romain des Capitulaires. Les plus indomptables ennemis de Charlemagne chantèrent bientôt ce refrain saxon : « Karl , fils de Pépin , fut le meilleur et le plus brave, il fonda et protégea la foi et la vérité, il recueillit les vieilles coutumes et donna à chaque peuple son propre droit. »
Karl, hi was minnera (1) And hi was bettera Hi stifte and sterde Triwa and werde.
(1) Éginh., ann. 804. — Chronique de Moissac, 80ï. — Ann. Laurùti. :Saxonespollicitisuntemendarijuraquepepig<>runt — Voir
CHÀP. VIII. — l'empire chrétien de charlemagne. 33
Ce fut beaucoup pour l'Allemagne de faire partie d'un empire chrétien dont un grand homme était l'âme. Les néophytes chrétiens de la Saxe et de la Thuringe virent, non sans respect, traiter dans les synodes de Francfort (794), et de Mayence (799), près des forêts dont les mystères étaient à nu maintenant, les plus délicates questions de la théologie chrétienne, de l'adoration des images et de la nature du Saint-Esprit qui fut, sur terre d'Odin, reconnu comme procédant du fils en même temps que du père. Les comtes et les hommes libres ou échevins, députés des cantons de la Bavière, de l'Allemanie, de la Saxe, se donnèrent la main aux Champs de Mai du grand roi et se frottèrent, non sans profit, à ceux de la Gaule plus civilisée. Les lois générales, rédigées sous la forme d'articles ou capitulaires, promulguées par les évêques et les comtes clans les églises ou marchés, redressèrent et réformèrent partout ce qu'il y avait encore de barbare, d'incohérent dans les coutumes; car elles sout au-dessus d'elles, elles les priment. Les envoyés du maître (missi dominici), plus fréquemment en visite là qu'ailleurs, ne surveillent pas seulement la conduite, l'administration de tous les officiers publics ou dignitaires, depuis le duc, le prœfectus, l'archevêque , le comte et l'évoque, jusqu'aux curés, vice-comtes ou centenierset dizeniers, baillis ou tribuns (schultheiss), chefs de centaines ou de famille ou d'associations moins nombreuses de feux , dont l'institution fut étendue et régularisée dans la plus grande partie de l'Allemagne ; mais ils recueillent encore les serments, ils inspectent les couvents, protègent les petits, les humbles, tiennent la main à l'exécution de toutes les or-
Gaupp., Eichhorn, Merkel pour la lex Saxoiium, la lex Fristorum et les leges Angliorum et Wcrinorum.