‹ Histoire d'Allemagne (volume 2)Chapitre 18 sur 46 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

donnances et sentences du roi, et réforment, au besoin, les jugements particuliers (1).

Grâce à ces institutions générales, on connaît pour la première fois, dans toute l'étendue de la Germanie, ce qu'étaient un gouvernement et le pouvoir de la loi. La société se fiKe, s'assied, se régularise. Le comte, dans le canton, doit tenir en général trois sessions dans l'année : à Noël, à Pâques et à la Pentecôte, pour juger, par lui-même ou par les cenleniers, les affaires pendantes, et dans des localités qui varient selon les besoins. Il est interdit désormais de paraître au tribunal avec la lance et le bouclier, selon la vieille coutume ; on aura l'épée tout au plus. Celle ordonnance sépare décidément le tribunal de l'ancienne assemblée qui était à la fois judiciaire, militaire et politique. Parmi les hommes libres, le comte choisit maintenant, avec le consentement de tous quelquefois, des hommes sages et véridiques, boni et veraces, sous le nom d'échevins ou scabins (schœffen) , pour déterminer et appliquer le droit; mais il laisse encore, dans les pays tudesques surtout, une assez grande part dans les jugements, au peuple, aux habitants du canton, aux voisins (convicini); par exemple, en Saxe et en Frise. On voit cependant combien Charlemagne avait à faire pour arriver, là surtout, à quelque résultat. Il est obligé d'élever plusieurs fois la pénalité contre les juges et échevins qui se laissent corrompre par argent. La fréquence du parjure, qu'il punit de la perte de la main droite, les précautions prises contre la production des témoins, prouvent encore à

(i) Capit. 783, c. x : Ubi lex erit prœcellere consuetudine super-' ponatur legi. — Cap. 802 : Missi dominici data.

cette époque combien avait dû être déplorable, pour les faibles et les petits, le système des cojurateiirs.

La peine de mort est bien plus fréquemment appliquée à cette époque et dans ces lois que dans les anciennes. Les comtes et vicaires doivent être pourvus de potences , habeant patibula. Les grands sont décapités, les petits pendus; quelquefois on brûle pour certains crimes contre la religion ou la pudeur. La peine de mort, certaines peines corporelles, les coups, le bannissement , la prison pour les meurtres, blessures, rapts ou viols, tendent à remplacer, dans certains cas qui les aggravent, le lohergeld, souvent dérisoire à cause de son élévation. Toule celte législation arrive surtout à attaquer, à abolir le vieux droit germanique de la vengeance personnelle et la perpétuité des querelles de famille, la faida, la guerre privée. L'Etat se substitue à la personne offensée, il augmente l'amende, le friedensgeld, argent de paix payé au fisc. C'est le roi , le chef de l'Etat, celui qui est chargé d'assurer à chacun son droit, qu'on offense, en troublant la paix publique, comme c'est Dieu dont on transgresse aussi les commandements : le roi est chargé de faire respecter l'ordre humain et Tordre divin. Le jugement de Dieu est encore toléré par Charlemagne. Il ordonne même d'y croire sans hésitation, abaque nulla dubitatione. Mais il donne le pas au jugement de la croix, plus favorable aux faibles, sur le duel judiciaire, si favorable aux grands; d'ailleurs, les épreuves de l'eau et du feu commencent à perdre de la confiance qu'elles inspiraient. On voit, par ces améliorations , tout ce que l'Allemagne dut à la réaction gallofranque et chrétienne de Charlemagne (1).

(1) Cap., 803 et 800. — Cap. Saxoni., 797. — Cap., 802-812. — Ann. Lauresfu, 802. — Cap. Aquisgr., 800. — Ann. Alam., 792.

On ne pouvait attendre du conquérant qu'il prétendît détruire l'humeur belliqueuse que l'Allemagne tenait de la barbarie même. Il chercha seulement à l'organiser, à la régulariser, à la soumettre à une certaine discipline. C'était le devoir de celui qui était obligé de faire face à tant d'ennemis à la fois. Le service militaire fut imposé à toutes les races nouvellement soumises; mais celle obligation reposa sur la liberté et la propriété. Les hommes libres et, en Saxe, les demi-libres, tous ceux qui possèdent, sont seuls obligés au service militaire et seuls figurent dans les rangs; les autres suivent comme valets ou sont tenus d'accourir en cas d'invasion dans le pays; mais ils ne peuvent porter la lance. Tous les hommes libres sont ainsi tenus de s'armer, les plus riches avec le cheval, la lance, l'épée, le bouclier, l'arc et les flèches, s'il sepeutavec le heaume el le haubert, ceux qui sont moins riches, avec la lance, le bouclier, un arc et douze flèches. Il faut qu'ils aient aussi des provisions de vivres, hommes et chevaux, au moins pour trois mois. Les Francs et les Frisons surtout formaient la cavalerie, les Saxons combattaient généralement à pied. Les Francs étaient toujours présents dans les contingents particuliers des autres peuples et tenaient garnison dans les autres pays, comme pour faire sentir partout la nation dominatrice. Pour remédiera l'insuffisance de leur équipement, les plus pauvres, parmi les hommes libres, se réunissent à deux ou trois pour fournir un homme équipé et armé. Mais tout possesseur de quatre manses doit se présenter devant le comte avec la lance, le bouclier, l'arc, les deux cordes et les douze flèches. Le cavalier possesseur de douze manses de terre doit avoir le heaume et le haubert. Ainsi le service et la qualité du service s'imposent moins encore à l'homme qu'à la propriété.

Les comtes promulguent le ban de guerre dans leurs

gaus ou cantons, rassemblent leurs hommes et, selon les prescriptions, les conduisent sous leur drapeau au Champ de Mai, au lieu fixé par le roi, à proximité de la guerre à faire. On ne lève pas le même nombre d'hommes dans tout pays et pour toute expédition. Le contingent semble dépendre du plus ou moins de proximité ou d'éloignement de la guerre. Pour aller en Espagne ou chez les Avares, on ne demandera aux Saxons que les 5/6 de leurs guerriers; pour aller en Bohême, les 2/3 ; contre les Sorbes, leurs voisins barbares, tout le contingent. Charlemagne, dans sa jeunesse, et ensuite ses fils ou des chefs nommés à cet effet commandent et conduisent les armées (1).

La Germanie a maintenant sa constitution ecclésiastique complète. Là surtout Charlemagne nomme archevêques et évêques, abbés. La métropole de Mayence, dont le titulaire reçoit le pallium, étend son autorité au centre de l'Allemagne, sur une partie de la Saxe, tout le long du Haut-Rhin, et compte, parmi ses suffragants, les évêques deWorms, Spire, Strasbourg, Constance, Coire, sur le fleuve, Fritzlar, Erfurth, Wurtzbourg, Augsboui'g et quatre des nouveaux évêchés saxons, Paderborn, Verden, Halberstadt et Hildesheim, au milieu de l'Allemagne. Cologne, qui conservait encore alors le vieux pont de pierres des Piomains, et dont fut investi Hildebald, chapelain de Charlemagne, rattache, malgré quelques résistances, aux évêchés d'Utrecht, de Maëstricht, de Liège, à la gauche du fleuve, ceux de Munster, Osnabruck, Minden et de Brème, illustré par saint Luidger, à sa droite. Au midi, Salzbourg, après avoir eu à souffrir de

(1) Cap., 802, 811,813. — Waitz, III, 449-534. — M"« de Lézardière.

mauvais jouis depuis le temps de saint Rupcrl, est enfin ùvlr'i en métropole, avec aolorilé sur Ralisbonne, Passan, Neubourg et Freisingen, pour récompenser l'évêque Ai no de ses efforts à convertir les païens de la nouvelle marche orientale (Oster-Rike). Archevêchés et évêchés sont pourvus, en Allemagne, des mêmes donations, immunités, juridictions établies chez les Francs. L'Eglise même est d'autant plus richement dotée, dans les pays récemment convertis où les dépouilles des païens étaient nombreuses. Charlemagiie se montre aussi très-généreux pour l'Eglise des bords du Rhin; ses nombreuses chartes et diplômes de donations en faveur des évêchés, abbayes, au milieu desquels il résidait presque constamment, le prouvent à satiété. C'est de là, il est vrai, que parlait tout l'effort de l'Eglise aussi bien que de la guerre contre la Germanie. En Souabe, Hildegarde, une des femmes de Charlemagne, fonde (780) r abbaye de Kemplen, bientôt rivale de Saint-Gall. Charlemagoe lui-même fait don d'immenses immunités au couvent d'IIersfeld, sur la Fulda, fondé, à la porte de la Saxe, par l'archevêque de Mayence, le disciple célèbre de Boniface, Lull, en rivalité d'attributions ecclésiastiques et de zèle religieux avec Slurm, l'abbé de Fulde. La nouvelle Corbie, un peu plus tard, s'élèvera sur les bords du Weser, en plein territoire saxon, par les soins d'Adalhard et de Wala, un prêtre et un soldat, petits-fils de Charles-Martel (1).

Tout était à créer au delà du Rhin, mais les institutions pacifiques et l'éducation intellectuelle surtout. Ce ne fut pas le moindre des bienfaits que la Germanie dut à la conquête.

(I) Schœpflin : Alsatia diplomat. — Codex diplomut. FuUfjn.sis. — Vit. Lulli, SS. BoLl. — Vita Sturmi, SS. — Monum. Perlz. SS.

Charlemagne joignit encore les deux rives du Rhin, à Mayence, par un pont de bois qui fut, il est vrai, bientôt brûlé. En creusant un canal de l'Allmuhl à la Regnilz, il eût réussi, si Fart eût été plus avancé, à réunir le Danube elle Rhin, la mer Noire à la mer du Nord; ceprojetne fui achevé que bien plus lard, en Bavière, sous le nom de canal de Louis. Des marchés avec les peuples voisins furent établis à Rardenwick pour les Obotrites, à Erfurlii pour les Sorbes, à Ralisbonne et à Lorcb pour les Bohèmes et les Avares. Par de fréquentes résidences dans ses nombreux palais ou pfalz, à Schelestadt, à Wurtzbourg, à Ralisbonne, à Tribur, à Forcheim, à Jngolstadt,à Magdebourg, Charlemagne ne rendit pas seulement l'autorité partout présente, il commença à grouper les populations autour de châteaux-forts et répandit à leur ombre ces procédés et ces préceptes d'économie rurale et d'agriculture qu'on rencontre avec étonnement dans son fameux Capitulaire de Villis, mais qu'il a empruntés à la Gaule. Si des villes autrefois florissantes sous les Romains se relèvent sur la rive gauche du Rhin et la droite du Danube, grâce à son gouvernement réparateur, il commence à s'en construire de nouvelles au milieu des forêts germaines. Charlemagne n'éleva pas seulement de magnifiques constructions, un palais pour lui, une église à la vierge dans sa ville favorite, Aix-la-Chapelle; il embellit Francfort, le gué des Francs, sur le Mein, et bâtit le château d'Ingelheim sur une des îles qu'encadre l'un des paysages les plus ravissants du Rhin, au-dessous de Mayence. A la suite de ses armées, l'Eglise commence à vaincre l'horreur des Germains pour les enceintes murées dans lesquelles ils voyaient le tombeau de leur indépendance, et les chênes abattus des hautes futaies sacrées d'Hercynie se relèvent, à peine équarris, et se rangent en

colonnes, comme à son commandement, pour soutenir de leurs branches, en forme d'arceaux, la voûte de ramées sous laquelle retentit le chant sacré, en attendant qu'un art plus avancé remplace et imite avec la pierre celle architecture naturelle.

En Gaule et en Italie, Charlemagne restaura les études et les lettres; en Germanie, il fallait les créer. Des écoles de chapitres y furent annexés aussi à chaque évêché. Une fondation, à Rome, fut spécialement destinée à l'éducation des Frisons et des Saxons. Quelques Allemands figurèrent honorablement dans l'académie palatine présidée et inspirée par Charlemagne. Eginhard, le secrétaire et peutêtre le gendre du grand roi, était de l'Odenwald, et Raban- Maure, bientôt abbé de Fulde et la lumière de l'Allemagne, était de Mayence. La même main qui corrige la version latine des Evangiles sur le texle grec, trace le plan d'une grammaire de la langue germanique. Celui qui dicte les Livres carolins, œuvre de théologie, fait recueillir les vieux chants guerriers des Francs et des Burgondcs. Il parle la tin et il invente de nouveaux noms en allemand pour les douze mois de l'année. S'il rédige les Capitulaires dans la langue du droit, c'est en allemand qu'il exige la renonciation des Saxons à Odin, c'est-à-dire maintenant au diable, et la prière chrétienne. Le Saxon apprend à dire dans sa langue, pour conjurer le démon : « Forsachistû diobole, » et pour invoquer le père commun des chrétiens, il s'écrie : « Gelobistû ingod allmœchtigan Vater (1). » Il ordonne, en 813, que la loi de Dieu soit annoncée, en Germanie, en

(1) Mùhlenhoflf et Scherer . Denkmœler deutschcr poésie and prosa< p. 153.

langue tudesque comme on l'annonçait, en Gaule, dans la langue romane ; et l'idiome qui n'a redit longtemps que les cris de guerre et le cliquetis des épées va s'assouplir, sous la main d'Oltfried de Wissembourg, jusqu'à chanter l'harmonie des Evangiles. Mais les lettres latines, chrétiennes tiennent surtout au cœur de ce fils de Pépin, élevé aussi en Neustrie, dans la chapelle de Saint-Denys devenue l'école palatine, et il écrit à Lull, l'archevêque de Mayence, primat de la Germanie : « Tu travailles, avec le secours de Dieu, à conquérir les âmes, et cependant, ce dont je ne puis assez m'étonner, tu ne t'inquiètes nullement d'enseigner les belles-lettres à ton clergé... Qui pourrait croire que, dans une si grande multitude soumise à tes ordres, il n'est personne qui n'ait quelques dispositions à s'en instruire. Apprends donc à tes fils (c'est-à-dire aux Teutons), les arts libéraux pour contenter notre désir sur un point qui nous touche vivement (1). »

On le voit, il s'en faut que Charlemagne soit un héros, un grand homme purement tudesque, et son œuvre, une œuvre germaine. En jetant, au contraire, un coup-d'œil en arrière sur le temps écoulé et les événements accomplis depuis l'invasion du cinquième siècle, on est bien obligé de reconnaître qu'il est plutôt l'instrument d'une sorte de revanche bienfaisante, et que son empire est une œuvre de réaction réparatrice contre la Germanie; revanche et réaction de la civilisation contre la barbarie! Ces chefs barbares d'émigrés conquérants, les Alaric et les Théodoric, les Genséric et les Alboin, avec les Goths, les Vandales et les Longobards, envahisseurs et destructeurs de l'empire romain, n'avaient fait que des ruines. Ils n'avaient rien créé

(1) L'abbé Lebouf, Supplément à la dissertation, etc.

42 ORIGINES DK l' EMPIRE GERMANIQUE,

sur le sol conquis; car ils n'avaient rien créé encore chez eux, et ils n'avaient rien en eux. Ils avaient passé, disparu, et rien ne leur survivait que leur nom de sinistre mémoire. Si les chefs des Francs envahisseurs ont seuls fait un établissement politique durable et, à la fin, apporté quelque chose à la civilisation européenne et à l'avenir, n'est-ce pas par ce que, originaires des bords du Rhin, de race aulant gauloise que leutonique, et depuis longtemps voisins et même alliés des Romains, ils ont achevé leur éducation précoce par leur fusion plus pacifique, plus étroite et plus intime avec les Gallo-Romains, leurs aînés et leurs initiateurs? Sur ce sol de la Gaule qui était, de toutes les contrées de l'empire, celle qui avait conservé dans ses institutions le plus de sève, de vitalité et de conscience de soi, dans le cadre de celte Eglise gauloise où il y avait tant d'animation et tant d'ardeur, les Francs, mieux préparés, se trouvèrent dans un milieu plus favorable. Là, faisant corps avec la Gaule et avec l'Eglise, soutenus par l'une et instruits par l'autre, les Clovis, les Charles-Martel, ont perdu promptement le souvenir de leur origine barbare et, passant au service d'une cause plus belle et plus utile, de chefs de bandes dévastatrices ils sont devenus rois et fondateurs. Civilisés pour ce temps, chrétiens autant que le permettait l'état de leur cœur, à la tête de ce qu'on pouvait presque appeler déjà un Etat, ils ont été les défenseurs de la civilisation, du christianisme, de la paix européenne; ils les ont imposés, les armes à la main, aux forêts germaines, d'où ils se rappelaient à peine être sortis, et ils les y font régner sous la protection de leur intelligente épée (1).

(1) Voir, au vol. précédent, c. vi; et le Mémoire de l'érudition vraiment française de Fréret : De l'origine des Français et de leur

criAP. vin, — l'empire chrétien de charlemagne. 43

Entre la Gaule et la Germanie, ou la France et l'Allemagne de ce temps, c'est bien la lutte qui se renouvellera plus d'une fois, la lulfcede la civilisation contre la barbarie. Trahie par la décadence de l'empire romain qui l'avait comprise dans ses provinces, la Gaule civilisée et chrétienne avait succombé, au cinquième siècle, avec le reste de l'empire, sous l'invasion barbare. En faisant cause commune avec ses nouveaux rois et ses nouveaux hôtes dans le christianisme, elle sauve l'Eglise et les restes de l'ancienne culture sur les' bords du Rhin; pour conjurer la menace des futurs débordements barbares, elle fouille les forêts germaines et, plus heureuse môme que Rome, elle y pose un pied solide et soumet leurs habitants rebelles, sinon à la loi romaine, au moins à la foi du Christ. Voilà ce qui autorise Charlemagne, plus heureux que le conquérant de l'Italie, Théodoric le Grand, à relever l'empire d'Occident, justement après la conquête de la Saxe jusque-là indomptée, comme pour bien marquer le caractère de son œuvre et lui donner son vrai cachet romain. Mais c'est la Gaule qui, en l'inspirant de son esprit et en lui communiquant les forces de son sol fécond, lui permet déjouer ce rôle que l'Italie ancienne, en tombant, n'avait laissé qu'à elle (4). La Germanie donne naissance à Charlemagne et l'Italie le couronne, mais la Gaule le forme. Telle est la vérité.

établissement dans la Gaule, tome V des Œuvres complètes, p. 155, et VI, p. 1.

(I) Je prie le lecteur de ne point s'étonner que je mette tant d'insistance à restituer à Charlemagne son vrai caractère. Ne suffit-il pas, pour m'excuser, de rappeler que, tout récemment encore, M. Waitz a fait entrer toute l'histoire des institutions mérovingiennes et karolingiennes de l'Eglise et de la Gaule sous le liliv

44 ORIGINES DE l/EMPIRE GERMANIQUE.

Le souvenir du grand homme franc, écrit en lettres de sang dans les campagnes de la Saxe, et profondément gravé dans les institutions germaniques, inspirera plus tard à des potentats d'origine vraiment teutonique, saxons ou souabes, la pensée de fonder aussi un empire sur l'union des races tudesques une première fois domptées par Charlemagne. Nous verrons combien cette imitation féodale, cet empire teutonique, qui s'autorisa en effet des souvenirs du petit-fils de Charles-Martel, fut différent de l'empire franc. Moins occupés de guerroyer et de conquérir la barbarie du nord et de l'est, les Danois et les Slaves, qu'à soumettre les contrées plus civilisées de l'Italie et de la Gaule, les Ottons et les Barberousse, en cela plutôt peut-être plagiaires qu'imitateurs, prétendront aussi à être les maîtres de la chrétienté et du monde, et ils ne seront trop souvent que les chefs des déprédateurs périodiques des contrées de l'ouest et du sud; l'empire germanique du moyen âge, fruit d'une recrudescence de la barbarie déchaînée de nouveau, après le démembrement de l'œuvre de Charlemagne, ne sera guère que l'organisation féodale d'une nouvelle invasion chronique, permanente; et celle-ci entravera longtemps, du dixième au douzième siècle, sans donner pour cela à l'Allemagne une constitution nationale, la création de la France monarchique et des républiques italiennes, deux formes sous lesquelles reprirent pour l'Europe la civilisation et la liberté!

$ Histoire de la constitution allemande : Deutsche Verfassungs geschichte, ouvrage d'ailleurs plein de science et de vues, si l'auteur ne les gâtait encore par le parli pris de retrouver partout le teutonisme et de ne laisser presque rien aux souvenirs romains et à l'initiative de l'Eglise.

Dans les temps modernes encore, quand la maison impériale allemande d'Autriche, ravivant ces prétentions surannées, rêva par deux fois, aux seizième et dix-septième siècles, la domination du monde, est-il bien sûr que ce fût aussi dans l'intérêt de la civilisation? François Ier et Henri If, le cardinal de Richelieu surtout, fidèles à la vieille tradition gauloise, deux fois héritière de la civilisation latine, grâce encore à la Renaissance, ne défendaient-ils pas sur les bords du Rhin, au contraire, cette cause devenue encore pins sacrée, puisqu'elle était celle de l'indépendance de tous les Etats européens? Louis XIV ne légitimait-il pas lui-même son influence sur l'Europe et jusqu'à ses conquêtes, dans la plus belle partie de son règne, par ces merveilles de l'esprit et des arts, à la lumière desquelles l'Allemagne était heureuse de marcher, même après la réforme? Enfin, s'il sortit de la France révolutionnaire, injustement provoquée, un conquérant qui se donna aussi pour un successeur de Charlemagne et fit trop sentir le poids de ses armes à l'Allemagne, ne répandit-il pas chez elle des idées de liberté qui lui étaient alors aussi et qui lui furent longtemps encore chères? et ne peut-il pas être permis de craindre que, de nos jours, la restauration de l'empire d'Allemagne , aux dépens des peuples allemands même ou des petits ou grands Etals voisins, n'inaugure une ère de guerres sans lin, puisque les fondateurs de ce nouvel empire teulonique affichent la pensée d'opposer une race à une race, une civilisation à une civilisation, comme si celte idée même n'était pas destructive de la civilisation qui, dans son sens le plus étendu et le plus profond, est l'universel et libre développement de l'humanité ellemêmp '

Le souverain du neuvième siècle, défenseur de la Gaule,

46 ORIGINES DIC L'EMPIRE GERMàNIQ. ".

roi des Francs, conquérant de la Germanie et couronné à Rome, dont nous terminons l'histoire, Charlemagne, avait soutenu, lui, il y a dix siècles, sur les bords du Rhin , la bonne lutte de la civilisation. Il avait arrêté l'invasion et fixé désormais l'Allemagne à son sol en la préparant à entrer dans le chœur des nations policées et chrétiennes de l'Europe. La littérature même de ce pays, appelée à une vie nouvelle, en portaildôjà latrace. Qui ne lareconnaîtrail dans le chant, encore barbare cependant, du neuvième siècle, qui raconte le combat de deux guerriers teutons, I-Iildebrand et Hadebrand, le père et le fils? Au point d'en venir aux mains, ils se demandent leur origine, leur nom. Et voici : Ilildebrand est le père de celui qu'il va combattre, mais il ne recueille que des injures du jeune barbare, qui prend sa déclaration pour une ruse : « Dieu de tous les hommes , » s'écrie alors le vieux guerrier adouci , « toi qui habites au haut du ciel , ne souffre pas un combat semblable entre deux guerriers si étroitement unis par le sang. Quoi ! j'ai vécu soixante étés et soixante hivers, et il faut que l'épée de mon enfant m'abatte la tête ou que je sois son meurtrier. » Je ne sais si les écrivains allemands, qui applaudissent le terrible vainqueur des Saxons, parce qu'il aurait travaillé ainsi à l'union des races allemandes, éprouvent le même sentiment de pitié en voyant s'égorger ces deux hommes de la même race, dont il faut que l'un disparaisse pour satisfaire aux lois de l'histoire. Il semble déjà cependant, à entendre l'invocation attendrie du vieillard, que le christianisme avait passé par là et amolli, avec le cœur du père, la rudesse du chant barbare? Hildebrand, que son fils traite de vieux Hun, habile et rusé, c'est déjà le Germain adouci, converti, passé au service de l'Eglise et de l'empire. Le fragment interrompu de ce

poëme ne nous fait pas connaître l'issue du combat; il s'arrête au moment où les boucliers blancs tombent en morceaux sous les coups; mais l'histoire nous la donne. C'est Hildebrand, le Germain émigré, adouci, civilisé, qui triomphe du jeune barbare récalcitrant et sourd à la voix paternelle, comme le Franc triomphe aussi du Saxon dans un autre chant également retrouvé de Clother II, comme le grand Karl aussi triomphe de la Saxe qu'il conquiert; et si le Franc mérite de vaincre, ce n'est pas pour l'honneur de l'unité germanique ou des lois de l'histoire, c'est grâce aux sentiments attendris et aux idées supérieures dont il défendait la sainte cause.

Sans doute, Odin et son culle sanguinaire n'ont pas complètement disparu, ni leurs vieilles superstitions. Ses anciens adorateurs se rassemblent encore dans les « trous aux loups, » sur les flancs déchirés des montagnes du Harz. On se donnera rendez-vous longtemps aussi sur le sommet du Broken pour célébrer, au printemps, la nuit de Walpurgis, une ancienne reine qui n'est plus qu'une sorcière. On croira, dans l'ardente mêlée de la chasse, entendre bondir le hardi chasseur comme un démon dans les fourrés épais, et les Elfes perfides égareront, plus d'une fois encore, le voyageur loin du chemin de la chapelle chrétienne. Cependant, « tous les hommes de bonne volonté se réjouissent, » dit l'Allemand Ollfried de Wisscmbourg au neuvième siècle, « avec tous ceux qui ont un cœur droit, d'avoir assez vécu pour chanter ie Christ dans la langue de leurs pères. » Et maintenant, soumis et domptés par leurs frères francs depuis longtemps confondus avec les Gaulois et avec l'Eglise, les Teutons répètent, dans leur langue, la prière qui est de cette époque aussi (1). « J'ai appris parmi les hommes les plus sages que la terre n'exis-

lait pas, ni le ciel; — que l'arbre et la montagne n'existaient pas ; — que le soleil ne brillait pas et que la lune ne donnait pas sa lumière; — et la mer n'était pas encore. — Alors, quand le néant n'avait pas de limites, existait le Dieu tout-puissant et plein de miséricorde et avec lui beaucoup d'esprits glorieux! » C'est la prière que Charlemagne, « le docleur armé », selon l'expression même d'un poêle saxon, leur avait apprise. En rapprochant de ce morceau les récits de convoitises et de fureur sanguinaires que l'invasion barbare fournissait au Nibelungenlied, si difficilement émondé et adouci par l'esprit chrétien, on mesure la dislance qui sépare le cinquième siècle du neuvième , les Teutons destructeurs de l'empire romain, du fondateur chrétien de Y Empire des Francs et des Romains, et enfin les Alaricetles Genséric qui prirent Rome ou Garthage, de Chariemagne qui convertit et civilisa la Germanie.

(1) Wessobrunner gebet, dans Wackemagei, 67.

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